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CHAPITRE X

Règne, conquêtes et administration de Charlemagne. (768- 814 — VHP et IXe siècles.) —Rétablissement de l'empire d'Occident. — Son étendue. —Institutions civiles, politiques, ecclésiastiques, littéraires. — Accroissement des états de l'église.

r08. fepin avait laissé deux fils, Charles et Carloman qui se partagèrent la France. Par les conseils de leur mère, ils épousèrent chacun une des filles de Didier;

ce qui promettait une paix durable avec l'Italie. Mais Carloman mourut, et Charlemagne s'empara de ses 771 états, soit qu'il fût poussé par l'ambition, soit que les seigneurs d'Austrasie lui eussent déféré la couronne. La veuve de son frère, craignant alors pour elle et ses enfants, se retira à la cour de son père, où s'était précédemment réfugié Hunauld , duc d'Aquitaine, qui avait voulu reprendre à Charlemagne l'Aquitaine, conquise sur le duc Gaïffre par les armes de Pépin. Didier crut l'occasion favorable pour exciter en France des troubles, et pour se relever des traités qu'avaient dû subir ses prédécesseurs. Charlemagne entrevit les intentions du roi lombard, et lui renvoya sa fdle qu'il répudia : ce fut le signal de la guerre. Didier s'en prit au pape; c'était alors Adrien Ier. Pur ses courses dans l'exarchat et dans l'Ombrie, il obligea le pontife d'avoir recours à la France. Aussitôt Charlemagne part pour l'Italie avec une nombreuse armée. Il trouve les passages des Alpes si bien gardés, que les seigneurs français, désespérant de les franchir, songeaient à retourner sur leurs pas. Tout à coup, sans qu'on en sache la cause, il se répand dans le camp des Lombards une terreur panique : leur armée se disperse et livre les défilés; Didier est assiégé dans Pavie; Adalgise, son fils, est enfermé dans Vérone.

Charlemagne, laissant des troupes devant ces deux villes, alla soumettre toute l'Italie. Il fut reçu dans Rome avec respect et reconnaissance de la part du pape, auquel il confirma toutes les donations de Pépin. A son retour au camp, le siège de Pavie fut poussé avec plus de vigueur. Didier, ayant à combattre à la fois les assiégeants au dehors, les maladies et la famine au dedans, fut contraint par les habitants et la gar- 774 nison de capituler avec le vainqueur. Il fut conduit en France, tandis que son fils, désespérant de tenir longtemps encore dans Vérone, allait chercher un asile et des secours à Conslantinople. Ainsi finit en Italie la domination des Lombards, qui avait duré 206 ans.

Lorsque Charlemagne eut mis ordre aux affaires de

cette province, il reprit le dessein de soumettre les Saxons, qui habitaient le milieu de la Germanie, de- , puis Mayence et le Rhin jusqu'à la Bohême- et la mer Baltique. Ils n'avaient pas cessé, depuis Clovis, de (aire des incursions sur les terres de France, où ils cherchaient à s'établir. Charlemagne, avant son expédition d'Italie, était déjà entré dans leur pays (772), résolu de les dompter et de les civiliser par le christianisme. Victorieux sur les rives du Weser, il avait pris leurs villes et abattu leur idole Irminsnl: mais les Saxons, contraints à un repos momentané, coururent aux armes dès qu'il se fut éloigné. Charlemagne repassa les Alpes et tomba sur eux avant même qu'ils fussent instruits de sa marche; vaincus par lui, ils se vengèrent sur un de ses généraux, et cependant ils demandèrent quartier. Une seconde révolte n'eut pas un succès plus heureux. Les Saxons furent défaits à Lipspring; la citadelle d'Eresbourg, qu'ils avaient détruite, fut relevée; leurs principaux chefs vinrent embrasser le

777 christianisme dans l'assemblée de Paderborn, et jurer fidélité à leur vainqueur. La guerre paraissait donc finie; mais Witikiud, l'un des seigneurs les plus influents de la nation, s'était réfugié en Danemarck, d'où il devait reparaître pour soulever longtemps ses compatriotes contre la domination française.

Charlemagne, profitant de quelques moments de repos, passa en Espagne, où l'appelaient quelques émirs révoltés contre l'Ommiade Abdérame 1er. Deux

778. armées entrèrent à la fois dans le pays, par le Roussillon et par la Navarre. Pampelune fut d'abord assiégée et capitula. Barcelone et Girone, déjà soumises par Pépin, renouvelèrent leurs serments de fidélité; enfin Sarragosse. la plus forte place de ces contrées, ne tint pas longtemps contre les Français, qui rétablirent l'émir chassé par Abdérame. Alors Charlemagne reprit le chemin de la France, après avoir soumis à son empire ou au tribut une partie de l'Espagne jusqu'à l'Ebre; mais l'arrière-garde, attaquée parles Gascons, fui coupée cl presque anéantie dans la vallée de Ron-

eevaux, au milieu des Pyrénées. La péril le paladin Roland, neveu du roi, si célèbre dans les vieux romans de chevalerie.

Y Auxerre, Charlemagne apprit une nouvelle révolte des Saxons. Witikiud, ayant rassemblé un corps d'armée, avait ] assé au fil de l'épée tout ce qu'il avaii trouvé de Français, de Cologne àCoblentz. Les Saxons lurent vaincus celte même année sur les bords de TEider, dans la liesse. L'année suivante, quand ils virent 770 Charlemagne en personne, prêt à porterie fer et le feu dans leur pays, ils demandèrent encore la paixetl'oblinrent. Elle ne fut pas de longue durée. Bientôt ils reprennent les armesà la voix de l'indomptable Witikiud, chassent les missionnaires ou les égorgent, marchent contre les généraux français, les enveloppent au pied du Sonnethal, et leur font subir une défaite honteuse. Leur armée victorieuse s'évanouit devant Charlemagne, qui ne trouva qu'une multitude sans armes, proleslant de sa fidélité. Justement irrité de tant de révoltes, il se fit livrer 4,500 des compagnons de Witikind, et les condamna, à Yerden, au dernier suppliée : exécution sanglante, qu'on accuse avec raison de cruauté, et qui aigrit la nation au lieu de la soumettre. Aussi YYilikind eut-il rassemblé en peu de temps des soldats. Pendant trois ans, Charlemagne ne laissa point aux Saxons le temps de respirer. Il défit dans trois batailles ceux qui osèrent l'attendre, poursuivit sans relâche ce qui échappait au combat, et dévasta tout sur son passage. Ce n'était partout qu'incendies et ravages dans ce malheureux pays.

Après avoir épouvanté les Saxons par de si terribles 7^ représailles, on en revint aux voies de douceur. Witikind se laissa gagner. 11 vint trouver Charlemagne à Uligny, se fit instruire, embrassa le christianisme, et contribua ensuite lui-même à retenir les peuples dans le devoir. INéanmoins il y eut encore depuis quelques révoltes, mais partielles. Pour les prévenir, on transporta un grand nombre de familles en différentes parties du royaume, et l'on envoya pour les remplacer quelques colonies. Enfin, après trente années d'une Gen. — Hist. du Moyen Age. 4

guerre sanglante et opiniâtre, ce grand pays fut acquis à la religion et à la France.

Les expéditions fréquentes que Charlemagne faisait en personne contre la Saxe, ne l'empêchaient pas de veiller sur les autres provinces. Dans les intervalles de repos, il passa plusieurs fois en Italie, où le calme était sans cesse menacé par les entreprises de la cour de Conslantinople, par les troubles qu'excitèrent quelques seigneurs lombards, et par les attaques continuellement dirigées contre les papes. En 776, il abattit le duc de Frioul. Quatre ans plus tard, il fit sacrer à Rome ses deux fils, Pépin et Louis, rois d'Italie et d'Aquitaine. Enfin, en 787, il apprit qu'une ligue se formait contre lui entre Tassillon, duc de Bavière, les Avares, quelques ducs d'Italie, Adalgise, fils de Didier, et l'empereur de Constantinople. Tassillon succomba le premier. Forcé de rendre hommage à Charlemagne. il n'en continua pas moins ses menées : mais il fut 7NK, accusé de trahison dans une diète et condamné à mort: peine qui fut commuée en une prison dans un monastère, où le malheureux prince finit ses jours. D'un autre côté, les généraux français remportèrent sur les Avares deux victoires, qui les forcèrent à demeurer tranquilles. Le duc de Bénévent, poursuivi jusqu'à Salerne, donna ses fils en otage de sa fidélité : et quand il mourut peu de temps après, Grimoald. qui reçut de Charlemagne les Etats de son père, se montra attaché aux Français. Enfin lorsqu'Adalgise aborda en Italie à la tête d'une armée d'impériaux . la victoire de Bénévent enleva aux Grecs et au fils de Didier l'espoir de recouvrer jamais les provinces qu'ils avaient perdues.

Pendant les douze années qui suivirent, la tranquillité fut à peine troublée par quelques expéditions en Espagne, où les Français se maintinrent glorieusement dans leurs conquêtes; et en Allemagne, soit pour contenir les Saxons, soit contre les Avares, qui furent vaincus et exterminés, soit contre d'autres peuplades qui se soumirent à la civilisation. La domination française s'étendait alors depuis la mer Balti-

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ijiie jusqu'à l'Ebrc en Espagne, jusqu'au Liris et à Gaète en Italie, s'appuyant à l'est sur la Bosna, la Save, le Danube , la Theiss, les montagnes de la Bohême, la Saala et l'Elbe. Charlemagne profita d'un repos si chèrement acheté pour faire fleurir dans toutes les provinces la religion, l'agriculture, le commerce, les arts et les lettres. Il s'en était occupé déjà au milieu de ses guerres : mais, quand ses fils furent devenus capables de défendre ses conquêtes en Italie et du côté de l'Espagne ; quand le premier bruit de sa marche réduisait au néant les faibles tentatives de ses ennemis, il s'adonna plus spécialement au gouvernement intérieur de ses Etats. Son vaste empire était divisé en royaumes, en légations, en comtés, en vigueries ou vicomtes, en cantons , en manses ou manoirs. De fréquentes assemblées, dites champs de mai, où les députés des communes s'asseyaient à côté des principaux seigneurs et des évêques, adoptaient les lois qu'il proposait et qui nous sont connues sous le nom de Capitulaires. Des missi dominici parcouraient quatre fois par an chaque légation, rendant à tous la justice, veillant à l'exécution des lois , et rendant compte au souverain de l'administration des provinces. Des magistrats souvent élus par les citoyens mêmes, jugeaient les causes moins importantes.

Charlemagne, à l'exemple de son père, protégea toujours le clergé, mais en veillant sévèrement sur la discipline. Il assemblait les évêques, les consultait, réglait avec eux les points de doctrine, et conservait la pureté de la foi catholique. Les plus célèbres de ces conciles furent celui de Francfort , en 794, et plus tard, en 809, celui d'Aix-la-Chapelle. On sait aussi les efforts que fit ce grand prince pour arrêter la décadence des lettres. A l'âge de 32 ans, et déjà célèbre par ses victoires, il en apprit les premiers éléments. Ses bienfaits attirèrent en France les savants étrangers; son palais devint une académie où ils se rassemblaient pour traiter des questions scientifiques; il y établit même une école, dont il suivait autant que possible les progrès, dont

il examinait lui-même et encourageait par ses récompenses les élèves. Parmi ceux qui l'aidèrent dans de tels soins, l'histoire distingue Alcuin, né à Yorck. aussi instruit qu'il était possible de l'être pour ces temps; Paul Warnefrid, diacre d'Aquilée, connu par son histoire des Lombards; Eginard [enfin, secrétaire de Charlemagne, et qui écrivit sa vie. Les encouragements que ce prince prodigua, relevèrent un instant les lettres, et ne purent rien pour les arts. Il voulait joindre l'Océan au Pont-Euxin, en faisant communiquer par un canal le Pdiin et le Danube: mais on fut obligé d'abandonner l'entreprise faute des connaissances nécessaires pour la terminer.

gOO. Cependant une faction avait exilé de Pvome le pape Léon 111. qui recourut à Charlemagne, selon l'exemple de ses prédécesseurs. C'en fut assez pour que le monarque traversât une cinquième fois les Alpes, d'autant plus qu'il apprenait que Grimoald avait pris les armes contre les Français. Le pape, rétabli sur son trône, se purgea par serment des accusations intentées contre lui. Pour témoigner à Charlemagne sa reconnaissance, le jour de Noël, tandis que ce prince entendait la mess^ avec toute sa cour et au milieu d'un concours immense de fidèles, dans la basilique de saint Pierre, le pape s'approche, lui pose sur le front une couronne, et le revêt du manteau impérial ; en même temps le peuple s'écrie de toutes parts : «Vive Charles Auguste, couronné de la main de Dieu ! Vie et victoire au grand et paciûque empereur des Romains! » Ainsi fut rétabli l'Empire d'Occident, 324 ans après la déposition de Romulus Augustule.

Depuis la mort de Léon IV, fds et successeur (775- 779) de Constantin Copronyme, l'Orient obéissait à l'impératrice Irène, sa veuve, princesse habile, mais ambitieuse. Elle avait gouverné avec gloire comme tutrice de son fds CcnstanlinYI, rendant la paix à l'Eglise, à l'empire la tranquillité. Mais quand elle se vil sur le point de perdre son autorité par des intrigues de cour, elle n'épargna pas même son propre sang i et Constan-

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tin, à qui elle fit crever les yeux, mourût des suites de cette affreuse mutilation. Pour sauver les restes de l'Italie, que revendiquait Charlemagne en vertu de son nouveau titre, cette mère dénaturée lui fit offrir sa main. On dit que Charlemagne ne sut pas résister à l'ambition de réunir par un mariage les deux empires ; mais les ouvertures d'Irène n'eurent pas de suite. Déjà odieuse au peuple par sa conduite envers son fils, elle le devint aux grands , ou à cause de ce projet, OU pour quelqu'autre motif. Le patrice Nicéphore se mit à la tète d'une conjuration, s'empara de Constantinople. persuada à l'impératrice de lui livrer les trésors de l'Empire, et ensuite la relégua à Lesbos, où elle mourut l'année suivante. Nicéphore ne songea d'abord qu'à s'affermir, et, en conséquence, il renouvela tous les traités avec les Sarrasins et avec Charlemagne. Ce fut sous lui que l'on arrêta les limites des deux empires. Parle traité qui intervint, il ne resta aux Grecs, dans l'Occident, que l'extrémité de l'Italie, avec quelques villes maritimes et les iles de laDalmatic; ce qui suffisait pour leur assurer l'empire de la Méditerranée, que Venise ne leur disputait pas encore.

Respecté de ses ennemis, recherché de ses voisins, chéri de ses peuples, Charlemagne avait toujours vu la fortune lui sourire. Les derniers heptarques de l'Angleterre sollicitaient sa protection, et le calife Haroun-al-Raschid lui adressa plusieurs fois des ambassades et des présents. Telle fut même la réputation que tant de conquêtes avaient assurée au nom français en Orient, que le calife envoya de lui-même les clefs de Jérusalem, et en fit donation à Charlemagne par un acte authentique. Les Arabes étaient bien plus avancés dans la civilisation que les peuples occidentaux, et ils se livraient aux lettres et aux arts. Parmi les présents du calife, se trouvait une horloge sonnante, qui fit l'admiration des Français.

En 806, Charlemagne fit son testament, par lequel 80(3 il partageait ses Etats entre ses trois fils. Il espérait par là éviter toute discussion après sa mort : mais il eut le malheur de survivre à deux d'entre eux. Pépin,

roi d'Italie, mourut le premier, en 810, à l âge de trente-trois ans, après avoir repoussé glorieusemeni dans plusieurs guerres les ennemis qui attaquaient ses Etats ; et, Tannée suivante, Charlemagne perdit encore Charles, son fils aîné, le compagnon de ses victoires, en qui il espérait un successeur aussi prudent que brave. L'empereur ressentit vivement de telles pertes. Dans un parlement tenu à Aix-la-Chapelle, il fit reconnaître pour roi d'Italie Bernard, (ils de Pépin, et s'associa à l'empire son troisième fils, Louis, qui avait montré jusqu'alors beaucoup de sagesse dans le gouvernement d'Aquitaine, et de courage dans les guerres contre les califes d'Espagne . d'où il sortit toujours victorieux.

Charlemagne survécut peu à ces dernières dispositions. Sur la fin de janvier 814, il fut pris de la fièvre en sortant du bain, et ensuite d'une pleurésie qui l'emporta en huit jours. 11 expira dans la 71e année de son âge, la 47e de son règne, et la 14e depuis qu'il avait été reconnu empereur d'Occident. Sous lui la France s'agrandit de l'Italie, de la Bavière, de presque toute l'Allemagne, et elle reçut les premiers germes de la civilisation ; mais ils furent étouffés par les querelles de ses successeurs. Dans les dernières années de sa vie, les armées françaises eurent quelques revers à souffrir, surtout du côté du nord. Les Danois ou Normands firent en Allemagne des incursions fréquentes, sous la conduite de Godefrid, toujours heureux, mais qui mourut assassiné par son neveu Hemming, et celui-ci demanda la paix. D'autres flottes du Nord reconnaissaient les côtes de France, qu'elles pillaient quelquefois. Elles furent contenues, il est vrai, par les vaisseaux et par la puissance de Charlemagne : mais c'était le présage des ravages qu'elles feraient un jour, si les successeurs de ce prince n'avaient pas la même bravoure ou le même bonheur.

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