CHAPITRE XVII
De l'Allemagne et de l'Italie, depuis la maison de Franconie jusqu'à Henri IV. (1024-lOoG — XIe siècle.) — Conquêtes des Normands en Italie et en Sicile.
Henri II ne laissait pas d'enfants. Aprèsdeux mois de contestations, les princes allemands élurent Conrad II, 102-1. duc de Franconie, surnommé le Salique, parce qu'il descendait des princes français nommés Saliens. Cependant les seigneurs d'Italie, toujours disposés à secouer la domination de l'Allemagne, offraient leur couronne d'abord à Robert, roi de France, qui la refusait ; puis à Guillaume, duc d'Aquitaine, qui n'osa confier à leur inconstance ni sa personne ni celle de son fils. Rebutés de toutes parts, ils se soumirent à Conrad. Ce prince passa les Alpes, se fit couronner à Milan roi 1027 . des Lombards, et reçut à Rome, des mains du pape, la couronne impériale. Dix ans après, dans un second voyage qu'il fit en Italie, il tint à Roncaglia (1037) une diète fameuse, dans laquelle il émancipa la féodalité italienne, en lui donnant un caractère légal. Les seigneurs avaient rendu héréditaires dans leurs familles les fiefs qu'ils tenaient des empereurs, et ceux-ci avaient paru y consentir par leur silence. Conrad sanctionna ces usurpations de pouvoir, en établissant l'ordre de succession auquel les fiefs seraient assujettis.
Dans l'intervalle, de nouveaux mouvements avaient ébranlé l'Allemagne. Après avoir soumis quelques seigneurs révoltés, Conrad marcha contre le roi de Pologne Micislas II, dont la fierté refusait le vasselage de l'empire; mais ce prince, chassé de ses états et irahi par le duc de Bohême, se remit à la discrétion de Conrad, qui lui rendit la Pologne, à condition qu'il abjurerait ses idées d'indépendance. Tant de générosité et tant de vigueur engagea le duc Ulric de Bohême
1 ? i HISTOIRE
à demander la paix , après quelques démonstrations hostiles, et le roi Etienne de Hongrie à renoncer aux prétentions qu'il avait sur la Bavière du chef de sa femme, sœur et héritière de Henri II.
Dès le commencement de son règne, Conrad s'était occupé de la succession de Bourgogne. Depuis que le royaume s'était détaché de la France en 888. il avait eu quatre rois. Nous avons vu comment Rodolphe II avait réuni aux provinces de son père le royaume d'Arles. Conrad le Pacifique, son fils et son successeur 937-993), repoussa les Hongrois et les Sarrasins, et ne transmit cependant à son fils qu'un sceptre affaibli : car les vassaux s'étaient arrogé tout le pouvoir. Rodolphe III 993-1032,, n'ayant pas d'enfants, reconnut d'abord pour son héritier l'empereur Henri II, son neveu. Conrad réclama la succession comme fief de l'empire, et après une courte guerre, Rodolphe, incapable de résister, sanctionna les prétentions de l'empereur (1027) à l'entrevue de Bàle. Quand ce prince mourut, Eudes, comte de Champagne, son beaufrère, voulut disputer la possession de la Bourgogne et faire valoir ses droits ; mais ils cédèrent devant celui que donne la force, et Conrad victorieux fut
1033. couronné roi dans la ville de Genève. Toutefois le royaume ne lui arriva que morcelé. Les vassaux n'accordèrent aux empereurs qu'une autorité précaire, et, pour ainsi dire, nominale. Chaque province devint une souveraineté indépendante, que nous verrons se rattacher à son tour soil à l'Allemagne, soit à la France, excepté la Suisse.
Après un règne illustré par de continuels succès .
1039. Conrad mourut à Ltrecht, le jour de la Pentecôte laissant la couronne à Henri III, son fils, que la diète de Roncaglia avait reconnu pour héritier de l'empire. Pendant les six premières années de son règne, le nouvel empereur fut occupé contre les Bohémiens, qui refusaient de payer le tribut ordinaire, et contre les Hongrois, qui obéissaient à un usurpateur, au préjudice de Pierre, leur roi. Ces deux guerres lui réussirent. Pierre, deux fois rétabli, reçut la Hongrie comme
fief de l'empire, et les Bohémiens furent contraints de se soumettre.
En Italie, quatre papes se disputaient à la fois la chaire de saint Pierre, et désolaient à l'envi l'église par leurs rapines et par leurs vices. A Benoit V11I (1012-1024) , arrière-petit-fils de Marosie, qui du moins avait chassé les Arabes de la Toscane, avait succédé Jean XI (1024-1033), son frère, qui acheta les suffrages et qui fut élu, quoique laïc. Après eux, Benoît IX (1033-1040), leur neveu, avait ceint la tiare à l'âge de neuf ans, et la déshonorait par ses mœurs. Chassé en 1043 par une faction qui proclama Sylvestre III , il avait vendu à Jean XX ce qu'il appelait ses droits, les avait ensuite revendiqués, puis était convenu de partager par tiers avec ses deux compétiteurs et l'autorité et les revenus, et avait enfin vendu son tiers à Grégoire \T. L'arrivée de Henri fit cesser 1040. un si scandaleux désordre : tous furent déposés dans un concile, et Henri proclama Clément II de sa propre. autorité. Plusieurs papes se succédèrent avec assez de rapidité, les uns nommés directement par l'empereur, les autres élus par le clergé, la noblesse et le peuple de Borne, mais intronisés seulement lorsque Henri avait validé l'élection par son consentement. Xous verrons cette conduite des empereurs, autorisée par un usage presque universel depuis Constantin jusqu'à Charlemagne, devenir la source d'une lutte déplorable et opiniâtre entre le sacerdoce et l'Empire.
Une nouvelle révolution venait d'éclater en Hongrie André 1er, issu d'une branche collatérale, avait renversé (1049) Pierre, auquel on creva les yeux, et l'avait enfermé dans une étroite prison où il mourut dix ans iipiès. Henri ne voulait pas laisser impuni un tel foifait : mais ses premières tentatives ne furent point heureuses, et plusieurs de ses armées furent anéanties. Plus tard, quelques avantages rétablirent l'équilibre. Une paix également désirable aux deux partis 1052. laissait André paisible possesseur du trône, lorsque la violation du droit des gens dans la personne des ambassadeurs de Henri, et une irruption des Hongrois en
Bavière rompirent tout accord entre les deux princes. La victoire demeura au parti le plus juste. Léopold. marquis d'Autriche et général de Henri, battit les ennemis en diverses rencontres, força le roi André de
1055. recevoir la paix aux conditions qu'il plut d'imposer, et mérita par ses succès d'être appelé la terreur et le foudre des Hongrois.
Cette guerre fut immédiatement suivie d'une expédition contre les Slaves, dans laquelle presque toute l'armée impériale et la plupart de ses généraux périrent misérablement. A la même époque, des tremblements de terre, des pestes et la famine ravageaient l'Allemagne sans interruption. Henri en fut tellement
105G. affecté, qu'il en mourut à l'âge de trente-neuf ans, après avoir fait élire pour son successeur, dans la diète de Goslar, Henri IV, son fils, encore en bas âge. Mais avant de parcourir le nouveau règne, il nous faut suivre les conquêtes des Normands, qui vont se mêler aux affaires d'Allemagne et d'Italie.
-i Sous Conrad II , les Normands , attachés tantôt à l'Allemagne, tantôt aux différents princes qui se disputaient l'Italie méridionale, prirent une part active dans les guerres de ce malheureux pays. Ce fut à eux que Conrad dut ses victoires et ses conquêtes dans la Pouille. Un duc de Naples, qui leur dut à son tour la supériorité sur tous ses rivaux, leur donna en récom-
1026. pense Averse et son territoire, et à Rainulfe, leur chef, le titre de comte. A cette nouvelle, d'autres aventuriers vinrent se joindre aux premières bandes, avec l'espoir de s'établir comme elles. Les fils de Tancrède , seigneur de Hauteville, et gentilhomme banneret de Normandie, se mirent à leur tête. Tancrède avait eu douze enfants de deux femmes. La difficulté d'obtenir dans leur pays un établissement avantageux, poussa les plus âgés à chercher fortune au dehors; leurs succès attirèrent leurs frères, et tous, à des époques différentes, demandèrent à l'Italie des états et une patrie nouvelle, en conduisant avec eux des colonies plus ou moins nombreuses.
1035. Guillaume surnommé Bras de Fer, Drogon et
llumfroi vinrent chercher les premiers auprès de Rainulle la gloire et les richesses. Un prince de Salerne les prit d'abord à sa solde et parvint avec leur aide à une assez grande puissance. Peu de temps après, les Sarrasins, maîtres de la Sicile depuis deux cents ans, s'élant divisés, un des deux partis appela les Grecs à son secours; puis ils se réunirent, connaissant mieux leurs intérêts, et entreprirent de les chasser. Mais la cour de Constantinople voulut poursuivre l'entreprise et reconquérir la Sicile. Maniacès fut envoyé avec une flotte nombreuse. 11 attira sous ses drapeaux les Normands, s'empara de Messine et de Syracuse, et triompha dans trois grandes batailles. La domination des infidèles risquait d'être anéantie, quand il fut rappelé. D'autre part, les Normands, qui réclamaient leur part du butin , ne recevaient que des injures. Us dissimulèrent jusqu'à ce qu'ils eussent repassé le détroit ; mais alors, prenant ouvertement les armes contre les Grecs, ils s'emparèrent de Melfi, d'Àseoli,de Venouse, 1040. deLavello, et, quoiqu'ils ne fussent qu'une poignée d'hommes, ils défirent complètement une armée de soixante mille Grecs sur les bords du Lébento. Deux autres victoires anéantissaient la puissance byzantine en Italie, tandis qu'en Sicile, les Sarrasins reprenaient tout ce qu'ils avaient perdu, mais échouaient cependant devant Messine. Les Normands profitèrent des révolutions de l'Orient pour s'emparer de presque toute la Pouille. D'ans l'origine, ils avaient reconnu pour chefs les princes lombards, ce qui leur avait donné d'utiles alliés : vainqueurs, ils se constituèrent en une république fédérative. Leur conquête fut partagée en douze comtés indépendants. Guillaume fut reconnu pour chef dans ia guerre, et Melfi, pour le centre et le siège commun de l'état.
A la mort de Guillaume, Drogon lui succéda. Les i; Grecs, vaincus sur terre et sur mer près de Tarente. recoururent à la trahison. Drogon périt assassiné, ci les Normands furent massacrés dans plusieurs villes ; mais Humfroi vengea leur mort sur les habitants de la Pouille. Ce fut alors que les Normands demandèrent
à Henri III l'investiture de leur conquête. Les Grecs. qui renonçaient avec peine à des provinces qui leur appartenaient depuis si longtemps, essayèrent de nouveau le sort des armes 5 mais, vaincus à Siponte et à Crolone, ils laissèrent enfin les nouveaux venus se partager à leur gré l'Italie.
Les Normands, à demi civilisés et fiers de leurs succès, n'épargnaient dans leurs courses ni les monastères ni les terres de l'Eglise. Le pape saint Léon IX
1053. (10 48-1 054) 'se déclara contre eux. et réunit ses troupes à celles des Allemands et des Grecs. Les confédérés furent vaincus à Civitclla. Léon demeura même prisonnier; mais son malheur servit plus qu'une victoire à l'agrandissement du sainl-siége. S'il fut obligé, pour obtenir sa liberté, de donner à Humfroi l'investiture de la Pouille, les Normands, en retour, se reconnurent vassaux de l'église ; et ce qui peut-être ne fut alors qu'une vaine cérémonie, devint plus tard le fondement de l'autorité souveraine, que s'arrogèrent les papes sur cette partie de l'Italie. Victor II (1055-1057) et Etienne IX, dans la courte durée de leur pontificat, s'occupèrent peu des Normands et de leurs conquêtes; mais Nicolas II (1058-1061) resserra les liens qui les attachaient au saint-siége, pour s'en faire un appui contre les Romains, et aussi pour se ménager des secours dans le dessein déjà formé par la cour de Piome de s'affranchir de la domination de l'Allemagne. Ro-
1059. bert Guiscard ou le Rusé, successeur de Humfroi, son frère, reçut du pape le titre de duc, ce qui relevait au-dessus de tous les princes normands d'Italie , et reconnut en même temps, avec plus de solennité que jamais, que les Normands tenaient en fief de l'Eglise la Pouille, la Calabre et même la Sicile, dont ils se proposaient la conquête. Cet appui du pape, cette sanction qu'il donnait à leurs entreprises, servait d'ailleurs à détacher les peuples de leurs anciens souverains, pour les attacher à leurs vainqueurs.
Pdchard, neveu de Rainulfe, lui avait succédé au comté d'Averse. Désireux de s'agrandir, il obtint d'abord en mariage une sœur de Robert; puis s'étant fait
donner par Nicolas l'investiture de ses conquêtes à venir, il se jeta sur la Campanie , où régnait Pan~ dolphe , dernier prince de la race lombarde , s'empara de tout le pays, et prit le titre de prince de Capoue. ISaples et Trani tombèrent bientôt en son pouvoir. Enorgueilli de ses succès, il songeait à se faire déclarer empereur d'Italie: mais il fut successivement battu par les Grecs et par le marquis de Toscane , et n'obtint la paix qu'en se retirant dans sa principauté.
Cependant Robert poursuivait le cours de ses brillants succès. Les Grecs, presque aussi souvent battus qu'ils avaient osé paraître en compagne , se renfermaient dans leurs villes, que leur enlevaient les Normands l'une après l'autre. Les Sarrasins ne résistaient pas mieux en Sicile. Roger, frère de Guiscard, nommé gonfalonier de l'église, avait passé le détroit avec une armée. Les divisions des Sarrasins lui facilitèrent la conquête qu'il méditait. La prise de Messine fut son 1061. premier exploit. Rientôt il s'empara de tout le pays et força les ennemis, quoique bien supérieurs en nombre, à se retirer épouvantés dans Païenne, où ils furent assiégés. Cette place allait aussi leur échapper, tant on poussait l'attaque avec vigueur, lorsque la jalousie se mit entre les deux frères. L'ambition de Robert en fut cause. Il affectait en toute circonstance une vaine supériorité sur Pioger, malgré les services qu'il en avait reçus. Leur animosité dégénéra bientôt en guerre ouverte. Robert fut vaincu et fait prisonnier. Roger lui rendit généreusement la liberté, et Robert, capable d'ailleurs d'apprécier une telle conduite, et plus touché qu'irrité d'un procédé semblable, se réconcilia franchement avec son frère. Dès lors les Sarrasins virent leurs affaires décliner de nouveau. Palerme se rendit, et la domination normande fut établie 1071 dans toute la Sicile. Roger abandonna à son frère, pour prix de ses secours, Messine avec son territoire et quelques autres terres. L'on convint aussi que la Sicile relèverait du duché de Pouille, avec le titre de comté.
La même année que Palerme se rendit, Robert
entrait enfin dans Bari après trois ans d'un siège opiniâtre, où il avait même couru risque de la vie. Celle dernière conquête chassa entièrement les Grecs de leurs anciennes possessions, et leur ôta l'espoir d'y 1077. rentrer jamais. Six ans après, Robert mit aussi fin à la domination des Lombards à Bénévent. Ce fut la cause de quelques démêlés avec le pape. L'empereur Henri III, qui se prétendait suzerain de Bénévent. avait cédé toute la ville au pape Léon IX, en échange de quelques droits que le saint-siége avait en Allemagne. Grégoire VII, monté en 4073 sur la chaire de S. Pierre, réclama aux Normands leur conquête. Mais d'un côté Bobert songeait à de plus grandes entreprises contre l'Orient -, de l'autre le pontife sentait le besoin qu'il aurait des Normands dans la lutte qu'il préparait contre l'Allemagne. Une transaction eut lieu. Grégoire fut mis en possession de Bénévent, et Robert, sur de l'appui du pontife pour l'avenir, commença par ramener à l'unité toute l'Italie méridionale. Déjà il avait dépouillé son beau-frère de la principauté de Salerne. 11 soumit encore à ses lois les ducs de Capoue et de Naples, et la république d'Amalfi, puissante alors par son commerce et par ses richesses.