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CHAPITRE XVIII

Règne de Henri IV en Allemagne, et pontificat de Grégoire VII. (1056-1106 — XIe et XIIe siècles.) — Commencement de la querelle des investitures.

Lorsque ces derniers événements se passaient dans l'Italie méridionale, Henri IV, dit le Grand, avait de- 1056. puis longtemps commencé son règne. La minorité d<' ce prince à peine âgé de six ans fut très -orageuse. Malgré bien des traverses, l'impératrice Agnès, sa mère, gouvernait avec fermeté, et en même temps elle faisait donner à son fils une éducation qui promit

un bon prince : mais les seigneurs, et surtout les évoques, jaloux de son autorité, complotèrent pour la lui faire perdre. Son fils ayant été enlevé au milieu d'une fête, on lui donna pour gouverneurs deux archevêques, dont l'un cherchait à lui inspirer le goût des lettres et de la vertu, tandis que l'autre ne songea qu'à se maintenir au pouvoir, en faisant vieillir son maître au milieu des désordres d'une vie inoccupée. De là vient que ce prince fut un mélange de vices et de vertus. Eloquent, généreux, sensible aux misères d'autrui, appliqué aux affaires, impétueux et prudent au milieu des combats, d'une pénétration admirable, d'une grandeur d'âme qui ne se démentit point dans l'adversité, il ne donna que trop sujet, par les débordements de sa vie privée, aux entreprises des seigneurs d'Allemagne et des souverains pontifes.

Pendant la minorité de Henri, Othon, duc de Bavière, ayant mécontenté la cour, fut chassé par les troupes impériales, et ses états donnés à Welf IV, gendre d'Othon, tige de la célèbre maison des Guelfes, que nous verrons jouer un grand rôle dans les affaires d'Italie, et qui occupe encore aujourd'hui les trônes de Hanovre et d'Angleterre. L'empereur fui moins heureux en Hongrie. André avait été chasse du trône, et son frère Bêla mis à sa place. Deux armées impériales entrèrent à la fois dans le pays pour rétablir le prince dépossédé; Henri lui-même, à peine âgé de douze ans, fit en cette rencontre ses premières armes. Malgré sa présence, les Impériaux furent battus, et, André étant mort dans le combat, Bêla demeura paisible possesseur du royaume. Cependant sa puissance ne passa pas directement à ses fils; car, à sa mort, Henri IV rétablit Salomon , fils d'André. 1063. qui était son beau-frère, et qui se reconnut vassal de l'empire. Ce prince régna douze ans. Une guerre civile ayant éclaté, Geysa, fils aîné de Bêla Ier, qui avait suivi jusqu'alors Henri dans ses guerres contre les Petfhenègues et les Bulgares, fut proclamé roi par le parti contraire. Salomon succomba dans une grande

bataille. Geysa demeuré seul, reçut en 1075 la couronne angélique1.

Les autres provinces gémissaient sous les dévastalions et les rapines des seigneurs. Lorsque Henri eut 1072. pris en main les rênes de l'Etat, il voulut y mettre un frein, et commença par la Saxe. Il fit élever plusieurs châteaux pour se faire craindre, et lui-même établit sa résidence au cœur du pays. Mais il fallut de nouveaux impôts, et les seigneurs prétextèrent aussitôt le bien public et la mauvaise conduite du prince pour soulever les peuples. Henri aurait pu deux fois anéantir leur armée : il préféra les gagner par la douceur, mais il ne put y réussir. Les Saxons s'étant révoltés une troisième fois, sous la conduite d'Olhon, l'ancien duc de Bavière, l'empereur remporta une grande victoire, qui le rendit maître de la Saxe. Les 1075. seigneurs plièrent, abattus d'un tel coup, et se soumirent de bonne foi, ou attendirent des circonstances plus heureuses, qui ne devaient pas lardera se présenter, tant l'obéissance des grands était précaire.

Alors commença la fameuse querelle des investitures. Hildebrand, fils d'un charpentier de Toscane, était devenu par son mérite le ministre absolu de plusieurs pontifes. C'était d'après ses conseils que Nicolas H, par son traité avec Robert Guiscard, l'avait rendu à la fois vassal et protecteur de l'Eglise, et que plus tard, pendant les troubles de la régence, il avait publié un décret qui transférait aux cardinaux le droit d'élire le pape, sauf l'approbation du clergé, du peuple et de l'empereur. A la mort de Nicolas (1061,. Alexandre II, toujours guidé par l'ambitieux cardinal, ceignit la tiare sans attendre le consentement de la cour d'Allemagne, et se maintint contre Honorius, que l'impératrice avait fait élire à Baie par les évêques, après avoir annulé le décret de son prédécesseur. Enfin Hildebrand monta à son tour sur le trône pontifical (1073). Pour se faire sacrer, il attendit cependant et même

1. Les Hongrois appelaient ainsi la couronne que Sylvestre II envoya à S. Etienne.

sollicita l'agrément de Henri, afin de ne pas compliquer inutilement les affaires. Mais à peine intronisé, il éleva le conflit entre les deux puissances, spirituelle et temporelle, prétendant abaisser devant la tiare toutes les couronnes de la terre.

Ilildebrand, qui prit le nom de Grégoire VII, trouva une alliée aussi fidèle que dévouée à toutes ses volontés dans la comtesse Malhilde, maîtresse delà Toscane et de toute l'Italie lombarde. Cette princesse était fille de Boniface, qui possédait Lucques, Modène, Reggio, Mantoue, Ferrare, et à qui Conrad avait conféré en outre le gouvernement de la Toscane. Boniface parut si redoutable à Henri III, que ce prince tenta de s'en défaire par des moyens indignes. Cependant il ne gagna rien à la mort de Boniface qui arriva bientôt; car, par un double mariage, sa veuve épousa Godefroi, duc de la bosse Lorraine, et sa fille Malhilde, le fils de Godefroi, portant le même nom que son père. Ces deux princes , chassés par l'empereur de la plus grande partie de leurs états héréditaires, envenimèrent si bien l'animosité qui devait exister entre la maison de Toscane et la cour d'Allemagne, que le plus opiniâtre antagoniste de Henri IV en Italie fut cette même Malhilde, devenue veuve par la mort de Godefroi .

Réformer l'église, où régnaient de grands abus, et accroître la puissance pontificale, voilà le plan sur lequel travailla constamment Grégoire VU avec autant de hardiesse que d'habileté. En conséquence, il fulmina des bulles d'excommunication contre les clercs 1076 qui ne se conformeraient pas aux vertus de leur état, et contre les princes qui trafiquaient des dignités ecclésiastiques, défendant en même temps aux évêques et aux abbés de recevoir de la puissance séculière l'investiture de leurs dignités. Pour bien saisir ce dont il s'agit, il faul remarquer qu'à l'époque dont nous parlons, les fiefs ecclésiastiques avaient à la fois une juridiction temporelle et spirituelle. Les princes, qui s'étaient attribué l'élection des pasteurs, les investissaient de la puissance temporelle en leur conférant la crosse et l'anneau pastoral ; quant à la puissance spi-

rituelle, elle leur était donnée par l'acte de consécration. Or, il arrivait quelquefois que l'ambition achetait des princes la nomination aux bénéfices: ce que l'Eglise appelle simonie. C'était un abus qu'il fallait corriger. Malheureusement Grégoire confondit les deux puissances, et, sous prétexte que les princes n'avaient aucun droit de conférer les ordres du clergé, il défendit absolument les investitures. L'Europe presque entière s'opposa à de semblables idées: mais tandis que les autres pays se contentaient de protester, l'Allemagne et l'Italie furent longtemps ébranlées. D'un côté, les seigneurs allemands profitèrent de l'appui du pape pour légitimer leurs révoltes; de l'autre, les seigneurs d'Italie cherchèrent dans l'empereur un défenseur de leurs droits contre les prétentions du saint-siége.

Le premier acte d'hostilité fut une citation à l'empereur de venir répondre devant le pape des désordres de sa vie privée, et du trafic qui lui était imputé, des dignités ecclésiastiques. Jusque-là c'étaient les empereurs qui avaient pris connaissance de la conduite des papes, et qui les avaient déposés, quand elle élait réprébensible. Henri fut donc indigné d'une telle mesure. Dans une diète tenue à Worms, il dépose le pape. Grégoire, à son tour, assemble un concile à Rome, excommunie l'empereur, le déclare déchu du trône, délie ses sujets du serment de fidélité, et leur défend d'avoir aucune communication avec lui : premier et malheureux exemple d'un pape faisant servir les foudres de l'Eglise contre la puissance temporelle.

Henri eût dédaigné de telles armes: mais la révolir des seigneurs d'Allemagne le força de plier. Des princes qui lui devaient tout, Rodolphe, Welf IV et Rerthoud, à qui il avait donné la Souabe, la Bavière et la Carinthie, à titre héréditaire, se mirent euxmêmes à la tête des mécontents. Henri, à la diète de Tribur, dut prendre l'engagement d'abdiquer, s'il nélait point réhabilité dans l'année. En conséquence, il passe en Italie, où il est parfaitement accueilli d'.V-

delaïde, marquise de Suze, qui venait d'épouser en troisièmes noces Odon, comte de Maurienne; mariage qui fut l'origine de la maison de Savoie et le commencement de sa splendeur. Après être resté quelque temps près des nouveaux époux, l'empereur se rend à Canosse, qui appartenait à Mathilde, et qu'habitait le pape. Pendant trois jours entiers, dépouillé des marques du pouvoir, et retenu seul comme prisonnier entre les deux murailles de la ville, il se soumet à une 1077. pénitence ignominieuse, et reçoit enfin une absolution qu'il lui faut encore acheter par des concessions et des humiliations nouvelles. C'était reconnaître les droits qu'affectait le saint-siége, et se préparer, à luimême et à ses successeurs, de tristes luttes.

La paix ne fut pas de longue durée. Excité par les seigneurs d'Italie, Henri s'aperçut, mais trop tard, de sa faute. Le pape remua de son côté en Allemagne, et fil si bien que plusieurs des principaux seigneurs, déclarant Henri déchu du trône, élurent en sa place Rodolphe, duc de Souabe, qu'ils firent couronner à Mayence. Aussitôt l'empereur abandonna l'Italie pour marcher contre sou rival, le défit trois ans de suite, et s'empara de toute la Souabe. Grégoire n'avait pas craint de sanctionner, pour ainsi dire. la révolte par 1080. une seconde excommunication. Henri le fit déposer de nouveau dans un concile tenu à Mayence, élut à sa place Gilbert, archevêque de Ravenne, homme de mérite, qui prit le nom de Clément III, puis s'avança contre Rodolphe, qui avait rassemblé de nouvelles troupes. Les deux armées se rencontrèrent à Mersbourg. Les Impériaux avaient quelque désavantage, lorsque Rodolphe eut la main coupée par Godefroi de Bouillon, duc de Lorraine. Cette blessure décida sa défaite, et lui-même mourut peu de temps après. La Souabe fut alors donnée à Frédéric de Hohenstaufen. qui épousa une fille de l'empereur.

Quand la tranquillité eut été rétablie en Allemagne, Henri repassa en Italie à la tète de son armée victorieuse. La plus grande partie des seigneurs se rangèrent sous ses drapeaux. Mathilde ne put tenir devant

lui. Ses places furent prises, ses troupes défaites, et Rome assiégée. Après une défense de trois ans, la ville tomba au pouvoir de l'empereur, qui reçut des mains de Clément III la couronne impériale, tandis que Grégoire, enfermé dans le château St-Ange, espérait à peine que les Normands pussent arriver à temps pour le dégager.

Robert Guiscard avait voulu étendre ses conquêtes hors de l'Italie. Traversant donc la mer avec une flotte, dont la meilleure partie périt dans une tempête, il avait assiégé Durazzo. Trois armées impériales se succédèrent pour secourir la place, sous la conduite d'Alexis Comnène lui-même, qui fut constamment battu. Le vainqueur, enfin maître de la ville, faisait trembler Constantinople, lorsque les lettres du pape le firent revenir en Italie, autant pour défendre le pontife que pour couvrir ses états, sur lesquels l'empereur d'Allemagne pouvait conserver des prétentions. Guiscard.

108 ï. toujours heureux, parut et vainquit. Pour se délivrer de l'inconstance des Piomains, le pape se retira à Salerne, où il mourut, tandis que Guiscard retournait venger en lllyrie la défaite de Roémond, son fils, et que, vainqueur des Vénitiens et des Grecs dans une grande bataille navale, il terminait à Céphalonie une longue carrière de gloire et de conquêtes.

Cependant les seigneurs de la Saxe, profitant de réloigncment de Henri , avaient élu roi des Romains le comte de Luxembourg (1081). L'empereur, de retour en Allemagne, le défit, le mit au ban de l'Empire, et le contraignit de s'enfuir en Saxe, où il mourut misérablement. Les dissidents ne cédèrent pas encore. A la place du comte de Luxembourg, ils prirent pour chef le margrave de Thuringe, qui succomba

1090. également sous les armes de Henri. Vaincu dans une grande bataille , il se sauva dans un moulin , où il fut tué par des partisans de l'empereur, selon les uns , ou , selon les autres , par ses propres gardes.

En même temps la guerre continuait en Italie, malgré la mort de Grégoire VIL Victor III eut beaucoup à souffrir pendant la courte durée /108G-1087) de son

pontificat. Urbain II, qui lui succéda (1088), vit son parti prospérer pendant l'absence de l'empereur. Ce prince, une fois délivré de ses rivaux, ressaisit bientôt l'avantage. Manloue tomba en son pouvoir après un an de siège. La Lombardie fut presqu'entièrement conquise, malgré l'opiniâtre défense deMathilde. qui avait épousé, à quarante-quatre ans, Welf V, fils du duc de Bavière. Rome même chassa les partisans d'Urbain et reçut Clément dans ses murs. La révolte de Conrad , fds aîné de l'empereur, vint troubler de si beaux succès. Ce prince, piqué de quelques paroles échappées à son père, reçut d'Urbain, de Malhilde et des Normands, le vain titre de roi d'Italie, sans autorité aucune, et fut sacré à Milan par l'archevêque. Son 1093. nom et sa naissance rallièrent les seigneurs et les villes qui avaient montré le plus d'attachement à l'empereur, en sorte que tous ses efforts pour recouvrer ces provinces furent inutiles. Le parti de Conrad se fortifia encore par le retour du pape de France en Italie, et par l'alliance de Roger, roi de Sicile, dont il épousa la fille. Henri irrité retourna en Allemagne. Là, dans une dièle tenue à Cologne, il priva Conrad de ses droits, et fit reconnaître son second fils Henri 1007. pour son successeur à l'empire-, ensuite il s'appliqua, sans paraître penser à l'Italie , aux moyens de rétablir la justice et le bon ordre dans toutes les provinces. Cependant l'excommunication d'Urbain pesait toujours sur lui. Loin d'en concevoir.de la crainte, à la mort de Clément, il élut successivement trois antipapes. Pascal II, successeur d'Urbain, s'en vengea et crut venger l'Eglise, en excitant Henri, le second fils de l'empereur, à se révolter contre son père ; et il réussit avec une facilité d'autant plus grande, que la mort de Conrad, le rendant fils unique, semblait lui assurer l'impunité. L'empereur fut d'abord surpris; mais bientôt il dispute ses droits à la têle d'une armée. Son fils, par une ruse coupable, vient se jeter à ses pieds avec les marques d'un repentir sincère, obtient facilement son pardon, et reconnaît tant de bonté en faisant prisonnier son père qu'il enferme dans une 4106

forteresse. Le vieil empereur montra autant de courage à supporter l'infortune qu'il en avait déployé dans le cours de ses prospérités. Privé même! du nécessaire, il fut toujours plus grand que ses malheurs, toujours incapable d'une bassesse, même pour recou- ATer la liberté et le trône. Enfin ayant trouvé moyen de s'échapper, il se rendit à Liège, où il rassemblait de nombreuses troupes, lorsqu'il fut enlevé par la mort à l'âge de 56 ans, après un règne illustré par 62 batailles, d'où il sortit presque toujours victorieux.

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