‹ Histoire du moyen ageChapitre 39 sur 84 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Ile l'Orient depuis la seconde croisade jusqu'à la troisième.

(1147-1187 — XII" siècle.) — Les Ayoubites. — Suite du

royaume de Jérusalem. Règne de Conrad III en Allemagne (1038-1152).— Origine des guelfes et des gibelins.

Les chefs de la seconde expédition des chrétiens d'Occident en Asie furent Conrad III, empereur d'Allemagne, et Louis VII, dit le Jeune, roi de France.

Conrad, duc de Franconie, avait été élu par les 1138. princes de l'empire, après la mort de Lothaire II. Henri le Superbe, duc de Bavière, de Saxe et de Toscane, voulut faire valoir ses droits, comme gendre de Lothaire : mais il fut mis au ban de l'empire et dépouillé de ses états. Son frère "Welf ayant alors pris les armes , soutenu de Roger II , roi de Sicile , qui voulait arracher à l'empire ses dernières possessions dans la Pouille, Conrad le poursuivit et l'assiégea 11 -i'>dans le château de Weinsberg. Ce fut alors que les dénominations de guelfes et de gibelins prirent naissance. 'Welf ayant donné son nom pour mot de ralliement, Frédéric, duc de Souabe, neveu et général de l'empereur, donna de son côté celui de Wiblingen. village où il avait été élevé ; ce qui fit donner par corruption le nom de gibelins aux partisans de la maison de Souabe, et celui de guelfes à ses ennemis.

Cependant le siège étant poussé avec vigueur. Welf dut rendre la place. Sa femme, craignant le ressentiment de l'empereur, lui fit demander un saufconduit pour elle, les dames de sa suite, et ce qu'elles pourraient emporter. Au jour marqué, on les vit sortir du château et s'avancer vers le camp impérial , portant toutes sur leur dos leurs maris. Conrad victoriens

contraignit Henri le Lion, qui avait succédé 1141; à son père Henri le Superbe, de renoncera la Bavière, et de laisser Albert l'Ours, devenu margrave de Brandebourg, (1444), ne plus relever que de la couronne impériale.

Trois ans après, saint Bernard , l'oracle de son siècle, fut envoyé par le pape Eugène III pour prêcher en France et en Allemagne une seconde croisade contre les infidèles. La France était gouvernée par Louis le Jeune. Lui aussi avait eu à combattre des vassaux remuants, entre autres le comte de Champagne, et tous étaient réduits au devoir : mais emporté par la colère, Louis avait fait brûler Yitry, avec l'église, où la population s'était réfugiée. Se repentant de celte cruauté, il fit vœu d'aller en Palestine. Saint Bernard n'eut donc aucune peine à lui faire prendre la croix dans l'assemblée de Vézelai ; puis il passa en Allemagne, où il persuada également, à Spire, Conrad et les principaux seigneurs de voler au secours de Beaudoin III, successeur (1442) de Foulques, mais encore enfant, et pressé de jour en jour davantage par le victorieux Noureddin.

Conrad se mit en marche le premier sans attendre le roi de France, et arriva à Constantinople, que gouvernait alors Manuel Comnène (14 43-4480 . petitfils d'Alexis. Ce prince, non moins brave que son père et son aïeul, mais bien moins réglé dans sa conduite, venait de soumettre Antioche à sa suzeraineté et d«> reconquérir une partie de la Phrygie. Il revint à Constantinople, sur la nouvelle de la marche de Conrad, dont il avait épousé la belle-sœur. Cependant le plus grand nombre des historiens l'ont accusé d'avoir trahi les chrétiens, leur refusant des vivres, leur donnant des guides infidèles, avertissant sous main les Turcs de toutes leurs démarches, et cela au moment môme où il faisait les plus belles protestations de services. C'est ainsi que Conrad, ayant traversé le Bosphore, fut trahi et abandonné des guides que lui avait donnés Manuel. Attaqué par les Turcs au milieu des montagnes, il y perdit la plus grande partie de son armée.

Louis le Jeune en recueillit les restes, mais il ne fut pas plus heureux. On étaitalorsau mois de janvier. AuH4rt. passage d'une montagne, près de Laodicée, les Turcs tombèrent sur l'arrière-garde, séparée du reste des ti'oupes. et la taillèrent en pièces. Louis y courut risque de la vie. Sauvé contre toute espérance, il parvint enfin à Antioche, où Conrad s'était rendu par mer de Consiantinople. Mais, de tant de milliers d'hommes qui avaient quitté à leur suite l'Allemagne et la France, il en était échappé bien peu à de si grands désastres. On assiégea Damas. Tour comble de maux, la désunion se mit dans l'armée des chrétiens, de sorte qu'il fallut subir la honte de lever le siège. Les deux princes, fatigués d'une expédition où ils avaient perdu la fleur de leur noblesse et de leurs armées, se rendirent à Jérusalem pour accomplir le 1149. vœu qu'ils avaient fait; puis ils retournèrent dans leurs étals, avec le regret sans doute de les avoir quittés.

Les trahisons de Manuel auraient pu lui attirer des guerres fâcheuses, puisque, dans le conseil de l'armée française, on avait émis l'avis d'emporter d'abord Constantinople. Roger II, roi (1130-1154) des Deux- Siciles, entreprit de venger l'Occident de ces perfidies multipliées. Les impôts dont l'empereur accablait ses sujets, excitèrent une émeute dans l'île de Corfou. Pioger en profita pour s'emparer de l'île entière; et de là, cinglant vers le Péloponèse, il se rendit maître de Corinthe, puis de Thèbes et de presque toute la Béotie. Aussitôt Manuel accourut avec ses troupes. Corfou retomba en son pouvoir, malgré l'opiniâtreté de la défense; et Roger, toujours défait, perdit en peu de temps toutes ses conquêtes. Déjà même une flotte menaçait son pays. Elle fut détruite par une tempête : mais l'empereur Manuel n'en fit pas moins passer en Italie une armée . qui, prenant Aucune pour place d'armes, vainquit souvent les Normands, et leur enleva grand nombre de places. Guillaume Ier, qui succéda à son père en 1154, se releva de tous ces désastres. Récon-

cilié avec les seigneurs normands, dont la défection avait fait en partie les succès de Manuel, il reprit tout ce qui était perdu, anéantit plusieurs fois les flottes impériales, et insulta même Constantinople. lia traité remit tout sur le même pied qu'avant la guerre. Guillaume y gagna seulement de conserver les ouvriers en soie, qui avaient été enlevés dans une excursion en Grèce, et d'enrichir ainsi la Sicile de manufactures qui alimentèrent quelque temps le commerce de toute l'Europe.

Dans le même temps, Manuel était engagé dans une guerre non moins difficile contre les Serves et contre les Hongrois. Les Serves, qui ne cessaient d'infester les frontières, furent constamment défaits, et reconnurent enfin la suzeraineté de l'empire. La lutte contre la Hongrie offre plus d'intérêt. Elle commença dès 1124, Etienne II, fils et successeur (1114-1131; de Coloman, ayant pris et renversé Belgrade, sous prétexte que des marchands hongrois avaient été insultés dans cette ville. Jean Comnène. qui régnait alors, vainquit les Hongrois en plusieurs rencontres, et releva les fortifications démantelées. A la mort d'Etienne, Bêla, son cousin, auquel Coloman avait fait jadis crever les yeux, était cependant monté sur le trône de Hongrie; et comme il avait trouvé asile à Constantinople dans son infortune, pendant les dix années de son règne, une parfaite harmonie régna entre les deux peuples. Les hostilités reprirent sous Geisa II, fils de Bêla II l'Aveugle. Les Hongrois se déclarant les protecteurs de la Ser- 1151. vie, Manuel franchit la Save, vainquit plusieurs fois l'armée hongroise et son roi , et revint triompher à Constantinople. A la mort de Gcisa 11 (il . Etienne III, son fils, ceignit le diadème ; mais l'empereur appuya de ses intrigues et de ses armes, d'abord Ladislas II , qui mourut au bout de six mois, puis Etienne IV, à qui il donna une de ses nièces, tous deux oncles du nouveau prince. Trois fois les Hongrois chassèrent le protégé des Grecs; trois fois Manuel le remit en possession d'une partie du

royaume. Etienne III, resté seul maître de la Hongrie par la mort de son compétiteur, fut empoisonné l'année suivante. On proclama roi , son frère 1173. Héla 111. Ce prince était retenu à Conslantinople. Manuel voulait lui donner en mariage sa fille, alors son unique héritière, pour réunir la Hongrie à l'empire. La naissance d'un fils le fit renoncer à ce projet ; mais il exigea de lui qu'il cédât la Croatie et l'Esclavonie , avec promesse de n'attaquer jamais les Grecs.

Manuel fut moins heureux contre les Vénitiens et contre les Turcs. La flotte vénitienne fut détruite, il est vrai, par le feu grégeois et par la peste; mais l'empereur dut plier, et rappeler à Conslantinople les marchands vénitiens en leur rendant leurs privilèges. L'année qui précéda cette guerre (1170 , il s'était uni avec Arnaury, roi de Jérusalem, pour diriger contre l'Egypte une expédition que rendit vaine la mésintelligence des chefs; car il fallut lever honteusement le siège de Damiette, et revenir sans aucun succès. En Asie Mineure, Manuel marcha lui-même contre Kilidge-ll"'» Arslan II, petit-fils de Kilidge-Arslan Ier et sultan d'Icône. Surpris dans des défilés , il en sortit par la générosité du vainqueur, qui préféra conclure la paix, lorsqu'il pouvait exterminer l'armée entière. Manuel, infidèle au traité, reprit les armes, et remporta sur les bords du Méandre, une victoire qui termina la guerre, les Turcs découragés laissant l'empire jouir du repos après tant de combats.

Manuel survécut peu à cette dernière expédition. 11 1 180. eut pour successeur son fils Alexis, âgé de douze ans. sous la tutelle de sa mère : ce fut le terme de la splendeur des Comnènes. L'impératrice et ses ministres ne songèrent qu'à piller le peuple au lieu de le défendre, tandis que les Turcs s'emparaient des meilleures places de la Syrie. L'occasion parut favorable à Andronie, cousin germain du dernier empereur, prince dévoie dune ambition réprimée par Manuel, et d'autant plus ardente à se produire. Il s'avança donc vers Constantinople, renversant les armées qu'on

lui opposa, ou les entraînant dans sa révolte. Maître de l'empereur et de l'empire, il fit mourir l'impératrice, condamnée pour cause de trahison par un tribunal inique. Ensuite on couronna le jeune empereur. Mais au milieu de la cérémonie, quelques \oi\ ayant crié : «Vive Alexis et Andronic empereurs! >le peuple se joignit à ces acclamations. Andronic, au comble de ses vœux, prit la pourpre, jura de conserver le trône au jeune Alexis, et, quelques jours après, le fit étrangler par ses sicaires.

1183. D'un naturel dur et farouche, Andronic ne crut avoir en main la puissance que pour venger ses inimitiés personnelles, inimitiés d'autant plus nombreuses, que, toujours remuant sous les précédents règnes, il avait forcé plus de gens à déjouer ses projets. Aussi Constantinoplc nageait dans le sang le plus illustre, et cependant les Turcs continuaient dans l'Asie Mineure leurs ravages et leurs conquêtes. La famille des Comnènes fut celle contre laquelle le tyran se montra le plus acharné. Quelques membres seulement échappèrent à ses coups. L'un d'eux, Isaac Comnène, se réfugia dans l'île de Chypre, s'en rendit maître, et surpassa en cruauté Andronic lui-même Alexis, frère de Manuel, gagna de son côté la Sicile. Guillaume II de Sicile, qu'il engagea (d'185) dans ses intérêts, prit les armes contre l'empire, s'empara de Durazzo, ravagea ensuite la Macédoine, et emporta d'assaut Thessalonique, après quelques jours de siège. Ces nouvelles réveillèrent un moment l'empereur. l\ fit partir une armée nombreuse, commandée par ses meilleurs généraux : mais les Siciliens la mirent en fuite dès le premier choc ; ce qui leur inspira tant d'audace, qu'ils se croyaient déjà maîtres de Constantinople.

Le peuple murmurait de tant de lâcheté et de tyrannie; tout présageait une révolution prochaine. Aussi Isaac l'Ange, d'une ancienne et noble famille, ayant cherché dans une église un asile contre les poursuites du tyran, ses amis n'eurent aucune peine a soulever la ville entière en sa faveur. Andronic,

livré à la populace, périt au milieu des plus cruels supplices. Isaac, élu empereur d'un consentement uoa- 4185 nime, envoya d'abord contre les Siciliens, Branas, le meilleur général de l'empire, qui défit et extermina leur armée, tandis que leur flotte de deux cents voiles était abîmée dans une tempête. Mais à l'orient, une autre flotte que l'empereur dirigeait contre Isaac Comnène, le tyran de Chypre, fut coulée à fond par les pirates. Les Scythes remportèrent aussi de grands avantages par l'impéritie des généraux grecs. Branas les vainquit enfin. Au lieu de les poursuivre, il se fit proclamer empereur et marcha vers Constantinople. Isaac paraissait mépriser ce mouvement. Conrad, marquis de Montferrat, alors près de lui, indigné de cette négligence, lui conseilla de marcher au rebelle, qui fut défait, quoique bien supérieur en nombre, et tué dans la mêlée. Dès lors la puissance d'Isaac parut cimentée sur des fondements solides.

Tandis que l'empire d'Orient était en proie à ces révolutions, le royaume de Jérusalem succombait sous les efforts d'un nouvel ennemi. La seconde croisade n'avait fait qu'affermir la puissance de Noureddin, qui s'était agrandi à la fois aux dépens des chrétiens et des princes musulmans. Des troublessurvenus en Egypte lui servirent de prétexte pour y envoyer une armée, sous la conduite de Saladin. Ce général conquit cette vaste province, déposa le dernier Fatimite (4174), et mit ainsi fin au schisme qui divisait depuis plusieurs siècles les sectateurs de Mahomet. Mais, dans cette conquête, il prétendit avoir travaillé pour lui plus encore que pour son maître; en sorte que Noureddin se disposait à marcher pour le réduire, lorsqu'il fut arrêté par la mort (1473). Saladin. tranquille dès lors dans la souveraineté de 1 Egypte, s'empara encore de l'Yémen par ses généraux, et de la Syrie sur les fils de Noureddin. En 4180, le calife de Bagdad lui envoya le litre d'émir-al-omrah, litre qui soriit ainsi de la dynastie des Seljoucidcs pour entrer dans celle des Àyoubiles, dont Saladin fut le chef et à laquelle il donna le nom d'Ayoub son père.

Beaudoin III, roi de Jérusalem (1142-1162), ei Amaury son frère, qui lui succéda (1162-1173), s'étaient heureusement défendus contre la puissance de Noureddin, soit par leur prudence égale à leur courage, soit par l'heureuse diversion de plusieurs émirs. qu'effrayait l'ambition du conquérant. Cependant Amaury dut craindre, lorsqu'il se vit attaqué du côté de la Syrie par Noureddin, qui prit sur lui Gaza, l'une de ses places frontières : aussi avait-il sollicité de l'Occident des secours qu'il ne put obtenir. Guillaume II. qui venait de succéder (1166) à Guillaume Ier sua père, au royaume de Sicile, envoya seul en Palestine quelques troupes. 11 fit aussi passer une armée en Egypte : mais Saladin la repoussa, sans qu'elle eût obtenu aucun succès.

Amaury laissa la couronne au fils de Beaudoin III, Beaudoin IV, âgé de treize ans, sous la régence de Raymond, comtedeTripoli.Toutfut d'abord tranquille. Saladin était trop occupé des guerres dont la succession de Noureddin fut la source. D'autre part. Renaud de Châtillon, soldat de fortune, qui avait épousé Constance, princesse d'Anlioche, et qui s'était formé aux dépens des Sarrasins une principauté indépendante profitait des circonstances pour harceler sans cesse Saladin, sur qui il eut de nombreux avantages. L'an 1177, il remporta une victoire célèbre aux environs d'Ascalon, et tailla en pièces l'armée turque. Fier d'un si glorieux succès, il équipa une flotte considérable, passa en Arabie, triompha quelque temps, et menaça la Mecque et Médine (1182, : mais il commit la faute de diviser sa flotte, qui fut alors vaincue. De retour dans ses états, il eut à défendre plusieurs fois sa capitale contre les troupes victorieuses de Saladin. et fit échouer toutes leurs attaques par son courage. Alors commencèrent dans le royaume de Jérusalem, auparavant uni, les divisions funestes qui en consommèrent la ruine. Beaudoin IV, attaque de la lèpre . déclara d'abord régent Gui de Lusignan, auquel il avait fait épouser Sibylle, sa sœur, veuve de Guillaume de Montferrat; puis, reconnaissant l'incapacité de ce

prince, il nomma pour son successeur Beaudoin V, que Sibylle avait eu de son premier mari, et lui donna le comte de Tripoli pour tuteur. Beaudoin V survécut peu à son oncle. Le comte de Tripoli et Gui de Lusignan se disputèrent alors le trône. Gui fut reconnu i486. des seigneurs. Raymond, au désespoir, s'avilit jusqu'à traiter avec Saladin, et convint de livrer les chrétiens, à condition qu'il serait mis en possession de la couronne. Pour mieux cacher l'intelligence, ce fut au comte de Tripoli même que Saladin déclara la guerre, en assiégeant Tibériade. Aussitôt Lusignan s'avança à la tête de cinquante mille hommes pour délivrer la ville; mais trahi par le comte au plus fort de la mêlée, il succomba après trois jours d'un com- 1187. bat opiniâtre et fut fait prisonnier avec les principaux chefs de l'armée, ainsi que Renaud de Chàtillon, à qui Saladin, après la victoire, trancha la tête d'un coup de sabre au milieu de sa tente.

Celte défaite, qui ruina les affaires des chrétiens en Palestine, ne put mettre un ternie à leurs divisions. Saladin s'empara de Saint-Jean-d'Acre, de Béryte, de Sidon , et enfin de Jérusalem même. Àscalon fut livrée par la reine Sibylle pour la rançon du roi ; en sorte qu'il ne restait plus aux chrétiens que Tyr , sauvée par la valeur de Conrad de Montferrat, Tripoli, dont le comte mourut de chagrin de n'avoir pu rccueillir le prix de sa perfidie, et Antioche, dont Boémond III était prince. Tripoli se donna à Boémond, et Saladin. rappelé par la révolte de quelques émirs, consentit à une trêve, qu'il lui demanda.

Page 1