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CHAPITRE XXV

De l'Occident, depuis la seconde croisade jusqu a la fin de la troisième (1149-1192 — XIT siècle.) — Henri II en Angleterre. — Conquête de l'Irlande. — Frédéric Barberousse en Allemagne. — Guerres du sacerdoce et de l'empire.

Dès qu'on apprit en Occident ces funestes nouvelles, le pape et les princes parurent oublier quelques instants leurs débats pour arracher de nouveau les saints lieux, aux. infidèles. Il s'était élevé entre l'empereur et les villes d'Italie, entre la France et l'Angleterre, une rivalité qui, pendant plusieurs siècles, devait ensanglanter ces royaumes.

Au retour de la seconde croisade, Louis VII avait répudié la reine Eléonore ; mais, au mépris des plus sages conseils, quoiqu'il en eût deux filles, il lui rendit les provinces qu'elle lui avait apportées en dot. La fière princesse ne songea qu'à se venger, et elle en trouva les moyens dans son mariage avec Henri Plantagenet. Ce prince, déjà maître de la Normandie, de l'Anjou, de la Touraine et du Maine, le devint ainsi de la Guyenne, de la Biscaye, du Poitou et de la Gascoj^j gne. Bientôt après il parvint au trône d'Angleterre ' par la mort d'Etienne. A toutes ces possessions, il ajouta encore la Bretagne, dont il fit épouser à son troisième fils l'unique héritière, et dès lors il devint pour la France un vassal plus puissant que le suzerain lui-même.

Dans ces conjonctures, la politique de Louis fut de semer les divisions en Angleterre, et de soutenir constamment les seigneurs contre leur roi. Ainsi, après une première guerre de courte durée, qui fut terminée par la médiation du pape Alexandre III, Louis se déclara le protecteur de Thomas Becket. Chancelier d'Angleterre et gouverneur de Henri, fils du roi. Becket avait été élu malçré lui à l'archevêché de Can-

lorbéry. Henri II ayant voulu lever des décimes sur le clergé et le soumettre à la justice séculière, l'archevêque défendit avec opiniâtreté ce qu'il regardait comme les libertés de son église. Contraint de quitter le royaume, il trouva asile et protection en France, d'où il mit l'Angleterre en interdit. Pendant huit années, Louis ne put réussir à rétablir la paix, quoiqu'il parût s'y porter de bonne foi : l'opiniâtre fermeté du prélat en fut cause. Henri crut enfin devoir céder pour le bien de la paix. Thomas retourna à Cantorbéry: mais son inflexibilité ayant encore offensé le roi, et ce prince s'étant écrié un jour : N'aurai-je donc personne pour me venger des insultes d'un prêtre? quatre seigneurs assassinèrent l'archevêque dans l'église même où il officiait. Henri, tout en avouant son emportement, se défendit toujours d'avoir ordonné le crime, et chassa les meurtriers de la cour et du royaume. ?séannioins il en fit, en Normandie d'abord. et plus tard au tombeau même de l'archevêque, à Canîorbéry, une pénitence publique, qu'elle fût politique ou sincère. La fortune lui sourit encore que'ques instants : mais les malheurs qui suivirent lui parurent un châtiment du ciel qu'il s'efforça de détourner par son humilité et par ses prières.

L'Irlande, ou ancienne Hibernie, était demeurée jusqu'alors indépendante. Quand les Normands et les Danois avaient envahi cette île et s'y étaient établis, comme en Ecosse et en Angleterre, ou ils en avaient été chassés, ou ils y avaient péri dans un massacre général au moment même qu'ils croyaient leur puissance à jamais affermie. L'Irlande était gouvernée depuis plusieurs siècles par une seule famille venue d'Espagne, mais originaire de Phénicie, et qui, après avoir conquis tout le pays plutôt par les lois et la civilisation que par les armes, avait fondé une aristocratie féodale soumise à un roi suprême et tempérée par les assemblées de la nation. Un tyran appela les étrangers. Dermod, roi de la province de Lagénie, chasse par ses sujets pour ses cruautés et ses rapines. \[~o alla réclamer en Angleterre les secours de Henri H. à

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qui le pape Adrien IV avait généreusement accordé l'Irlande. Henri II rétablit le prince exilé en lui accordant une petite armée de Gallois qui se fixèrent en Lagénie, et dont le chef, devenu gendre de Dermod. lui succéda. Les seigneurs anglais ne songèrent plus qu'à la conquête de l'Irlande. Henri II y passa luimême, l'an 1171, à la tête d'une armée d'élite. Tout se soumit sans résistance, les peuples, les rois particuliers, et Piodéric O'Connor (1175), le roi suprême. Henri respectait tous les droits, satisfait d'avoir imposé au pays la suzeraineté de l'Angleterre. Malheureusement, quand il eut repassé le détroit, il lâcha trop la main aux bandes d'aventuriers, qui se conduisirent en Irlande comme dans un pays de conquête. Jean, l'un des fils de Henri, fut envoyé pour réprimer les troubles; mais loin de chercher à gagner les cœurs, il se les aliéna en insultant gratuitement et le clergé <'t la noblesse. On courut aux armes. Les Anglais, cantonnés en Lagénie comme dans une place d'armes, et les Irlandais qui défendaient plutôt leurs lois et leurliberté individuelle que l'indépendance nationale, se firent, pendant cinq siècles de haine, une guerr* interrompue quelquefois par lassitude, mais bientôt reprise à cause des rapines, de la cruauté et de l'orgueil des conquérants.

Telle était dans l'origine la bonne volonté des Irlandais pour l'Angleterre qui pouvait les protéger contre les pirateries du Nord et quelques dissensions domestiques, que Henri aurait pu unir facilement les deux îles, s'il eût empêché ou du moins arrêté les abus. Mais la fin de son règne fut constamment trou blée par des révoltes et par les guerres contre la France.

Eléonore lui avait donné quatre fils : Henri, Richard. Geoffroi et Jean. Par le traité avec la France. Henri II avait obtenu Marguerite et Alix, filles de Louis. 1171. pour les deux premiers. L'an 1171 . il fit reconnaitiv pour roi son fils aine, qui fut couronné avec pompe, ainsi que la princesse Marguerite, sa femme. Mais h jeune prince étant passé à la cour de son beau

père, Louis dirigea tellement son esprit, en le plaignant de n'avoir qu'un litre sans réalité, puisqu'il n'avait pas même d'apanage, que Henri demanda à son père la Normandie les armes à la main. Eîéonore avait contribué par ses conseils à une révolte aussi coupable, et dans laquelle entrèrent Richard et Geoffroi. Le roi de France et le roi d'Ecosse armèrent aussitôt en faveur des princes.

Dans ces extrémités, Henri offrit la paix et ne fut 117*2. pas écouté. La guerre lui fut d'abord défavorablemais bientôt les chances tournèrent. Une descente que le parti des princes voulut faire en Angleterre, réussit mal, et leur flotte fut complètement détruite*, le roi d'Ecosse fut battu et pris-, enfin le roi de France échoua au siège de Rouen. Henri renouvela cependant ses offres, et cette fois on accepta de lui des conditions moins avantageuses. Le roi d'Ecosse surtout paya les frais de la guerre. Il se reconnut homme lige de Henri, et lui céda plusieurs villes, entre autres Berwick, Stirling et Edimbourg. Deux ans après, Louis mourut, 1180. laissant la couronne à son fds Philippe lï Auguste. Les vassaux français voulurent remuer, et le roi d'Angleterre les appuya; mais Philippe, quoiqu'à peine majeur, se montra si bien, et déploya tant d'artifice dans les négociations, que la paix se rétablit promptement dans son royaume. L'occasion se présenta bientôt pourlui de rendre au roi d'Angleterre ce qu'il en avait reçu. Richard ayant refusé à son frère l'hommage pour le comté de Poitou, que son père lui avait donné, la guerre s'alluma entre eux. Geoffroi se joignit à l'aîné; Philippe prit la défense de Richard; Henri quitta l'Angleterre et vint soutenir ses deux fils : delà naquit une guerre sans événements. La mort du jeune Henri, emporté par le chagrin de ses revers, et celle de 1183. Geoffroi, foulé aux pieds des chevaux dans un tournoi, 1186. paraissaient devoir mettre un terme aux divisions qui affligeaient la vieillesse du roi d'Angleterre. Alix de France fut recueil de son repos et de sa fortune. Cette princesse avait été promise à Richard : mais Henri différait toujours le mariage. Le bruit courut qu'a-

moureux d'elle , il voulait l'épouser en répudiant Eléonore, qui lui avait donné par sa conduite plus d'un sujet de plainte. Quoi qu'il en soit, Richard et Philippe demandèrent, les armes à la main, l'accomplissement du mariage. Des conférences n'aboutirent à aucun résultat. Henri se vit enlever quelques places, surtout le Mans, où il tomba presque entre les mains des Français. La prise de Tours, emportée d'assaut par Philippe, couronna cette glorieuse campagne. Henri demanda alors la paix et l'obtint aux conditions qu'on voulut; mais ayant appris que Jean, son quatrième fils, s'était lié dans celle affaire avec les rebelles, quoiqu'il ne se fût pas déclaré ouvertement, il en conçut tant de chagrin qu'il en mourut en trois jours, dans la soixante-unième année de son âge et la trente-cinquième de son règne.

1189. Richard Ier Cœur de Lion, lui succéda. L'intelligence qui avait toujours existé entre ce prince et la France, et l'amitié qui l'attachait à Philippe, parurent aux deux royaumes des gages de tranquillité. On les vit en effet toujours unis dans leurs premières démarches, et tous deux songèrent à accomplir le vœu qu'ils avaient fait de secourir en personne les chrétiens de l'Orient. Mais avant d'enireprendre l'histoire de leur expédition, il nous reste à jeter un coup d'œil sur l'Allemagne et sur l'Italie.

. Pendant la querelle des investitures, et sous les règnes de Lothaire et de Conrad III , les villes lombardes d'Italie avaient cherché à secouer le joug des empereurs. Gènes, Pise et Venise étaient depuis longtemps libres, et Mûrissaient par leur commerct . A leur exemple, Milan, Pavie, Corne, Lodi, Padoue et plusieurs autres s'érigèrent en républiques. En Toscane, Sienne et Florence: dans l'état ecclésiastique, Bologne, Ferrare , Pérouse et Ravenne ne voulaient non plus ni maître ni seigneur. Rome ellemême prélendit secouer l'autorité des papes. En eon-

1143. séquence, les Romains se créèrent un sénat de cinquante-six membres, et des patrices au lieu de consuls. Le pape Lucius II périt en combattant les novat<

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Eugène III se maintint d'abord contre eux, mais ensuite, il fut obligé de quitter l'Italie. Arnaud de Brescia, le principal auteur des troubles, fut rappelé à Rome, d'où l'avait chassé, l'an 1139, le pape Innocent II, et y exerça un pouvoir absolu.

Malheureusement pour les nouveaux états, l'ambition ne tarda pas à les diviser. Milan voulut établir sa domination sur les cités voisines, qui se mirent sous la protection de Pavie. 11 en résulta que deux ligues se partageaient l'Italie, lorsque les Allemands v reparurent.

Conrad III avait peu survécu à son expédition d'Orient ; il avait recommandé aux princes de l'empire son neveu Frédéric, duc de Souabe, qui fut unanime- 115ment reconnu pour son successeur. Le premier soin du nouveau prince fut de se réconcilier avec la maison de Bavière. Il rendit à Henri le Lion la Bavière, détachant seulement quelques territoires en faveur des margraves d'Autriche , auxquels furent alors accordés de grands privilèges. En même temps il donnait à "YYelf, cousin de Henri, l'investiture de la Toscane, sur laquelle ce prince avait des droits, comme ayant épousé en secondes noces la comtesse Mathilde.

Cette affaire heureusement terminée, Frédéric Ier, surnommé Barberousse, jeta les yeux sur l'Italie. Il y était appelé à la fois par le pape contre les Romains, par le duc de Capoue contre Guillaume Ier de Sicile, qui détenait sa principauté; enfin par la ligue pavesanc et les ciloyens de Lodi contre les entreprises ambitieuses de Milan. Frédéric ayant passé les Alpes, s'empara de Tortone et d'Asti, prit à Pavie la cou- 1 155. ronne de fer, et reçut à Borne la couronne impériale des mains du pape Adrien IV (1154-1159). Les Romains, qui avaient prétendu dicter les conditions de son entrée dans leur ville, s'ameutèrent après son ronronnement. 11 en coûta la vie à quelques milliers d'hommes. Arnaud de Brescia s'enfuit, tomba aux mains des impériaux et fut brûlé vif.

Malgré le désir que Frédéric avait de poursuivre ses conquêtes, il fut rappelé en Allemagne par les

guerres que se faisaient les seigneurs. 11 punit les coupables, rétablit l'ordre, soumit la Pologne révoltée, et se disposa à un nouveau voyage en Lombardie. Mais pour mieux assurer la paix pendant son absence, il fit avec le roi de Hongrie un nouveau traité, et érigea

1158. pour la seconde fois en royaume le duché de Bohême, en faveur d'Uralislas II. Ce fut après ces sages mesures que Frédéric passa de nouveau les Alpes. A ses anciens ennemis se joignirent le pape Alexandre III 1 160-1181), zélé propagateur des libertés italiennes, et Manuel, empereur d'Orient, qui, voulant d'abord reconquérir l'Italie, s'empara sur Guillaume Ier d'une partie de la Pouille et de la Calabre, mais qui, mieux conseillé, se contenta d'entretenir les troubles, pour arrêter Frédéric dont il redoutait la puissance.

Les progrès des Allemands n'en furent pas moins rapides. Les excommunications des papes, source de tant de troubles dans l'origine, mais auxquelles on s'habituait, ne purent modérer l'impétueuse ardeur de Frédéric. Bresse fut prise et démantelée, le pape chassé de Rome et de l'Italie, enfin Milan elle-même,

1162. après un siège long et sanglant, livrée au pillage et entièrement détruite. Averties par ce terrible exemple, les villes de Lombardie se soumirent pour échapper à leur ruine : mais c'était un feu mal éteint , qu'une étincelle pouvait embraser. Pendant un voyage de Frédéric en Allemagne, le pape revint à Rome et rassembla de nouvelles troupes. L'activité de l'empe-

1166. reur conjura encore l'orage. Ce prince fondit sur ses ennemis avant que leurs mesures fussent prises , défit les Romains, que secondaient les Napolitains et les villes rebelles, força le pape de se retirer sur les terres du roi de Sicile, et, maître de Rome, y fit cou-

1167. ronner l'impératrice par les mains de Pascal III, qu'il avait fait élire pour l'opposer à Alexandre.

Jusque-là tout avait souri à l'empereur, et les Guelfes pliaient de toutes parts sous le parti Gibelin, quand la peste se mit dans le camp allemand et força l'armée de repasser les Alpes. Tandis que Frédérir pacifiait l'Allemagne, sans cesse agitée malgré sa

prudence, une ligue plus solide se forma contre lui en Italie. Les Milanais relevaient leur ville, et les confédérés bâtissaient sur les frontières du Piémont * 168. tite forteresse qui devait arrêter la marche de l'empereur, et qui du nom du pape, prit le nom d'Alexandrie de la Paille.

Frédéric, occupé en Allemagne, envoya d'abord une armée, sous la conduite de l'archevêque de Mayence, qui échoua devant Ancône, où Manuel fit entrer de grands secours d'hommes et d'argent. En 1174, l'em- 117 ï. pereur étant passé lui-même en Italie à la tête dune belle armée, n'eut pas un meilleur succès devant Alexandrie. Plusieurs seigneurs allemands se détachèrent de lui dans cette guerre, entre autres le duc de Bavière, Henri le Lion-, en sorte que l'armée impériale en étant venue aux mains avec les confédérés 1176. sur les bords du Lignano, essuya une défaite complète, où Frédéric faillit être tué. Peu après, il apprit que sa flotte avait été battue également par les Vénitiens, alliés des Milanais, et que son fils Henri, qui la commandait, était tombé au pouvoir des ennemis. Tous ces désastres et les troubles qu'il craignait en Allemagne, lui faisaient désirer la paix. Un avantage qu'il remporta, lui permit de la demander avec honneur. Un traité particulier, conclu à Yenise, détacha 1177. le pape de la confédération. Les Milanais, trop faibles pour résister longtemps, convinrent aussi, pour eux et pour les autres villes, d'une trêve, qui, six ans plus tard, se changea en une paix définitive, chaque ville lombarde acquérant le privilège de se gouverner selon ses lois, sous la haute suzeraineté de l'empereur. L'Italie jouit quelque temps d'un glorieux repos. Frédéric en profila pour les affaires d'Allemagne.

Ce prince n'avait pas oublié la défection du duc de Bavière au siège d'Alexandrie. Aussi, dès qu'il fut de retour, il l'accusa devant la diète de Wurtzbcurg, le fit mettre au ban de l'empire, et le dépouilla de la Saxo et de la Bavière. La Saxe était alors divisée en Ostphalie, ou Saxe proprement dite , et en YVestphalie. En Ostphalie , les princes de Mecklenbourg , soumis à

Henri le Lion, se déclarèrent indépendants; la Poméranie, érigée en duché (1180), fut donnée à Bogislas, et le reste de la Saxe à Bernard de Ballenstai'd, frère puiné d'Olhon Ier, margrave de Brandebourg. La Westphalie fut soumise à l'archevêché de Cologne. Le duché de Bavière récompensa les services d'Olhon de Wittelsbach. Brème, Lubeck et B.atisbonne obtinrent le rang et les privilèges des villes impériales. La famille de Henri le Lion, d'où est issue la maison régnante d'Angleterre, ne conserva que le Brunswick et le Hanovre.

En 1185 , l'empereur manqua de rompre avec le pape au sujet de la succession de la comtesse Malhilde, sur laquelle tous deux prétendaient avoir des droits Ce fut la cause d'un nouveau voyage en Italie. En même temps Frédéric travailla heureusement à l'agrandissement de sa famille, en ménageant le mariage de son fils, déjà déclaré et reconnu son successeur, avec Constance, fille de B.oger II et héritière présomptive de Guillaume II de Sicile. Cette alliance mettait les intérêts de l'empereur à couvert en Italie ; rien d'ailleurs ne lui faisait ombrage en Allemagne : il songea donc aussi à secourir les chrétiens de la Palestine; et, après avoir tout réglé de manière à prévenir tout mouvement en son absence, il se mit en marche vers la Hongrie et Constantinople , à la tête d'une armée de cent mille guerriers.

Saladin avait prévu l'orage qui s'amoncelait sur sa puissance. Non-seulement il s'était ligué avec Kilidge-Arslan II, sultan d'Icône, mais en remontrant à Isaac quel tort les premiers croisés avaient fait à l'empire, il l'avait entraîné dans son alliance. Aussi, lorsque Frédéric se présenta pour traverser la ïhrace en vertu d'anciens traités , il vit une armée grecque lui fermer le passage, et les vivres lui manquer; en même temps ses envoyés étaient jetés dans les fers à Constantinople. A celte nouvelle, il fond sur la Thrace en ennemi , enlève de toutes parts des vivres, bat les généraux de l'Orient, et passe l'hiver dans cette province fertile, après avoir exigé d'Isaac huit cents

otages des plus nobles familles pour gage de nouvelles promesses. Au printemps, il traversa le détroit suides vaisseaux que lui fournit avec empressement L'empereur. Deux victoires sur les armées d'Icône lui 1190. ouvraient le chemin de la Palestine, lorsqu'après avoir échappé à tant de vicissitudes et de batailles, ce prince se noya en traversant le Cydnus, selon les uns, ou, selon d'autres, mourut pour s'être baigné dans ce fleuve, dont la fraîcheur avait manqué jadis d'être également funeste à Alexandre. Cette mort fut la perle de l'armée déjà bien affaiblie. A peine si Frédéric, duc de Souabe, fils^de l'empereur, put sauver sept à huit mille hommes, avec lesquels il joignit les chrétiens qui assiégeaient Saint-Jean-d'Acre. Au moment où Lusignan recouvrait la liberté, la reine Sibylle était morte sans enfants. Conrad de Montferrat, qui avait épousé la fille aînée de Beaudoin III, prétendait hériter de préférence. Mais s'il avait pour lui le droit, Lusignan avait la possession et refusait d'abandonner le trône. De là une guerre civile, que compliqua la reprise des hostilités avec Saladin. Les deux rivaux s'étaient cependant réunis pour assiéger Saint-Jeand'Acre ; mais leur défiance mutuelle fit traîner le siège en longueur, malgré les puissants renforts d'Occident qu'amena le comte de Champagne, et malgré la maladie qui régnait dans le camp de Saladin, et dont ce prince lui-même fut attaqué.

Telle était la situation des affaires, quand Pdchard Cœur de Lion et Philippe Auguste se dirigèrent à leur tour vers l'Orient. Tous deux avaient préféré le chemin par mer, pour n'avoir point à essuyer les perfidies de la cour de Constantinople. En conséquence, s'étant embarqués (1190), celui-ci à Gênes, et l'autre à Marseille, ils s'arrêtèrent d'abord en Sicile. Guillaume II venait de mourir. Tancrède, fils naturel d'un frère aîné, avait usurpé la couronne sur Constance, mariée à l'empereur Henri VI, les Normands, presque toujours ennemis de l'Allemagne, ayant embrassé volontiers son parti. Mais ce prince craignait l'arrivée des deux rois. Il essaya d'abord d'attirer Philippe

dans ses intérêts, et ne put y réussit '5 alors il se tourna du côté de Richard , et sema les premiers germes de ia mésintelligence qui éclata depuis entre lui et Philippe. Le relus que fit Richard d'épouser Alix, pour laquelle cependant il avait combattu ; ses noces avec Bérengère de Navarre . célébrées en Sicile sous les yeux de Philippe: enfin, des airs de hauteur, qui du prince passaient aux soldats envers les Français, aigrirent singulièrement les deux nations. Philippe arriva le premier devant Saint-Jean-d' Acre, et se déclara pour le marquis de Monif errât. Richard vint ensuite, après avoir délivré en passant l'île de Chypre de la tyrannie d'Isaac Comnène: et, par suite d'une opposition systématique, il épousa la querelle de Lusignan. Malgré une rivalité si grande, tous les efforts de Saladin pour sauver Saint-Jean-d'Acre furent infruc- 1491 . tiieux., et la place se rendit enfin, après trois années de résistance. Philippe déclara presque aussitôt le dessein de retourner en France. Malgré les inquiétudes que Richard dut éprouver , il demeura encore un an dans la Palestine, où il releva les fortifications de plusieurs villes, et il remporta une victoire mémorable sur Saladin, auprès d'Antipatride. Mais, quand Jérusalem semblait ne pouvoir plus échapper à ses armes, il apprit que Jean, son frère, remuait en Angleterre. et il résolut de retourner en Europe. Auparavant il conclut avec Saladin un traité qui laissait les infidèles maîtres de la Palestine , mais qui garantissait aux chrétiens toute la côte depuis Joppé jusqu'à Saint- J( an-d'Aere. 11 mit aussi fin à toutes les disputes, en donnant à Lusignan l'île de Chypre, et la royauté de Palestine à Henri, comte de Champagne, qui avait épousé la veuve du marquis de Montferrat, assassine par ordre du Vieux de la Montagne.

Tel fut le résultat de la troisième croisade, la dernière qui ait eu pour théâtre la Palestine. Elle fut une nouvelle preuve de la vérité de ce vers d'Homère : Que la multiplicité des généraux est ce qui nuit le plus au succès d'une entreprise.

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