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CHAPITRE XXYI

De la quatrième croisade et de l'empire des Latins à Constantinople. (1193-1261 — XIIe et XIII siècles.)

Peu de temps après la retraite de Packard, Saladin 1195. mourut. Ce prince, que les écrivains occidentaux et les Arabes ont à l'envi comblé des plus grands éloges, montra, il est vrai, sur le trône de brillantes qualités : mais elles furent ternies par son ambition insatiable, qui dégénéra souvent en mauvaise foi ; par son ingratude envers Noureddin et sa famille 5 enfin, par plusieurs traits de cruauté et d'avarice, que lui attribuent les meilleurs historiens musulmans. Ses vastes états se trouvèrent morcelés entre ses dix-sept fils . son frère, ses parents et ses généraux. Dans l'Asie Mineure, Kiliclge-Arslan avait eu aussi dix fils qui se partagèrent ses domaines. De là des guerres civiles, dont les Latins et les Grecs auraient pu profiter avec avantage, s'ils avaient été moins divisés entre eux.

En Syrie, Malek-Adel, frère de Saladin, et le compagnon, souvent même l'instrument de ses victoires, songea à réunir les débris de son empire au préjudice de ses neveux. 11 les brouillait par ses intrigues, et. quand ils étaient désunis, tombant sur un parti comme allié de l'autre, il s'agrandissait aux dépens de tous. Ce fut ainsi qu'en moins de cinq années, il se rendit 4201. maître d'une partie de la Syrie, de l'Egypte entière, et de ce que les musulmans possédaient dans le royaume de Jérusalem. Henri deCbampagne étant mort (1497) d'une chute, Henri, frère de Lusignan , et roi de Chypre depuis 1494. avait hérité de son trône, comme mari d'Isabelle, fille d'Amaury 1er. Malek-Adel saisit toutes les occasions de dépouiller le nouveau prince. Joppé tomba en son pouvoir ; quelques autres places se rendirent : il fallut avoir recours à l'Occident. Hais h

premier enthousiasme des croisades était passé. Tanl d'expéditions malheureuses en avaient dégoûté les peuples, et les princes, toujours en rivalité, se craignaient trop pour abandonner leurs états.

Cependant, à la voix de Foulques, curé de Neuilly, un grand nombre de seigneurs français prirent les armes, sous la conduite de Beaudoin IX. comte de Flandre, et de Boniface II, marquis de Montferrat. Les nouveaux croisés préféraient se rendre par mer en Palestine, à l'exemple de Philippe et de Richard. Les Vénitiens, dont les vaisseaux couvraient alors les mers, convinrent de les y transporter, moyennant un certain prix.. Quand on fut arrivé à Venise, l'argent manqua. Le doge Henri Dandolo proposa alors aux croisés d'aider la république à soumettre Zara révoltée contre elle : il promettait en retour, non-seulement le passage pour l'armée, mais de joindre même à l'expédition une partie des troupes •vénitiennes. L'offre fut acceptée. Zara, prise par les croisés, fut remise aux Vénitiens , et Dandolo se disposa à cingler vers la Palestine. Mais les événements survenus à Conslantinople firent avorter ce dessein, et donnèrent lieu à une révolution nouvelle.

Isaac l'Ange, battu par Frédéric Ier, l'avait été aussi par les Scythes et par les Bulgares. Oubliant en même temps la douceur et la modération qui lui avaient gagné les cœurs au commencement de son règne, il se livrait à ses vices et à la phis insupportable tyrannie. Haï autant que méprisé de ses sujets, il fut renversé sans peine par son propre frère Alexis 111(1195). L'empire n'en fut ni mieux défendu, ni plus heurt-ux. Pendant que les Scythes d'un côté, et les Turcs de l'autre, se rendaient maîtres de plusieurs places importantes et ravageaient des provinces entières, Alexis, renfermé dans son palais, abandonnait à des favoris la conduite de l'état, et se plongeait dans la débauche. Cependant Isaac, quoique privé delà vue par l'usurpateur, n'avait pas perdu tout espoir. Il envoya son fils, nommé Alexis, solliciter les secours du pape et ceux de l'empereur d'Allemagne, son gen-

die. Le jeune Alexis fut adressé par ce dernier aux Vénitiens et aux Français, qui se préparaient à passer en Orient. ,

Les conditions du traité furent qu Isaac rétabli paverait aux croisés deux cent mille inarcs d'argent l pour les frais de la guerre sainte, et qu'il entretiendrait durant un an dix mille hommes pour la conquête de l'Egypte, et, tant qu'il vivrait, cinq cents chevaliers bien armés pour la sûreté des places que l'on conquerrait en Palestine. Ces conventions une fois signées, les croisés partirent, malgré l'opposition éner- 1203. gique d'Innocent 111, qui leur rappelait en vain leur premier but. Durazzo,nie de Corfou et Calcédoine se rendirent sur-le-champ. De cette dernière ville on se dirigea sur Constantinople. Après dix jours de siège, on donna un assaut où les Grecs avaient l'avantage, lorsque Dandolo , presque aveugle et âgé de plus de quatre-vingts ans, marcha lui-même, suivi de l'élite des Vénitiens, et planta sur une des tours l'étendard de Venise. A cette nouvelle, Alexis s'enfuit à Andrinople avec ses trésors et les ornements impériaux. Isaac, remonté sur le trône , ratifia le traité fait par son fils. Pour affermir la couronne sur sa tête , les croisés poursuivirent Alexis et son gendre, Théodore Lnscaris, les chassèrent d' Andrinople, passèrent après eux le Bosphore , et enfin les contraignirent de se réfugier sur les terres du sultan d'Icone.

Cependant les impôts qu'Isaac ordonna pour satisfaire aux engagements de son fils, et ses tentatives pour réconcilier les deux églises , lui avaient aliéné tous les cœurs. Constantinople devint le théâtre de séditions continuelles et d'exécutions sanglantes; une partie de la ville fut même brûlée dans un tumulte. Murtzulphe, augmentant encore par ses artifices la haine des Grecs pour les Latins, détrôna Alexis IV, devenu empereur par la mort de son père, l'étrangla de ses propres mains , et se mit en devoir de résister

i. Environ dii millions de notre monnaie.

à la vengeance que les croisés prétendaient tirer de son crime.

En effet, dès que cette révolution eut été connue de Beaudoin et du marquis de Monlferrat, ils firent passer le détroit à leurs troupes, et vinrent entourer Constantinople par terre et par mer. Après quelques 1204- jours de siège on donna l'assaut. Les Français arborèrent les premiers leur étendard sur les murs de la ville ; les Vénitiens imitèrent bientôt leur exemple : on enfonça les portes, et toute l'armée entra victorieuse, tuant et massacrant ce qui se présentait devant elle. Le lendemain on livra la ville au pillage en épargnant les personnes; et quoique les habitants eussent caché en partie ce quils avaient de plus précieux., le butin monta à des sommes énormes. Ensuite on songea aux moyens de conserver une si importante conquête. Beaudoin, comte de Flandre, fut nommé empereur et solennellement couronné dans l'église de Sainte-Sophie. Mais cet empire, trop morcelé, renfermait en lui-même les éléments de sa ruine. Beaudoin n'avait guère qu'un litre avec une puissance très-limitée sur Constantinople et sur la Thrace. En Europe, outre plusieurs principautés indépendantes , la Thessalie avec une partie de la Macédoine fut donnée en royaume à Boniface, marquis de Montferrat , qui prit Thessalonique pour capitale. Les Vénitiens revendiquèrent les îles de l'Archipel, la plus grande partie du Péloponèse , et plusieurs villes sur l'Hellespont: et Michel Ange Comnène retint sous ses lois l'Epire, l'Etolie, 1 Arménie et une partie de la Thessalie sous le litre de despote d'Epire. En Asie, où les Latins ne s'établirent pas, Théodore Lascaris s'était mis en possession de presque toutes les provinces, et, prenant le titre d'empereur, il établissait sa résidence à ]Nicée, tandis qu'un autre rejeton des Comnènes fondait à Trébisonde un autre empire, dont la chute devait suivre de bien près celle de Constantinople.

Beaudoin avait dû combattre pour réduire la Thrace sous son obéissance. Il ne lui restait plus à conquérir

que la ville d'Andrinople qu'il assiégeait, lorsque les Grecs trouvèrent moyen d'intéresser à leur cause le roi des Bulgares. Ce peuple avait profité des révolulions de l'empire pour ressaisir, en 1186, son indépendance qu'il avait perdue depuis cent quatre-vingts ans. Pierre H et Asan 1er furent ses libérateurs. Joannice, qui leur succéda (1196), s'étant allié aux Grecs, s'avança pour faire lever le siège d'Andrinople, attira Beaudoin dans une embuscade, tailla ses troupes 1205. en pièces, et le fit lui-même prisonnier. Il déshonora sa victoire parles ravages qu'il commit dans la Thrace et surtout par sa cruauté envers son malheureux captif. Après lui avoir fait couper les pieds et les mains, il ordonna de le transporter dans un désert. pour être exposé aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. Beaudoin survécut trois jours à cette mutilation horrible. Par sa valeur et ses grandes qualités, il était assurément digne d'une meilleure fortune.

Des querelles intestines empêchèrent d'abord Lascaris de profiter, autant qu'il l'aurait pu, de celte victoire. Le tyran Alexis l'Ange s'était réfugié en Asie. Quand il sut que Lasearis avait conservé à l'empire plusieurs provinces, il les redemanda comme son domaine, el appuya ses prétentions d'une armée que le sultan d'Icône mena lui-même à son secours. Mais Lasearis n'avait garde de céder à un prince aussi lâche ce qu'il devait à son courage. Les deux armées se rencontrèrent ; celle des Grecs plus faible était presque en déroute, lorsque Lasearis, renversé de cheval par le sultan, le renverse à son tour et le tue. Les Turcs reçurent la paix aux conditions qu'imposa le vainqueur : pour Alexis, il fut pris et conduit dans un monastère de Nicée, où il termina sa vie quelque temps après.

Lasearis, délivré de ce concurrent dangereux, tenta de reconquérir la Thrace sur Henri, frère et succès- 1206. seur de Beaudoin ; mais il trouva dans ce prince un;' résistance si courageuse et secondée si souvent de la fortune, qu'après plusieurs années d'une guerre sanglante, il fut contraint de recevoir la paix. Henri

tourna dès lors contre les Bulgares , qu'il chassa de la Thrace, et contre le despote d'Epire, qu'il voulait soumettre à ses lois. Malgré une guerre continuelle et de grands avantages, il ne put enlever ni à Michel Ange, ni à Théodore, son frère, qui lui succéda, les pays qu'ils avaient détachés de l'empire. La mort le surprit dans ces expéditions, après qu'il eut régné dix ans avec aulant de gloire que de bonheur.

1217. Pierre de Courtenay, comte d'Auxerre, qui avait épousé sa sœur, monta* après lui sur le trône de Constantinople. Ce prince fut couronné à Piome par le pape Honorius III ; de là il se rendit à Venise, et conclut un nouveau traité avec cette république. En retournant dans ses états, il tenta d'enlever Durazzo au despote d'Epire : mais il fut repoussé et fit la paix avec son ennemi. Théodore lui promit le passage. Peu fidèle à ses serments, il tomba cependant sur ses troupes quand il s'y attendait le moins, les mit

1219. en déroute complète, et, l'ayant pris lui-même, le fil mourir quelque temps après.

Après un interrègne de deux années, le trône passa à Robert, second fils de Pierre, Philippe, l'aîné, ayant refusé d'y monter. Un an après, mourut Théodore Lascaris , laissant son autorité très -affermie dans l'Asie mineure. Bien qu'il eut un fils, il avait nommé

1222. son successeur Jean Yatace, son gendre, prince distingué par son courage, préférant ainsi le bien de l'état aux intérêts de famille. Valace ne démentit pas l'espoir qu'il avait inspiré. Les deux frères de Lascaris, mécontents d'un tel choix, ayant demandé le secours de Robert pour rentrer en possession de ce qu'ils appelaient leur héritage, Yatace marcha contre eux, tailla leur armée en pièces et les fit eux-mêmes prisonniers. Encouragé par ce premier exploit, il équipa une flotte et enleva aux Latins la plupart des îles de l'Archipel, ainsi que toutes les places qu'ils tenaient sur le Bosphore et sur l'Hellespont. Il agissait dans toutes ses entreprises avec d'autant plus de sécurité, que le sultan dTcone, occupé à se défendre lui-même contre l'invasion des Tartares, songeait peu

a rompre les traités pour envahir les provinces grecques. En Europe, Théodore mettait fin, en 1222, au royaume éphémère de Thessalonique, et s'emparait en 122-4 d'Audi inople.

Robert eut pour successeur Beaudoin H, son frère. 1226. Gomme ce prince n'avait que onze ans, on remit l'autorité entre les mains de Jean de Brienne, autrefois roi de Jérusalem, guerrier aussi estimé par sa sagesse que par son courage. Pendant son administration, Vatace et le roi des Bulgares Asan H vinrent assiéger trois fois Constantinople avec des armées que les historiens font monter à cent mille hommes. Jean de Brienne repoussa les deux premières attaques, quoiqu'il n'eut avec lui qu'une poignée de Latins. La troisième fois, les Grecs croyaient réduire bientôt une garnison faible et harassée, lorsque les Vénitiens arrivèrent avec une puissante flotte et les contraignirent de lever encore le siège. Bientôt la mésintelligence se mit entre Vatace et les Bulgares. Asan II s'unit contre les Grecs à Beaudoin, qui régnait seul depuis la mort 1237. de Jean de Brienne, et au despote d'Epire, qu'il rétablissait dans ses états. Il y avait en effet sept ans que, dans une guerre, Théodore avait été battu (1230), fait prisonnier et privé des yeux : mais le roi bulgare , qui venait d'épouser sa fille, lui avait rendu la liberté, et Théodore avait facilement triomphé de Manuel, qui avait gouverné pendant la captivité de son frère, et qui toutefois se cantonna dans la grande Valachie. Ce fut contre l'Epire que Vatace tourna d'abord ses armes. Jean, fils et successeur de Théodore, fut plusieurs fois vaincu, et reconnut, soit par persua- 1242. sion, soit par force, la suzeraineté de l'empire. Démétrius, son frère, encore plus malheureux, était à peine monté sur le trône, qu'une conspiration se forma contre lui, et qu'il fut livré à Vatace dans la ville de Thessalonique. Michel Ange II, le dernier des Gomnènes d'Epire, réunit aux possessions de Manuel, son oncle, l'Epire et l'Acarnanie.

Asan II était mort dès le commencement de la guerre. Caloman et Michel, ses fils, étaient incapables

de résister à Vatace, qui enleva a la Bulgarie un grand nombre de villes. Pendant ce temps, les Latins étai -m rentrés dans quelques places parleur alliacée avec les princes de Trébisonde : mais Vatace les leur reprit , ainsi que l'île de Rhodes, un instant conquise par les Génois. Bientôt après ce prince mourut : flans un règne de cinquante-trois ans, il avait étendu ses conquêtes jusqu'aux portes de Constantinople. Théodore

1255. Lascaris, son fils, renouvela les traités avec le sultan dTcone, qu'il secourut contre lesTartares. fit heureusement la guerre contre les Bulgares et contre le despote d'Epire, reprit sur eux nombre de places, et les contraignit à recevoir la paix. Il laissa en mou-

1258. l'ant son fils, Jean Lascaris, âgé de neuf ans, sous la tutelle de George Muzalon, homme à qui le mérite avait tenu lieu de naissance, et qui était inviolablement attaché à la famille impériale. Le ministre trouva un ardent compétiteur dans Michel Paléologue. Celui-ci, d'une origine illustre, s'était distingué dans les guerres précédentes. Dévoré d'ambition, il aspirait au trône ; ce qui l'avait contraint, sous îe dernier empereur, de se réfugier auprès du sultan d'Icône. Rappelé à la cour, il recommença ses cabales pendant la minorité de Jean Lascaris. Muzalon fut sa première victime ; ensuite il se fit déclarer tuteur du jeune prince et protecteur de l'empire : puis, à la nouvelle d'une victoire remportée sur le despote d'Epire, la noblesse et le peuple le saluèrent

1260. du titre d'empereur, qu'il ne refusa powit. Le patriarche, séduit par ses promesses en faveur de Jean, lui plaça sur la tête la couronne, objet de tous ses vœux et de tous ses crimes.

Cependant Beaudoin , effrayé par les succès des Grecs, entreprenait en Occident plusieurs voyages, d'où il rapportait beaucoup d'espérances et de promesses, sans obtenir de grands secours. Michel Paléologue, une fois empereur, songeait à recouvrer sa capitale. A la tête d'une armée nombreuse, il enleva aux Latins tout ce qu'ils possédaient encore en Thrace, et environna de toutes parts Constantinople, qu'il ne

put cependant emporter. Mais Tannée suivante, Alexis 12(31 Stratégopule , un de ses généraux , envoyé contre le despote d'Epire, tomba inopinément sur cette ville, dépourvue de troupes et de vivres, et s'en empara pendant la nuit, sans que les Latins eussent eu, pour ainsi dire, le temps de se mettre en défense. Beaudoin s'échappa avec les principaux seigneurs et se retira à Venise. Paléologue vint prendre possession de la ville et y rétablit le siège de l'empire grec, cinquantehuit ans après la conquête des croisés. Néanmoins il permit aux Latins d'habiter Constantinople , et même il céda tout le faubourg de Péra aux Génois, dont le commerce soutint jusqu'à la fin lu splendeur de l'empire.

Enorgueilli d'un succès qu'il n'espérait point, Paléologue crut pouvoir tout oser, et fil crever les yeux à Jean Lascaris. Mais s'il se délivra d'un collègue dont l'âge et la puissance ne pouvaient lui faire ombrage, il ne put échapper aux troubles qui furent la suite de son crime et qui déchirèrent son règne, comme nous le verrons après avoir repris les événements de l'Occident jusqu'à cette époque.

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