CHAPITRE XXVII
De l'Allemagne et de l'Italie, depuis l'avènement de Henri VI jusqu'à la mort de Frédéric II. — Cinquième et sixième croisades. (1190-1259 — XIIe et XIIIe siècles.)
A la mort de Frédéric Ier Barberousse, Henri, son 1190. fils, VIe du nom, déjà reconnu roi des Romains, ceignit la couronne impériale avec l'assentiment universel. La même année, il apprit la mort de Guillaume II, roi de Sicile. Comme ce prince ne laissait pas d'enfants , il songea à faire valoir les droits de l'impératrice Constance, sœur de Guillaume Ier. Tancrède , pclil-fils de Roger H, mais d'une naissance illégitime , avait profilé de l'aversion des Normands
pour l'Allemagne, et s'était soumis les pays possédés par sa famille, en sorte que Henri dut recourir aux armes. Couronné à Rome par le pape Célestin III, il se dirigea vers la Pouille et mit le siège devant Naples : mais comme il n'avait point de flotte qui fermât la ville du côté de la mer, ses troupes se consumaient inutilement au pied des murailles. Il retourna donc en Allemagne, pour revenir à la tête d'une nouvelle armée. Cependant l'impératrice Constance, demeurée à Salerne, fut livrée par les habitants à Tancrède. qui la renvoya libre à l'empereur, avec une générosité dont sa famille fut mal récompensée dans la suite.
En effet, à peine Tancrède avait -il recouvré les places tombées au pouvoir des Allemands, que la perte de son fils aîné lui causa un tel chagrin qu'il en mourut dans l'année. Il laissait un enfant en bas âge, nommé Guillaume, peu capable de défendre ses états contre la puissance impériale. Henri, déjà en campagne, hâta sa marche. Salerne, emportée d'assaut. fut ruinée pour sa trahison envers l'impératrice, et cet exemple de rigueur fit que toutes les villes d'Italie et de Sicile ouvrirent leurs portes. Guillaume et sa
1195. mère se rendirent aussi au vainqueur, moyennant des conditions honorables, qu'il n'observa pas; car il enferma la reine dans un monastère, où elle finit ses jours, et il fit crever les yeux au fils, pour se délivrer de toute inquiétude.
La sévérité que déploya Henri pour établir son autorité, suscita dans le pays plusieurs révoltes; mais les forces qu'il fit venir de l'Allemagne, la rigueur dont il usa envers les chefs, et par-dessus tout la conduite non moins ferme , mais plus politique de l'impératrice, fille des anciens rois normands, anéantirent avec le temps jusqu'aux dernières semences de troubles. Bien affermi dans ses états d' Allemagne et d'Italie, il se disposait à condescendre aux désirs du pape Célestin III, en se mettant à la tète de la qua-
1 197. trième croisade, lorsqu'il fut saisi d'une maladie aiguë, dont il mourut peu de temps après. Aucun empereur n'avait joui depuis longtemps d'une aussi grande puis-
sance. Alexis III, qui gouvernait l'Orient, en conçut même de la crainte et offrit de reconnaître la suzeraineté de l'Allemagne, ce qui ne contribua pas peu aux révolutions de Constantinople. En même temps, Henri déployait dans l'administration de ses états une justice qu'il poussa quelquefois à l'excès, et qui lui mérita le surnom de Sévère.
Frédéric, son fils, était déjà reconnu roi des Romains. Cependant, comme il était encore très-jeune, on élut Philippe, son oncle, et Constance ne lui conserva que la couronne héréditaire des Deux-Siciles. Le pape et les républiques naissantes d'Italie crurent les circonstances favorables pour abattre la maison de Souabe, qui avait travaillé avec une ardeur si persévérante à maintenir les droits de l'empire au delà des Alpes : en conséquence, Innocent III se mit en devoir d'en abattre à la fois les deux branches. En Sicile, Frédéric et Constance plièrent sous l'autorité du pontife et le désarmèrent ainsi. Mais en Allemagne, Innocent trouva plus de résistance. Par ses suggestions et ses ordres, plusieurs des princes de l'empire, réunis à Cologne, déclarèrent nulle l'élection de Philippe, et nommèrent à sa place Othon, duc de Saxe, troisième fils de Henri le Lion et neveu du roi d'Angleterre. Il en résulta une guerre civile. Philippe eut d'abord le dessous. Vaincu et poursuivi de place en place, il fut enfin assiégé : mais il s'échappa adroitement pendant la nuit, et reparut bientôt à la tête d'une nouvelle armée. Trop faible contre ses ennemis réunis, il les attaqua séparément, les contraignit ainsi d'avoir recours à sa clémence, et affaiblit tellement son rival par cette sage conduite, que ce prince, enfermé dans Cologne, se vit sans aucun espoir de rétablir ses affaires. Dans une sortie, où il perdit ses plus braves soldats, il réussit du moins à gagner la campagne, et de là il se 1205. réfugia auprès de son oncle, à la cour d'Angleterre.
Philippe vainqueur songea à pacifier l'empire, en déployant autant de générosité et de prudence qu'il avait montré de courage. Il s'attacha par des alliances le roi de Bohème et le duc de Brabant; il acheta du
pape une paix, nécessaire aux. deux partis, en lui sacrifiant plusieurs pays, et surtout les droits tant contestés de l'empire sur les biens de la comtesse Mathilde ; enfin il détruisit jusqu'au dernier germe des factions, par son truite avec Othon, à qui il accorda une de ses filles, et qu'il voulait reconnaître roi des Piomains au préjudice de son neveu. C'est ainsi qu'il essayait de cicatriser les plaies de l'Etat, quand il fut assassiné par un seigneur, auquel il avait refusé une de ses filles, après la lui avoir promise, ce seigneur ayant été déclaré infâme dans une diète, pour un crime dont il demeura convaincu.
Othon, quatrième du nom, fut unanimement reconnu empereur. Cette nouvelle causa une grande joie en Italie. En effet, ce pays était depuis longtemps divisé en deux partis-, l'un tenait pour la maison régnante de Suuabe , et l'aidait dans ses prétentions sur ce pays : c'était le parti gibelin, auquel appartenait presque toute la noblesse; l'autre s'était attaché à la famille de Saxe ou des Guelfes, qui lutta en Allemagne contre la maison de Souabe, et il comptait parmi ses adhérents les papes, toujours ennemis des empereurs, et les villes confédérées, sous Frédéric 1er, pour leur indépendance. Henri M. occupé en Sicile, avait ùù laisser les villes de Loin! »an lie s'affermir dans les privilèges que son père leur avait concédés par force : il les augmenta même quelquefois pour en tirer des secours dans ses intérêts. Sous le règne de Philippe, les dissensions de l'Allemagne eurent leur contre- coup en Italie. Les villes lombardes se déchirèrent sous l'étendard guelfe ou gibelin; les villes même de Toscane, jusqu'alors humblement soumises, prirent part à la querelle. Un grand nombre d'entre elles, suivant l'exemple donné par Milan, Crémone, Padoue et autres, voulurent se gouverner par leurs lois. et. comme elles, ne reconnaître au plus que la haute suzeraineté de l'empire. Quant au pape, c'était toujours Innocent 111, il s'était affermi contre la mauvaise volonté des P.omains, avides d'échapper à sa domination . et qui s'étaient fait Gibelins . parce
que les pontifes avaient embrassé dès l'origine, sous les étendards guelfes, le parti de la liberté.
On comprendra dès lors que l'avènement d'Othon ait été salué par les Guelfes d'un concert de bénédictions et d'espérances; ils ne concevaient pas que, parvenu au pouvoir, ce prince pût avoir d'autres vues, d'autres sentiments qu'auparavant. Ainsi le pape se croyait, et plus que jamais, soutenu contre les PiOmains, et confirmé dans l'héritage de la comtesse Matbilde, grand sujet de disputes entre les pontifes et les empereurs. Les villes, de leur côté, se voyaient déjà dans une indépendance entière, que seraient forcées :epter celles même qui avaient embrassé le parti de la domination. Tant de rêves s'évanouirenl bientôt, Olhon promit tout ce qu'on voulut , jusqu'à ce qu'il eût reçu la couronne impériale des mains du pape , celle de fer à Milan, et qu'il eût réuni sous ses lois toute l'Allemagne. Dès l'an 1210, il repassa en Italie, ré-4210. solu de faire valoir ses droits. A la tête de la ligue milanaise, constamment attachée à sa famille, il s'empara de la Pouille sur Frédéric de Sicile; puis il s'avança contre le pape, dont il se méfiait, et reprit sur lui une bonne partie du territoire qu'il lui avait concédé. L'Italie menaçait alors de retomber plus que jamais sous la dépendance des empereurs : Othon fut prévenu. Innocent III, prenant en main la protection du parti gibelin et de Frédéric, roi de Sicile, chef de la maison de Souabe, dont la tutelle lui avait été déférée après la mort de Constance, le fit élire empereur par les princes «le l'empire, après avoir excommunié et dépossédé Othon par une bulle. Avec un tel appui, Frédéric II, alors âgé de treize à quatorze ans, eut bientôt ranimé, en Italie et en Allemagne, les restes de son parti. Cependant l'empereur ne manquait ni d'activité ni de conduite, et la partie était au moins égale entre les deux rivaux. Une démarche imprudente en accéléra L'issue. Olhon, comme allié naturel de l'Angleterre, el pour se venger de Philippe Auguste, protecteur avoué de Frédéric, déclara la guerre à la France : ce fut là sa ruine. Battu complètement
1214. à Bouvincs, et encore vaincu l'année suivante, il regagna l'Allemagne presque sans suite, généralement décrié et abandonné. Frédéric eut donc la jouissance paisible du trône, tandis que son rival se relirait dans ses états héréditaires de Brunswick, où il vécut encore quatre ans sans rien entreprendre, se consolant de sa chute dans le sein de la religion.
Bon politique, valeureux guerrier, prudent, actif, infatigable, sévère, comme son père , dans l'administration delà justice, mais d'une ambition démesurée, d'un amour désordonné pour les plaisirs, d'une irréligion presque déclarée dans un siècle éminemment religieux : tel fut Frédéric 11 sur le trône. Aux dons qu'il tenait delà nature, il avait «joint ceux d'une éducation soignée : on rapporte qu'il possédait parfaitement le grec, le latin, l'allemand, l'italien, le français et le turc, c'est-à-dire les langues des principaux peuples de l'Europe et de l'Asie. Frédéric 1er, son aïeul, était, en fait de gouvernement, le modèle qu'il se proposait de suivre.
Le jeune âge de Frédéric, le besoin de s'affermir dans son double royaume, peut-être aussi l'habitude, maintinrent d'abord la paix entre l'empire et le saintsiége. Innocent III eut donc lieu de se féliciter du nouveau prince: cependant il ne se dissimulait pas quelle puissance pouvait exercer en Italie celui qui réunissait, à litre d'héritage, le royaume des Deux- Siciles et l'Allemagne : aussi se rapprocfaa-t-il des villes lombardes, sans toutefois se déclarer. En même temps, par politique peut-être autant que par le désir de recouvrer les saints lieux, il engagea Frédéric à prendre la croix : ce que l'empereur fit en 1215. lorsqu'il fut solennellement couronne à Aix-la-Chapelle. Mais bientôt, éclairé sur ses véritables intérêts, il allégua divers prétextes pour se dérober à l'honneur de commander la cinquième croisade. L'armée étant rassemblée, Honorius III, successeur (1210 d'Innocent, nomma pour la conduire André II, roi de Hongrie, qui se joignit à Jean de Brienne, roi de Jérusalem , et à Hugues de Lusignan, roi de Chypre. La
retraite du premier, qu'une révolte rappela dans ses états, et la mort du troisième, laissèrent Jean de Brienne maître de diriger, comme il lui plairait, l'expédition. Ce prince attaqua l'Egypte, persuadé quo s'il renversait la puissance sarrasine dans ce pays, la Palestine retomberait au pouvoir des chrétiens. Malek- Adhel venait de mourir, laissant seize fils assez peu 1218. unis entre eux et avec les fils de Saladin, leur oncle -. néanmoins ils firent tous leurs efforts pour sauver Damielte, qu'avaient assiégée les croisés. La place une fois emportée, Jean de Brienne s'avança en vainqueur dans l'Egypte Tout présageait une conquête facile, lorsque la division se mil parmi les principaux chefs des croisés. Après deux années d'une guerre marquée par des succès et des revers, il fallut songer à la retraite et conclure un humiliant traité, qui remit 1221 . Damielte au pouvoir des infidèles, ce qui rendait inutile tout le sang précédemment versé.
En 1220, Honorius avait couronné Frédéric à Rome, mais en lui faisant jurer de partir pour la terre sainte, et d'accomplir fidèlement ce qui avait été promis à son prédécesseur touchant le domaine temporel de l'Eglise. Bien loin de réaliser ces promesses , l'empereur eut la hardiesse de punir quelques ecclésiastiques qui brouillaient tout dans le royaume de Naples. Le pape évoqua l'affaire à son tribunal, et fit à Frédéric, sur les immunités de l'église, des remontrances dont il ne tint nul compte. Aussitôt Honorius l'excommunia avec plus d'emportement que de prudence. Frédéric para le coup en Allemagne et dans les divers états delà chrétienté, par un manifeste qu'il publia pour appuyer sa conduite. Tous les princes l'approuvèrent, et firent avec lui cause commune. Mais les villes de Lombardie. Milan à leur tête, renouvelèrent la confédération 1225. qu'elles avaient formée l'an 1167 contre Frédéric Barberousse. Son petit -fils, ne se sentant pas encore capable de tenir tète à l'orage , entreprit de le conjurer. Bans celte vue, il offrit d'accomplir son vœu . ce qui désarma Grégoire IX, successeur Gen. — Uisl. du Moyen Age. 10
(1-227) d'Honorius. Frédéric partit en effet de Blindes 1227. sur une flotte magnifique, avec une armée aussi leste qu'animée du désir de bien faire-, il était d'autant plus porté à ce voyage, qu'ayant épousé, i'an 1225, Yolande, fille de Jean de Brienne, il avait reçu de son beau-père les droits que celui-ci avait sur la Palestine. On espérait un plein succès d'une expédition entreprise avec tant d'ardeur, quand tout à coup on vit revenir l'empereur, atteint d'une maladie réelle ou supposée. Aussitôt le pape lança de nouveau sur lui les foudres du Vatican. Frédéric s'en vengea en suscitant les Romains contre le pontife, qui 1228 fut obligé de s'enfuir à Pérouse; ensuite il remit à la voile, et descendit à Saint-Jean-d'Àcre. Les musulmans, divisés entre eux et attaqués par les armées victorieuses des Tartares, n'étaient point en état de résister à ses armes. Aussi, quoique les chrétiens de Palestine, et surtout les ordres militaires, eussent reçu ordre du pape de combattre plutôt Frédéric que de se joindre à un excommunié contre les infidèles, dès les premières hostilités, le sultan Mélédin fit proposer une trêve. L'empereur, menacé de perdre ce qu'il avait en Occident, prêta l'oreille à ce désir. Toutefois il dicta les conditions de la trêve, qui fut conclue pour dix ans. Les chrétiens recouvraient le royaume et la ville de Jérusalem. Frédéric prit lui-même la couronne 1220. sur l'autel, aucun évêque n'osant lui donner l'onction royale, à cause de ses démêlés avec le saint-siége. Ensuite il releva les fortifications des principales places, y mit de bonnes garnisons, et se rembarqua pour l'Italie, sur la nouvelle que ses affaires y déclinaient chaque jour. Le pape poussait l'animosité contre lui au point de désavouer le traité avantageux qu'il avait fait avec le sultan : ce dont ni l'un ni l'autre ne s'inquiéta beaucoup. Mais aux foudres de l'Eglise il avait joint les armes temporelles, et ses troupes s'étaient jetées sur la Pouille et sur les pays voisins, sous la conduite de Jean de Brienne, qui consentait ainsi à servir, contre son propre gendre, l'animosité du «ontife romain. Frédéric de retour eut bientôt reprit
1 avantage. On comptaii dans son année jusqu'à des Sarrasins, qu'il avait expulsés des montagnes cen- ! traies de la Sicile, mais qu'il avait établis dans la Caj pitanate, autant pour chagriner le pape que pour s'en faire un appui contre lui. Grégoire IX, voyant ses étals ravagés jusqu'aux portes de Rome, et de plus inquiété par les Romains eux-mêmes, fut obligé d'entendre à un accommodement. Il lui fut avantageux; car Frédéric devait payer cent vingt mille pièces d'or. Quand le traité eut été ratifié, ce prince 1230. vint trouvera Anagni le pape, dont il fut bien reçu et qui le releva de toutes les censures.
Cette paix ne s'étendait point aux villes de Lombardie, qui en ressentirent néanmoins les effets pendant quelque temps, l'empereur étant passé en Allemagne pour y veiller à ses affaires, et pour y lever de nouvelles troupes. Grégoire s'était bien porté pour médiateur entre elles et Frédéric; mais il craignait trop en lui une telle augmentation de puissance, pour agir de bonne foi dans cette occasion : aussi, comme elles refusaient de se soumettre, Frédéric, qui ne prétendait rien relâcher de ses droits, repassa de nouveau 123G. les Alpes. Ses succès furent quelque temps arrêtés par la double révolte de son fils aîné Henri et du due d'Autriche, Frédéric le Relliqueux. Les Milanais avaient profité des jalousies du premier contre son 1 frère Conrad, pour l'attirer dans leur parti : mais ils n'en retirèrent aucun avantage. Le jeune prince, sans crédit en Allemagne, n'en trouva guère plus en Italie et fut obligé de se jeter aux pieds de son père, qui le relégua dans un château de la Rouille, où il mourut. Quant au duc d'Autriche, il ne put tenir devant l*empereur, qui porta le fer elle feu dans ses états, et qui s'empara même de Vienne, sa capitale.
Délivré d'inquiétude de ce côté, Frédéric poussii vivement la guerre contre Milan et la confédération lombarde II attaqua avec tant d'ardeur l'armée coalisée, qu'il remporta sur elle, à Corle-Nuova, une vie- i-v',7 taire complète : malheureusement il ne put profiter d'un semblable succès. Tandis qu'il retournait en
Allemagne chercher de nouvelles troupes, Gênes et Venise relevèrent l'espoir des guelfes en s'unissant à eux .Venise voulant venger la mort de Pietro Tiepolo. fils de son duge, qui avait commandé les confédérés à Corle-Nuova, et qui avait été mis à mon après la victoire En même temps le pape, mécontent de Fré- 1239. dérîc, se joignit aussi à la iigue. excommunia ce prince, le déposa, et mit en jeu Ions les ressorts de la poliiique pour lui susciter en Allemagne un puissant compétiteur, qui l' empêchât de songer aux affaires de l'Italie, Dans celte vue, il fit offrir l'empire à Robert, frère de saint Louis : mais ce sage prince ayant refusé, parce que, disail-il. il n'appartenait point au pape de disposer ainsi des couronnes, le pontife ne put troubler pour le moment la tranquillité au delà des Alpes, et la guerre recommença en Italie avec plus d'animosité que jamais. L'empereur marcha droit à Home, où il avait imparti nombreux: et si Grégoire eut assez de crédit pour empêcher les Romains d'ouvrir leurs portes, ni ses foudres, auxquelles Frédéric • ■tait accoutumé, ni les efforts des villes confédérées ne purent arrêter la vengeance de ce prince, qui s'avança vers tapies, mettant impitoyablement à mort tous les guelfes qu'il prenait les armes à la main , et saccageant le territoire des villes qui avaient embrassé leur parti.
Le pape avait convoqué à Rome un concile : mais 1241. h' flotte impériale vainquit près de l'île dé Méloria, à quelque distance de Livourne, les vaisseaux génois qui transportaient les prélats en Italie. Grégoire IX étant mort sur ces entrefaites, et Célestin IV n'ayant occupe que dix-huit jours le saint-siège, il fallut négocier longtemps pour que Frédéric relâchât les prisonniers. Enfin les cardinaux se réunirent, et d'un consentement unanime ils élurent le cardinal de Fiesque. qui prit le nom d'Innocent IV. Jusqu'alors, il avait été attaché au parti des gibelins. Comme on félicitait l'empereur de celte élection : Pourquoi me réjouir.1 répondit-il; je perds ramifié d'un cardinal, et je n'en aurai pas moins le pape pour ennemi.
Innocent IV suivit en effet les traces de ses prédécesseurs. Quelques tentatives qu'il fit d'abord pour ramener la paix, demeurèrent inutiles, les deux partis s'accusant mutuellement de mauvaise foi. Le pape, plus faible, crut devoir quitter Rome et se réfugier en France, en passant par Gènes et la Savoie. Arrivé à Lyon, ily convoqua le treizième concile œcuménique. Frédéric, cité à comparaître, envoya donner des justifications qui ne furent point écoulées. De là une nouvelle et dernière excommunication, la treizième, au 1245. compte de ceriainshislortens,quiaitélé fulminée contre ce prince. Celle fois le pape eut assez d'empire sUrles princes allemands pour en engager plusieurs à déclarer Frédéric privé de la couronne impériale, qu'ils don- 1246. aèrent à Henri Raspon », landgrave de Thuringe. au préjudice de Conrad, fils de l'empereur, élu roi des Romains dès l'année 1235. Mais Conrad ne se manqua pas à lui-même. Quoique sou rival, soutenu de l'argent du pape, eût pris sur lui quelque supériorité, il ne laissa pas détenir la campagne, fit échouer toutes ses entreprises et le vainquit enfin. Henri, surnommé 124". le roi des prêtres, en mourut de douleur. Les princes de son parti se réunirent de nouveau et proclamèrent empereur, Guillaume, comte de Hollande.
La guerre n'en continuait pas avec moins d'ardeur en Italie, où l'on avait publié une croisade contre les gibelins. Cependant Frédéric était partout vainqueur, lorsqu'une révolution dans une seule ville îit changer de face aux affaires. Parme fut reprise sur les gibelins par les guelfes exilés. A cette nouvelle, Frédéric accourut mettre le siège devant celle ville. Malgré la vigoureuse défense des assiégés, il s"opiniàtra près d'un an à la vouloir prendre, laissant le champ libre à ses ennemis dans tout le reste de l'Italie; et cependant il échoua honteusement. In jour la garnison, profilant de la négligence des Allemands, lit une sortie, brûla tous les travaux, s'empara du 1248. camp et contraignit Frédéric à s'enfuir presque seul
l II descendait de Charles de Lorraine le Carlovinpien.
et sans armes. Cet échec n'abattit pas son courage. Il se préparait à recommencer la guerre, lorsqu'il apprit
1240. quEnlius, son fils naturel, avait été défait et pris par les Bolonais, qui le retinrent vingt ans en captivité, sans vouloir entendre à aucune rançon. L'empereur s'en vengea en faisant aux guelfes tout le mal possible: mais, vers le même temps, il fut obligé de repasser en Allemagne où Conrad avait peine à se défendre contre les efforts du comte de Hollande. Il y
1250. mourut l'année suivante, après un des règnes les plus agités que les annales des peuples nous présentent.
Conrad IV. unanimement reconnu de tous les princes allemands, poursuivit aussitôt les projets de son père sur l'Italie. Avec le secours des gibelins, il rétablit son autorité sur les villes de la Fouille et de la Calabre, que le pape avait fait révolter contre lui. Naples lui coûta huit mois et se rendit enfin. Plein d'activité, et à peine âgé de vingt-sept ans, il promettait à l'empire un grand prince, lorsqu'il tomba ma-
1254. lade et succomba, ne laissant qu'un fils en bas âge, nommé Conradin , dont nous verrons plus lard la fin malheureuse. On attribua cette mort à Mainfroi, fils naturel de Frédéric II et prince de Tarente. Accusé déjà par quelques auteurs d'avoir étouffé son père. Mainfroi aurait, dit-on, été porté par l'ambition à ce nouveau crime : et en effet , il se prévalut de la minorité de son neveu pour s'emparer des deux royaumes de ISaples et de Sicile.
De son côté, Guillaume de Hollande n'avait rien à craindre d'un enfant. Demeuré sans compétiteur, il s'empara de l'empire et n'en jouit pas long-temps. Dans une guerre qu'il entreprit contre les Frisons, il voulut traverser seul à cheval un marais glacé, le rompit et y demeura engagé : les Frisons l'apercevant.
1256. coururent à lui et le tuèrent sans le reconnaître. Les princes de l'empire partagèrent alors leurs voix entre deux concurrents : l'un fut Richard, comte de Cornouailles et frère du roi d'Angleterre, qui vint en effet en Allemagne, mais qui, manquant de troupes et d'argent, s'en retourna l'an 1259, après avoir dépensé
pour son élection, devenue inutile, des sommes immenses ; l'autre fut Alphonse l'Astronome, roi do Castille, qui accepta le litre d'empereur, mais qui ne vint même jamais en Allemagne, occupé qu'il était dans ses états par la guerre contre les Maures. Personne ne se présentant pour ceindre la couronne impériale, les ducs, les évêques, les comtes et autres seigneurs , se jetèrent à l'envi sur les domaines de la couronne et s'emparèrent aussi de tous les droits régaliens, faisant eux-mêmes des lois, rendant souverainement la justice et percevant les impôts à leur profit. Conradin, trop faible pour faire valoir d'autres droits, s'était mis du moins en possession des duchés de Souabe et de Franconie, domaines héréditaires de sa famille. Après sa mort (1268), comme il ne laissait pas d'héritier, les vassaux de Souabe et de Franconie envahirent chacun ce qui était à sa convenance, et prétendirent ne plus relever désormais que de l'empire. Mais toutes les ambitions se croisaient; ce n'était partout que guerres et dévastations continuelles. Du haut de leurs châteaux, qui couvraient le pays, les seigneurs tombaient à leur gré sur la campagne et infestaient au loin les routes, détruisant ainsi toute agriculture et tout commerce. 11 se forma différentes ligues contre les perturbateurs de la paix publique. Les ganerb-inats, en Souabe et en Franconie, étaient des associations de gentilshommes sous l'autorité d'un chef appelé burgrave. La confédération des villes du Rhin, reconnue, en 4255, par Guillaume de Hollande, avait pour but de protéger la navigation que prétendaient entraver les seigneurs. Enfin , la ligue hanséatique qui avait commencé avec le siècle, mais qui prit une extension plus grande après la mort de Frédéric 11, se composait des villes les plus commerçantes de l'Allemagne, qui voulaient, en se réunissant, protéger efficacement leur commerce et s'assurer le monopole des relations avec les pays du Nord.
L'anarchie avait commencé à l'avènement de Conrad. De celte époque à l'avènement de Rodolphe de Habsbourg (1273,, il s'écoula vingt-trois ans. Ce fut
alors que les rois de Danemurck , de Pologne, de Hongrie, et les feudataires du royaume d'Arles, rompirent tout lien de suzeraineté.