‹ Histoire du moyen ageChapitre 43 sur 84 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

De la France et de l'Angleterre, depuis le retour de Philippe Auguste et de Richard, jusqu'à la mort de saint Louis. (1191-1270) — XIIe et XIIIe siècles.) — Grande charte anglaise.

Orient. — Invasion des Mongols. — Septième et huitième croisades. — Résultats généraux des croisades, politiques, commerciaux, industriels et littéraires.

La célèbre rivalité de la France avec l'Angleterre,

un instant suspendue, s'élait ranimée, au milieu même de la troisième croisade, entre Philippe Auguste et Richard Cœur-de-Lion. Revenu le premier dans ses états, Philippe respecta les possessions anglaises tant que Richard combattit en Palestine, le pape ayant prononcé l'excommunication contre quiconque attaquerait les terres d'un croisé. Mais, quand œ prince se fut engagé dans l'Allemagne pour revenir en Angleterre, et que, reconnu sous son déguisement par le 1 102. duc d'Autriche, il eut été livré à l'empereur Henri VI, le roi de France se crut délivré de tout scrupule. Ayant donc rassemblé ses troupes, il se jeta sur la Normandie, où il fit en peu de temps de rapides progrès ; en même temps, il promit à Jean, quatrième fils de Henri II, le secours de ses armes pour enlever à son frère quelques provinces, ou même, s'il le pouvait, la couronne d'Angleterre.

L'empereur d'Allemagne, irrité de ce que Richard, t'ii passant par la Sicile, s'élait ligué contre lui avec Tancrède, le retint un an dans une étroite prison, et. s'il lui rendit enfin la liberté, ce fut à des conditions onéreuses, que Richard s'estima cependant trop heureux d'accepter. De retour en Angleterre, le roi com-

prima toutes les révoltes, et fit cinq ans à la France L193. une guerre entremêlée de bons et de mauvais succès. Les événements les plus remarquables furent la déroule de Prélevai, où Philippe perdit avec son arrièregarde les archives de la couronne, que les rois traînaient alors à leur suite; et l'affaire de Gisors, où le même prince, à la tête de quatre à cinq cents chevaux, rencontra les ennemis en douze fois plus grand nombre, cl leur passa cependant sur le corps, pour aller rejoindre ses troupes. Le défaut d'argent chez le roi d'Angleterre, et les démêlés du roi de France avec quelques vassaux, empêchèrent les deux princes de se livrer à toute leur animosilé. Dans l'un des intervalles de paix qu'ils s'aceordèrentquelquefois, Richard, ayant assiégé le château de Chalus, pour punir un vassal qui l'avait offensé, fut blessé d'une flèche en recon-llîiî) naissant la place, et en mourut quelques jours après. Jean, son frère, surnommé Sans-Terre, parce que son père ne lui avait pas donné d'apanage, succéda au trône, à l'exclusion d'Arthur, fils de Geoffroi et duc de Bretagne du chef de sa mère Constance. Philippe, qui ne cherchait qu'à brouiller en Angleterre, pour avoir la paix en France, prit en main la cause du jeune prince. Aidé de ses secours, Arthur remporta d'abord quelque avantage. Mais il tomba entre les mains de son oncle, qui exigea de lui une renonciation formelle à ses droits ; et comme il refusait avec plus de noblesse que de prudence, Jean le tua de sa propre main I 202. sur les bords de la Seine, à Piouen. Il n'y eut qu'une voix en Franceconlre l'auteur d'un tel crime. Philippe le cita comme vassal devant lui et ses pairs : Jean refusa de comparaître, et fut condamné par contumace ;i perdre tout ce qu'il possédait sur le continent. En exécution de cet arrêt, la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Maine et la meilleure partie du Poitou furent réunis à la couronne, tandis que Jean s'endormait dans la nonchalance et les plaisirs. En même temps, Pierre de Dreux, beau-frère d'Arthur, lui succédait dans la Bretagne, que sa famille gouverna pendant trois siècles.

Le crime du roi d'Angleterre, et surtout la lâcheté avec laquelle il se défendit, soulevèrent contre lui jusqu'à ses sujets d'outre-mer. Une querelle avec Innocent III faillit lui causer de plus grands embarras. Le pontife, dont il méprisa les remontrances, l'excommunia et donna son royaume au roi de France. Déjà Philippe avait rassemblé à l'embouchure de la Seine plus de mille barques chargées de troupes, pour tenter une descente en Angleterre, lorsque Jean fit avec la 1213. cour de Rome un honteux traité, par lequel il soumettait sa couronne au vasselage du saint-siége, et s'engageait, lui et ses successeurs, à payer aux souverains pontifes, outre le denier de saint Pierre, une redevance de mille marcs d'argent1 par année.

Une ligue s'était formée contre la France entre le roi d'Angleterre, Othon IV d'Allemagne, le comte de Boulogne et le comte de Flandre. Si la flotte française fut battue et anéantie par celle du roi d'Angleterre. 1214. Philippe s'en vengea bientôt à la journée de Bouvines, dans laquelle vingt-cinq chevaliers bannerets et les deux comtes tombèrent en son pouvoir. Jean avait fait de son côté une descente en Aquitaine, dans l'espoir de donner la main aux albigeois, hérétiques du comté de Toulouse, contre lesquels on avait publié une croisade. Louis, fils aîné de Philippe, marcha contre lui, le battit en diverses rencontres, et l'obligea de repasser honteusement la mer.

Nous avons vu précédemment saint Edouard accorder à la nation anglaise certains privilèges passés en lois, que Guillaume le Conquérant avait abolis, mais que ses successeurs avaient rendus, au moins en partie, dès que l'un d'eux avait eu besoin de la faveur du peuple. Un grand nombre de seigneurs résolurent de s'en servir comme d'une égide contre un roi qui ne respectait dans ses caprices ni leurs personnes ni leurs biens. A peine fut-il de retour, qu'ils réclamèrent de concert l'exécution de ces lois, et, sur son refus, ils

i. Cinquante-quatre mille trois cent quatre-vingt-dix franc» de notre monnaie.

montrèrent aussitôt quelques dispositions hostiles. Jean, pris au dépourvu, revint sur sa première détermination. Le 19 juin 1215, il signa près de Windsor. 1215. l'acte authentique connu sous le nom de grande charte, véritable base des libertés anglaises. Le clergé eut le droit d'élection et la garantie de ses anciens privilèges. Le service et les redevances des vassaux furent fixés. Chacun eut la libre disposition de ses biens et.de sa personne, sans pouvoir être emprisonné ni proscrit qu'en vertu de la loi et par un jugement. Les tribunaux devenaient sédentaires et l'administration de la justice gratuite. Enfin, et c'était le privilège le plus important, aucun impôt ne pouvait être levé sans le consentement libre des parlements.

Jean n'avait accepté que par force de telles entraves à son autorité. Quand il se vit environné d'une bonne armée d'étrangers, il crut pouvoir parler en maître. Les seigneurs, trop faibles par eux-mêmes, cherchèrent un appui dans la cour de France, et offrirent leur couronne au prince Louis. Celui-ci accepte, rassemble des troupes, et, malgré l'excommunication du pape, protecteur de Jean, qui remontrait que l'Angleterre était un fief du saint-siège, il passe la mer. Aussitôt et villes et seigneurs se déclarent pour lui : Londres lui ouvre ses portes ; il est sacré au milieu d'acclamations unanimes. La mort de Jean, attribuée 1 2 Hï . par les uns au chagrin, par d'autres à l'empoisonnement, changea totalement les affaires. Le patriotisme reprit ses droits sur le cœur des Anglais. Chaque jour des seigneurs abandonnaient Louis pour venir se rallier autour du berceau du jeune Henri III, fils de Jean. Le pape, de son côté, redoublait ses censures. Enfin, à la suite d'un voyage en France , qui affaiblit encore son parti, et d'une défaite à Lincoln, que lui attira l'indiscipline de ses troupes, Louis assiégé dans Londres, consentit à quitter l' Angleterre par un traité honorable aux deux partis. Il revint en France ceindre 1223. la couronne de son père. Son règne, qui dura trois ans. fut une guerre perpétuelle contre les albigeois. Maître

d'Avignon et de plusieurs villes du Languedoc, il vit son armée attaquée par la peste, en fut atteint lui- 1226; même, et mourut en Auvergne. Il laissait quatre fils de Blanche de Castille : Louis IX, laine, eut la couronne : Robert, l'Arlois ; Alphonse, le Poitou et l'Auvergne; Charles enfin, le Maine et l'Anjou.

Louis IX, qui, au témoignage de Voltaire, porta la vertu aussi loin qu'il est donné à l'homme, monta sur le trône à l'âge de douze ans. Blanche, sa mère, eut la régence et soumit par les armes tous les seigneurs qui prétendirent la lui disputer ou s'agrandir aux dépens de la couronne. Elle remit à son fils un royaume tranquille et une autorité bien affermie. Aussi la rébellion d'un vassal ne put troubler la paix que peu d'instants, malgré l'appui que lui donna le roi d'Angleterre.

Henri III avait eu une minorité paisible. 11 s'était concilié l'amour du peuple en confirmant la grande charte et en se montrant disposé à revendiquer les provinces que l'Angleterre avait perdues sous le règne précédent: de plus, ses armes avaient été heureuses cou treLéolyn, prince de Galles, ennemi juré des Anglais. Plus tard, son amour des plaisirs, ses prodigalités, les rivalités de ses ministres, les exactions de quelquesuns d'entre eux, et par-dessus tout la révocation de plusieurs privilèges commencèrent à troubler la bonne harmonie. Une ligue de seigneurs, qui dégénéra en guerre ouverte, contraignit Henri de changer ceux qui l'entouraient, presque tous gentilshommes de Poitou. Son mariage avec Eléonore de Provence, et celui de la reine sa mère avec le comte de la Marche, ramenèrent les étrangers à la cour. Il leur confia toutes les charges, à l'exclusion des seigneurs anglais; d'où il arriva qu'en toute circonstance, ceux-ci lui refusèrent obstinément des subsides. Ces troubles empêchèrent le monarque de profiter, comme il l'aurait pu, de la minorité de Louis IX ; et quand il se déchira contre la France, il n'obtint même qu'avec peine de l'argent et des troupes. Hugues de Lusignan, comte de la Marche, ayant refusé l'hommage qu'il de-

vait . , Louis IX marcha en personne pour le réduire. Henri III, appelé par sa mère à la défense du comte, débarqua en Guyenne à la tête d'une armée nombreuse. La guerre ne dura que peu de mois. Louis s'avança rapidement contre les ennemis, les 124*2 battit au pont de Taillebourg, et le lendemain remporta sur eux une seconde victoire sous les murs de Saintes. Tant de promptitude et de vigueur en imposa au comte de la Marche. Il vint se rendre à la discrétion du roi, qui lui pardonna, tandis que Henii retournait en Angleterre , toujours haï et dès lors méprisé, après avoir conclu à Bordeaux une trêve avec la Fiance.

A la suite d'une paix profonde, pendant laquelle régnaient la justice et les lois, Louis, attaqué d'une violente maladie, fit vœu, s'il en échappait, d'entreprendre le voyage des saints lieux. L'enthousiasme était déjà bien refroidi pour les expéditions lointaines : mais Louis parvint à faire passer dans le cœur des vassaux quelques étincelles du feu qui le dévorait. Depuis le départ de Frédéric, la Palestine avait vu des dissensions intestines diviser sans cesse les chrétiens aussi bien que les infidèles. Malek-Saleh, l'Ayoubite, avait fini par se rendre supérieur à tous ses rivaux. Sultan d'Egypte, maître de Damas et de Jérusalem (1239), il s'était formé une puissance devant laquelle les chrétiens divisés furent obligés de plier. Les papes avaient plusieurs fois essayé de renouveler les croisades et n'y avaient point réussi. Thibault , comte de Champagne, devenu par héritage roi de Navarre, s'était mis, il est vrai, à la tête de plusieurs seigneurs français. Trahi sur son passage, il parvint cependant en Palestine et prit Jaffa : mais il fut bientôt contraint d'abandonner cette unique conquête, et revint presque sans armée.

Tout faisait espérer une meilleure issue de l'entreprise de saint Louis. Au commencement de l'année 1248, il s'embarque à Aigues-Mortcs avec toute 1246 son armée, s'arrête en Chypre, où régnait Henri de Lusignan, qui le suivit, et vient aborder devant Da-

miette. La mort de Malek, auquel succéda Almoadin, permettait de brillants succès. En effet, Damiette est prise 1249). l'armée musulmane est mise en déroute, 1250. et l'émir Facardin, son chef , reste au nombre des morts. L'imprudence du comte d'Artois compromit la victoire. Il est tué tandis qu'il poursuit les ennemis au delà de la Massoure. à peine suivi d'une poignée de soldats ; les Musulmans reviennent à la charge sous la conduite du Mameluk Bondochar : l'armée française décimée par la maladie . est mise en déroute sur le Nil; saint Louis et sa famille, le roi de Chypre, et plus de vingt mille Fiançais sont faits prisonniers

Plus grand encore dans les fers qu'à la tête de ses armées, le saint monarque étonna tellement les vainqueurs par sa résignation et sa fermeté, que les Mameluks ayant tué le sultan Almoadin, délibérèrent, disent quelques historiens, s'ils ne reconnaîtraient pas leur prisonnier pour leur chef. Quoi qu'il en soit, l'anarchie qui suivit la mort du sultan, le dernier de la famille des Ayoubites, fut cause de plusieurs mauvais traitements que Louis essuya en prison. Enfin il obtint la liberté, moyennant Damiette pour sa rançon, et huit cent mille besans d'or ' pour celle des chrétiens prisonniers. Condamné à l'inaction par ce traité, il passa en Palestine, où il apaisa les querelles survenues entre les différents princes. Pendant quatre ans, il répara les fortifications de Sidon, de Jaffa. de Césarée et de Saint-Jean-d'Acre; surtout il veilla de plus près à l'exécution du traité en ce qui concernait la délivrance des captifs, dont un grand nombre n'aurait jamais été sans cela arraché à l'esclavage.

Tandis que rappelé en France par la mort de sa mère, régente en son absence. Louis revenait faire goûter à ses peuples les douceurs de la paix, et leur rendre lui-même la justice, assis sous les chênes de Yincennes, l'Angleterre était en proie aux plus tristes révolutions. La conduite de Henri 111 avait provoqué une nouvelle ligue. Le comte de Glocester et Simon de

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