CHAPITRE XXXII
De l'Espagne, depuis la mort de Sanche le Grand jusqu'à la mort d'Alphonse VII, roi de Léon. (1035-1157 — XI* et XII' siècles.) — Commencements du royaume de Portugal (1139). — Conquêtes des almoravidcs et des almohades.
Dès que la mort de Sanche fut connue. Bermude III entreprit de reconquérir ce que ses défaites passées lui avaient fait perdre, et se jeta sur la GastHIe. Ferdinand, se croyant trop faible, demanda du secours à son frère Garcie de Navarre. L'armée confédérée alla chercher le roi de Léon, l'attaqua avec vigueur, le 103" défit, et Bermude lui-même demeura au nombre des morts.
Tandis que Ferdinand s'affermissait dans ce sanglant héritage, et domptait les Galiciens rebelles, Piamire, ayant réuni à l'Aragon les étals de Gonzalve assassiné.
tourna d'abord contre les Maures, auxquels il enleva un grand nombre de villes, et qu'il défit dans deux batailles. Enorgueilli de ces sucées, il se jeta tout à coup sur la Navarre, dont le roi était allé en pèlerinage a Rome. A cette nouvelle, Garcie revint promptement pour réprimer les agressions perfides de son frère. La
1042. victoire fut au parti le plus juste. Ramire vaincu et presque entièrement dépouillé, ne dut ee qui lui resta qu'à la clémence du vainqueur qu'il avait offensé.
La bonne intelligence qui régnait entre Garcie et Ferdinand, leur fut utile surtout dans les guéries qu'ils entreprirent contre les Maures. Tantôt réunis, tantôt séparés, ils obtinrent de nombreux succès. Garcie s'empara de Calahorra, et de plusieurs autres
1045. places; Ferdinand prit Coïmbre, où parut pour la première fois avec éclat don Rodrigue Diaz, surnommé le Cid ; puis il chassa les infidèles de la vieille Castille, les vainquit du côté de f Aragon, .et rendit également tributaires les rois de Tolède, de Saragosse el de Cordoue. De tels succès allumèrent la jalousie du roi de Navarre; il tendit des embûches à Ferdinand, qui les évita et qui le fit tomber dans les siennes. Prisonnier de son frère, Garcie corrompit ses gardes, et revint contre lui à la tête d'une brillante
1053. armée. La bataille se livra près de Rurgos. Elle fut opiniâtrement disputée, comme il arrive dans des guerres de famille : mais Garcie ayant été tué au plus fort du combat, ses troupes plièrent, et Ferdinand victorieux pouvait disposer à son gré de la Navarre, qu'il laissa à Sanche IV, son neveu.
Sur le portrait que nous en fait l'histoire, Ferdinand serait un des plus grands princes qui aient occupé un trône en Espagne : et en effet, il faut avouer que toutes ses guerres furent marquées par de brillants succès. Cependant nous l'avons déjà vu livrer à Rermude et à Garcie, son beau-frère et son frère, des combats où ils laissèrent la vie, et dont il recueillit les plus grands avantages. Ramire, son autre frère, succomba pareillement sous ses coups. Ce prince avait profité de la mort de Garcie pour se rétablir dans ses états. Il atta-
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qua le roi de Saragosse. Celui-ci , vassal de Ferdinand, 1003. réclama son appui. Aussitôt le roi de Castille accorde la paix à celui de Séville moyennant un tribut, marche contre son frère, et lui livre un combat dans lequel Ramire est tué. Ferdinand laissa encore l' Aragon à son autre neveu Sanche Ramirez, montrant ainsi deux l'ois une espèce de modération qui laisse en doute de quel côté se trouvaient réellement les torts. Quoi qu'il en soit , il fut mal récompensé de sa déférence pour le roi de Saragosse, qui lui refusa le tribut, aussi bien que le roi de Tolède. Ferdinand marcha contre eux , les vainquit et pénétra jusqu'à Valence. Atteint de la 1065. maladie dont il mourut, il suivit la mauvaise politique de son père, et divisa son royaume entre ses fils , donnant à Sanche II le Fort, qui était L'aîné, la Castille et une partie des Asturies ; à Alphonse VI , le second , le royaume de Léon; à Garde, le troisième, la Galice et les conquêtes de Portugal. L'Eglise de Léon a mis Ferdinand au nombre des saints. La voix publique, dit un historien , lui tient lieu de canonisation.
La concorde dura entre les trois frères, tant que leur mère vécut. Plus tard Sanche, qui avait à regretter la meilleure partie du royaume de son père, entreprit de dépouiller Alphonse et Garde. Ce dernier lui en fournit un beau prétexte en attaquant les apanages de ses deux sœurs. Sanche prit les armes pour le repousser, et l'obligea de s'enfuir à la cour du roi de Séville. Alphonse, plus aimé de ses sujets, disputa plus longtemps la victoire, et eut cependant le même sort. 11 tomba même entre les mains de son frère, qui le 1072. confina dans un monastère. Mais, par un juste retour du ciel , au moment où Sanche se voyait au comble de ses vœux, il périt assassiné. Cet événement remit le sceptre aux mains d'Alphonse, \lc du nom , qui de sou monastère s'était réfugié à Tolède. 11 ne fut reconnu des Castillans qu'après avoir juré qu'il n'avait eu aucune part au meurtre de son frère : mais ensuite il trouva moyen d'attirer Garde à une entrevue, et le fit enfermer dans un château, où ce prince mourut l'an
Le principal instrument des victoires de Sanche avait été le Cid , que sa naissance attachait à la Castille. C'était lui qui , dans la bataille livrée contre Alphonse, avait ramené par sa valeur la fortune prêle à quitter les drapeaux de son maître. Alphonse ne le lui pardonna jamais, non plus que la hauteur avec laquelle il avait reçu le serment, au nom des seigneurs de Castille. Il s'en servit, et ne l'aima pas. Le Cid cependant lui demeura toujours fidèle, malgré les disgrâces qui l'atteignirent.
1076. D'un autre côté de l'Espagne, Sanche IY de Navarre était indignement assassiné par son frère et sa sœur. Les peuples se révoltèrent contre les meurtriers, et appelèrent à la succession du prince infortuné Sanche Y Ramirez , roi d'Aragon , qui dut à cette révolution une supériorité constante sur les Maures. Pendant plusieurs années, des succès non interrompus resserrèrent les rois d'IIuesca et de Saragosse. Huesca même était attaquée avec vigueur (1094), quand le roi d'Aragon reçut une blessure dont il mourut. Cet accideni sauva momentanément la place. Mais dès que Pierre 1er eut recueilli la couronne de son père, il vint l'assiéger de nouveau , défit une armée musulmane bien supérieure en nombre, qui voulut la secourir, et s'en empara (1096). Après un règne assez long qui fut marqué par quelques autres succès moins importants , Pierre laissa le trône (1104) à son frère Alphonse Ier, dit le Batailleur.
La première guerre qu'eut à soutenir Alphonse de Castille, ce fut pour reconnaître la bienveillance avec laquelle le roi de Tolède l'avait accueilli. Mahomet- Ben-Abet, nommé gouverneur de Séville par un des derniers califes, avait usurpé la souveraineté du pays. Murcie avait aussi reconnu ses lois. Maître de Cordoue, il y fonda une dynastie qui ne fut pas sans gloire. Dans ses projets ambitieux , il voulait réunir tous les royaumes maures sous son sceptre. 11 attaqua donc le roi de Tolède -, mais il fut vaincu par les troupes des chrétiens. Quelques années après, la scène changea. Tolède étant tyrannisée par les successeurs du prince
qui avait si bien mérité d'Alphonse, Mahomet II , petitfils et successeur (1067) de Mahomet-Ben-Abet, et le roi de Castille se présentèrent pour la tirer de l'oppression. Mahomet fut vaincu. Alphonse, appelé par les chrétiens et repoussé par les Maures, assiégea la 1085. ville, qui se rendit. Résolu de tout faire pour conserver une conquête si importante, il rassembla de nombreuses troupes, sur la nouvelle que les rois de Cordoue et de Badajoz s'étaient ligués pour la reprendre. Les chrétiens furent vaincus à Zalacca (1086), et cependant ils firent si bonne contenance, que les vainqueurs proposèrent eux-mêmes la paix. Alphonse 4087 en profita pour se livrer aux soins du gouvernement et pour repeupler ses villes. Dans le cours de ses glorieuses campagnes, il avait été secouru de plusieurs seigneurs français. Les principaux étaient Raymond et Henri de Bourgogne, et Raymond, comte de Toulouse. Pour reconnaître leurs services, il donna au premier sa fille Urraque, jusqu'alors le seul enfant légitime qu'il eut eu , et pour dot le comté de Galice ; au second, Thérèse, qu'il avait eue d'une maîtresse, avec le titre de comte de Portugal, et ce qu'il pourrait conquérir de ce côté sur les infidèles ; au troisième, Elvire, sœur de Thérèse, qui suivit son mari en Fiance. Les deux premiers, se fixant en Espagne, devinrent la tige des deux maisons de Bourgogne, que nous verrons régner en Portugal et en Castille.
Le gouvernement de Tolède avait été confié au Cid , dont la valeur avait singulièrement contribué à conquérir la ville. Mais d'envieux courtisans lui ayant fait encourir la disgrâce de son roi, il se cantonna, à la tête d'une troupe d'aventuriers attachés à sa fortune, dans les montagnes de la Castille, d'où il faisait des courses continuelles sur les terres des Maures , fomentant par ses secours leurs divisions, et répandant si bien la terreur de son nom , qu'il les rendit presque tous tributaires. 11 reconnaissait toujours Alphonse pour son souverain , et lui faisait hommage de toutes ses victoires. L'an 1094, il lui demanda quelques troupes. Les ayant obtenues, il marcha contre Valence.
dont il s'empara et où il fixa le siège de ses états, toujours sous le vasselage de la Gastille. Pendant cinq ans, les Maures firent en vain tous leurs efforts pour lui ravir sa conquête ; il la défendit avec courage, même attaqué de la maladie dont il mourut. Comme il ne laissait que deux filles , sa veuve remit la place à Alphonse, qui l'abandonna, selon les uns, par la difficulté de la défendre, ou qui en fut dépouillé, selon les autres, lors de l'invasion de almoravides.
Après tant de guerres entre les deux Etats, A4phonse et Mahomet en étaient venus à s'unir par un mariage, le roi de Castille ayant épousé la fille du roi de Cordoue, devenue chrétienne. Mahomet n'avait point oublié les projets de son père contre les princes maures. Il réclama les secours d'Alphonse, à qui ses sujets ne permirent point de contribuer à l'élévation d'un prince infidèle. Les deux rois députèrent alors en Afrique pour implorer de concert le secours des Almoravides.
Vers le milieu du onzième siècle, la secte religieuse des almoravides, quelque temps proscrite, l'avait emporté sur ses persécuteurs. Youssouf , qui en était le chef, avait fondé au Maroc un puissant empire. Déjà il était passé en Espagne l'an 1086, appelé par le roi de Cordoue contre Alphonse, et nous l'avons vu triompher à Zalacca. Cette fois il rassembla des troupes encore plus nombreuses : mais au lieu d'attaquer les ennemis du roi de Cordoue, il se ligue avec eux, marche contre lui, s'empare de Grenade (1090), emporte 1094. Cordoue (1091), reçoit la soumission de Séville, dépouille ainsi Mahomet de ses états, le fait prisonnier, et l'envoie mourir en Afrique; puis, tournant tout à coup contre ses alliés et les dépouillant à leur tour, il réunit ainsi sous son empire presque toute l'Espagne mahométane. Alphonse voulut délivrer son beau-père, et fut battu. Cependant il repoussa Youssouf l'année suivante, le contraignit d'aller chercher en Afrique de nouvelles troupes, et, pendant ce temps, ravagea impunément le territoire de Séville et le Portugal.
Les hostilités continuèrent pendant l'absence de
Youssouf. Ses généraux assiégèrent Tolède, et furent repousses-, Coïmbre fut sauvée par la valeur du prince Henri , et Alphonse, malgré un échec que reçurent ses troupes, entra victorieux dans quelques places. Enfin Youssouf II , fils et successeur (1107) de Youssouf Ier, franchit le détroit à la tête d'une nombreuse armée. Alphonse, retenu par les ans, envoya contre lui ses troupes, et, pour mieux les animer, il les fit accompagner du seul fils qu'il ait eu de cinq mariages. La bataille se 1108. donna près d'UcIès. Les chrétiens furent enfoncés; sept comtes y périrent -, le jeune prince lui-même resta parmi les morts avec son gouverneur, qui fit des prodiges pour le défendre. Alphonse, navré de douleur, rassembla cependant une autre armée, qui intimida les almoravides , et ils se jetèrent sur la Catalogne, d'où le comte de Barcelone les chassa avec l'aide des Français et du roi d'Aragon.
Urraque, veuve de Raymond de Bourgogne, dont elle avait eu un fils, nommé Alphonse, avait été presque aussitôt remariée à Alphonse Ier le Batailleur1, déjà célèbre par ses victoires sur les Maures. Alphonse VI étant mort de douleur, la Galice, d'à- 1109. près son testament, passait à son petit-fils : mais les autres provinces devenaient la dot et l'héritage de sa fille. Un assez grand nombre d'historiens nous ont représenté comme très - dépravées les mœurs de celte princesse. Comme elle a trouvé d'ardents apologistes, il suffirait, pour rendre compte des événements, d'admettre, ce qui est généralement avéré, qu' Urraque, habituée à commander, ne voulut pas souffrir de maître. De semblables dispositions ne pouvaient plaire au roi d'Aragon. Deux fois les seigneurs de Castille rétablirent l'harmonie entre les deux époux ; deux fois le prince se crut obligé d'enfermer la reine. Enfin il la répudia solennellement, sous prétexte de parenté, et la renvoya libre : mais il voulut garder ses états. Urraque trouva en Castille un parti disposé à soutenir ses droits contre l'Aragonais. A