CHAPITRE XXXIV
I>e l'Espagne depuis l'expédition d'Alphense XI, roi de Castille, contre les Maures, jusqu'à la prise de Constantinople (1338-i'»53. — XIVe et XVe siècles). — Institutions politiques de l'Aragon et de la Castille. — Découvertes des Portugais en Afrique.
La paix, une fois rétablie enCaslille, Alphonse résolut de se venger du roi de Grenade, et fit proposer aux princes chrétiens une ligue contre les infidèles. Ceuxci, de leur côté, publièrent en Espagne et en Afrique une croisade ou gacie contre les chrétiens. La première campagne ne leur fut point favorable. Le roi de Grenade fut défait à Silos ; le roi de Tunis, ayant 1339. passé la mer, fut écrasé par la marche rapide des chrétiens, et périt dans le combat; enfin le roi de Maroc lui-même , qui voulut venger les deux précédentes défaites, laissa l'élite de ses troupes sur le champ de bataille. L'année suivante, ce prince dis- 1340. persa deux flottes qui lui fermaient le passage, et vint mettre le siège devant Tariffe, suivi de quatre cent mille fantassins et de quarante mille chevaux. Le roi de Castille parut, en personne pour secourir la place. L'armée chrétienne n'était guère que de soixante mille hommes, en comptant les secours qu'avaient envoyés les rois d'Aragon et de Portugal. Les mahométans s'avancèrent contre elle jusqu'à la rivière de Salado. La victoire des Castillans fut complète. Deux cent mille mahométans jonchèrent la plaine , tandis que la perte du côté des chrétiens se serait montée à vingt hommes, s'il en faut croire les Espagnols. Toute la famille du roi de Maroc tomba au pouvoir du vainqueur.
Malgré un échec si terrible, les Maures d'Afrique ne regardèrent point encore la partie comme perdue. Plusieurs flottes essayèrent, les deux années suivantes,
de transporter une autre armée en Espagne : mais elles échouèrent toutes contre la marine des Génois qui étaient venus secourir les chrétiens, sous la conduite du frère de Boccanégra, leur premier doge. A la dernière victoire qu'ils remportèrent, la flotte d'Aragon survenant tout à coup, les vaissaux africains furent presque tous pris et coulés à fond : ce qui délivra pour longtemps l'Espagne de la crainte d'une invasion d'oulre-mer. Alphonse profita de ces succès pour assiéger Algésiras, place forte auprès de Gibraltar, et la ville se rendit, après une défense de vingt
1344. mois, par une capitulation qui accordait une trêve de dix ans aux rois de Maroc et de Grenade. Le traité fut mal observé de part et d'autre. Cinq ans après, le roi de Castille voulut enlever encore aux infidèles la forte place de Gibraltar : mais la peste se mit dans
1350. son armée, et l'emporta lui même. Pierre IV, dit le Cruel, son fils, leva le siège et renouvela les traités. De celte époque jusqu'à Ferdinand le Catholique, les rois d'Espagne, occupés à l'intérieur de leurs querelles mutuelles ou domestiques, se contentèrent de protéger leur territoire contre les Maures, divisés eux-mêmes; et nous verrons quelques-uns d'entre eux prendre une part plus ou moins active aux révolutions de Grenade.
En Aragon, Pierre IV venait de ceindre une nouvelle couronne. Les îles Baléares et le Roussillon étaient l'apanage d'un prince de la même famille. Jacques II aurait pu les rattacher à son sceptre l'an 4324, Sanche, fils de Jayme Ier, étant mort sans enfants. Mais comme ce prince avait été son fidèle allié dans toutes ses guerres, Jacques II laissa le trône de Majorque à Jayme II, neveu de Sanche. Pierre IV n'imita point la générosité de son aïeul. Sur quelques-uns de ces prétextes, dont l'ambition ne manque jamais, il débarque dans les îles Baléares (1343), qu'il déclare réunies à F Aragon, et de là dans le Roussillon, dont il s'empare également en 1344. Le roi de Majorque s'était remis à sa discrétion, comptant sur la générosité d'un grand prince. Trompé dans son attente,
il vendit Montpellier au roi de France, rassembla des troupes et fit une descente dans ses anciens états : mais il fut défait, et périt dans l'action. Son fils, qui épousa Jeanne de Naples, ne fut pas plus heureux dans ses tentatives. Le Roussillon et les îles Baléares demeurèrent annexés à Y Aragon.
A peine cette conquête injuste était-elle achevée, que Pierre eut à défendre la Sardaigne contre les Génois, maîtres de la Corse. Il eut pour alliée, dans cette guerre, Venise, la rivale de Gênes pour le commerce et la puissance. Les flottes confédérées n'en furent pas moins vaincues à Gallipoli, et les Véni- laotiens contraints à un traité désavantageux-, mais la défaite des Génois à Cagliari, et plusieurs^ autres avantages que remporta sur eux le roi d'Aragon par terre et par mer, l'affermirent plus que jamais dans la possession de la Sardaigne. Tranquille de ce côté, il s'occupa des affaires de la Castille, en proie aux discordes et à la guerre civile.
Pierre le Cruel y régnait. Son premier acte avait été de faire périr Eléonore de Guzman, qui avait donné à son père quatre fils adultérins, Henri, Tello. Frédéric et Sanche. L'an 1353, il épousa Blanche de 1353. Bourbon , et la fit presque aussitôt renfermer pour épouser une Castro qu'il délaissa encore. Les deux familles des Guzman et des Castro se réunirent contre lui, et demandèrent des secours à la France, qui ne put leur en donner; cependant ils parvinrent à faire évader Blanche, en faveur de laquelle se déclara Tolède. Pierre, aussi actif que sanguinaire , se présenta devant la ville, y entra de force, fit transpor- 135o. ter Blanche à Siguença, condamna au dernier supplice tous les prisonniers, et dissipa les partisans qu'elle pouvait avoir dans les villes de Castille. Les fils d'Eléonore se réfugièrent en France, excepté Frédéric qui tomba au pouvoir de son frère, et qui fut exécuté. Mais comme si Pierre eût pris à tâche de donner luimême à ses frères des défenseurs, il arma contre lui 1359. l' Aragon, par le meurtre de la reine douairière de ce pays; et la France, par celui de Blanche de Bourbon, 13G1 .
sa femme. Si au mépris du droit des gens, il abattait ainsi tant d'illustres têtes, il exerçait en même temps sa cruauté sur ses malheureux sujets, et il accablait d'impôts ceux qui échappaient à son glaive. Cependant une aussi révoltante tyrannie se soutint, parce que la crainte des supplices faisait ponctuellement obéir. Le roi d'Aragon, ayant déclaré la guerre à la Caslille, fut d'abord malheureux. Victoires sur terre et sur mer, ravage du territoire ennemi, prise de places, traités avantageux avec le Portugal, tout montrait l'habileté, et surtout le bonheur de Pierre le Cruel , lorsque l'arrivée de Duguesclin , à la tête des grandes compagnies, fit pencher la balance en faveur de Henri, comte de Transtamare, l'aîné des fils d'Eléonore. Ce prince, que le roi d'Aragon avait appelé plusieurs fois pour faire en Caslille une diversion 1365. jusqu'alors inutile, se fit proclamer roi à Calahorra, couronner à Burgos, et recevoir à Tolède. Pierre le Cruel, réfugié en Portugal, puis à Bordeaux, revint l'année suivante avec une armée anglaise qui le re-
1367. plaça sur le trône par la victoire de ÎNavarette, où Duguesclin fut fait prisonnier. Mais Pierre manque a ses promesses envers les Anglais, et les aliène par ses cruautés. Dès qu'ils se sont retirés, Henri revient en
1368. Espagne, entre victorieux dans Madrid, s'empare de Cordoue sous les yeux du roi, vole à Tolède qui soutient le siège, et gagne sous les murs de cette ville une victoire décisive sur son frère, qui avait sollicité et obtenu de puissants secours d'Afrique. Tolède se rendit. Pierre désespéré s'enfuit au château de Montiel. Tandis qu'il essayait de s'en échapper de nuit avec quelques
1369. soldats, il fut pris et poignardé de la propre main de son frère. Henri II, généralement reconnu, quoique Pierre le Cruel eût laissé deux filles, défendit heureusement les intérêts de la Castille contre les rois d'Aragon, de Portugal et de Grenade. Il mourut empoisonné par ses ennemis, après dix années de règne.
Pendant les troubles de Castille, le Portugal avait été le théâtre d'une sanglante tragédie. Pierre Ier avait épousé en secret lues de Castro, du vivant de
aon père Alphonse IV, qui la fil inhumainement massacrer. Devenu roi Tan 1357, Pierre proclama hautement son mariage-, H fit exhumer les restes d'Inès, les plaça sur le trône dans tout l'appareil de la royauté, et toute la cour, à son exemple, leur rendit les honneurs dus aux têtes couronnées. Après avoir témoigné sa douleur par ces démonstrations puériles, Pierre songea à la vengeance. Les assassins d'Inès s'étant retirés en Castille, Pierre le Cruel les livra pour acheter l'alliance du Portugal, et tous ceux qui ne purent s'échapper à temps, périrent au milieu des supplices. Pierre fut dès lors le constant ami de la Castille, et transmit ces sentiments avec le sceptre a Ferdinand, son fils (1367). Celui-ci soutint fidèlement Pierre le Cruel, et ce fut pour le venger qu'il prit les armes, de concert avec le roi d'Aragon. La guerre ne lui fut point heureuse : ses flottes furent défaites, son territoire ravagé, et les faubourgs de Lisbonne même pris et brûlés par Henri de Transtamare. Jean Ier, fils de Henri, poursuivit les avantages de son père. Par le traité de paix de 1382, il épousa la 1382. fille de Ferdinand, qui était son unique héritière. Aussi, quand ce prince mourut l'année suivante, Jean fit proclamer la reine à Lisbonne, et se mit en devoir ldoade rattacher le Portugal à ses autres états. Unhomme fit échouer ses projets : c'était Jean , fils naturel de Pierre Ier, et grand maître des chevaliers d'Avis. Ambitieux et aimé des peuples, il les exhorta à vouloir être toujours une nation, rendit odieux le roi de Castille, et se fit proclamer régent. A cette nouvelle, Jean marcha droit à Lisbonne : mais une défaite le contraignit de lever le siège. 11 reparut la même année sous les murs de la ville ; mais, quoique vainqueur sur terre et sur mer, il dut se retirer une seconde fois, après avoir perdu l'élite de ses troupes. Les ravages impolitiques qu'il exerça, éloignèrent ceux mêmes qui avaient embrassé son parti. Quand il revint une troisième fois l'année suivante, Jean d'Avis, élu roi par 1385. les états de Coïmbre , marcha contre lui avec une armée bien inférieure en nombre, et s'assura la cou-
ronne par la sanglante victoire d'Aljubarrota. Le vainqueur reprit toutes les places qui lui avaient été enlevées; puis, entrant à Castille à la suite des vaincus, il occupa à son tour plusieurs villes. En même temps il suscitait une diversion utile au roi de Castille.
Le duc de Lancastre , oncle du roi d'Angleterre, avait des prétentions sur les états de Castille, parce qu'il avait épousé Constance, fille aînée de Pierre le Cruel. Deux fois déjà il avait essayé de les faire valoir, l'an 1372 et l'an 1380, et il n'avait pas réussi. Jean d'Avis lui représentant l'occasion comme favorable, le duc passa de nouveau la mer, fut proclamé
1386. à Saint-Jacques de Compostelle, et fit de grands progrès en Galice. Jean d'Avis épousa même une des filles du prince anglais, qui se crut alors certain de réussir. Mais la France se déclara pour une famille que les Français avaient portée au trône, et qui, par reconnaissance, l'avait plus d'une fois secourue de ses flottes contre l'Angleterre. Cette intervention fit échouer les projets des confédérés. Le duc de Lancastre retourna dans son île, après avoir échangé ses droits contre le mariage d'une autre de ses filles avec Henri , prince des Asturies ', et le roi de Portugal signa une trêve.
1390. L'année suivante, le roi de Castille tomba de cheval et en mourut. Henri III, son fils, étant mineur, la régence fut pendant cinq années une source de troubles, dont les Portugais profitèrent pour quel-
1395. ques expéditions sans résultat. L'an 1395, ils tentèrent de surprendre Badajoz et Albuquerque, et réussirent sur la première de ces villes. Henri, pour s'en venger, ravagea par terre et par mer le Portugal.
4399. Quatre ans plus tard, il signa une trêve de dix ans. Elle fut d'abord prolongée, puis suivie d'une paix définitive (1410), qui assura la couronne à la maison d'Avis, et au Portugal son indépendance.
1. L'héritier présomptif de la Castille prit alors ce titre pour la première fois,
Le quinzième siècle commença pour ce royaume une nouvelle ère de conquêtes. Resserré entre la mer et laCastille, il se livra au commerce et donna aux peuples modernes le premier exemple de colonies fondées au delà des mers. Dès Tan 1415, Jean lui-même était passé en Afrique et s'était emparé de Geula. L'infant don Henri, son troisième fils, équipa à ses frais plusieurs vaisseaux et entreprit de tourner l'Afrique pour chercher un chemin aux Indes. Dans un premier voyage, en 1420, il reconnut les côtes occidentales et découvrit Madère, qu'il soumit. En 1432, un de ses capitaines doublait le cap Boïador, et presque aussitôt les Açores étaient découvertes. Jean d'Avis étant mort de la peste à l'âge de soixante-quinze ans (1433), et son fds Edouard lui ayant succédé, don Henri vint mettre le siège devant Tanger (1437). Avec quarante mille hommes, il battit d'abord une armée de cent soixante mille mahométans : mais ceux-ci, bien décidés à sauver la place, revinrent la même année au nombre de six cent mille fantassins et de seize mille chevaux. Don Henri dut plier-, il demanda la paix, l'obtint et se retira, laissant un de ses oncles en otage. L'année suivante (1438), Edouard fut à son tour emporté de la peste, et Alphonse V, jeune encore, monta sur le trône. Les expéditions des Portugais furent momentanément interrompues : mais la poudre d'or que l'on trouva en 1442, donna à leur esprit aventureux une toute autre activité. Dès l'an 1445, on passa devant l'embouchure du Sénégal, et Henri vécut assez longtemps pour applaudir à la découverte de la Guinée (1471).
Pierre IV d'Aragon avait terminé son règne l'an 1387, après avoir pacifié une dernière fois la Sardaigne. Jean Ier, son fils et son successeur, embrassa l'obédience de Clément VII1, comme avaient fait le Portugal et la Castille. Ce fut alors que l' Aragon acquit une quatrième couronne.
Frédéric II, roi de Sicile, était mort en 1377. ne