CHAPITRE XXXV
Tableau de l'Italie, à la mort de Frédéric II. — Son histoire depuis la mort de Conrad jusqu'aux traités de Tarascon et d'Anagni. (1254-1295 — XIIIe siècle.) —Des guelfes et des gibelins. — Première maison d'Anjou. — Vêpres Siciliennes.
L'Italie avait été soumise aux empereurs, comme successeurs de Charlemagne. Les ducs, les comtes, les margraves avaient tenté de se fonder, comme en Allemagne, des principautés indépendantes ; mais ou ils furent arrêtés par les empereurs dans les développements de leur puissance, ou ils furent contenus par l'esprit républicain qui régnait dans les villes. Cependant quatre ou cinq maisons étaient parvenues à la souveraineté, et parmi elles nous distinguerons les comtes de Savoie, les marquis de Monlferrat et les marquis d'Est. Le patriarche d'Aquilée était seigneur du Frioul et de l'Istrie. Enfin une trentaine de villes s'étaient érigées en républiques, savoir : au nord, Turin, Gênes et Venise ; dans la Lombardie, Pavie, Milan, Parme, Mantoue, Vérone, Padoue, Modène; dans la Toscane, Lucques, Pise, Sienne et surtout Florence; dans l'état ecclésiastique, Bologne, Ferrare, Ravenne et Pérouse; et leur existence avait été reconnue en 1483 par la paix de Constance, qui leur imposait d'ailleurs la suzeraineté de l'empire. Quelques districts continuaient d'appartenir aux Allemands, dont le pouvoir y était absolu. Rome enfin reconnaissait l'autorité des papes, autorité d'ailleurs assez précaire.
La maison de Savoie commence avec Bertold, qui fut nommé par Othon 111, vers l'an 1000, comte de Savoie et de Maurienne. Ce Bertold, suivant certains auteurs, descendait de Wilikind, et aurait eu pour fils Humbert Ier aux blanches mains ; suivant d'autres. Humbert serait fils d'Ame Ier, comte de Vienne, et
Gen. — Disl. du Moyen Age. 14
arrière-petit-fils de Louis l'Aveugle, roi de Bourgogne. Quoi qu'il en soit, Humbert, ayant rendu à Conrad II quelques services, en reçut le Chablais et le Valais. Son petit-fils Amédée II, beau-frère de Henri IV, reçut à son tour le Bugey. Humbert 11(1072-1108), fils d' Amédée H, acquit par son mariage le marquisat de Suze, soumit en 1082 la Tarentaise, et fut récompensé par la marche de Turin, de l'accueil qu'il avait fait à l'empereur. Amédée III (1108-1148] prit le premier le titre de comte de Savoie. Thomas, son petit-fils (1188-1233) fut nommé, en 1226, par Frédéric II, vicaire général de l'empire en Piémont et en Lombardie ; mais il divisa ses états entre ses fils. Amédée IV, l'aîné (1233-1253), laissa le pouvoir à son fils Boniface, qui perdit le Piémont dans les guerres de cette époque et qui mourut à dix-neuf ans captif des habitants de Turin, parce qu'il avait prétendu soumettre cette république. Pierre (4263-4268), second fils de Thomas, succéda à son neveu et le vengea en réduisant Turin. Philippe 1er, son frère, archevêque de Lyon, résigna ses dignités ecclésiastiques pour ceindre la couronne ducale-, mais il mourut aussi sans postérité, laissant, tous les états de Savoie aux fils d'un quatrième frère qui avait été de son vivant comte de Maurienne cl de Piémont.
La maison d'Est, branche cadette de celle des Guelfes, eut d'abord Adria et la Polésine de Rovigo. Elle régnait à Ferrare depuis 1208. Azzon VI en ayant (•liasse une famille gibeline.
La maison de Montferrat remonte au comte Aleran, premier margrave, en 967. Elle commença à se distinguer dans les croisades. Guillaume III fui fait prisonnier à la bataille de Tibériade 1187 . Son fils aine, Guillaume Longue-Epée, gouverna le royaume de Jérusalem comme lieutenant de Baudouin IV; le second, nommé Conrad, succéda au Monferrat, et fut élu, en 1192, roi de Jérusalem ; mais il mourut avant d'avoir reçu la couronne. Boniface II, frère de Conrad, avait engagé le Montferrat à Olhon IV, lors de la quatrième croisade, pour aller fonder à Thessalonique un
empire éphémère ; mais ses fils avaient recouvré l'ancien domaine de leur famille, où ils favorisaient, à l'exemple de leur père, la culture du maïs, qu'il avait importé de l'Orient.
L'histoire des républiques d'Italie n'offre rien de remarquable jusqu'au treizième siècle. En Lombardie, Pavie et Milan se disputaient la prééminence. En Toscane, Pise, qui comptait cent cinquante mille habitants, s'enrichissait par son commerce et soumettait à ses lois la Corse et la Sardaigne. Florence, longtemps heureuse, était devenue la proie des factions. Les Gibelins, victorieux en 1249, avaient chassé les Guelfes; mais, à la mort de Frédéric II, le peuple avait rappelé les exilés et forçait les deux partis à se réconcilier, ce qui donnait à Florence la supériorité sur plusieurs cités voisines. Les mêmes factions qui déchiraient la république florentine, divisaient aussi toute l'Italie. Chaque état changeait d'ailleurs de parti aussi souvent que son intérêt i'exigeait. Le gouvernement était confié à un podestat, tantôt magistrat choisi parmi les citoyens, tantôt protecteur élu parmi les princes étrangers : mais quelle que fut son origine, le podestat profitait bientôt de son influence pour s'emparer du pouvoir absolu. De là une tyrannie mesquine et des révolutions sans résultat.
Gênes n'échappa point à cette loi commune des cités italiennes. Quatre familles se disputaient le pouvoir, les Doria et les Spinola, qui étaient gibelins, les Fieschi et les Grimaldi, qui étaient guelfes. L'anarchie intérieure n'empêcha pas au dehors les développements du commerce, ce qui fit la splendeur de la république. Depuis son émancipation vers l'an 1400 jusqu'en 1250, Gênes, au milieu des guerres de l'Italie, jouit constamment d'une indépendance complète. Au dehors, elle était maîtresse de Cafta, d'Azof, deSmyrne, et elle avait des établissements à Constantinople, à Scio , à Mételin et à Ténédos.
Venise, la rivale de Gènes, avait été fondée, lors de l'invasion d'Attila, par les pêcheurs qui fuyaient devant les Huns. Son premier doge fut Anafcsto. en 697 5 il
avait le droit de convoquer les assemblées générales du peuple et du clergé, de confirmer l'élection des evèques. de nommer les magistrats inférieurs et les juges. Pépin, fils de Charlemagne, soumit Venise à ses lois ; mais, par le traité de 810, elle fut abandonnée a l'empire d'Orient, qui exerça d'ailleurs une juridiction plus nominale que réelle. Pierre Orseolo. vingtseptième doge (991-1009), créa la puissance maritime de la république en réduisant les pirates de Narenta (997) et en soumettant, sous le nom d'alliées, les villes d'Istrie et de Dalmalie. Les Vénitiens ne prirent part aux croisades que dans l'intérêt de leur commerce. Ils se déclarèrent pour les Grecs contre les Normands, ce qui leur valut le monopole du commerce à Constanlinople et dans tout l'empire , mais ce qui leur attira une guerre avec Boémond. d'où ils ne sortirent pas victorieux. Au commencement du douzième siècle, ileurent à soutenir une autre guerre contre Coloman . roi de Hongrie, qui voulait leur enlever la Dalmatie et surtout Zara, et ils durent acheter d'Etienne II une trêve en lui abandonnant toutes ses conquêtes. Leur fierté et leur orgueil soulevèrent aussi contre eux l'empereur Manuel, qui fit saisir en 1171 tous les Vénitiens qui étaient en Orient et leurs propriétés '. Plus heureux contre Frédéric Barberousse. les Vénitiens, qui étaient entrés dans la ligue italienne contre ce prince, triomphèrent en 1177 de la flotte impériale: ce qui amena la paix de Venise. Le pape Alexandre III, pour les récompenser de leur utile concours, donna au doge le premier auneau de fiançailles avec la mer Adriatique. Mais ce qui accrut par-dessus tout leur puissance, ce fut la part active qu'ils prirent à la quatrième croisade sous le doge Dandolo : car ils acquirent de magnifiques possessions dans les mers de Grèce et d'Asie, et ils ruinèrent en même temps le commerce de leurs rivaux.
Nous avons dit les prérogatives du doge, qui n'était d'ailleurs ni absolu ni héréditaire. Cependant