CHAPITRE XLIII
De l'empire d'Orient, depuis la fin de la domination latine, jusqu'à la prise de Constantinople parles Turcs (1261-1433 — XIIIe, XIVe et XVe siècles.) — Guerres de Hongrie.— Scanderbeg. — Seconde invasion des Mongols.
Lorsque Michel Paléologue, déclaré collègue de 4261. Jean Lascaris, son pupille, eut repris sur les Latins et sur Beaudoin II la ville de Constantinople, il y rappela, pour la repeupler, les Vénitiens, les Pisans et les Génois, dont les flottes avaient le monopole du commerce entre l'Orient et L'Occident. Les Génois surtout acquirent une supériorité qu'ils conservèrent jusqu'au dernier moment. Leurs ordres étaient des lois pour les timides successeurs de Constantin : mais en retour ils furent plus d'une fois la sauvegarde unique de leur faible puissance.
Lors de l'invasion des Mongols, les Turcs s'étaient retirés dans les montagnes -, ils en sortirent, dès que le torrent fut allé se perdre dans les royaumes d'Europe et en Afrique. Pendant la lutte qu'ils soutinrent pour chasser leurs vainqueurs, Paléologue, tombant sur les deux partis affaiblis, les eût repoussés sans aucun doute au delà du Taurus. Mais ce prinee ambitieux ne voulut pas même d'un enfant pour collègue , et fit crever les yeux à Jean Lascaris : de là une source abondante de troubles dans l'empire, le patriarche ayant excommunié le barbare tuteur. En même temps, Michel, despote d'Epire, et Constantin, roi des Bulgares, qui avaient épousé les sœurs de Lascaris, vengeaient la mort de leur beau-frère sur la Thrace, où ils commirent les ravages les plus affreux. Paléologue marcha contre les Bulgares. Il fut défait et tomba presque entre leurs mains ; et les vainqueurs, s'étant ligués avec les Turcs, continuèrent impunément leurs attaques. D'un autre côté l'Occident
remuait. Les Vénitiens , le pape, Charles, roi de Sicile, et son gendre Philippe, fils de Beaudoin II, formaient une confédération puissante pour chasser Paléologue de sa conquête. Ce prince détourna l'orage
1274. en réunissant les deux Eglises et en reconnaissant, au concile de Lyon, la suprématie du pape. Mais cet acte ne lui rendit pas les iles de l' Archipel, que lui avaient enlevées les Vénitiens; et si Urbain IV empêcha !e roi de Naples de passer en Orient, les Grecs, plus acharnés que jamais contre l'Eglise latine, n'en reprochèrent pas moins à leur empereur cette réconciliation politique. Elle n'eut d'ailleurs d'autres conséquences que celles du moment. Michel Paléologiïe ayant pris part au massacre des Français en S
1 28*2. fut excommunié par Martin IV, et le schisme ne tarda pas à prévaloir de nouveau contre l'unité catholi
La même année, Michel marchait contre les Turcs, qui avaient fait irruption dans les provinces de l'Asie, lorsqu'il mourut au milieu des Tarlares Mongols, ses alliés. Son fils Andronic II lui succéda. D'un caractère soupçonneux, il fît mettre en prison et son propre frère et les meilleurs généraux de l'empire, dont il redoutait l'influence. Ceux qu'il mit à leur place craignirent le même sort, et se révoltèrent. Pendant que l'empereur employait ses troupes à les réduire, les Turcs, sous la conduite du fameux Othman (1288-1326), se répandaient, sans trouver d'obstacle, en Phrygie, en Carie et en Bilhynie , prenaient une foule de villes, s'emparaient des îles de la Méditerranée, et infestaient de là toutes les côtes. Andronic appela d'abord à son secours les Alains, au nombre de seize mille, qui furent surpris et taillés en pièces; puis un corps de Catalans qui avaient longtemps servi dans les guerres de Sicile, et que la paix entre les maisons d'Anjou et d'Aragon forçait à chercher ailleurs la facilité d'exercer le seul métier qu'ils connussent, celui des armes. Ces étrangers rendirent d'abord de grands services. L'Asie fut protégée contre les Turcs, sans en devenir plus heureuse : elle était pillée par ses défenseurs. Irrité
de leur conduite, Michel, fils et collègue d' Andronic, 1303. fit massacrer en Thrace Roger de Flor, leur chef, et deux cents hommes qui l'avaient suivi. Soudain la milice catalane prend les armes, s'empare de Gallipo!i, poursuit et coule à fond les vaisseaux grecs jusqu'à la vue de Constantinople, ravage pendant cinq ans toute la Thrace, et bat les troupes que l'on envoie contre elle. Quand le pays est entièrement ruiné, les Catalans s'enrôlent sous les drapeaux de Gauthier de Brienne , qui s'était conservé en Grèce un état assez considérable, sous le titre de duché d'Athènes. Mais Gauthier n'estimant pas assez haut leurs services, ils le combattent, le tuent, et vendent le duché à Frédéric de Sicile, qui en fit l'apanage de son second fils.
Les Turcs, souvent vaincus par les Catalans, étaient devenus leurs alliés contre l'empire. Ils avaient même envoyé à leur secours un corps de troupes-, et ce fut la première fois que les infidèles mirent le pied dans cette partie de l'Europe. L'expédition ne leur fut point heureuse. Ils obtinrent, il est vrai, de longs succès, tant qu'ils restèrent unis aux Catalans ; mais quand ils voulurent retourner dans leur pays, ils furent écrasés, après une opiniâtre résistance, par les forces de l'empire, et leur immense butin, fruit de nombreux pillages, revint cette fois à ses maîtres légitimes.
A tant de guerres étrangères se joignirent encore des dissensions domestiques. De Michel, son fils aine et son collègue, Andronic avait eu deux petits-fils, Andronic le jeune et Manuel. Autant le premier montrait de vices, autant le second déployait de rares qualités. Manuel tomba sous les coups de son frère, et 1320. Michel, leur père, en mourut presque aussitôt de chagrin. L'empereur songeait à laisser la couronne à Constantin, son second fils, à l'exclusion du jeune Andronic. Celui-ci résolut de soutenir ses droits par les armes. Pendant huit ans ce ne fut qu'intrigues et guerres, dont ne souffrirent que trop les provinces qui en furent le théâtre. Enfin le jeune Andronic se
1328. rendit maître de Consiantinople. Il traita son grandpère avec une modération bien rare dans L'histoire que nous traçons : mais il le dépouilla du diadème et se fit proclamer à sa place.
Andronic III, dit le jeune, montra sur le trône une conduite différente de celle qu'il avait menée précédemment. Plein d'activité, de sagesse et de bravoure, il marcha lui-même contre les ennemis, et força le roi des Bulgares à solliciter et à recevoir la paix. Mais l'empire ne fut point aussi heureux contre les Turcs. Othman était mort l'an 1326, au milieu de ses conquêtes. Orcan, son fils, lui succéda. Pendant les querelles des deux Andronic, il se rendit maître de Pruse (1326) en Bithynie, où son père avait échoué . et qui devint le siège de sa domination. Mcée fut attaquée (1328;. L'empereur combattit avec vigueur pour la sauver; mais il fut blessé et se retira. Bientôt Orcan s'empara de la place par ruse, et se dirigea de là sur Abyde et Micomédie, qu'il soumit également: en sorte qu'il restait peu de chose à l'empire de l'autre côté du détroit. Un traité honteux sanctionna ces conquêtes, que l'on n'aurait pu d'ailleurs disputer aux Turcs; et, comme si les Grecs devaient contribuer eux-mêmes à leur propre ruine, la marine fut supprimée comme une dépense trop onéreuse à l'Etat.
Cantacuzène, issu d'une ancienne famille, était celui à qui Andronic était surtout redevable de son élévation et des succès qu'il eut dans quelques guerres. Aussi , lorsque ce prince mourut à la fleur de rage . il le nomma tuteur de son fils Jean Paléologue Ier.
1341. Tandis que Cantacuzène repoussait les ennemis d<j l'empire, les courtisans, jaloux de son autorité, envenimèrent de leurs calomnies l'esprit de l'impératrice, et la portèrent à sévir contre lui et contre sa famille. Cantacuzène n'eut d'autre refuge que le
1342. trône. Il prit la pourpre à Didymotique, et marcha de suite plutôt contre ceux qui lui avaient déclaré la guerre, que contre la famille des Paléologue. Les premières hostilités ne lui furent point heureuses. Il avait compté sur les secours d'Orcan, auquel il donna
une de ses filles en mariage : mais la flotte impériale empêcha les Turcs de traverser le Bosphore , et Cantacuzène, déjà maître de la Thrace, se trouva tellement pressé, qu'il fut contraint de se réfugier dans les états du craie de Servie. Il en obtint des secours; et, les Turcs l'étant venus joindre, il put tenir de nouveau la campagne. Sa fortune le délivra des assassins que l'on détacha plusieurs fois contre sa personne. Victorieux des forces de l'ennemi, il s'approcha enfin de Constantinople, dont on lui ouvrit les portes. Cette ville, en proie à toutes les horreurs de la li- 1347. cenee, pendant que les rivaux de Cantacuzène la gouvernaient, reprit sous lui autant de splendeur que le permettait la décadence de l'empire. Elle eut cependant à souffrir des Génois, qui, sur quelque mécontentement, embrasèrent les faubourgs, s'emparèrent des vaisseaux de l'état, et prirent dans l'archipel quelques îles.
Un des articles du traité conclu avec l'impératrice, portait que Cantacuzène, devenu collègue et beaupère de son pupille, administrerait seul pendant dix ans, c'est -à-dire jusqu'à la majorité du prince, et qu'alors il l'admettrait au partage de l'autorité souveraine. L'exécution d'une convention semblable est peut-être unique dans l'histoire 5 elle fait honneur à la modération de Cantacuzène. Mais à peine Jean Paléologue eut-il repris quelque crédit, qu'il se laissa circonvenir. On excita contre Cantacuzène les défiances du jeune prince , et bientôt une guerre civile se déclara. Malgré l'alliance des Serves et des Bulgares, Jean Paléologue fut vaincu et vit presque toutes les villes se déclarer contre lui. Cantacuzène usa noblement de sa fortune. Après avoir accordé la paix à son gendre, il descendit librement du trône, comme s'il n'y fût monté que pour le lui conserver contre des factions sans cesse renaissantes, et il se retira dans un monastère, où il finit tranquillement ses jours en écrivant l'histoire contemporaine. Son fils aîné, Matthieu, soutint quelque temps ses droits contre les Paléologue. Vaincu et
pris, il fut remis à Jean, qui lui fit acheter sa liberté d'une renonciation à l'empire.
La retraite de Cantacuzène délivra Orcan des entravesque mettaient à son ambition les anciens traités. Ce prince s'était préparé de longue main à la guerre, en donnant une organisation régulière à la cavalerie des spahis, et en fondant le redoutable corps des quarante mille janissaires. Il fit aussitôt passer en
4357. Europe Soliman, son fils, qui s'empara de Gallipoli et d'Andrinople , les premières villes tombées entre les mains des Turcs en deçà du Bosphore. Soliman étant mort au milieu de ses succès (1358), et Orcan l'ayant suivi de près au tombeau , Amurat Ier, qui leur suc-
1359. céda, continua la conquête de la Thrace, et emporta surtout Thessalonique. Il établit à Andrinople sa résidence en Europe, comme Pruse l'était en Asie. Jean Paléologue lut forcé de courber la tête sous le joug du v^'nqueur. En vain essaya-t-il d'intéresser les princes latins à sa défense, en faisant le voyage
1369. de Rome et er. se réconciliant avec le pape : ils étaient tous cccL'pés de leurs guerres, et ils l'abandonnèrert à sa îbrtuue. De retour à Constantinople, le malheureux empereur, qui n'avait pu payer ses
1370. dettes à Venise, acheta la paix d' Amurat, se reconnaissant son vassal et promettant un tribut annuel. Moyennant ce traité, il éloigna pour quelque temps les Turcs de sa capitale. Amurat détourna ses coups sur les Seljoucides de l'Asie mineure, qu'il soumit à ses lois; sur les princes grecs ou latins de la Grèce, qui étaient restés indépendants de l'empire; et sur la Bulgarie, dont il battit souvent les troupes, en s'approchant toujours de la Hongrie par ses conquêtes. Louis le Grand, qui régnait alors en Hongrie, provoqua contre lui une croisade qui n'eut pas de suite. Amurat, occupé ailleurs, lui accorda la paix.
Cependant le fils du sultan et Andronic . fils aîné de l'empereur, unis par une mutuelle ressemblance de caractère, complotèrent de hâter le moment où
ils devraient monter sur le trône , en forçant leurs pères d'en descendre. Leurs intrigues ne purent être si secrètes qu'il n'en transpirât quelque chose. Amurat et Puléologue vainquirent leurs fils, et leur firent crever les yeux. Andronic n'en persista pas moins dans ses desseins. ïl s'échappa de prison deux ans après, s'empara de la souveraineté avec le secours des Génois, et condamna son père et ses deux frères au même supplice. Néanmoins sa puissance ne dura guère. Jean et ses fils s'échappèrent à leur tour. La guerre civile allait commencer, si Andronic, mieux avisé, n'eût échangé unecouronnechancelantecontre un apanage certain, où il pourrait oublier ses malheurs.
Amurat songeait à conquérir la Servie, la Bulgarie et la Hongrie. La Servie fut la première attaquée. Cette contrée avait formé de 1340 à 1356 un puissant royaume, dont la Bulgarie était tributaire; et son prince, Etienne IV, voulait marcher sur Constantinople à la tête de quatre-vingt mille hommes, lorsqu'il mourut. Sa postérité s'éteignit avec son fils (1367). Au milieu des troubles qui suivirent, Amurat envahit le pays à la tête de son armée victorieuse. Après quelques légers combats suivis d'une paix presque aussitôt rompue, le sultan remporta une victoire décisive : 1389 mais il périt lui-même au milieu de son triomphe. S'il faut ajouter foi à ce que rapportent certains historiens, ce prince visitait le champ de bataille, lorsqu'un Serve dangereusement blessé, rassemblant un reste de force, se jeta sur le destructeur de sa nation et le frappa d'un coup mortel. Il tomba aussitôt percé luimême aux pieds de sa victime : heureux du moins avant sa mort d'avoir pu venger sa patrie.
Jean Paléologue crut devoir pleurer cet événement, bien loin de s'en réjouir : tant la férocité de Bajazet 1er, fils et successeur d'Amurat, lui inspirait de crainte! Constantinople pouvait prévoir dès lors sa ruine prochaine. Telle était la faiblesse à laquelle était réduit l'empire de Constantin, que, l'empereur ayant voulu faire quelques réparations aux fortifications de la ville, Bajazet ordonna d'y renoncer et fut
obéi. En même temps il soumettait le malheureux empereur à l'obligation du tribut . Pour gage de ses promesses, il lui demanda Manuel, devenu le seul de ses fils, et il traîna ce jeune prince à sa suite dans quelques expéditions qu'il fit d'abord en Asie. Manuel, dit-on, contribua même par sa bravoure à la prise de plusieurs villes de l'ancien domaine de l'empire. 1302. Ce prince était à Pruse, quand il apprit la mort de son père. Aussitôt il se rendit à Conslantinople, sans le consentement de Bajazet, dont la colère devint fatale à plusieurs officiers turcs. Le sultan, qui avait juré la ruine de l'empire et qui croyait le moment favorable, passa d'Asie en Thrace. et mit cette province à feu et à sang. Conslantinople menacée se voyait près de tomber entre les mains des ennemis du nom chrétien, quand Sigismond détourna 1390. leurs armes sur la Yalachie. Nous avons vu comment le sultan triompha à Nicopolh 11 profita d'un tel succès pour conquérir la Thessalie, la Macédoine, la Phocide, la Bulgarie et la Mésie. Reprenant ensuite ses projets contre Constantinople, il imposa d'abord à Manuel son neveu pour collègue, afin de semer en quelque, sorte la guerre civile ; et dès qu'elle se fut développée selon ses vues, il vint assiéger la ville par terre et par mer. Un faible secours arriva d'Occident, commandé par le maréchal de Boucicault. Les Français et les Génois, qui en formaient la meilleure partie, repoussèrent les assaillants, et reprirent sur eux un grand nombre de places. 1390. Quand Boucicault partit l'année suivante, Manuel l'accompagna. Il alla solliciter en personne le pape Boniface IX à B.ome, Charles VI à Paris, Henri IV à Londres, de secourir les Grecs contre une puissance qui menaçait toute la chrétienté. Mais pendant les deux années que dura son absence, une révolution heureuse pour l'empire s'opérait en Orient.
Les descendants de Gengis-khan avaient fondé quatre dynasties , celle de Juen en Chine , celle d'Iran en Perse, celle du Kaptschak ou de la Horde d'Or, et relie de Djagalai, dont les possessions furent bientôt
morcelées en une multitude de petits états. Timour- Lenk ou le Boiteux, plus connu sous le nom de Tamerlan, issu de Gengis-khan par les femmes, conçut le dessein de fonder un nouvel empire des Mongols. Il s'empara de la Bukharie en 1363, après avoir battu et tue le prince du pays, et fit de Samarkand sa capitale. Maître de la Khowaresmie et des bords orientaux de la mer Caspienne, il envahit la Perse, dont la postérité d'Houlagou avait également morcelé les provinces, et il les soumit toutes à ses lois. Ensuite, remontant vers l'est, il dévasta toutes les contrées entre l'ily et Finish , parcourut les steppes de la province d'Omsk , et marcha ensuite vers l'Oural. Cependant Toktamisch, son général, avait vaincu les khans du Kaptschak (1380); mais il s'était déclaré indépendant. Tamerlan le vainquit une première fois sur l'Oural en 1390, et, trois ans plus tard, près du Caucase; puis il le poursuivit au delà du Volga et le contraignit de s'enfuir en Lithuanie. Les Mongols se dirigeaient vers Moscou; mais Tamerlan, tournant tout d'un coup vers le sud, mit Azof à feu et à sang, et conquit le pays au nord de la mer Caspienne. En 4398, il passa l'Indus, suivi de quatrevingt-douze mille hommes, triompha du sultan Mahomet IV près de Delhi, pilla la ville, massacra les habitants et couvrit le pays de sang et de ruines. Offensé par le sultan d'Egypte , il le vainquit près d'Alep (4400) et de Damas (4401), et réduisit en cendres cette dernière ville. Bagdad fut prise d'assaut la même année. Tamerlan y fit ériger un trophée de quatre-vingt-dix mille têtes humaines.
Les émirs seljoucides. dépouillés par Bajazet, et les Grecs, qui craignaient de l'être, sollicitèrent les secours du conquérant mongol. Celui-ci, qui prétendait faire rendre à tous les hommes une exacte justice, embrassa en effet leur défense. Bajazet assiégeait de nouveau Constantinople. Lorsqu'il apprit que Tamerlan s'avançait en Asie à la tête d'une armée nombreuse, il marcha aussitôt contre lui; mais il fut 4402, vaincu à la bataille d'Ancyre, où quatre cent mille
hommes restèrent, dit-on , sur le champ de bataille. Bajazet, fait prisonnier, mourut de chagrin l'année suivante, enfermé dans une cage de fer par ordre du vainqueur. Les Seljoucides reprirent pour un instant leur autorité sur quelques provinces d'Asie; mais ils tombèrent dès que Tamerlan se fut retiré. 1405. Bientôt ce conquérant mourut, comme il se dirigeait contre la Chine. La monarchie qu'il avait fondée se démembra. Néanmoins un de ses arrière-pelits-fils fonda sur ses débris, dans les Indes, le puissant empire des Mongols, qui a subsisté presque jusqu'à nos jours.
En Europe et en Asie, les fils de Bajazet, Isa, Soliman, Musa, Mahomet, se disputèrent tour à tour l'héritage de leur père. Isa, l'aîné, se fit proclamer à Pruse; mais il fut bientôt chassé du trône par Soliman, que secourait Manuel. Le nouveau sultan s'endormait sur le trône. Musa, battu une première fois en 1406, renversa son frère en 1410, rendit au Croissant son éclat par la victoire qu'il rem-
1412. porta sur Sigismond à Sémendria, et se mit en devoir de reprendre aux Grecs ce qui leur avait été cédé en Europe pour prix de leurs secours. Manuel suscita contre lui Mahomet, qui fut presque aussitôt reconnu (1413) en haine des cruautés de Musa. Mahomet Ier renouvela les cessions faites par Soliman, et vécut en paix avec la cour de Constantinople. A sa
1421. mort, il recommanda à son fils, Amurat II, de continuer à s'acquitter envers l'empire d'une dette contractée par la reconnaissance. Malheureusement l'empereur ne sut point profiter de ces dispositions pacifiques. U crut d'une bonne politique de susciter tour à tour contre Amurat, et deux autres fils de Mahomet Ier, et un cinquième fils de Bajazet. Amurat. devenu l'irréconciliable ennemi des Grecs, reprit sur eux toutes les concessions de son père, et vint assiéger leur capitale. Pvcpoussé dans un assaut, il laissa
1425. Manuel transmettre en paix sa débile puissance, après un règne de trente-quatre ans , à son fils Jean Paléologue IL
Amurat avait épousé la fille du roi de Servie, dans l'espoir de succéder à son beau-père. Celui-ci ayant cédé aux Hongrois la ville de Belgrade, le sultan lui déclara la guerre ainsi qu'à la Hongrie, et vint mettre le siège devant la place. Jean Huniade, vayvode de 143". Transylvanie, la défendit avec tant de valeur, que tous les efforts des Turcs échouèrent contre ses murailles. Huniade les poursuivit dans leur retraite, remporta sur eux de brillants succès, notamment à Sophia (1443), et les contraignit à signer une trêve de dix ans. Un autre ennemi avait engagé le sultan à ce traité honteux pour ses armes. Jean Castriot, prince d'Albanie, avait été dépouillé par les Turcs. Son fils servait dans leurs armées, sous le nom de Scanderbeg, et s'était rendu célèbre par ses exploits. Il voulut rentrer en possession des états de son père. Après s'être emparé par surprise de Croie, qui en était la capitale, il ût soulever les Albanais, et défia seul toutes les forces de l'islamisme. Amurat comptait mettre à profit la trêve avec les Hongrois et le soumettre; mais Jean Paléologue craignit aussi, et avec raison, que Je sultan ne voulût également s'enrichir de ses dépouilles. Pour le prévenir, il avait, à l'exemple de son père, reconnu la suprématie du pape dans le concile de Baie, transféré à Florence. En consé-1430. quence , Eugène IV fit auprès des princes chrétiens tout ce que l'on pouvait attendre de son zèle. A son instigation, les Hongrois, qu'il délie de leurs serments, rompent le traité à peine conclu, se liguent avec Scanderbeg, et s'avancent vers la Bulgarie, sous la conduite de Wladislas, roi de Pologne, qu'ils avaient appelé pour les gouverner et les défendre. L'armée d'Amurat 1rs rencontra à Varna. Là se livra une ba-1444. taille sanglante, qu'ïïuniade aurait gagnée par de savantes manœuvres, si Wladislas, jaloux de sa gloire e fût élancé avec plus d'impétuosité que de prudence. La mort du prince l'ut le signal de la déroute. Huniade échappa aux Turcs, à la tête d'une troupe d'élite. Nommé régent pendanlla minoritédu nouveau roi, il eut bientôt rassemblé une autre armée, et il parvint
à arrêter la première fougue du vainqueur. Une se- 1448. conde bataille qu'il livra près de Cassovo, n'eut point un plus heureux succès. Elle dura trois jours. Les deux premiers, les chrétiens eurent l'avantage: le troisième, ils furent vaincus par le nombre, laissant dix-sept mille hommes sur le champ de bataille ; mais les ennemis en avaient perdu quarante mille. Aussi Amurat disait-il qu'il aurait préféré deux défaites ordinaires à un triomphe si chèrement acheté.
Quoique toute la noblesse hongroise eût péri dans ce désastreux combat, Huniade, incapable de désespérer jamais, se vit bientôt à la tête de nouvelles forces. D'un autre côté, Scanderbeg se soutenait contre les nombreuses armées qui l'attaquaient. Toujours en mouvement, il tombait sur les ennemis au moment où ils s'y attendaient le moins, et les affaiblissait par des pertes journalières. Deux fois Amurat vint mettre le siège devant Croie (1447, 1450), et deux fois il fut repoussé, laissant au nombre des morts ses plus coura- 1450. geux soldats. 11 en mourut de chagrin, recommandant à son fils Mahomet II . le plus implacable ennemi des chrétiens, le soin d'exécuter ses vengeances. Les succès de Mahomet contre les princes latins ne furent cependant que momentanés : mais il lui était réservé de consommer la ruine de l'empire.
La mort de Jean Paléologue IL arrivée l'an 1445, avait mis le sceptre aux mains de son frère Constantin XII Dragasès. Ce prince eut à combattre l'ambition de ses frères, qui se disputaient les lambeaux de l'empire. Amurat avait d'abord profilé de ces divisions pour s'emparer du Péloponese : mais ensuite il avait tourné contre la Hongrie. Lorsque Mahomet lui eut succédé. Constantin envoya des ambassadeurs renouveler avec les Turcs les anciens traités. Mahomet les accueillit avec bienveillance : en sorte que l'on rendit unanimement grâce à Dieu de l'avènement d'un prince qui annonçait des dispositions si pacifiques. Les effets démentirent bientôt un si bel espoir Dès que Mahomet eut réduit un émir d'Asie qui prétendait à l'indépendance, il resserra de plus en plus Constantinople, bà-
tissant à ses portes mêmes de bonnes forteresses, et s'emparant de toutes les places qui restaient à l'empire. Enfin il vint camper au pied des murs avec une 1453. flotte de trois cents vaisseaux et une armée de trois cent mille hommes, que de nouvelles levées portèrent dans la suite à quatre cent mille. Pour résister à une telle multitude, dans une ville immense en étendue, Constantin avait trois gros vaisseaux, vingt autres bâtiments plus petits, cinq mille Grecs et deux mille Vénitiens ou Génois. A la tête de celte faible garnison était Justinien, aventurier génois, à qui l'empereur avait promis la souveraineté de Lesbos, si les Turcs étaient repoussés. Encouragé par cette promesse, Justinien se fit un nom en défendant la place. Ce n'était que sorties continuelles, d'où il revenait toujours vainqueur après avoir ruiné les travaux des assiégeants et brûlé leurs machines. Quand les Turcs s'avançaient croyant la brèche suffisamment grande, ils trouvaient derrière de nouveaux retranchements qu'il leur fallait abattre. Pendant près de deux mois que tinrent les assiégés, rien ne fut omis de ce qui pouvait servir à l'attaque ou à la défense des places. Les Grecs espéraient toujours qu'il leur arriverait du secours par mer, parce que le port restait en leur puissance. Mahomet., ne pouvant en forcer l'entrée, y fit transporter par terre ses vaisseaux et enleva aux assiégés cette dernière ressource. Ils n'en combattirent pas avec moins de vigueur. Les Turcs, rebutés d'une si opiniâtre défense, se révoltaient et voulaient se retirer : Mahomet retint ses soldats en leur promettant solennellement de livrer pendant trois jours la ville au pillage. Le 29 mai 1453, on donna à la place un assaut général. Constantin et Justinien avaient tout disposé pour vaincre ou pour mourir avec gloire. A la tête d'une poignée d'hommes affaiblis par un long siège, ils soutinrent depuis une heure du matin jusqu'à huit le choc de l'armée musulmane. Les Grecs étaient fatigués de carnage . lorsque Mahomet fit avancer ses janissaires. Deux fois ils furent repoussés avec perte: mais étant revenus une troisième fois à la charge, ils emportèrent enfin la place, et, se Gen. — Tlisl au Moyen Âge. 18
i 10 HISTOIRE
répandant clans les rues, dans les maisons et dans les temples, ils massacrèrent tout sans distinction, et pillèrent les richesses d'une ville longtemps opulente, longtemps la capitale d'un empire florissant. Constantin s'était fait tuer sur la brèche. Quart a Jusiinien, il avait reçu deux blessures, et s'était retiré du combat ; ce qui contribua au succès de Mahomet, les Génois et les Grecs ayant quitté leur poste à son exemple.
Ainsi fut détruit, après onze cent vingt années d'existence, l'empire fondé par Constantin le Grand. Constantinople était depuis longtemps cette unique colonne qui soutient l'édifice en ruines : elle rompit sous les efforts des fils de Mahomet, et l'édifice s'écroula de fond en comble. Le petit nombre de ceux qui ne furent point écrasés de sa chute, allèrent réveiller dans l'Europe à demi barbare l'étude des belleslettres depuis longtemps négligée. On leur donna asile en faveur des richesses littéraires qu'ils apportaient: on accorda quelques larmes au récit de leurs longues infortunes : mais quand ils parlèrent de relever la patrie, ils ne trouvèrent d'écho chez aucun des peuples de l'Europe.