CHAPITRE II
Depuis la mort de Théodose, jusqu'au sac de Rome par Alaric. — Invasion des barbares. (395-410 — V siècle.)
395. Théodose, avant de mourir, avait assigné l'Orient a Arcadius, et à Honorais l'Occident; mais, vu la grande jeunesse de ces princes, il leur avait donné pour ministres, au premier, Rufin, Gaulois d'origine, qui s'était élevé peu à peu par son mérite ; au second, Stilicon, guerrier déjà célèbre, auquel il avait fait épouser sa nièce Séréna. Ces deux hommes jouirent d'un pouvoir absolu sous des princes faibles, incapables de régner, et gouvernés toujours par ceux qui les entouraient. Ils déployèrent de grands talents; mais ils montrèrent aussi une ambition qui les perdit.
La jalousie qu'ils conçurent l'un pour l'autre, fut la première cause des malheurs de l'empire. Lorsqu'à l'instigation de l'eunuque Eutrope, Arcadius eut épouse Eudoxie, fille d'un capitaine Franc, Rufin, redoutant à la fois et le crédit de ce nouveau rival, et les armes dont le menaçait Stilicon, invita les barbares à une invasion qui le rendit nécessaire à son maître. Aussitôt les Huns assiègent Antioche, tandis qu'Alaiie. alors chef des Yisigolhs de la Mésie, se jette sur la Grèce et fait des courses jusqu'aux portes de Conslantinople. Rufin neutralisait tous les moyens de défense. Stilicon étant venu au secours de l'Orient, il lui fit commander de se retirer. Mais bientôt il fut massacre par Gainas, ami de Stilicon, et chef d'une troupe de Goths au service de l'empire. Eutrope succéda à ses dignités et à sa tyrannie.
Malgré les obstacles que ne cessa d'apporter aux efforts de Stilicon le nouveau favori, cet habile généra),
étant revenu en Orient, défit les barbares dans plusieurs rencontres, et les renferma avec leur chef sur une montagne où ils furent obligés de capituler. On eût pu les détruire : on préféra tenter de les gagner, et Alaric eut le commandement de 111lyrie. Peu de temps après, Stilicon reçut des marques de la mauvaise volonté d'Eutrope. Ce fut par les instigations de ce ministre que le Maure Gildon, gouverneur de l'Afrique, fit révolter la province, et causa dans Rome une grande famine, en interceptant les blés qu'on tirait chaque année de ces contrées. Stilicon fit promptement passer des troupes en Afrique. Gildon, vaincu par son frère même qui les commandait, fut pris à Tabraca, et s'étrangla en prison pour se délivrer de l'ignominie du supplice. Stilicon échappa également au fer des assassins qu'Euirope avait soudoyés contre lui. Il parvint au plus haut degré de gloire qu'un sujet puisse espérer, lorsqu'Honorius, réalisant, selon quelques auteurs, un désir de Théodose, ne dédaigna pas d'épouser sa fille.
Gainas s'était cru mal payé du service qu'il avait rendu à Eutrope en le délivrant de Rufin, par le commandement général des troupes de l'Orient. Il fit donc révolter quelques bandes de Goths; il exagéra leurs progrès, se déclara bientôt de leur parti, et força le lâche Arcadius à lui sacrifier d'abord Eutrope, puis quelques autres de ses plus intimes et de ses meilleurs conseillers. L'ambition de ce barbare n'était point encore satisfaite. Peu content de faire trembler son maître, il voulut transférer aux Goths l'empire de l'Orient. Déjà il en avait réuni des bandes considérables à Constantinople, lorsque le complot fut découvert. Tous les Goths furent massacrés au nombre de plus de sept mille. Gainas, qui voulut les venger, reçut plusieurs échecs. Après avoir inutilement parcouru différentes provinces, il revint en Thrace. où il fut défait et tué avec tout son monde par les Romains.
Tandis que l'impératrice Eudoxie , succédant au pouvoir d'Eutrope, fatiguait l'Orient de ses exactions, et persécutait saint Jean Chrysostome, Alaric mena-
çait une première fois l'Italie. Né dans une petite île à l'embouchure du Danube, ce capitaine avait fait ses premières armes contre Théodose -, vaincu par ce prince, il avait pris du service dans les armées romaines, et s'était montré courageux et fidèle jusqu'à ce que les menées de Rufin l'eussent engagé à prendre les armes contre Areadius. D'un caractère inquiet et remuant, plein d'audace et de génie, répétant sans cesse qu'il lui était réservé de prendre et de détruire Rome, il ne put demeurer tranquille dans l'Illyrie, dont il avait obtenu le commandement. De concert avec Radagaise, roi des Suèves de la Raltique, il vint, en 400, se jeter sur l'Italie, et mettre le siège devant Aquilée. On ignore s'il fut chassé de cette province, ou s'il se retira chargé de butin : mais deux, ans après il l'envahit une seconde fois. A cette nouvelle, Honorius songeait à se retirer dans les Gaules. Les représentations de Stilicon l'en détournèrent ; mais elles ne purent l'empêcher d'abandonner Milan pour se renfermer dans B avenne, qui devint dès lors le siège de l'empire en Occident.
Cependant Stilicon avait rassemblé les troupes qui se trouvaient disséminées en Italie, dans les Gaules et dans la Bretagne. A leur tête, il marcha contre Alaric,
403. qui avait pris le titre de roi desVisigoths, et l'atteignit à Polenza en Piémont, où il lui fit éprouver une sanglante défaite. En vain le roi barbare s'efforça de se relever d'un semblable échec : Stilicon, le poursuivant sans relâche, le vainquit une seconde fois à Vérone, et l'obligea de reprendre, mal accompagné, le chemin de la Pannonie. Radagaise fut plus malheureux encore. Etant revenu, l'an 405, assiéger Florence, il perdit 100,000 hommes sur les rochers de Fésules, tandis que les Piomains prétendent ne pas en avoir eu un seul à regretter. Tombé lui-même au pouvoir des ennemis, il fut mis à mort par le vainqueur.
407. Dans le même temps, les Alains, les Vandales, les Bourguignons et quelques tribus des Suèves, voyant les Gaules entièrement dégarnies de troupes, profitèrent du moment pour les envahir. Ce pays paraissait
perdu pour les Romains, lorsque Constantin, ayant pris en Bretagne la pourpre impériale, y débarqua et sauva les affaires, les peuples préférant sa domination à celle des barbares. Bientôt il soumit l'Espagne ; mais cette dernière province ne larda pas à lui échapper. Géronce, qui y commandait en son nom. se révolta, et la division se mit entre les B-omains. D'une autre part, les Vandales, trouvant trop de résistance dans les Gaules, passèrent les Pyrénées, et, se servant habilement des conjonctures, fondèrent, l'an 409, un 409 royaume qui devint florissant. Ainsi l'Espagne fut la première province qui échappa sans retour à la domination romaine.
Honorius avait reconnu Constantin pour son collègue, et lui avait même envoyé les ornements impériaux : car l'orage qui grondait autour de lui , ne lui permettait pas, quand il l'eût voulu, de s'occuper d'autre chose que de l'Italie. Stilicon avait été accusé par Olympius de tramer sourdement des desseins pernicieux à l'autorité du prince. La vérité de cette accusation est encore aujourd'hui un problème-, mais Honorius , d'un caractère soupçonneux , comme le sont toujours les hommes faibles, y crul ou feignit d'y croire, et Stilicon fut arrêté à Ravenne et mis à mort. Il parait qu'il n'avait pas su se concilier l'amour du soldat romain, probablement parce qu'il avait trop favorisé les barbares. En effet l'armée applaudit à sa chute et courut massacrer ses amis. On voulait faire éprouver le même sort à toutes les troupes étrangères. Trente mille barbares, abandonnant le parti d'IIonorius, allèrent demander à Alaric protection et vengeance.
Le roi des Yisigoths brûlait de réparer ses défaites passées. Soudain il entre en Italie à la tête d'une nombreuse armée, laisse Honorius trembler dans les murs de Ravenne, et marche droit à Rome. La lamine força la ville à acheter la paix moyennant des sommes immenses. Honorius ayant différé de ratifier le traité, Alaric revint l'année suivante. Pour première condition de la paix qu'il accorda une seconde fois au
sénat, il voulut qu'un aulre empereur fût élu. Le choix tomba sur Attale, préfet de la ville. Alaric se fit déclarer général du nouvel Auguste.
Il ne restait plus à Houorius aucune ressource. Ce prince le sentait-, et, quand il apprit qu' Attale marchait contre Ravenne, il eût abandonné volontiers un trône qu'il était incapable de défendre, si l'on eût voulu lui garantir la vie. Son salut lui vint du côté qu'il l'espérait le moins. Attale montra envers Alaric une méfiance imprudente et déplacée. Comme s'il eût ignoré que tout son pouvoir était emprunté, il voulut agir avec indépendance, et. plutôt que de confier à des capitaines goths le soin de réduire l'Afrique, selon les conseils d'Alaric, il y envoya un général romain qui se fit battre par Héraclius, gouverneur de la province. Offensé d'une conduite à laquelle il ne devait pas s'attendre, Alaric abandonna Attale, et fit la paix avec Honorius qu'il reconnut pour empereur. Mais ce prince n'avait pas même l'autorité nécessaire pour contenir ses propres troupes. Un de ses généraux attaque les Visigoths. A cette nouvelle. Alaric furieux MO. marche une troisième fois sur Rome, la bloque, l'affame, s'en rend maître par trahison et la livre au pillage. Pendant trois jours au moins, cette ville, naguère encore capitale du monde, eut à souffrir toutes les calamités d'une place emportée d'assaut. Ensuite Alaric mena dans la Campanie ses soldats chargés de butin ; mais il y trouva le terme de sa carrière. Les Goths enterrèrent son corps près de Cosenza. dans le lit du Busento, qu'ils détournèrent, et se choisirent pour roi Ataulphe. son beau-frère, le compagnon rie loutes ses victoires.