SOUSSIGNÉS, EST PRÉSENT
» Monsr François Lucie Doucet, ancien orfèvre à Paris étant maintenant à Bordeaux, logé rue Ste Catherine n° 10.
» Lequel a dit qu'il est informé des soins que Ton se donne à Bordeaux pour l'établissement et la formation d'une Ecole de Dessin, Peinture et Sculpture, et qu'avec la Protection que les arts reçoivent du Gouvernement Français, il est présumable que cet établissement aura lieu soit sous le nom d'Ecole de Dessin, peinture et sculpture, soit sous • tout autre nom.
» Que son amour pour les arts et l'indépendance de sa fortune quoique médiocre, ont suggéré au comparant, l'idée d'un bienfait qui ne pourrait qu'être profitable et pour la décoration de l'Ecole et pour l'instruction des jeunes Elèves qui y seraient admis.
» Que ce bienfait serait le don que le comparant ferait à la dite Ecole de tous les effets mobiliers qui sont désignés dans un état certifié véritable par le comparant qui Ta à l'instant contresigné ne varie lu r et remis aux dits notaires pour être joint à ces présentes.
» Que puisque ce don émanerait de la seule volonté du comparant, il est libre d'y mettre les conditions qu'il croira convenable, et de désigner pour l'exécution de sa volonté et de ces conditions et encore pour la conservation des effets dont s'agit les hommes les plus dignes de sa confiance, et que nommer comme tels MM. Lacour père et Petit, c'est pleinement justifier son choix.
> En conséquence le dit sieur Doucet a fait et constitué son Procureur Général et spécial
» M. Petit orfèvre audit Bordeaux où il demeure rue du Loup, » Auquel il donne pouvoir de pour lui et en son nom le représenter à Bordeaux, ce fesant, faire don et donation entre vifs et à jamais irrévocable en faveur de l'École de Dessin, peinture et sculpture qui doit être établie à Bordeaux, soit sous cette désignation, soit sous telle autre qui aurait en vue ces divers arts ou tous autres arts qui en dérivent ou qui s'en raprochent (sic), ce qui sera accepté par telle personne duement autorisée et qu'il appartiendra; de tous les effets mobiliers qui sont détaillés et décrits dans ledit Etat ci-annexé. — Comprendre dans la d. Donation, une somme de cinq cents francs de rente telle qu'elle sera due au constituant et à prendre sur le débiteur qui la devra ou l'aura créée, suivant le titre dont le procureur constitué sera porteur; sans toutefois aucune garantie contre le constituant.
> Transporter à la d. Ecole dès maintenant et pour toujours la propriété et l'usufruit des susdits effets et de la d. rente, et subroger le donataire en tous les droits du Donateur à cet égard, à la charge et aux conditions suivantes :
» Premièrement, que les objets donnés, seront et appartiendront pour toujours à l'Ecole ci-dessus designée et pour contribuer à l'émulation et à l'encouragement des élèves qui y seront admis, sans que sous pas un prétexte ni par la volonté de qui que ce soit ou d'une autorité quelconque on puisse directement ou indirectement en changer ou en détourner la destination.
» Secondement, que sur le montant de la rente il sera prélevé chaque année une somme de cent francs, dont cinquante francs seront attribués et comptés au dit sieur Petit Procureur constitué et après lui à celui qu'il désignera sous l'obligation du nétoiement (sic) et de l'entretien sous le
rapport de la propreté seulement de ceux des d. effets qui concernent son art. — Et les autres cinquante francs seront attribués et comptés au sieur Hudes, horloger, demeurant à Bordeaux, sous l'obligation de l'entretien annuel de la Pendule ; dans lequel entretien seront compris le remontage, le changement d'huile tous les trois ans et toutes les autres réparations usuelles qui seront nécessaires à ladite Pendule.
» Troisièmement, que dans toutes les démarches préalables qu'il conviendra faire pour seconder les intentions du dit sieur constituant dans l'objet dont s'agit en ces présentes, le d. sieur Petit prendra les avis du d. sieur Lacour, père, et se concertira (sic) avec lui, sans néanmoins que pour son complément l'intervention du dit sr Lacour soit nécessaire dans la d. donnation (sic).
» Pour raison de tout ce dessus circonstances et dépendances faire et signer tous actes, donner tous consentemens consentir ntamentfwçj toutes clauses et stipulations requises et nécessaires ; recourir à toutes autorités faire et signer tous dires mémoires et pétitions ; obtenir tous arrêtés, les faire exécuter et généralement faire dans l'objet des présentes et pour remplir l'intention du donateur ce que les circonstances rendront nécessaire.
» Promettant etc.. — obligeant etc...
» Fait et Passé et lu à Bordeaux En l'Étude de Maillères,
» L'an Treize de la République, Franc86 Le vingt huit Prairial et a signé. Doucet = Baron, Maillères.
> Enregistré à Bordeaux ce trois Messidor an treize fol. 40 n° 7. Reçu un franc plus dix centimes pour le décime .
» Signé : Abel Magnan. »
<c Etat et description des effets mobiliers appartenant à M. François Lucie Doucet, ancien orfèvre à Paris, laissés au pouvoir de MM. Lacour et Petit et qu'il destine à doter l'École de dessin, de peinture et sculpture dont on sollicite l'établissement à Bordeaux, savoir:
» Le buste de l'Empereur, biscuit de la manufacture de Sèvres, exécuté par Boisot, Académicien : ce buste est accompagné de tous les accessoires portés à la description que l'on a donné du trophée.
» Ce buste est posé sur une base carrée de marbre noir d'Italie; sur un des côtés, est gravé son avènement au titre de premier Consul de France, en face son élection à l'Empire de France, de l'autre côté, sa
nomination au trône d'Italie; et par derrière, Paix d'Amiens, an X, temps auquel a été fait le trophée, le tout enfermé dans une cage de verre ; à sa droite et à sa gauche sont posées quatre cassolettes d'argent au titre de 10 deniers 18 grains, pesant ensemble onze marcs ô onces 3 gros, y compris des carrés et vis en cuivre qui terminent les pieds, estimés peser 6 onces, reste net onze marcs 3 gros ; entre les cassolettes sont placés deux flambeaux à vases avec anses et petites chaînes antiques terminées par un ornement à deux fins, l'un représentant un pot à feu et l'autre formant une bobèche • Ces six pièces sont enfermées sous deux cages de verre ; cette parure est terminée à chaque bout par une (sic) candélabre à trois branches, supporté par une bacchante, par Claudion, le tout monté sur un piédestal rond, de marbre, avec entablement, guirlandes et base en bronze doré d'or moulu.
» Une pendule à pied, ornée de Bronze et figure, représentant Vénus et l'Amour, le tout doré mat. Cette pendule a quatre cadrans, l'un montrant, les heures, les trois autres montrant les jours, les dates et les mois. Cet ouvrage est fait par Bouchet, horloger à Paris, et est posé sur une base de marbre, montée sur quatre petits pieds en cul de lampe, le tout posé sur un socle de bois noir et couvert d'une cage de verre en trois morceaux.
» Une glace en un seul morceau, portant 56/34, enfermée dans son parquet, cadre et chapiteau dorés. Cette glace est de la manufacture de S1 Quentin, sans défaut; il y a seulement quelques petites taches d'étain. Une lampe à trois lumières à la quinquet, avec verre concave, six verres pour les lumières, imposée d'un genre simple et léger et parfaitement doré d'or moulu et le porte lampe de fer blanc.
» Tableaux. — Trois tableaux de Seneyders dans leurs cadres dorés :
» Le premier, originalité du peintre, tiré de la fable dont les fictions ont toujours un grand sens ; ce tableau s'explique de lui-même. Un souverain — abandonné de ses sujets est sans force, tombe dans le mépris. Cette œuvre présente une touche fière et savante et cette énergie de dessin qui lui a mérité le titre de premier peintre des animaux.
» Le deuxième, faisant pendant à celui ci-dessus, représente une chasse aux renards, est du même auteur et du même mérite. Ces deux tableaux proviennent de la vente de la galerie de M. de Senozan.
» Le troisième est un autre tableau du même maître qui représente le sanglier assailli et terrassé par des chiens qui paraissent se disputer la gloire du combat; ce morceau se fait remarquer par les déchiremens
des chiens. « Non, disait avec raison un observateur connaisseur, ce n'est pas de la peinture mais du sang vraiment qui sort des plaies de ces animaux. »
» Tableaux de Grimou.
» Une jeune et jolie femme à mi-corps, la tête tournée avec beaucoup de grâces tenant une mandoline; elle est coiffée en cheveux, ajustée d'une toque de velours garnie de plumes et habillée d'un large corset verdâtre, artistement drapé et relevé de quelques rosettes de rubans sur l'épaule gauche. Ce coloriste fait remarquer cet ouvrage par une touche aussi hardie que savante et la grâce d'exécution qui caractérise le premier peintre de portraits de son temps. Ce tableau provient de la vente du cabinet du prince de Conti.
> Du même auteur : un tableau représentant le Pèlerin au bourdon, tableau très connu et gravé.
» Du même auteur : La coupeuse de choux, copie d'après Santerre, avec quelques accessoires qui ne sont pas dans l'original. Ces trois tableaux sont dans leurs cadres dorés. Tableau de Luc Jordaens, dans son cadre doré, représentant une Vénus endormie et deux enfants folâtrant autour d'elle. Petit tableau du carême (sic). Ce tableau a onze pouces de long sur 8 pouces 6 lignes de hauteur, est dans son cadre doré, représente quatre baigneuses.
» Tableaux d'Aussaly.
» Le premier représentant la naissance de Vénus, signé Aussaly I. N. V. 1760, toile de 5 pieds de longueur, sur 3 pieds 8 pouces de hauteur.
» Le second, absolument de même longueur et de même hauteur, mais qui n'est pas signé, a été vendu comme représentant Céphale et Procris, mais le Diadème posé sur la tête de la femme déroute les esprits et rend le tableau difficile à expliquer : ces deux tableaux sont dans des cadres dorés, parfaitement ressemblant. Un capucin de la connaissance de tout le monde ; ce tableau est attribué à l'École d'Italie, avec son cadre. Une Flore peinte d'un ton de couleur agréable, mais sans nom d'auteur. Une Vénus soufflant le feu, ayant l'amour à côté d'elle, sans nom d'auteur. Les trois tableaux de Grimou et le capucin et la Flore sont peint (sic) sur toile, de 2 pieds 9 pouces de hauteur sur 2 pieds 3 pouces de largeur. Un autre petit tableau dans son cadre représentant une nourrice et son nourrisson.
» Gravures.
» Quatre estampes d'après Greuze, l'Accordée du village; la pitié filiale ; la dame de charité ; la malédiction paternelle : ces quatre estampes sont sous verre dans leurs cadres dorés. Ces estampes sont des premières épreuves, ayant souscrit en conséquence chez Fauteur, de qui je les tiens ; un événement a obliger (sic) de les émarger et de les coller sur carton. Deux autres estampes sous verre dans leurs bordures, premières épreuves représentant les jardins; dans une des estampes Michel-Ange s'est représenté. Deux autres estampes anglaises, sous verre, avec leurs bordures, premières épreuves, représentant une famille réunie occupée à la lecture des livres de piété. Le buste de Guillaume Tell, biscuit de la manufacture de Sèvres. »
François-Lucie Doucet mourut à Paris, le 3 août 1809. Dans un testament, passé le 15 juillet précédent devant le notaire Edon, il avait institué sa nièce, la dame Mitois, légataire universelle et négligé de faire allusion au capital de la rente de 500 francs donnée à l'Ecole de dessin. Il s'éleva à ce sujet quelques contestations; mais, en définitive, la procuration passée devant Me Maillères fut jugée suffisante pour assurer à l'Ecole de dessin la jouissance de tous les objets donnés; et, voulant prendre part au don que l'orfèvre de Nantes faisait à l'Ecole bordelaise, le notaire Maillères renonça généreusement à toucher ses honoraires.
Dans sa séance du 14 mai 1810, le Conseil Municipal de Bordeaux, réuni à l'Hôtel de Ville, sous la présidence de M. Gramont(1), premier adjoint, en l'absence de M. Lynch, Maire de Bordeaux, après avoir entendu le rapport de sa Commission d'Instruction publique sur le legs fait à l'École de dessin de la Ville par feu Doucet, délibérait :
» 1° Qu'il y a lieu d'accepter avec reconnaissance le legs du sieur Doucet, en faveur de l'École de dessin, établie dans la ville de Bordeaux.
i1) Jacques-Barthélémy Gramont, né à Biarritz en 1747, négociant à Bordeaux, Ait membre du Conseil général de la Gironde de 1800 à 1807 et de 1812 à 1816, président de la Chambre de commerce de Bordeaux, de 1806 à 1809, adjoint au Maire de 1806 à 1815. Il succéda comme Maire au Comte Lynch en 1815 et mourut * Bordeaux le 6 février 1816.
» 2° Que le nom du sieur François-Lucie Doucet sera inscrit à perpétuité dans l'enceinte de l'Ecole de dessin dont il est l'un des bienfaiteurs.
» 3° Que Monsieur le Maire sera prié de prendre les mesures nécessaires pour que le Gouvernement autorise l'acceptation du legs dont il s'agit et que la délivrance en soit effectuée. »
On le voit, les libéralités de François-Lucie Doucet s'adressaient uniquement à l'Ecole de dessin. Les rédacteurs du catalogue de 1855 ont tort de prétendre que le 28 prairial an XIII, le donateur « confondait avec raison dans une même pensée le Musée et l'Ecole de peinture > : en Tan XIII, le Musée n'existait pas; il n'était pas constitué, la Galerie des tableaux n'était pas ouverte au public, le 15 juillet 1809, alors que Doucet remettait son testament définitif au notaire Edon. Les termes de la procuration le précisent expressément : « Les objets donnés seront et appartiendront pour toujours à l'Ecole... sans que, sous pas un prétexte, ni par la volonté de qui que ce soit ou d'une autorité quelconque, on puisse directement ou indirectement en changer ou détourner la destination. »
Mais, au commencement de ce siècle, on ne voyait dans la Galerie de tableaux qu'une sorte d'annexé de l'Ecole de dessin et de peinture, un Musée qui devait « contribuer à l'émulation et à l'encouragement des élèves ». En confiant au directeur de l'École les fonds et les objets d'art dont il se dessaisissait, le généreux orfèvre lui avait dit : « Faites-en l'usage le plus convenable pour servir à l'étude et aux besoins de vos enfants adoptifs. > Fort des pleins pouvoirs qui lui étaient confiés, imbu de cette idée que la Galerie de tableaux n'était qu'une réunion de modèles pour ses élèves, Lacour était persuadé qu'il ne détournait nullement de leur destination les tableaux donnés h l'École en les faisant passer au Musée.
Pour ce qui est de la rente de 500 francs, Lacour était également convaincu qu'il avait le droit d'en disposer sans contrôle, comme il le jugerait convenable, pour les besoins de l'Ecole. Successeur de son père à la direction de l'Ecole, Lacour fils répondait, le 29 juin 1826, à une observation du
Vicomte du Hamel, Maire de Bordeaux : «c L'Ecole de dessin
jouit, dans l'intérêt des seuls élèves qui la suivent, d'une petite
rente de cinq cents francs indépendante du budget de la Ville
et qui provient du don qui fut fait à l'Ecole même par M. Douce t
de Nantes. Cette rente se paye sur ma signature; elle est
employée à tout ce qui me parait devoir être utile à l'Ecole,
aux élèves et à leurs progrès. L'autorité municipale n'en a
jamais dirigé l'emploi, ni, par suite, demandé compte ni à mon
père ni à moi ; je présume que cela résulte de ce que cet emploi
ne peut figurer dans le budget de la Ville, n'étant pas soumis
au vote du Conseil Municipal. J'ai eu soin de tenir note de
l'usage que j'ai fait de cette rente depuis le mois de février 1814,
époque où je fus appelé pour succéder à mon père. >
Nous possédons, en effet, un état détaillé et complet de
l'emploi que Lacour fit de cette rente pendant plus de vingtcinq ans.
Les premières années, les dépenses sont de tout ordre ; en
1814, 60 francs < pour les frais d'un transparant (sic) destiné à une illumination, après le retour du roi Louis XVIII, et exécuté par les principaux élèves de l'Ecole de dessin >; en
1815, 44 francs « pour l'achat d'une pendule indispensable pour régler la durée des poses du modèle >; en 1816, « pour des carreaux de vitres cassés par des élèves inconnus, payé au vitrier 9 frs >. A partir de 1818, les arrérages de la rente Doucet sont exclusivement consacrés à l'acquisition de livres d'art destinés à former une bibliothèque pour les élèves. < Reconnaissant par expérience combien il serait utile de former pour l'usage des seuls élèves de l'Ecole de dessin de la Ville une petite bibliothèque d'ouvrages de gravures ou recueils relatifs aux beaux-arts, qu'ils pussent consulter pour leurs études avec plus de facilité que l'on ne peut en avoir dans la Bibliothèque publique, et de joindre à cette collection les ouvrages publiés sur les beaux- arts, je pris la résolution de consacrer autant que cela se pourrait la rente de l'Ecole à cet usage. J'eus l'approbation de M. de Gourgues, Maire; j'écrivis, en conséquence, dans le courant de cette année 1817, à M. de
Tournon, Préfet, pour lui faire connaître mon plan et le prier d'engager S. Exe. le Ministre de l'Intérieur à destiner un exemplaire des ouvrages sur les arts pour lesquels le Ministère aurait souscrit ou pourrait souscrire, à l'Ecole gratuite de dessin de la Ville de Bordeaux. M. le Préfet me répondit que, convaincu de l'utilité de l'établissement que je voulais former pour l'avancement de mes élèves, il avait écrit au Ministère, et, en effet, j'ai reçu pour l'Ecole plusieurs ouvrages. >
Cette bibliothèque spéciale se composait de près de deux cents ouvrages, dont plusieurs étaient fort importants, quand la Municipalité décida d'en faire le dépôt à la Bibliothèque publique. Le 31 juillet 1841, Jouannet signait le reçu des livres d'art qui passaient à la Bibliothèque Municipale.
A l'occasion du transfèrement de ces livres, Lacour donna une preuve de noble délicatesse qui lui valut, le 1er juillet 1841, la lettre suivante du Maire David Johnston : « Vous me rappelez que parmi les livres d'art ou d'antiquités achetés pour
l'étude des élèves et laissés à votre garde, il en existe d'incomplets, soit accidentellement, soit par l'infidélité des élèves eux-mêmes, et vous m'exprimez le désir que j'accepte pour la Ville, en échange de cette perte ou de ces imperfections, l'offre d'un tableau de votre père. Si je ne partageais de cœur et d'esprit les motifs touchants et honorables que vous faites valoir pour me faire goûter votre proposition ; si mes souvenirs et mes sentiments affectueux pour vous ne me faisaient apprécier ces motifs pour ainsi dire comme les miens, je croirais devoir résister à un tel abandon ; et, tout en l'acceptant, mon cher Monsieur, j'aime à reconnaître que cette sorte de transaction entre vous et moi est, à vrai dire, un double hommage de votre part à la mémoire de votre père et aux amis des arts dans votre ville natale. Je vous en remercie doublement et »je me hâterai de choisir sous ces deux inspirations. »
Les considérants d'un arrêté pris par le Main? Duffour- Dubergier, le 22 septembre 1842, nous apprennent que le tableau choisi par son prédécesseur était « Le Bon Samari-
tain, d'une valeur approximative de 1,200 frs^ >. Cet arrêté décidait :
« Article 2. A l'avenir, les arrérages de l'inscription de 500 frs, rente 5 °/0, léguée à l'École de dessin par M. Doucet figureront annuellement en recette et en dépense au budget de la Ville...
» Article 5. L'emploi de cette rente sera fait annuellement par nos ordres et sur la proposition de M. le Directeur de l'Ecole de dessin. »
Aujourd'hui (budget de 1899), figure au Titre I, chapitre 1, section IX, n° 69, des Recettes ordinaires la somme de 450 fr., < rente 3 °/0 sur l'Etat provenant du legs Doucet en faveur de l'Ecole de dessin et de peinture >. On retrouve la même somme au Titre II, chapitre I, section IX, n° 200 des Dépenses ordinaires, « emploi de la rente Doucet à l'Ecole de dessin et de peinture ». Cette somme sert aux dépenses des concours de fin d'année.
C'est donc en 1842 que l'École de dessin perdit le droit de disposer sans contrôle des arrérages de la rente Doucet. Los tableaux provenant de la donation Doucet lui avaient été enlevés pour passer au Musée dès l'organisation de ce Musée qui devait bientôt être indépendant de l'École.
Voici la liste des objets d'art provenant de la collection Doucet avec les attributions indiquées par le donateur lui-même et celles qui ont été établies par la critique. D'abord deux bustes en biscuit de la manufacture de Sèvres, œuvres l'un et l'autre de Louis-Simon Boizot*2) et représentant : le premier X Empereur Napoléon; le second, Guillaume Tell, Le buste de Napoléon Ier a été détruit en 1814; celui de Guillaume Tell se trouve au Musée <3); mais il semble n'y être entré qu'assez tard,
(*) Catalogue de 1894, n° 618, Le Bon Samaritain, « acquis par échange en 1840». On voit que les indications du catalogue ne sont pas exactes : ce tableau n'a pas été acquis par échange, à vrai dire, et il n'est entré au Musée que postérieurement au 1" juillet 1841 et non en 1840.
{*) Louis-Simon Boizot (Paris, 9 octobre 1743-10 mars 1809) prix de Rome en 1762, agréé à l'Académie en 1773, reçu en 1778, attaché à la manufacture de Sèvres, est l'auteur, entre autres œuvres, des bustes de Joseph II, Daubenton ( Versai II ss), Racine (Comédie-Française), Joseph Vernet (Louvre).
(») Catalogue de 1894, n» 906. Boizot, Guillaume Tell.
car il n'en est pas fait mention dans les catalogues antérieurs à celui de 1850.
Quant aux tableaux, V « Etat et description des effets mobiliers > indiquait :
1° Trois tableaux de Seneyders.
Ces trois œuvres sont ainsi désignées dans le catalogue de 1821, le plus ancien que nous possédions, où elles portent les n08 68, 69, 70 : Un lion mort. — Une chasse au renard. — Une chasse. « Tableaux donnés à l'Ecole de dessin de la Ville par M. Doucet. >
Une chasse a été détruite dans l'incendie du 7 décembre 1870. Les deux autres tableaux sont encore au Musée <*>. Celui qui a été brûlé représentait Une chasse au sanglier. « Dans ce tableau, évidemment d'une autre main que les précédents — disent les rédacteurs du catalogue de 1855 — un sanglier se défend contre sept cbiens dont deux sont blessés. > Clément de Ris n'admettait pas l'authenticité des deux autres tableaux : € Je ne puis voir la main de Sneyders dans les deux tableaux Un lion mort et Une chasse aux renards, donnés tous deux par M. Doucet, en 1805. Ils sont agréables, du reste, mais peints avec une facilité et un esprit qui seraient plutôt le fait de l'Ecole française que de l'Ecole flamande. Oudry ou Desportes doit avoir passé par là(2).» Dans la Gironde littéraire et scientifique du 12 mars 1882, M. Vallet plaide les circonstances atténuantes : si les tableaux ne sont pas de Snyders, ils sont dignes de lui. « L'assertion de Cl. de Ris peut être exacte. Nous ferons rependant la remarque suivante : M. Doucet qui adonné ces tableaux en 1805 et qui a été en relation avec plusieurs artistes distingués de son temps, les a désignés dans son catalogue comme étant de Snyders, alors qu'il lui était facile de savoir s'ils devaient être attribués à Oudry ou à Desportes, ces deux peintres étant morts vers le milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à une époque très rapprochée de celle où vivait
(*) Catalogue de 1894, n° 321. Snyders, Sneyders ou Snyers: Le Lion devenu vieux ; n° 322 : Chasse aux Renards.
Clément de Ris : Les Musées de Province, tome II, p. 340.
•1IMOIW nu GRIMUll) i
GR1M0U, GRIMOUX ou GRIMOUD (Ali Un jeune 'Pèlerin,
M. Doucet. Quoi qu'il en soit, ces compositions sont dignes de Snyders. La touche est d'une fermeté rare, l'effet des plus décoratifs, les animaux vivent et agissent véritablement sous l'influence des passions que l'auteur leur a prêtées. Les deux tableaux ont des mérites du même genre : le Lion devenu vieux l'emporte cependant sur la Chasse aux renards par l'harmonie de l'ensemble. Il y a plus de fougue dans cette dernière peinture; mais l'intérêt s'y trouve amoindri par l'éparpillement des tons clairs qui ont une valeur à peu près égale. > — On remarque cependant que ces deux toiles sont de même style et de même facture que les autres œuvres de Desportes, notamment une belle Chasse au loup, donnée par l'Etat au Musée de Rennes W.
2° Tableaux de Grimou.
L' « État et description des effets mobiliers > indique comme tableaux de Grimou : Une Joueuse de mandoline ; Un Pèlerin; Une Coupeuse de choux, copie d'après Santerre. De plus, Un Capucin, « attribué à l'Ecole d'Italie », d'après F « Etat et description > a été rendu à Grimou dès le catalogue de 1821, où ces tableaux, qui portent les n" 36, 37, 38 et 39, sont désignés : Un Capucin, Une cuisinière, Un jeune Pèlerin, Une Joueuse d'instruments. Les trois œuvres originales de Grimou et sa copie d'après Santerre appartiennent encore au Musée <2>.
3° Tableau de Luc Jordaens.
Ce tableau < représentant une Vénus endormie avec deux enfants folâtrant autour d'elle » est simplement désigné par les anciens catalogues comme appartenant à Y « Ecole italienne». Les rédacteurs du catalogue de 1855 sont les premiers à regarder comme
(*) Renseignement fourni par M. Fourché, membre du Comité consultatif des Beaux-Arts. — La Chasse au loup, de Desportes, a le n* 242 au catalogue du Musée de Rennes (édition de 1884).
(*) Catalogue de 1894, u* 596, Grimoux, Grimoud ou Grimou : Un jeune Pèlerin.
597 — — Une joueuse de mandoline.
598 — — Un Capucin*
774, Santerre (d'après) : La Coupeuse de choux.
œuvre authentique de Luca Giordano <*> l&Vénus endormie qu'ils décrivent ainsi : « La déesse, entièrement nue, les bras relevés sous la tête, est étendue et endormie sur des draperies blanches (2>. »
4° Petit tableau du carême.
Ce petit tableaux « qui représente quatre baigneuses » est une aquarelle sur papier datée de 1780 et signée du nom de Philippe Caresme. Peintre et graveur parisien de la seconde partie du xvme siècle, Caresme a acquis une certaine célébrité comme auteur de petits sujets galants et erotiques. «c Diderot, qui n'est pas louangeur pour les artistes ses contemporains, dit en parlant des dessins de Caresme du Salon de 1767 : « Ils sont charmants et un grand maître ne les désavouerait pas »; éloges que ne justifient pas les spécimens possédés par les Musées de Nantes et de Bordeaux, ou par quelques particuliers W. > J'ignore ce que valent les « spécimens possédés par quelques particuliers >; mais il semble difficile d'établir an jugement d'après la petite aquarelle du Musée de Bordeaux et surtout d'après les « spécimens » du Musée de Nantes qui ne possède rien de Caresme : une miniature à l'huile, représentant la Sainte-Famille — portée j adi s au catalogue du Musée de Nantes comme étant de Caresme — est aujourd'hui inscrite comme œuvre originale de Johann Rottenhammer (Munich, 1564-Augsbourg, 1623), ou comme copie exécutée d'après ce maître allemand^.
Les Baigneuses de Caresme (5) ne sont entrées qu'assez tard au Musée. Elles figurent pour la première fois au catalogue de 1855 où elles portent le n° 71.
5° Tableauœ d'Aussaly.
L' « État et description des objets mobiliers > mentionne
i1) 11 est évident que par Luc Jordaens, Douce t entendait le Napolitain Luca Giordano et non le peintre d'Anvers Jacques Jordaens.
(*) Catalogue de 1855, n* 160, p. 123.— Catalogue de 1894, n° 55. Giordano (Luca) : Venus endormie.
O M. Tourneux, article Caresme, tome IX de la Grande Encyclopédie.
(*> Catalogue du Musée des Beaujc-Arts de la Ville de Nantes. Nantes, 1876, p. 1 13, n« 479.
(5) Catalogue de 1894, n* 450. Caresme (Philippe) : Baigneuses.
deux tableaux d'Aussaly, l'un représentant la Naissance de
Vénus, l'autre ayant « été vendu comme représentant Céphale et Procris ». On ne connaît pas de peintre qui ait porté le
nom d'Aussaly. Les anciens catalogues (depuis celui de 1821
jusqu'à celui de 1845) désignent ainsi ces deux tableaux :
€ Ecole de Natoire. Vénus sur les eaux. — Vénus endormie
* et Adonis. — Nous ne chercherons point à expliquer pourquoi
l'auteur a donné à ce dernier personnage la couronne et quelque
chose des traits d'Auguste M. » Dans son catalogue manuscrit
terminé le 31 décembre 1846, Lacour attribuait ces deux
tableaux à un peintre d'origine allemande : « Zoffani ou Zauffely
(Jean), né à Ratisbonne; a travaillé en Italie; membre de
l'Académie de Londres; florissait dans cette ville en 1750...
Dans le catalogue imprimé ces tableaux sont dits de l'École de
Natoire #>. > Le catalogue imprimé de 1850 reproduit cette
indication; celui de 1855 ajoute : « On ne sait rien sur la vie
de Jean Zauffely, excepté qu'il a travaillé en Italie, et qu'en
1750 il était membre de l'Académie de Londres. Un des anciens
possesseurs des tableaux de Zauffely les croyait de Natoire,
mais on a retrouvé la signature de Zauffely. > On lit en effet,
dans le tableau « Vénus sur les eaux », Zauffely inv.9 1760.
«C'est la première fois — dit Clément de Ris^ — que je
rencontre le nom de Jean Zauffely. Aucun catalogue des grandes
collections de l'Europe n'en fait mention, sauf celui de Vienne,
qui enregistre un portrait de Marie-Christine de Saxe-Teschen.
Il nomme l'auteur Jean Zofany ou Zauffely et donne 1733 et
1788 pour dates de sa naissance et de sa mort, sans autre
indication. J'imiterai ce silence prudent, me contentant de dire
que la peinture de Zauffely est claire, facile, expédiée, d'une
harmonie assez soutenue; que les personnages ont une grâce
minaudière, justifiant pleinement l'attribution à Natoire, avant
i1) Catalogne de 1821, page 29. — La désignation des deux tableaux et la note sont reproduites dans les catalogues de 1824, 1832, 1839, 1843, 1845.
(*) Depuis 1852, le Musée possède deux tableaux Vénus et Ênèe, Vénus et Vulcain (n°* 707 et 708 du catalogue de 1894) de Charles-Joseph Natoire, peintre français, né à Nimes en 1700, mort en 1777 à Castel-Gondolfo, aux environs de Rome.
(*) Clément de Ris : Les Musée de Province, tome II, p. 346.
qu'on eût retrouvé la signature du peintre ; car la Vénus est signée tout au long : Zauffely inv. 1760. C'est, je le répète, la première fois que je rencontre ce nom et cette signature. On m'assure qu'il existe de nombreux tableaux de ce peintre en Angleterre, dans les collections privées*1). >
(5° t Une Flore peinte d'un ton de couleur agréable, mais sans nom d'auteur. >
Dès le catalogue de 1821, où elle porte le n° 58 bi8, cette Flore devient « une Hébé, déesse de la jeunesse >, œuvre d'un peintre inconnu de l'Ecole française. A partir du catalogue de 1832 (no 315), Hébé appartient à l'École de Mme Le Brun. A partir du catalogue de 1855 (n° 207), Hébée (sic), la « déesse de la jeunesse représentée par le portrait d'une jeune personne assise, vêtue de rose, les bras et les seins nus, couronnée de fleurs et tressant une guirlande » est regardée comme une œuvre originale de Mme Vigée Le Brun (Paris, 1755-Paris, 1842). Arsène Houssaye dit de ce tableau : «c VHébé de M^e Lebrun, cette jolie déesse grande dame couronnée de fleurs vêtue de rose... se fait remarquer même à côté des grands coloristes flamands et vénitiens W. > Clément de Ris dit de son coté : « VHébé de Mme Vigée-Lebrun est un joli spécimen du talent de cet habile peintre de portraits. Le personnage est posé spirituellement et fait valoir un ensemble de lignes agréable à l'œil. La couleur est moins riche que d'habitude. La figure de Mme Lebrun est connue par les nombreux portraits qu'elle a laissés d'elle-même. Cette Hébé la représente également*3*. > J'ignore pour quelles causes M. Vallet qui, en 1881, admettait que ce tableau est une œuvre de M,ne Vigée-Lebrun (4), l'a attribué, en 1894, à un maître inconnu de l'Ecole française*5).
(') Ces deux tableaux sont ainsi désignés dans le catalogue de 1894 : Zauffely ou Zoffani {Jean), n* 355, Vénus sur les eaux; n° 356, Vénus et Adonis.
I*) Les Musées de Prorince, le Musée de Bordeaux, VIII, dans le Moniteur du 2 mai 1858.
<3> Clément de Ris : les Musées de Province, tome II, p. 359.
(*i Catalogue de 1881, n» 401. M"« Elisabeth-Louise Vigée Le Brun : Hébé
l5; Catalogue de 1894, n# 889. Inconnus (École française) : Hébé.
7° « Une Vénus soufflant le feu ayant l'amour à côté d'elle, sans nom d'auteur. »
Les anciens catalogues voient dans ce tableau une copie du Titien qu'ils désignent sous les titres suivants : Vénus et l'amour (1821, 1824), Vénus soufflant le feu et V amour (1832, 1839, 1843, 1845) : ils n'indiquent pas que cette toile provienne de la donation Doucet. Le catalogue manuscrit de Lacour (1846) met Vénus soufflant le feu de l'amour, œuvre du Titien, au nombre des « Tableaux envoyés par le Gouvernement à différentes époques ». Le catalogue de 1850 l'inscrit ainsi : « N° 348. Titien. Vénus soufflant le feu de de (sic) l'amour ». Le catalogue de 1855 indique bien (n° 425) que ce tableau vient de la donation Doucet. Les rédacteurs en font la description suivante : « Une femme nue, assise à l'entrée d'une grotte, tient un soufflet dont elle allume le feu auquel se chauffe un Amour à genoux », et ils ajoutent avec grande vraisemblance : « Le sujet et l'exécution de cette composition font également douter qu'elle soit du Titien ». Arsène Houssaye critique sans raison le donateur Doucet : « Que dire de Vénus soufflant le feu de l'Amour, si ce n'est que Titien, si j'ai bonne mémoire, n'est jamais tombé dans ces imaginations bouffonnes; il y a toujours en lui un sentiment épique qui ne permet pas de croire que ce tableau ait jamais peuplé son atelier. C'est là le tort des donateurs : M. Doucet, en offrant ce tableau au Musée, a dit que c'était un Titien, et le Musée n'a pas osé en douter. Toutefois, le catalogue a le bon esprit de manquer de foi à cet égard <*>. » Il suffit de parcourir 1' « Etat et description des objets mobiliers » pour s'assurer que M. Doucet n'a jamais dit que ce tableau « sans nom d'auteur » fût un Titien Œ. Plus exact qu'Arsène Houssaye, Clément de Ris fait remarquer que « l'authenticité de Vénus soufflant le feu de l'Amour est mise
I1) Les Musées de Province, le Musée de Bordeaux, VII, dans le Moniteur du 25 mars 1858.
(') Il faut remarquer qu'Arsène Houssaye joue de malheur chaque fois qu'il parle de l'honorable Doucet. Dans son article du samedi 20 mars, il l'appelle « un modeste donataire » : c'est le futur Musée de Bordeaux qui était le donataire des œuvres d'art dont Doucet était le donateur.
en doute par le rédacteur même du livret, qui eût pu, sans se compromettre, la nier complètement W ». Les derniers catalogues enlèvent cette Vénus au Titien^ et même à son école, pour n'y voir que l'œuvre d'un Italien inconnu^.
8° « Un petit tableau dans son cadre représentant une Nourrice et son nourrisson >.
€ Le petit tableau sans nom d'auteur, représentant une Nourrice et son nourrisson, ne se trouve :pas au Musée, soit qu'il n'y ait jamais été mis, soit que, peint sur papier, comme le petit Caresme, il ait été gâté ou détruit <8>. » Le Musée n'a jamais possédé non plus les diverses gravures mentionnées par 1' « État et description des objets mobiliers >.
Quoi qu'il en soit, la donation Doucet avait son importance.
Les tableaux donnés à l'Ecole de dessin ne faisaient pas mauvaise figure à côté de la plupart des envois du Gouvernement, et la Galerie n'était pas assez riche en sculptures pour dédaigner les petits bustes de Napoléon et de Guillaume Tell.
(*) Clément de Ris : Les Musées de Province, tome II, p. 320.
(*) Catalogue de 1894, n* 829. Inconnus (École italienne) : Vénus soufflant le feu de V Amour.
(•) Catalogue de 1855. Introduction, p. 19.
l y avait plus de huit mois que l'Ecole de dessin était installée définitivement dans le bâtiment de la Bibliothèque publique quand le Maire prit l'arrêté du 1er octobre 1810, en vertu duquel le nom de Musée était réservé à l'ensemble des établissements scientifiques, littéraires et artistiques appartenant à la Ville et réunis dans les diverses parties du même édifice municipal.
Il était évidemment dans les intentions du Comte Lynch de confier au même homme le soin de tous les établissements d'ordre artistique. La conservation de la Galerie de tableaux et du Cabinet des antiques, que l'on considérait surtout comme utiles aux progrès des élèves de l'Ecole de dessin, devait naturellement être réservée au Directeur de cette École de dessin. C'est pour rendre à Lacour plus facile la double tâche de Directeur de l'Ecole et de Conservateur de la Galerie que l'Administration municipale avait tenu à placer dans le même local l'École et la Galerie.
En 1810, Pierre Lacour avait une haute position à Bordeaux. Membre correspondant de l'Académie Nationale des Beaux- Arts depuis 1796, membre titulaire de la Société des Sciences, Belles -Lettres et Arts de Bordeaux en 1799, le fondateurdirecteur de l'École privée et gratuite de dessin recevait la
récompense de sa courageuse conduite pendant la tourmente révolutionnaire et acquérait de nouveaux titres à l'estime et à la reconnaissance de ses concitoyens.
A la fin de 1803, un Lycée était fondé à Bordeaux pour remplacer l'Ecole centrale. « Il y a dans le Lycée un professeur de dessein (sic). M. Lacour est nommé professeur de dessein (1>.» La Municipalité allait prendre à sa charge l'École gratuite de dessin. C'est encore Lacour qui conservait, comme fonctionnaire municipal rétribué, la direction de l'établissement qu'il avait fondé et entretenu avec ses propres ressources. « Le 15 brumaire an XII (novembre 1803) le Lycée de Bordeaux fit son ouverture. Le lendemain, l'Ecole publique et gratuite de dessein (sic) a été ouverte dans l'ancienne salle de l'Académie des Arts, cidevant collège de Guyenne. Pour subvenir aux frais annuels de cet établissement, si utile à ceux qui exercent les arts industriels, le Conseil Municipal a voté une somme de 5,000 francs, sur laquelle on donne 3,000 francs à M. Lacour, nommé , professeur de cette Ecole. Le reste est consacré aux salaires du portier, du modèle vivant et autres menues dépenses accessoires <2>. »
Enfin, dès le 30 frimaire an X (20 décembre 1801), le Muséum avait ouvert sept cours publics. Celui de Théorie de la peinture était professé par Lacour, qui était le seul ou, tout au moins, le plus distingué représentant de l'enseignement du dessin et de la peinture à Bordeaux.
Il semble que les heures prises par les leçons du professeur n'aient pas porté tort au labeur artistique du peintre. Les dix premières années du siècle sont pour Lacour une période d'activité féconde. L'Avare endormi sur son trésor^, Le Mendiant et sa fille^ datent de 1802. C'est en 1804 qu'était terminée la très intéressante Vue d'une partie du port et des
(&) Bulletin Polymathique, onzième cahier, 15 vendémiaire an XII (8 octobre 1803).
(f) Bulletin Polymathique, treizième cahier, 15 frimaire an XII (7 décembre 1803).
(*) Catalogue de 1894, n* 620. Ce tableau a été acheté par la Ville en 1847.
(*j Catalogue de 1894, n° 62L. Ce tableau a été acheté par la Ville en 1847.
A peu près à la même date que la Vue d'une partie du port c'est le Portrait de M. F.-L. Doucet G' que Lacour exécutait. « M. Doucet, aussi modeste que généreux, refusa longtemps à M. Lacour la permission de faire son portrait; il n'y consentit que pour ne pas priver son ami d'associer son nom au souvenir d'un bienfait (*>. » En 1810, Tannée même où il faisait le tableau du Bon Samaritain W, que Pierre Lacour fils devait donner à la Ville en 1841, dans les circonstances qui ont déjà été rappelées (4>, Lacour exécutait le Portrait de Louis Guy Combes, architecte ®. « M. Louis-Guy Combes, architecte, né à Podensac près Bordeaux, en 1754, mort à Bordeaux le 7 mars 1818, était élève de Peyre; il remporta le grand prix de Rome en 1785, fut membre de l'Académie de peinture de Bordeaux, correspondant de l'Institut de France, etc. Doué d'une imagination ardente, comme le témoignent les dessins des projets gigantesques dont il proposa l'exécution à diverses époques, il joignait à une grande richesse d'imagination, toujours dirigée par un style sévère et pur, les connaissances pratiques les plus simples et les plus variées. Longtemps ingénieur en chef des départements de la Charente, de la Dordogne et de la Gironde, il y dirigea avec succès une grande quantité de travaux publics très importants. Bordeaux
du moment. Lacour père me paraît avoir l'apparence d'un homme de 53 ans, bien plutôt que celle d'un homme de 62 ans. Car les traits sont encore très fermes, les yeux vifs et les rides peu accentuées; et certainement l'artiste qui a peint avec tant de conscience la perruque grise (entre parenthèses d'une charmante exécution) aurait plus nettement reproduit les rides généralement plus accusées chez un homme de 62 ans,.. Quant à la date, on distingue bien quatre caractères dont le dernier visible est certainement un 7, ce qui pourrait justifier l'assertion de M. Vallet que le tableau est de 1807. Mais, à examiner encore plus attentivement, les caractères qui précèdent ce 7, seraient plutôt a n (anno), puis un caractère trè* indécis qui pourrait être un 1, puis à la suite le 7 qui, alors deviendrait non plus le dernier mais le second des chiffres de l'année. Dans cette hypothèse les autres chiffres, le 9 et le 8 (les caractères de la date étant excessivement fins et ténus) auraient disparu, soit par l'effet du temps, soit a la suite de vernissages trop frais ou défectueux. »
(*) Catalogue de 1894, n* 622. — Ce portrait a été donné à la Ville par la famille Lacour, en 1814.
(*) Catalogue de 1855, p. 142. — Voir, plus haut, la note 1 de la page 156.
(*) Catalogue de 1891, n* 618.
(*) Voir plus haut. p. 166.
(5) Catalogue de 1894, no 623, — Ce tableau a été donné à la Ville par Lacour fils en 1854.
lui doit, en outre, quelques constructions particulières remarquables: la maison de M. D. Meyer, sur Tourny, l'hôtel de M. Àcquart, Fossés de l'Intendance, le château de M. de Lacolonia en Médoc, etc. Il a publié plusieurs mémoires sur diverses sciences relatives à sa profession; quelques-uns sont restés manuscrits. M. Combes est représenté de face, en buste, les épaules enveloppées d'un manteau bleu W. > La vieille amitié du peintre et de son modèle devait être resserrée peu après par le mariage du fils de Lacour avec la fille de Combes W. Un peu plus tard, la fille de Lacour devait épouser François Lartigue, chimiste pharmacien, membre de la Société des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Bordeaux dès 1797, professeur à l'École de Médecine et de Pharmacie depuis 1804 Œ>.
On voit combien grande a été, de 1802 à 1810, la production artistique de Lacour : et il n'est question ici que de ceux de ses tableaux qui ont passé au Musée et qui ne sont pas évidemment les seules œuvres qu'il ait composées pendant ces huit années. Il est facile de juger de l'admiration que le talent de Lacour devait inspirer à ses contemporains par le jugement que, longtemps après, en 1882, un critique d'art portait sur les toiles du vieux peintre exposées au Musée.
€ Si l'on voulait suivre l'ordre chronologique dans la désignation des peintres bordelais, il faudrait commencer par Pierre Lacour, le maître de plusieurs d'entre eux, l'homme de talent et de dévouement qui a rendu de si grands services à la cause de l'art dans notre ville. Le Musée possède dix W ouvrages de P. Lacour. Trois sont de grande dimension: Saint Paulin,
(i) Catalogne de 1855, p. 143. Ch. Marionneau a consacré dans les Salons Bordelais (p. 263-266) une longue et intéressante notice à l'architecte Combes.
(*) C'est le 26 février 1813 que le Comte Lynch procéda lui-même au mariage de Pierre Lacour et de Lysidice Combes.
(*) François Lartigue et Madeleine Lacour eurent pour fils Pierre- Alfred Lartigue, né à Bordeaux le 3 septembre 1817, mort à Paris le 31 mars 1883, qui, sou* le pseudonyme de Charles Delacour, a écrit un grand nombre de vaudevilles, soit seul, soit en collaboration avec Labiche, Siraudin, Lambert-Thiboust et autres maîtres du genre.
) En 1882, ces ouvrages étaient au nombre de onze : M. Vallet omet le Portrait d'un acteur, entré au Musée en 1880; ils sont au nombre de douze depuis 1885, année où la Ville a acheté Ênée et Didon,
évèque de Nôle; la Visitation, et la Vue du port et des quais de Bordeaux. Les autres sont des portraits et des tableaux de chevalet. Ces peintures ont vieilli, sans doute, et l'on peut en critiquer certaines parties. Mais, si l'on se reporte au temps où vivait l'auteur, on est obligé de reconnaître que très peu de peintres, surtout en province, ont montra dans leurs œuvres, à cette époque, des qualités aussi sérieuses de dessin et de couleur. Les deux meilleurs sont, à mon avis : le Portrait de P. Lacour et de sa famille, groupe de figures modelées avec talent, d'une coloration chaude et transparente qui rappelle les Hollandais, et la Vue du port et des quais de Bordeaux, vaste toile d'une exécution laborieuse, mais faite avec une rare conscience et dans laquelle P. Lacour a déployé un véritable talent. Harmonie dans l'ensemble, ciel fin et lumineux, indication excellente des différents plans, dessin d'une grande vigueur: tels sont les principaux mérites de ce tableau.
> Chose singulière à constater dans cette œuvre d'un peintre d'histoire, le paysage l'emporte sur les figures, qui sont trop nombreuses et trop également travaillées. Avec ses qualités et ses défauts, cette composition de P. Lacour est des plus intéressantes; elle fait revivre des types et des costumes disparus; elle est en outre un portrait relativement fidèle de la nature et un spécimen remarquable de l'art du paysage, à une époque où cet art marchait encore dans l'ornière du passé et ne songeait point à se régénérer dans les principes d'observation intelligente et sincère qui lui réservaient un si brillant avenir 0). >
A ces succès comme professeur et comme directeur d'Ecole, à sa gloire de peintre, Lacour joignait encore les mérites de l'écrivain d'art aux développements faciles et de l'archéologue érudit. Déjà, « le 15 novembre 1797, lors de la cérémonie de l'ouverture de l'École centrale des Beaux-Arts à Bordeaux, dans la ci-devant Église Saint-Paul, le citoyen Lacour, professeur de dessin, communiquait par l'organe du citoyen Dufaut,
{*) Emile Vallkt : Le Musée de Bordeaux, troisième article, dans la Gironde littéraire et scientifique du 2 avril 1882.
professeur de législation, une dissertation sur les beaux-arts de la Grèce qui en avaient fait la gloire et celle de tous les peuples libres W ». Quelques années plus tard, le vingt-sixième cahier du Bulletin Polymathique, portant la date du 15 nivôse an XIII (5 janvier 1805), donnait le prospectus d'un ouvrage mis en souscription chez le libraire des Fossés de Tin tendance, Bergeret — le père du peintre : < Tombeaux antiques trouvés à Saint-Médard d'Ayrans (sic)® à deux lieues et demie Sud-Est de Bordeaux, dessinés, gravés et publiés par MM. Lacour père et fils, avec l'explication des sujets >. La souscription était de % 12 francs et le prix de l'ouvrage pour les non-souscripteurs, de 20 francs. « Au texte sera joint le rapport fait ù l'Académie des Sciences et Arts de cette ville par deux membres, MM. Cayla et Lacour <3'.
Composé de six gravures et de soixante pages de <c discours qui les expliquent », l'ouvrage in-folio parut en 1806 sous ce titre : « Tombeaux antiques trouvés à Saint-Médard d'Ayrans, près Bordeaux, gravés et publiés par MM. Lacour père et fils. »
Le 1er août 1809, Lacour faisait à la Société Philomathique, dont il était membre, un important rapport sur cinq volumes contenant 147 gravures d'après les tableaux de divers maitres, volumes donnés à la Société par M. de Lisleferme. Lacour insistait sur l'utilité que de pareilles publications offrent « aux jeunes artistes qui suivent la carrière de la peinture » ; il demandait que l'on accordât aux élèves de l'École de dessin l'autorisation de venir parcourir ce recueil. Père d'un fils qui commençait à s'illustrer comme graveur, il avait soin d'ajouter :
i1) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais. Notice sur Lacour, p. 288.
I5) Saint-Médard d'Eyrans est une petite commune de six cents habitants environ, à 14 kilomètres de Bordeaux, dans le canton de La Brède.
(') Le Musée possède quatre planches de cuivre représentant les bas-reliefs de ces tombeaux (catalogue de 1894, not 629 et 630). Le catalogue attribue ces cuivres à Lacour père. C'est une erreur. Lacour fils s'est seul occupé de la gravure de ces Tombeaux antiques, — Pierre de Cayla, fils d'un jurât de Bordeaux, fut avocat à la Cour des Aydes, de 1768 à 1791, puis conseiller à la Cour impériale en 1811. Archéologue et naturaliste, il rédigea plusieurs mémoires spéciaux et mourut en 1832, après avoir donné ou légué à la Ville son cabinet d'histoire naturelle et ses manuscrits.
Né dans les Landes le 15 juillet 1755, docteur de la Faculté de Montpellier en 1778, établi médecin à Bayonne, puis à Bourg (Gironde), Jean-Baptiste Henri Monbalon s'était fait remarquer par son intelligence A l'assemblée tenue à Bordeaux en 1789 pour rédiger les cahiers des Etats. Il était le représentant de Bourg à cette assemblée. En 1790, membre du Directoire du Département de la Gironde, il fait voter la réunion des divers cimetières de Bordeaux dans le domaine des Chartreux ; ce fut le grand cimetière connu aujourd'hui sous le nom de la Chartreuse. Membre du Conseil général du Département, il est, après la chute des Girondins, mis hors la loi par la Convention ; une éloquente défense de ses actes qu'il prononce, le 18 juillet 1794, devant le Comité Révolutionnaire le fait acquitter.
Moins de deux ans après, ses anciens collègues de l'administration départementale l'appellent à la direction de la Bibliothèque publique (1). Le 4 janvier 1796, «c le citoyen Monbalon, ex-administrateur du Département, ayant réuni tous les suffrages, l'Administration arrête qu'il demeure nommé directeur de la Bibliothèque Nationale du Département, et qu'extrait du procèsverbal de sa nomination lui sera adressé le plus tôt possible ». Les Bibliothèques Nationales des Départements sont transformées en Bibliothèques des Ecoles Centrales : le 26 février 1796,
« les membres du jury d'Instruction publique établi pour la
nomination des professeurs aux Ecoles Centrales annoncent qu'ils ont fait choix pour la place de Bibliothécaire près l'Ecole Centrale du citoyen J.-B. Monbalon, médecin, ancien administrateur du Département de la Gironde, également recommandai)^ par son civisme, ses lumières et par les services qu'il a rendus à la chose publique >. Le décret du 28 janvier 1803 place les Bibliothèques sous la surveillance des Municipalités : Monbalon change de titre, sinon d'emploi ; il devait occuper
(') Ces renseignements biographiques sur Monbalon sont empruntés à l'excellente Histoire de la Bibliothèque de Bordeaux écrite en 1892 par M. Raymond Céleste (Monographie publiée par la Municipalité). — /Il n'est pas besoin de rappeler les importants rapports administratifs, déjà cités et analysés, qui prouvent quelle part Monbalon a prise à la création ou à la reconstitution de la Galerie de tableaux et du Dépôt d'antiques.
les fonctions de Conservateur de la Bibliothèque Municipale jusqu'au mois d'avril 1830; c'est après trente-quatre ans de services éminents qu'il obtenait sa retraite. En 1830, la Bibliothèque était organisée ; les catalogues méthodiques et alphabétiques, prêts pour l'impression. La tâche de Monbalon était accomplie, il pouvait attendre en paix la mort qui arriva pour lui le 21 septembre 1837.
Mais Monbalon n'avait pas été que Bibliothécaire : en 1811, ses soins s'étendaient également sur la Bibliothèque proprement dite, sur le Cabinet d'histoire naturelle qu'il avait accru avec sa compétence spéciale de médecin, sur le Dépôt d'antiques qu'il avait reconstitué, sur la Galerie de tableaux dont il avait réuni les éléments. Médecin de l'Hôpital, il s'était utilement occupé d'améliorer les conditions d'hygiène du grand établissement qui lui était confié.
D'autre part, Monbalon n'avait guère cessé, depuis 1790, d'appartenir à l'administration du Département de la Gironde ou de la Ville de Bordeaux. Commissaire du Gouvernement jusqu'au 29 mars 1800, date où fut nommé le premier Préfet de la Gironde, Thibaudeau, membre du Conseil Général de la Gironde et du Conseil Municipal de Bordeaux depuis l'origine de ces assemblées, le Conservateur de la Bibliothèque Municipale était, en 1811, à tous les titres, un personnage d'importance qui pouvait se croire autorisé à le prendre assez haut dans les rapports de service qu'il allait être forcé d'avoir avec le nouveau Conservateur de la Galerie de tableaux.
D'ailleurs, le Maire n'avait rien fait pour prévenir les froissements qui devaient se produire entre le Bibliothécaire et le nouveau Conservateur qui lui enlevait une partie de ses attributions. Monbalon n'avait pas été avisé, à titre officieux, de l'arrêté qui allait être pris le 18 janvier, puisque, le 15, il écrivait au Maire au sujet d'un garçon de salle devenu nécessaire pour le nettoyage de la Galerie de tableaux : « Il faut, disait-il, faire place nette quelque part pour les livres qui encombrent la Galerie de Tableaux. »
Brutalement dépossédé de la surveillance de cette Galerie
dont il s'occupait depuis le premier envoi de Paris et dont il avait peut-être provoqué la formation par un rapport dont il a déjà été question <!), Monbalon écrivait le 20 janvier à Lacour une lettre fort courtoise, où ce galant homme ne laissait paraître aucun dépit de se voir enlever une fonction qu'il avait sollicitée (2).
« Monsieur et cher Collègue (nous sommes tous deux de la Société des Sciences),
» Vous devez avoir reçu l'arrêté de M. le Maire qui vous nomme le Conservateur de la Galerie de Tableaux et du Dépôt des Antiques. Je m'empresse de vous en faire mon compliment et de vous prévenir que vous me trouverez toujours disposé à remplir l'objet des articles 3 et 4 de cet arrêté aussitôt que cela vous sera commode.
» J'ai l'honneur d'être avec bien de l'affection, mon cher collègue, etc. »
La lettre était fort aimable — un peu dédaigneuse, peut-être, puisque Monbalon ne se reconnaissait le collègue de Lacour que comme membre de la Société des Sciences et non comme fonctionnaire municipal — ; elle méritait une réponse qu'elle n'obtint pas. Le 1er février 1811, Lacour écrivait au Maire pour demander une somme ronde de 1,500 fr. nécessaire aux frais du placement et de l'encadrement des tableaux de la Galerie (1,259 fr. 70 pour les cadres; 200 fr. pour la mise en place).
Le 12 mars, Lacour adressait au Maire une longue lettre
(*/ Voir, plus haut, p. 38.
(*) Dans les papiers de Monbalon conservés à la Bibliothèque Municipale se trouve la minute d'un rapport adressé au Maire par Monbalon, en janvier 1811 (le quantième n'est pas indiqué) au sujet des divers services réunis dans l'ancien hôtel de l'Académie. « Jusqu'à présent, disait-il, le Bibliothécaire a eu la direction générale de l'établissement et cela a été plus d'une fois utile à tous les services qui s'y trouvent. > Cette direction générale confiée au même chef responsable lui semblait, encore plus nécessaire au moment où la Galerie de tableaux allait devenir publique. Monbalon rappelait que c'est à lui, à ses relations personnelles avec les Ministres et les Préfets, que la Ville devait la propriété de l'Hôtel de l'Académie. Il estimait qu'il conviendrait de lui donner le titre de Directeur du Musée, avec la surveillance générale de l'établissement. Ce rapport est évidemment antérieur à l'arrêté du 18 janvier 1811.
pleine de récriminations contre Monbalon. Il se plaignait que, depuis près de deux mois qu'il était nommé Conservateur de la Galerie de tableaux, il lui avait été impossible de « faire jouir le public de la co/ection (sic) donnée par le Gouvernement et de plusieurs autres tableaux donnés à l'Ecole de dessin par M. Doucet >. — Il faut retenir la date : le 12 mars 1811, la Galerie n'était pas encore ouverte au public.
Puis venait une série de plaintes : les livres envahissent tout l'espace disponible ; les tableaux doivent rester sur leurs cylindres; il n'est pas possible de les dérouler; les articles 3 et 4 de l'arrêté du 18 janvier 1811 ne sont pas exécutés. On n'a pas remis à Lacour les clefs de la Galerie; il n'est pas chez lui; la salle affectée aux tableaux ne lui appartient pas. Il n'existe aucun dépôt, aucun endroit pour restaurer les tableaux ; l'École de dessin est trop petite, surtout à l'époque des concours. « En 1810, j'ai vu le moment qu'il me faudrait louer une chambre dans le voisinage pour deux élèves qui fesoient (sic) leurs tableaux. » Il faut absolument une Galerie où « les tableaux qui sont couronnés chaque année seroient placés ainsi que les dessins d'après nature. Cette salle ne seroit peut-être pas la moins intéressante pour les habitans de cette ville qui aimeroient à faire voir aux étrangers les succès de notre école et les talens de leurs enfans. >
En résumé, Lacour demandait au Maire d'ordonner le déplacement des livres ; qu'on lui remît les clefs de la Galerie et du Dépôt ; que l'on condamnât la porte de communication entre la Bibliothèque et la Galerie. A ces conditions, il s'engageait à ouvrir la Galerie de tableaux au public dans le délai d'un mois,
c'est-à-dire avant la seconde quinzaine d'avril 1811.
Les plaintes de Lacour furent aussitôt entendues et provoquèrent des ordres nouveaux envoyés au Bibliothécaire ; Monbalon en accusait réception au Maire par lettre datée du 14 mars 1811 : < Les ordres que vous me donnez pour resserrer dans un petit espace les livres qui embarrassent la Galerie de Tableaux me sont arrivés au moment où je faisois des dispositions pour parvenir à les placer d'une manière plus convenable à leur
conservation et aux besoins de la Bibliothèque; j'ai lieu d'espérer que, sous très peu de temps, la Galerie de Tableaux en sera complètement débarrassée et qu'en les délivrant enfin de la poussière dont ils sont couverts ils seront rétablis dans l'ordre qu'il nous est si nécessaire de conserver. >
Mais la situation respective du Bibliothécaire et du Conservateur était loin de s'améliorer. Le Maire voulut essaver un rapprochement entre les deux chefs de service; il les convoqua à une entrevue qu'il devait présider et où il s'abstint, d'ailleurs, de se rendre. Le 19 mars, Monbalon adressait au Maire une très longue lettre où il rendait compte de cette entrevue et où il présentait une justification complète de tous ses actes administratifs depuis l'arrêté du 18 janvier.
« La conférence dont l'objet annoncé était une affaire qui intéressait le Musée de cette ville » eut lieu le 16 au soir. Etaient présents avec Monbalon et Lacour, MM. Delpit et de Castelnau. Le Maire ne vint pas : « Nous apprîmes que d'autres affaires nous priveroient de l'honneur de vous voir. >
La conférence s'engagea difficilement. « M. Lacour dit avec quelque nuance d'embarras : Je crains, Messieurs, de chagriner M. Monbalon. — Me chagriner, lui dis-je avec surprise; Monsieur Lacour, cela n'est pas possible — et j'étois bien loin de prévoir les choses étranges dont ces paro/Ies (sic) étoient le prélude. > M. de Castelnau donne alors lecture de la lettre adressée par Lacour au Maire le 12 mars. « La lettre tout entière fut lue sans aucune interruption. » Alors Monbalon prend la parole, il reproche vivement à Lacour de le « dénoncer à M. le Maire comme étant un obstacle, une opposition à des désirs que non seulement je partage, mais que même, depuis dix ans, j'ai eu le plus de part à faire naitre, à nourrir et à conduire à leur pleine exécution... Ici, il s'établit un colloque désagréable entre M. Lacour et moi. »
Après ce compte rendu de la conférence, Monbalon fait un historique de toutes les difficultés de service qu'il a eues avec Lacour. Il rappelle sa lettre au Maire datée du 19 janvier; il donne une copie de la lettre qu'il adressait à Lacour le 20,
« lettre restée sans réponse > ; le Bibliothécaire avait fait un Etat à colonnes de tous les tableaux reçus de Paris ; la première colonne contenait l'indication du sujet; la deuxième le nom du peintre ; la troisième, les dimensions de l'œuvre ; la quatrième, la mention des restaurations faites ou à faire W. Lacour vient à la Bibliothèque à la fin de janvier, reçoit l'Etat, s'inquiète des dimensions des tableaux pour faire confectionner les cadres. « Cette entrevue qu'on peut considérer comme la seule que j'aye eu (sic) avec M. Lacour ne tint pas plus de trois minutes. » Le 3 février 1811, en présence du Maire et de Monbalon, la commission chargée de s'occuper des dons faits à la Ville vient avec Lacour visiter le local ; Lacour prétend que c'est ce jour-là qu'il a dit à Monbalon de « resserrer les livres de la Galerie des Tableaux ». Monbalon nie le fait : il peut produire un membre de la commission qui affirmera que c'est à lui seul que la chose a été dite, dans une « conversation particulière », hors de la présence de Monbalon.
D'ailleurs, de lui-même, le Bibliothécaire s'est occupé de « resserrer » les livres, puis de les enlever. « Dans ce moment il n'en existe plus aucun dans la Galerie qui est parfaitement libre. Cette opération ne pouvoit pas être entreprise plus tôt, parce qu'il a fa/u (sic) attendre que les murs de la pièce murée où les livres sont actuellement d'une manière provisoire fussent assez secs. » Après s'être justifié de tout ce qui lui était reproché, Monbalon conclut avec une grande dignité : <c Permettez-moi donc de déclarer que je n'ai jamais mérité de M. Lacour que des égards, de l'estime et de l'affection ; que je justifierai une partie de l'accusation qu'il fait de ma mémoire en oubliant entièrement son procédé et que je continuerai à mériter de lui tout ce que j'en ai déjà mérité. C'est vous assurer, M. le Maire, que M. Lacour, dont j'estime beaucoup la probité et les talens, me trouvera toujours disposé à l'obliger et à le servir personnellement. »
I1) C'est T « État des tableaux reçus », conservé à la Bibliothèque Municipale, et dont il a été question, pages 81 et suivantes.
Lacour avait persuadé à quelques membres du Conseil Municipal qu'il avait été victime de la mauvaise foi du Bibliothécaire. Monbalon écrivit à ces Messieurs, le 20 mars, une lettre où il se défendait avec force contre cette imputation et qui se terminait ainsi : « Je suis beaucoup moins affecté d'un reproche qui tombe de lui-même en voyant l'état des choses et en prenant surtout connaissance de ce qui a précédé, que je ne dois l'être de cette étonnante facilité à perdre dans un instant tous les avantages de la confiance et de la considération qui devaient m'en défendre. Je ne donnerai pas de suite à des réflexions aussi décourageantes. . . »
Il convient d'espérer que cette lettre terminait une regrettable polémique, dont Lacour, il faut bien le dire, était seul responsable et où il avait été loin de jouer le beau rôle. Quoi qu'il en soit, nous ne possédons aucun texte postérieur au 20 mars 1811 qui permette de conclure que la querelle du Bibliothécaire et du Conservateur de la Galerie de tableaux se soit prolongée plus longtemps. ,
D'autres soins plus utiles aux progrès et à l'enrichissement de la Galerie devaient solliciter l'attention de Lacour ; il était urgent de profiter d'une occasion favorable de faire appel à la générosité du Gouvernement : on l'a déjà vu, dix ans auparavant, Monbalon n'avait garde de laisser échapper de telles occasions, alors qu'il s'occupait de doter Bordeaux d'une Galerie dont un autre que lui devait être nommé Conservateur. Lacour avait pu lire dans le Moniteur du 22 février 1811 la note suivante : « Par décret du 15 février 1811, Sa Majesté a ordonné que sur les tableaux qui ne seraient pas envoyés au Musée Napoléon, cent huit seront distribués aux grandes Eglises de Paris et que deux cent neuf seront répartis entre les villes de Dijon, Grenoble, Bruxelles, Caen et Toulouse. > Lyon recevait cinquante tableaux; Dijon, trente ; Grenoble, trente ; Bruxelles, trente-six ; Caen, trente-trois ; Toulouse, trente. Occupé de sa querelle avec le Bibliothécaire, le Conservateur ne fit pas attention que Bordeaux était oublié et ne songea pas à aviser le Maire qu'il était indispensable de réclamer auprès du Gouvernement. C'est le Préfet Gary qui dut prendre l'initiative de la réclamation. Ce fonction-
naire adressait, en effet, le 26 février 1811, au Maire la lettre suivante par laquelle il lui annonçait qu'il avait commencé des démarches auprès du Ministre de l'Intérieur: « ... N'ayant pu voir sans une extrême sensibilité que la ville de Bordeaux n'étoit pas comprise dans cette distribution, je me suis empressé d'adresser des observations à ce sujet à Son Exe. le Ministre de l'Intérieur en lui demandant que cette ville dont les habitans sont tout dévoués au Gouvernement soit admise à participer à cet acte de munificence de S. M. Impériale... >
Cette requête du Préfet Gary semble être restée sans résultat.
Quelques mois plus tard, Lacour écrivait au Maire pour lui demander de solliciter du Gouvernement un nouvel envoi de tableaux <*>. Après avoir annoncé au Maire qu'il s'était occupé de mettre les antiques dans la salle qui leur était destinée, il ajoutait : « Je viens également de faire placer les tableaux donnez par le Gouvernement et ceux que l'École de dessin possédoi t dans la grande galerie, en sorte que ces deux salles peuvent être offertes aux regards du public W. > Puis venait cette critique si dure et si exagérée — dont j'ai déjà parlé (3> — des tableaux envoyés par le Gouvernement, lesquels, au dire de Lacour, n'étaient que « de misérables copies données pour, des originaux ou des originaux plus misérables encore... A peine sur quarante-six tableaux donnez par le Gouvernement [on a vu que l'Etat n'en avait envoyé que quarante-quatre], pourrait-on en citer cinq ou six de bons sans pour cela être ce qu'on appelle de beaux tableaux. Ceux que l'École de dessin possédoit [Lacour fait allusion à ceux qui venaient à l'École de la donation Doucet] sont encore ce qu'il y a de mieux. > La Galerie était donc en droit de demander « un nouvel envoi de tableaux plus convenable
(*) Cette lettre n'est pas datée ; mais elle doit être antérieure de peu de jours au 7 août 1811 : car une note marginale nous apprend que, le 7 août 1811, le Maire a signé une lettre adressée au Ministère et rédigée dans le sens indiqué par le Conservateur de la Galerie de tableaux.
(*) La Galerie de tableaux n'était donc pas encore ouverte au public vers le commencement d'août 1811 ; il m'a été impossible de découvrir la date précise de cette ouverture, date qui n'est mentionnée dans aucun document officiel. Le Bulletin Polymathique et les journaux du temps ne l'indiquent pas non plus,
(*) Voir plus haut, page 99.
sous le rapport de l'art et surtout pour la gloire de ces sortes d'établissemens. Ce seroit à tort que Ton voudroit objecter qu'une ville de commerce n'a pas assez le goût des arts pour qu'on lui envoyé de beaux tableaux, ce qui étoit dans le tems le principe des commissaires chargés de cette oppération (sic): on pourroit leur dire que ce n'est pas aux bordelois, puisqu'ils ne les croyent pas dignes que l'on envoyé des tableaux, mais à une grande ville de France qui, par ses relations commerciales et son port de mer atfire (sic) chez elle les habitans de toute l'Europe. » Les exigences de Lacour étaient d'ailleurs beaucoup plus modérées que le ton de ses récriminations contre les commissaires qui avaient présidé au premier choix des tableaux reçus en l'an XI et en l'an XIII. Il suffisait de huit ou dix tableaux « pour remplir la Galerie et en expulser les choses par trop défectueuses >.
Il semblait donc à Lacour qu'il ne s'agissait que de remplir la Galerie : une fois rempli de tableaux dignes de la Ville de Bordeaux, le Musée serait regardé comme complet ; le Conservateur ne songeait pas à la possibilité d'accroître avec le temps ses richesses artistiques. Lacour partageait l'erreur commune et si funeste des architectes officiels qui semblent persuadés, quand ils construisent une Bibliothèque ou un Musée, qu'ils n'ont à s'occuper que de loger d'une manière convenable les livres ou les tableaux existants, sans s'inquiéter des donations, des legs, des acquisitions qui peuvent, dans un temps donné, singulièrement augmenter les livres de la Bibliothèque et les tableaux du Musée.
Quant au choix des tableaux à demander pour la Galerie, fidèle au principe adopté au commencement du siècle et acceptable alors que l'on regardait la Galerie de tableaux comme une annexe de l'Ecole de dessin et de peinture, Lacour, Directeur de l'École et Conservateur de la Galerie, réclamait < des sujets d'histoire et de genre pour stimuler les jeunes artistes et servir d'objet de comparaison, seul moyen pour bien juger les talens » .
Le 26 août 1811, une nouvelle lettre priait le Maire de transmettre au Ministre de nouvelles demandes, celles-ci relatives à
la salle des Antiques, très pauvre d'objets de valeur et qu'il était nécessaire d'enrichir dans l'intérêt des élèves de l'École de dessin. Il s'agissait de « demander au mouleur de la Salle des Antiques de Paris ce que pourroit coûter un plâtre de Laocoon et ses enfans, celui de l'Apollon, de la Vénus aux belles fesses et de la Vénus pudique ; quels seroient les frais d'emba/age (sic) et à peu près d'expédition, d'après le poids. Cela comi (sic), la ville pouroit se décider à faire venir le tout ou partie de ces objets; et alors notre Salie des Antiques offriroit au moins l'ombre de sa dénomination à défaut de réalité. » — Bien entendu, le Maire ne ferait ces achats de moulages que s'il était impossible d'en obtenir l'envoi gratuit du Ministère.
Par une autre lettre, datée aussi du 26 août, Lacour prévenait le Maire que la Galerie était installée et le priait de faire régler les mémoires relatifs aux frais d'installation, soit 1,186 fr. 50 pour la menuiserie, 308 fr. 60 pour la serrurerie, 48 fr. pour le placement des tableaux. Le 26 août 1811, la Galerie était installée ; il est permis de supposer qu'elle ne tarda pas à être ouverte au public.
Quant aux demandes de tableaux et de moulages, transmises par le Maire au Ministre, elles n'obtenaient aucun succès. Le 17 juillet 1812 — il s'était passé près d'un an depuis la lettre écrite par Lacour le 26 août 1811 — « le Comte de l'Empire, Conseiller d'État à vie, l'un des Commandants de la Légion d'honneur, gouverneur de la Banque de France > écrivait à ce sujet au Maire de Bordeaux. Il s'était « dans le tems, empressé de transmettre à S. Exe. le Ministre de l'Intérieur et au Chevalier Denon le vœu de la Commune de Bordeaux pour obtenir de nouveaux tableaux et des plâtres moulés sur les antiques >. Il joignait à sa lettre la réponse négative du Chevalier Denon, en manifestant tous ses regrets de n'avoir pas eu meilleur succès. < Vous ne doutez pas du désir que j'avais d'obtenir des résultats plus favorables. » Voici l'essentiel de la réponse de Denon, datée du 10 juillet 1812 : « L'intérêt que vous mettez dans cette affaire augmente encore le regret que j'ai de ne point la voir réussir. » Pour les tableaux, il n'y avait rien à espérer :
«c L'Empereur est le seul qui puisse dispenser cette faveur... Quant au don des plâtres, n'ayant à ma disposition aucun fonds pour cet objet, j'ai communiqué votre lettre au Ministre de l'Intérieur. Mais Son Excellence m'a répondu qu'elle n'avait non plus aucun fonds destiné à cet emploi ; que, d'ailleurs, d'accorder un pareil encouragement à la ville de Bordeaux, ce serait tacitement contracter la même obligation envers plusieurs villes de l'Empire. Elle a cependant ajouté que, si la Ville voulait sur ses fonds particuliers faire l'acquisition des plâtres demandés, elle confirmerait volontiers la proposition qui pourrait lui être faite par M. le Préfet. »
Pour les moulages, il est certain que Bordeaux ne reçut aucune aide du Gouvernement. Les premiers plâtres qui, après avoir longtemps figuré au Musée, se trouvent aujourd'hui dans les couloirs de l'Ecole des Beaux-Arts, furent achetés sur les arrérages de la rente Doucet.
Le 24 octobre 1812, Lacour écrivait au Comte Lynch : < En réfléchissant, Monsieur le Maire, aux moyens de fournir à cette dépense que vous n'êtes pas autorisé à faire, je crois avoir trouvé un moyen indépendant de la volonté du Ministre, le voici: la rente que M. Doucet a laissé (sic) à l'école de dessin ne doit point être considérée comme revenu de la Ville ; elle est donnée pour servir à l'avencement des élèves, soit que l'emploi se face pour fournir à ceux qui manquent de moyens ou pour procurer les choses nécessaires à l'aventage de tous. Voilà, Monsieur le Maire, la volonté du légataire (1). Hors (sic), nous avons trois années de rente arriérée, et qui doivent se payer, si elles ne le sont déjà. D'après cela, je ne vois aucune di//culté de prendre sur ces fonds l'argent nécessaire pour faire venir les objets dont nous avons besoin. Ce qui restera sera ensuite réparti selon les circonstances à celui ou à ceux des élèves qui mériteront cette faveur ou, pour mieux dire, cet intérêt à leur progrès. > La manière de voir du Conservateur fut partagée par l'Administration Municipale.
(4) Le terme exact serait légateur, si ce mot existait.
Voici, en effet, trois notes extraites du travail présenté au Maire en décembre 1837 par Lacour fils, sous ce titre : « Compte rendu de l'emploi des fonds qui appartiennent à l'Ecole de dessin de la Ville de Bordeaux, lesquels proviennent de la rente faite à la dite Ecole par feu M. Doucet de Nantes. >
Antérieurement à 1814, « pour achat d'une Vénus moulée sur l'Antique, d'une Cérès, id., des deux bras de la Vénus, id., d'une tête de Jupiter, id., de celle de YHippocrate, id., M. Lacour père paya au sieur Landi, mouleur, une somme de soixante- trois francs ».
En 1816, < pour l'achat d'une grande figure moulée sur l'antique et dite le Bacckus, pour celle de V Antinous, pour celle de Y Adonis, pour une tète à' Alexandre, payé au sieur Getti, de Toulouse, la somme de trois cent trente francs. »
En 1816 encore, « pour l'achat de statues et bustes moulés sur l'Antique et pris à Paris chez le sieur Getti, mouleur du Musée, savoir : Y Apollon du Belvédère et sa caisse ; le buste de Bacchus, celui de Diane, de Pythagore, à'Isis, AePtolétnée, de la Néréide et leur caisse ; ceux de Démosthène, d' Euripide, de Carnéade, de Méléagre, de Biogène, de Platon et leur caisse, payé 301 fr. 50 ; pour les frais de roulage et de débarquement (le pont n'étant pas fait) de tous ces objets, payé 102 fr. 85 ; frais de transport de ces caisses chez moi et de chez moi à l'École, payé 10 francs >.
Pour ce qui est des demandes de tableaux, la Ville a peutêtre obtenu une satisfaction partielle. Les rédacteurs du catalogue de 1855, après avoir parlé de la requête du Préfet Gary, qui se plaignait que la Ville de Bordeaux n'eût pas été comprise dans la distribution de 1811, ajoutent : « Nous ne savons si sa réclamation fut accueillie, mais il existe au Musée trois tableaux donnés par le Gouvernement à une époque dont il ne reste aucune trace et qui pourraient venir de cette distribution : la Vierge à la chaise, copie en tapisserie d'après Raphaël; Portrait de Rubens, copie par Cosson ; Fuite en Egypte, par Singher w. >
(ft) Catalogue de 1855, Introduction, p. 20.
Dans son catalogue manuscrit terminé le 31 décembre 1846, Lacour fils place ces œuvres au nombre des « Tableaux envoyés par le Gouvernement à différentes époques », mais avant la date où il fut lui-même appelé au poste de Conservateur du Musée, c'est-à-dire avant 1814. Il est donc permis de supposer que, postérieurement au 10 juillet 1812, date oùDenon écrivait que « l'Empereur est le seul qui puisse dispenser cette faveur », et antérieurement au 29 mars 1814, date où Lacour fils fut nommé Conservateur du Musée, l'Empereur daigna dispenser au Musée de Bordeaux la mesquine faveur de trois tableaux, alors que le Musée de Lyon en avait reçu cinquante ; celui de Bruxelles, trente-six ; celui de Caen, trentetrois; ceux de Dijon, de Grenoble et de Toulouse, chacun trente. Les trois œuvres envoyées par le Gouvernement au Musée de Bordeaux entre les derniers mois de 1812 et les premiers de 1814 sont ainsi désignés dans les divers catalogues.
A. — Catalogues de 1821 et de 1824. La Fuite en Egypte, Paysage attribué à Lallemant, mais d'un autre maître.
Catalogues de 1832, 1839, 1843, 1845. La Fuite en Egypte, attribué à Lallemant.
Catalogues de 1846 (manuscrit) et de 1850. Grand paysage attribué à Lallemant et où se trouve représentée La Fuite en Egypte.
Catalogues de 1855, 1862, 1864, 1877. Singher (Jean) dit Lallemand. Paysage. La Fuite en Egypte, t La fuite en Egypte est à peine aperçue, à gauche, au milieu de ce grand paysage, tandis qu'on remarque à droite plusieurs grands tombeaux sculptés en marbre blanc ». (Don du Gouvernement en 181 1W .)
Catalogues de 1881 et de 1894. Lallemand (Jean-Baptiste). Paysage. La Fuite en Egypte®*. « Donné par l'État en 1811. »
Né à Dijon vers 1710, Jean-Baptiste Lallemand mourut à
(*) Il a déjà été établi que ce don est postérieur à la lettre de Denon, datée du mois de juillet 1812.
(*) Catalogue de 181)4, no 647.
Paris vers 1803W. Fils d'un tailleur de Dijon, ouvrier d'un tailleur de Paris, le jeune Lallemand fut entraîné par un penchant irrésistible vers la peinture. Après avoir étudié en Italie et demeuré quelques années en Angleterre, il revint s'établir à Paris où il fut reçu membre de l'Académie de Saint-Luc. « Ses bonnes productions peuvent être placées à côté de celles d'artistes célèbres. Il excellait particulièrement dans le paysage et les marines... Aussi est-il extraordinaire qu'aucun de ceux qui ont écrit l'histoire des peintres n'ait fait mention de Lallemand ®. »
B. — Catalogues de 1821, 1824, 1832, 1839, 1843, 1845. Copie ancienne en tapisserie du tableau connu sous le nom délia madona délia Sedia, peint par Raphaël.
Catalogues de 1846 (manuscrit) et 1850. Copie ancienne et en tapisserie d'un carton composé par Raphaël, et duquel il a pris la célèbre madone délia Sedia qui est dans la galerie de Florence.
Catalogues de 1855, 1862, 1864 et 1877. La Vierge à la chaise, tapisserie ancienne. « Cette tapisserie est d'autant plus précieuse qu'elle est exécutée d'après un carton où Raphaël avait représenté, entière et en pied, la célèbre Vierge à la chaise dont le tableau de la galerie de Florence ne reproduit que le buste. > — « Don du Gouvernement en 1811<3>. >
Catalogues de 1881 et de 1894. Sanzio (d'après Raphaello), la Vierge à la chaise, tapisserie ancienne*4). Donné par l'Etat en 1811.
G. — Portrait de Rubens. C'est une copie, signée et datée, qui fut exécutée, en 1785, par Cosson. Par une étrange inadvertance,
(*) Une faute d'impression, sans doute, qui a passé du catalogue de 1881 dans celui de 1894, fait mourir Lallemand en 1703.
(*} Catalogue historique et descriptif du Musée de Dijon. Dijon 1883, p. 107-108. Le Musée de Dijon possède une douzaine de Paysages ou Marines de Jean-Baptiste Lallemand.
(') Il a déjà été établi que le don de ce tableau est postérieur à la lettre de Denon, datée du mois de juillet 1812.
(*) Catalogue de 1894, n* 122.
les rédacteurs du catalogue de 1855 qui disent dans Y Introduction (p. 20) que ce Portrait fut envoyé dans les dernières années de l'Empire, affirment au contraire dans la notice consacrée à la copie de Cosson (p. 204) que c'est un « don du Gouvernement en 1803 ». Cette indication erronée a été scrupuleusement copiée par les catalogues postérieurs à celui de 1855W.
Enfin, c'est pendant l'administration de Lacour que nous trouvons la première mention d'une offre de vente faite à la Ville par un possesseur de tableau. Il convient de signaler le nom d' « Henry Guillot, ex-aide de camp du général Roquet, colonel en second des grenadiers à pied de la garde impériale >. Henry Guillot ouvre la liste interminable, qui s'allonge démesurément, surtout depuis ces dernières années, de ceux qui ont essayé avec plus ou moins de succès de faire acheter à la Ville des œuvres, ordinairement de médiocre valeur, qui les embarrassaient et qu'ils espéraient vendre un bon prix au Musée. « J'offre — écrivait de Paris, le 12 février 1813, Henry Guillot au Maire — un tableau qui me parait pouvoir vous convenir et devoir rentrer à Bordeaux. » C'était une « vue de la Ville et du port de Bordeaux prise des environs de la Bastide, dessinée à la plume, en 1738, par A. Marolles et présentée au Roy en 1739 par M. le Maire et par MM. les Sous-Maires et jurats de la Ville de Bordeaux ». Cette Vue avait 4 pieds 8 pouces de large sur 2 pieds 8 pouces de hauteur. « Quant à son prix, il sera infiniment au-dessous de sa valeur et je vous avoue que les circonstances seules m'obligent à m'en défaire. » Le Maire ne se laissa pas toucher. On lit en travers de la marge de la lettre ces lignes de la main du Comte Lynch : « Répondre qu'il me serait fort agréable de faire cette acquisition, mais que les moyens mis à ma disposition ne m'en donnent pas la facilité. Témoigner mes regrets. » — Et, au-dessous, d'une autre écriture : « Répondu le 19 février, suivant la note. »
C'est seulement sous la Restauration que la Ville, qui s'était
(*) Catalogue de 1894, n° 311.
contentée, depuis 1803, de recevoir les envois du Gouvernement et les dons des particuliers, fit pour la première fois l'acquisition d'un tableau, le Portrait de Louis XI V, par Pierre MignardW. Au moment de cette acquisition, Lacour père n'était plus Conservateur de la Galerie de Tableaux et du Dépôt d'Antiques.
(*) Catalogue de 1894, n» 683. Mionard (Pierre), Portrait de Louis XIV. — Le catalogue dit à tort que cette acquisition fut faite en 1823 : on verra (pages 243- 211) que la date exacte de l'acquisition est le 24 juillet 1816.
u commencement de 1814, grâce aux efforts de Lacour, la Galerie de tableaux et la salle des antiques, mises en ordre, étaient ouvertes au public; si le Musée était encore peu digne d'une grande ville, tout au moins existait-il. L'Ecole des Beaux-Arts était définitivement installée à côté du Musée dans un local qui, s'il n'était pas somptueux, semblait cependant convenable et suffisant. La tâche de Lacour était achevée : le Conservateur-Directeur du Musée et de l'Ecole avait, après quarante ans de luttes, réalisé dans la mesure du possible ce que souhaitait l'académicien-professeur de 1774, le fondateur de l'École gratuite de 1794, le directeur-professeur de l'École Municipale de 1804. Il était malade depuis longtemps*1) : c'est cet état de maladie qui explique sa regrettable querelle avec Monbalon et le ton si aigre de la lettre adressée au Maire vers le commencement d'août 1811 — cette lettre où le Conservateur
(*) Dans la lettre déjà citée que Lacour adressait au comte Lynch, le 24 octobre 1812, il indique d'une manière pittoresque et fort crue la gravité des souffrances qui le torturaient : « Monsieur le Maire, depuis que vous avez eu la bonté d'envoyer savoir comment je me portois, j'alendois que mes maudites irritations me permissent de sortir pour a/er moi-même vous remercier et vous dire que je ne souffrois plus; mais le Diable qui me tient par la queue, ne pouvant sans doute me prendre ailleurs» y fait travailler ses griffes d'une manière bien infernale. Je crois qu'il faudrait autant d'eau qu'un prêtre pouroit en bénir, pour lui faire lâcher prise, et le mal est que je n'ai que de la patience à pouvoir lui opposer; tel est du moins l'avis de la faculté. »
de la Galerie jugeait avec une sévérité si injuste les tableaui envoyés par le Gouvernement en 1803 et en 1805 — . Malgré la maladie, il avait accompli son œuvre. « Le 24 janvier 1814 — dit Jules Delpit(1> — vit la fin des horribles souffrances de cet artiste éminent. »
« L'an mil huit cent quatorze, le 28 janvier, il a été remis un procèsverbal, fait par le commissaire aux décès, duquel il résulte que Monsieur Pierre Delacour, âgé de soixante-huit ans et neuf mois, natif de Bordeaux, peintre d'histoire, directeur de l'Académie de cette ville, veuf de dame Catherine Chauvet, demeurant rue du Palais-Gallien, 81, est décédé ce matin à huit heures, sur la déclaration de Jean-Paul Alaux, professeur de dessin au Lycée de Bordeaux, demeurant même rue, 80, et François Lartigue, pharmacien, Fossés-Napoléon, 60, témoins majeurs qui ont signé audit procès- verbal, déposé aux archives de la Mairie, division de l'État civil (2>. »
La mort de Lacour fut un deuil public à Bordeaux. « Ses obsèques ont eu lieu le 29. Ses restes ont été présentés à l'Eglise Notre-Dame, sa paroisse. Le cortège qui était honoré de la présence de M. le Comte Lynch, maire de la Ville, se composait de parens et d'un grand nombre d'amis du défunt, d'une députation de la Société des Belles-Lettres, Sciences et Arts, d'une députation de la Société Philomathique et des élèves de l'Ecole de dessin. A la fin de la cérémonie religieuse et à la porte de l'église, M. Combes, architecte, a prononcé un discours où il a tracé avec rapidité les principaux traits de la vie de M. Lacour, et où la sensibilité de l'orateur s'est montrée jusqu'aux larmes. De là, le cortège s'est dirigé vers le cimetière à Tentrée duquel ont été prononcés deux discours. Le premier était de M. Alaux, élève de M. Lacour et professeur de dessin au Ljrcée. La douleur que ressentait ce jeune artiste ne lui ayant pas permis de donner lui-même lecture du morceau qu'il
(l) Jules Delpit : filoge de Pierre Lacour (le fils). Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 19.
(*) Copie de l'acte de décès de Pierre Lacour. Ch. Marionnkau, Les Salon* Bordelais, p. 228.
avait composé, M. Bonfin, architecte, a bien voulu s'en charger. Ensuite, on a entendu M. Béraut (sic), aussi élève de M. Lacour, qui a entretenu les auditeurs des vertus' et des talens de son maître. Lorsque le corps a été déposé dans le caveau destiné à le recevoir, et, avant que la tombe fût fermée, M. Laterrade, secrétaire général de la Société Philomathique, a terminé cette importante cérémonie par un discours bien analogue à son triste objets. >
Le « Discours prononcé sur la tombe de feu M. Lacour, peintre d'histoire, professeur de l'École publique de dessin et de peinture de Bordeaux, membre de l'Institut, de la Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts de cette Ville, et de la Société Philomathique du Muséum, par M. Laterrade, professeur d'histoire naturelle et de mathématiques, secrétaire général de la Société Philomathique de Bordeaux, membre de la commission envoyée par ladite Société aux obsèques du défunt^ >, F« Oraison funèbre de M. Lacour père, prononcée par M. J.-P. Al aux, fils troisième, professeur de dessin au Lycée (3) > et le « Discours prononcé par M. Béraud (sic) sur la tombe de M. Lacour, le jour de ses funérailles i4> > ne nous fournissent aucun renseignement précis et instructif sur la vie et sur l'œuvre du premier Conservateur du Musée de Bordeaux. Toutes ces harangues présentent des sentiments de tristesse évidemment sincères sous la forme déclamatoire et un peu ridicule qui dominait l'éloquence officielle du commencement de ce siècle. Dans une péroraison, ornée d'apostrophes suivant la formule, Laterrade s'écriait : « Mortelles dépouilles d'un homme bon, éclairé et vertueux, recevez ces premiers hommages que nous rendons à vos mérites; agréez cette guirlande funèbre que l'amitié et la reconnaissance déposent sur votre cercueil.
il) Bulletin Polymathique, tome XII, année 1814, p. 55-56. L'Indicateur de Bordeaux (* février 1814) et le Moniteur Universel (12 février 1814), ont aussi consacré des articles nécrologiques à Pierre Lacour.
(!) Bulletin Polymathique, t. XII, année 1814, p. 56-58.
(») Bulletin Polymathique, t. XII, année 1814, p. 58-59.
V*) Bulletin Polymathique, t. XII, année 1814, p. 79-82. Le discours de Combes n'est pas reproduit dans le Bulletin.
Puissent nos larmes et nos regrets monter jusqu'à vous, ô âme sensible! Oui, ils vous pleurent ces disciples que vous dirigiez avec tant de douceur et de succès dans l'art aimable des Apelle et des Titien ; elles vous pleurent ces sociétés dont vous faisiez le charme et l'ornement; ils vous pleurent ces amis, qui trouvèrent tant d'avantages dans les liaisons qu'ils eurent avec vous; ils vous pleurent ces parens, inconsolables de la perte qu'ils font dans ce jour; ils vous pleurent ces enfans auquels vous avez laissé le riche et précieux héritage de vos vertus; elle vous pleure cette cité qui vit toujours en vous un époux tendre, un père respectable, un citoyen recommandable par ses talens, et par sa probité! > L'apostrophe de J.-P. Alaux, fils troisième, était du même ordre : « Repose en paix, ombre chérie ! Tu voulus qu'à ton dernier soupir nous adressassions nos vœux au ciel pour ton salut, repose en paix. Ces vœux sont déjà montés vers l'Éternel; et, déjà dédommagé des longues angoisses qui rendirent si déchirantes tes dernières heures, ton àme religieuse goûte le bonheur céleste, vrai partage des vertus ! » Dans son exorde — maladroitement imité de ceux des oraisons funèbres de Bossuet — Béraud commençait ainsi : « Messieurs, la mort vient de frapper une illustre victime! 'Elle a hâté le cours d'une vie consacrée à la gloire des arts, à la bienfaisance et à l'honneur! Notre maître, notre père, notre ami n'est plus!... À cette sinistre nouvelle nos pinceaux et nos crayons se sont arrêtés, et le lieu de nos études a retenti de nos gémissemens!...» A ces vagues panégyriques, développés suivant les théories que Thomas exposait dans son Essai sur les élogesy après les avoir mises en pratique dans son fameux Éloge de Marc-Aurèle, Laterrade lui-même faisait enfin succéder un morceau d'éloquence plus substantiel, dans la manière des Éloges historiques que Mignet devait rendre si instructifs, quand, à la séance publique tenue par la Société Philomathique, le 15 février 1814, il lisait Y Eloge funèbre de M. Pierre Lacour(1). Le secrétaire général de la Société Philomathique racontait la biographie, appréciait
(») Bulletin Polymathique, t. XII, année 1814, p. 89-94.
l'œuvre du Directeur de l'École de dessin et de peinture, Conservateur de la Galerie de tableaux, et terminait sa lecture par des remerciements au Comte Lynch, « au digne magistrat de cette cité qui encourage toujours si noblement les sciences et les arts >; on lui devait « d'avoir appelé M. Lacour fils à venir remplacer son père : et qui plus que nous, Messieurs, qui avons le bonheur de compter M. Lacour parmi nos correspond ans, peut être plus sensible et plus reconnaissant à ce nouveau bienfait rendu à l'école publique de la Ville et à la Ville elle-même ! >
L'orateur faisait allusion à l'arrêté suivant que le Maire avait pris dès le lendemain de la mort de Lacour.
Le Maire de la Ville de Bordeaux, Comte de l'Empire, officier de la Légion d'honneur,
Considérant que M. Lacour père, peintre d'histoire, correspondant de rinstitut impérial, membre de la Société des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, directeur-professeur de l'école publique de dessin de la ville, et conservateur de la galerie des tableaux du Musée, appartenant à cette cité, est décédé hier, 28 de ce mois ;
Considérant que le décès de M. Lacour prive la ville d'un de ses plus estimables citoyens; les beaux-arts, d'un peintre recommandable et distingué; les artistes, d'un précieux ami, et la jeunesse studieuse, d'un savant modèle, d'un guide éclairé, et d'un protecteur honorable ;
Que le magistrat, organe, dans cette pénible circonstance, de la douleur publique et de la vénération attachée à la mémoire de M. Lacour père, doit réserver à M. Lacour fils, dessinateur et graveur distingué, actuellement à Paris, l'occasion de mériter à Bordeaux, dans l'enseignement des beaux-arts, la confiance et la reconnaissance publique, à l'exemple de M. Lacour père ;
Que M. Lacour fils est digne, par ses talens éprouvés et par ses qualités personnelles, de recueillir cette noble portion de Fhéritage de son père;
Arrête :
Art. 1er. — M. Lacour, frère de M. Lacour, décédé, continuera provisoirement, et jusqu'à de nouvelles dispositions à cet égard, de diriger l'école publique de dessin de la ville.
Art. II. — Il sera écrit à M. Lacour fils, dessinateur et graveur à Paris, pour lui proposer de succéder à son père, dans la direction de l'école publique de dessin de la ville.
Art. III. — Il sera placé dans le lieu le plus apparent de l'école publique de dessin de la ville, qui a fleuri avec tant d'éclat sous la direction de M. Lacour père, un témoignage durable et distingué de la reconnaissance et de l'estime de la ville, pour la mémoire de cet artiste si justement regretté.
Sont nommés commissaires, pour nous proposer dans cet objet les mesures convenables : M. Bonfin, ingénieur de la ville, architecte de Sa Majesté; M. Combes, architecte, correspondant de l'Institut impérial, et beau-père de M. Lacour fils, et M. Alaux, doyen des élèves de Lacour père, et professeur de dessin au Lycée de Bordeaux.
Fait et arrêté à Bordeaux, en l'Hôtel de Ville, le 29 janvier 1814.
Le Maire, Comte de V Empire,