‹ Histoire du Musée de BordeauxChapitre 15 sur 33 · LYNCH · texte numérisé non relu

LYNCH

A la prose emphatique des éloges, administrative de l'arrêté municipal, se joignit pour célébrer Lacour la poésie, plutôt médiocre, de diverses pièces de circonstance consacrées à la mémoire du peintre. Je n'en cite que deux, Tune parce qu'elle est très courte ; l'autre, parce qu'un fragment, qui s'en détache facilement, caractérise avec plus d'exactitude que de poésie les principales œuvres du maître.

C'est, d'abord, une « Epitaphe de M. Lacour » :

Ici gît de Lacour la dépouille mortelle. Ses vertus, ses talens, et l'âme la plus belle Ont assuré ses droits à la célébrité.

Sa gloire éclate au sein de l'immortalité W.

Voici, ensuite, un long «c Poème aux Mânes de Monsieur Lacour, dédié à Mademoiselle Lacour^ », qui commence à peu près

(J) Bulletin Polymathiquey t. XII, 1814, p. 68. Ce quatrain est signé Mus. (*) Bulletin Polymathique, t. XII, 1814, p. 95-98. Ce poème est signé « Hartman, professeur de langue française et de dessin, l'un de ses élèves».

comme devait commencer la fameuse pièce consacrée, quelques années plus tard, à Jeanne d'Arc par Casimir Delavigne :

Quels sanglots et quels cris ont pénétré mon âme? Des sinistres flambeaux j'ai reconnu la flamme. Pourquoi cet appareil, ces pleurs, ce désespoir?...

Un long passage de ce poème énumère les œuvres principales de Lacour.

Hélène dérobée aux coups du fils d'Anchise*1), Au tombeau de son roi la fidelle Arthémise Recelant dans son sein les cendres d'un époux (2>. L'innocente Jephté (sic), saintement à genoux, De sermens malheureux victime infortunée, Attendant de son père une mort assurée @); Cléopâtre éperdue, au pied du monument Qui renferme à jamais le corps de son amant, Offrant sur un brasier, en pleurant sa mémoire, Les perles qui flattaient son amour et sa gloire W ;

(*) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, Salon de 1782, p. 178. Hélène sauvée par Vénus. « Enée appercevant Hélène qui se cachoit derrière l'autel de Vesta, considérant qu'elle seule avoit causé la perte de Troie, alloit l'immoler. Vénus s'opposa à sa foreur et lui ordonna d'aller sauver son père. — Ce tableau a 6 pieds de haut sur 7 pieds et demi de large. »

(fj Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, Salon de 1782, p. 177. Douleur d'Artémise. « Ar té mise, reine de Carie, vivement touchée de la perte de Mausole, son époux, lui éleva un magnifique tombeau. Elle fit brûler le corps de ce prince ; elle en recueillit les cendres, et, chaque jour, elle les mêloit à sa boisson. Elle venoit tous les jours pleurer dans le tombeau de son époux. Ce tableau a 6 pieds de haut sur 4 pieds de large. »

(8) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, Salon de 1782, p. 178. Sacrifice de Jephthé. « Jephthé fit vœu au Seigneur de lui sacrifier le premier objet qu'il rencontreroit en retournant chez lui, s'il obtenoit la victoire sur les Ammonites; lorsqu'il revenoit, sa fille unique, transportée de joie, vole au devant de lui : Jephthé, l'ayant reconnue, déchire ses vêtements et déclare à sa fille le vœu qu'il avoit fait : elle l'encourage à l'accomplir et lui demande seulement un délai de deux mois qu'elle emploieroit à pleurer sa virginité. Au bout de ce tems, elle revint et ce père infortuné s'acquitta de son vœu. — Tableau de 6 pieds de haut sur 7 pieds et demi de large. »

(*) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, Salon de 1782, p. 178. Cléopâtre se désolant dans le tombeau de Marc-Antoine. « Cléopâtre, reine d'Egypte, ayant obtenu de César la grâce d'ensevelir le corps de Marc- Antoine, s'en acquitta avec une magnificence qui rappela les jours de son ancienne grandeur. Mais effrayée ensuite de l'horreur de sa destinée, elle se transporta dans le tombeau de son amant, où, après l'avoir pleuré, elle se donna la mort en se faisant piquer par ou aspic. — Tableau de 6 pieds de haut sur 4 pieds de large. » Au Salon de

Joseph persécuté, dans les fers retenu.

Des songes déployant le savoir inconnu*1); Didon par les Amours dans la grotte entraînée, Retenant dans ses bras l'indifférent Enée(2>... Jacques, du haut du trône, à l'aspect de Sully, Se levant pour parler au favori d'Henry <8)... Saint Paulin, du parvis d'un temple respectable Tendant aux malheureux une main secourable(4>.

1782, Lacour exposait une vingtaine de tableaux. « Presque tous — dit Y Explication des Ouvrages — sont tirés du cabinet de différons amateurs. »

f1) Ce tableau, dont le sujet est le même que celui de la toile de Francesco Solimena que possède le Musée (Catalogue de 1894, n° 129) n'est pas mentionné dans les Salons Bordelais de Marionneau. Je n'ai aucun renseignement qui indique à quelle époque Lacour a peint son Joseph expliquant les songes, et ce que ce tableau est devenu.

(*) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, Salon de 1782, p. 179. Didon et Enée dans la grotte. « Didon, reine de Carthage, ayant reçu Enée dans ses États et voulant lui procurer tous les plaisirs de sa Cour, l'invita à une partie de chasse où tous les chefs Troyens et les Seigneurs de Carthage se rendirent. Un violent orage suscité par Junon dispersa les chasseurs; Didon et Enée se réfugièrent dans une grotte ; le penchant de cette princesse pour le héros Troyen et l'espoir que l'hymen couronneroit son amour, ne lui permit pas de résister aux serments de ce héros. • Acheté par la Ville en 1885, ce tableau appartient au Musée (Catalogue de 1894, n*627).

(•) Ch. Marionneau : Les Salons Bordelais, Salon de 1787, p. 200. « Par M. de Lacour, Recteur, Professeur. Ambassade de' Sully à Londres, pour complimenter Jacques I , ci-devant roi d'Ecosse, sur son avènement à la couronne d'A ngleterre.

» Ce prince, dit Sully dans ses Mémoires, ne m'eut pas plutôt (sic) apperçu qu'il descendit deux degrés; il alloit les descendre tous, tant il montroit d'empressement à m'embrasser, si l'un des Ministres qui étoient à ses côtés ne lui avoit dit tout bas qu'il ne devoit pas aller plus loin. Quand j'honorerois, dit-il tout haut, cet ambassadeur-ci outre la coutume, je ne prétendrois pas que cela tirât a conséquence : je l'estime et aime particulièrement par l'affection que je sais qu'il a pour moi, par sa fermeté dans notre religion et sa fidélité envers son maître. {Mémoires de Sully, tome H, livre 15, édit. in-4° — Londres 1745.) Ce tableau n 5 pieds de haut sur 5 de large. Il est tiré du cabinet de M. S... »

Marionneau {Salons Bordelais, p. 287) apprécie ainsi cette toile : « La peinture, il est vrai, est inégale d'exécution, mais à côté des fragments d'une facture molle se trouvent des parties peintes de main de maître : quelques figures, les seconds plans et surtout les fonds. Une composition d'un intérêt pareil devrait appartenir au Musée de Bordeaux, car malgré le nombre de bonnes toiles de Lacour qui s'y trouvent déjà, on ne saurait trop augmenter la collection des œuvres des vrais artistes locaux. » C'est en 1883 que Marionneau écrivait ces lignes. Le tableau appartenait alors à M. Martin-Barbet, veuf de Mlle Barbet, fille de MI,e Lartigue, fille elle-même de Mlle Lacour qui avait épousé Lartigue. La famille Martin-Barbet a proposé Y Ambassade de Sully à la Municipalité, qui a laissé plusieurs années le tableau dans un Cabinet d'adjoint sans prendre une décision ferme d'achat. En définitive, il a fallu rendre (1897) à la fille de M. Martin-Barbet une toile qui aurait honoré le Musée de Bordeaux.

(4) « Tableau de 9 pieds de haut sur 6 de large, destiné à l'Hospice de mendicité, et dont les personnages sont grands comme nature. Dernier de ses ouvrages qui

Sont autant de tableaux, de restes éclatans Du génie éclairé de ses pinceaux savans. On reconnaît encor par sa touche féconde Les riches monumens que baigne la Gironde (*); Et tant d'autres objets d'un beau choix de dessin, Dignes d'être placés près Vernet et Poussin...

Un dernier hommage devait être rendu à la mémoire de Lacour par les diverses harangues qui furent prononcées le 15 septembre 1814, à l'occasion de la première distribution des prix de l'Ecole de dessin qui avait lieu depuis la mort du directeur-fondateur. « La séance était présidée par M. le Comte de Lynch, maire de la Ville, protecteur immédiat de cette école. Cette distribution qui réunit toujours une assemblée nombreuse et distinguée, se composait, cette année, d'hommes également honorés dans les lettres, les sciences et les arts. Le buste de M. Lacour père, placé dans l'enceinte des membres du juri appelés à prononcer sur le mérite des ouvrages des élèves, préparait à une solennité touchante*2*. >

Tout d'abord, < en rappelant la perte de l'illustre professeur de cette Ecole, M. le Maire, en termes flatteurs pour sa mémoire, a payé à cet estimable artiste, avec l'expression la plus touchante, le tribut d'éloges mérités par de longs et honorables services >.

Voici les principaux passages du discours du Comte Lynch reproduits par le Bulletin Potymathique : « Plus l'attachement du digne directeur de cette école pour ses élèves fut grand, plus leur reconnaissance s'est manifestée, plus aussi le choix de son successeur devenait difficile. Mais dans la douloureuse nécessité

ne fat terminé que quelques jours avant son décès, et où il semble que son génie et ses talens aient pris soin de se surpasser. » (Note de Hartman.) Le Saint- Paulin, évéque de Noie, fut donné au Musée (Catalogue de 1894, n° 619), dès 1814, par les héritiers de Lacour.

(1) « Vue des Chartrons, formée de tout ce que l'œil peut embrasser à partir de la maison Fenwich; chef-d'œuvre de composition de coloris et de vérité. » (Note de Hartman.) — La Vue d'une partie du port et des quais de Bordeaux dits des Chartrons et de Bacalan (voir, page 177, la description Je ce tableau), achetée par la Ville en 1872, se trouve au Musée (Catalogue de 1894, n° 625).

(*) Bulletin Potymathique, année 1814, p. 331.

d'y pourvoir, il m'a été bien doux de n'avoir pas à sortir de sa famille, et d'obtenir ainsi le double avantage d'honorer la mémoire du père en rendant justice au fils... Jeunes élèves, si la perte que vous avez faite doit exciter tous vos regrets, vous n'aurez pas du moins à craindre que votre instruction en souffre. Rien, sous ce rapport, n'est changé pour vous, et c'est, en un seul mot, faire l'éloge de votre maître que de dire qu'il est en tout semblable à son père. >

Après le Maire, le nouveau Directeur, Pierre Lacour fils, prenait la parole. Il s'autorisait de l'exemple de son père pour donner à ses jeunes auditeurs de sages conseils et pour exposer des théories esthétiques sur lesquelles il y aura lieu de revenir (*>.

La cérémonie se continuait par un nouvel hommage rendu à la mémoire de Lacour. « M. Alaux, doyen des élèves de Lacour et maître de dessin au Lycée, s'est ensuite approché du buste de son maître qu'il a modelé de ressouvenir avec beaucoup de succès, et là, avec un sentiment de douleur qui altérait sa voix et fait honneur à son cœur, il a placé sur ce buste une couronne d'immortelles au milieu des applaudissemens les plus unanimes^. >

< Cette cérémonie s'est ainsi terminée, en laissant, dans l'esprit de l'assemblée, des impressions douces, qui sont un nouvel hommage à la mémoire d'un professeur justement regretté. >

La Ville de Bordeaux tout entière s'était honorée par les belles funérailles qu'elle avait faites le 29 janvier, par les derniers hommages qu'elle avait rendus le 15 septembre 1814, à l'homme de cœur et de talent qui, pendant près d'un demi-

(*) Ce discours se trouve dans le Bulletin Polymathique de 1814, p. 380-387.

(*) Bulletin Polymathique, année 1814, p. 332. — Le « Discours prononcé par M. Alaux, professeur de dessin au Lycée, le jour de la distribution des prix de l'École de dessin et de peinture de la Ville de Bordeaux », inséré dans le Bulletin Polymathique (p. 336-339), fait assurément honneur au cœur de cet artiste. Mais c'est une phraséologie emphatique qui ne nous donne aucun document utile sur la vie et sur l'œuvre du maître dont le disciple entreprenait pour la seconde fois le panégyrique.

PALLIÈRE (Léon). — Portrait de Pierre Lacour.

siècle, avait travaillé à procurer à ses concitoyens une Ecole des Beaux-Arts et un Musée de tableaux.

« Qu'est-ce qu'une grande vie? — a dit Alfred de Vigny — Une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr. » A ce titre, la vie du premier Conservateur du Musée de Bordeaux mérite d'être «appelée « une grande vie ».

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