CHAPITRE III
L'Administration de Pierre Lacour fils.
I. — Pendant la Restauration : a) de 1814 à 1821. — Les envois
du Gouvernement. — La translation du Musée
au Château Royal.
Titres du nouveau Conservateur. — Premiers essais de Pierre Lacour fils dans la gravure. — Sa collaboration au Bulletin Polymalhiquc. — Planches gravées, articles de critique d'art et études de mythologie symbolique et evhémériste. — Publication d'ouvrages en vers. — Les € Monumens de Sculpture anciens et modernes ». — Production considérable de Lacour, artiste graveur, entre 1808 et 1812.
Administration intérimaire d'Antoine Lacour (29 janvier-29 mars 1814), — Arrivée d'un buste en marbre blanc de Napoléon . — Histoire mystérieuse de ce buste. — Entrée en fonctions de Pierre Lacour fils (1 avril 1814). —
Pierre Lacour élu membre correspondant de la classe des Beaux- Arts de l'Institut de France (2 avril 1814). — Tableaux de Lacour père offerts au Musée par ses héritiers. — Restitution de portraits et de bustes à la Chambre de Commerce (mai-aoùt 1814).
Théories artistiques de Lacour ; son activité littéraire et philosophique ; ses convictions royalistes. — Le Musée de Bordeaux échappe aux demandes de restitution de tableaux formulées par les alliés (1815-1816). — Acquisition par la Ville du Portrait de Louis XIV, par Mignard (24 juillet 1816). — Influence des Bordelais à Paris, pendant les premières années de la Restauration. — Le bordelais Laîné, Ministre de l'Intérieur, fait accorder au Musée de Bordeaux le Ganymède, de Oranger; Jacob en Mésopotamie, par Heim; Bajazet et le berger , par Dedreux-Dorcy (21 octobre 1810). — Médiocre valeur artistique de ces trois ouvrages. — Articles qui leur sont consacrés par le Mémorial Bordelais et la Ruche d'Aquitaine. — Envois du Ministre Laîné en 1817: Le Buste de Monsieur, par Romagnesi ; le Buste de S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulêmc, par Valois. — Ces bustes détruits» ainsi que celui du Duc d'Angoulème, reçu en 1824, par ordre du Maire, après la Révolution de juillet 1830. — Madame la Duchesse d%A ngoulème, au lit de mort de l'abbé Edgeworlh, par Menjaud. — Anecdotes qui se rapportent à ce tableau. Lacour et la Duchesse d'Angoulème. — Le Baptême de Clorinde, par Mauzaisse. — Nicolas Poussin présenté à Louis XIII, par Ansiaux. — Article des Elrennes Royales de Bordeaux sur les tableaux reçus par le Musée en 1816 et en 1817. — Envois du Duc Decazes aux Musées de Bordeaux et de Libourne, aux Eglises de Bordeaux, de Libourne et de Bonzac (1810). — Le lot du Musée de Bordeaux. — Portrait du Duc dJAngoule*me, par Kinson, reçu en 1819. — Le Saint Louis visitant les pestiférés, par Lethière, annoncé en 1810, n'est reçu qu'en 1822. — Tableaux reçus en 1810 : Y Intérieur d'une caverne, par Breemberg; Vénus et Adonis, d'après l'Albane; Un fleuve poursuivant une Nymphe, Ecole de Le Brun; Portraits de Robert et de Louis de Simmeren, d'après Van Dyck; Le Duc d'Angoulème, armant chevalier de Saint-Louis un officier blessé au pont de la Drome, par Menjaud; Adieux d'Hector et d'Andromaque, par Trezel; Berger en repos et Tobie rendant la vue
à son père, par Pallière; Guérison d'un possédé, par Monvoisin. — Les peintres bordelais Louis-Vincent-Léon Pallière et Raymond-Auguste Quinsac-Mon voisin. — Le Christ couronné d'épines, de Bergeret, à l'Église Saint-André. — La Descente de croix, de Blondel, à la Chapelle des Sourds-Muets. — Le Duc Decazes obtient, avant de quitter le Ministère, l'envoi au Musée de Bordeaux du tableau de Gros, La Duchesse d'Angoulême s* embarquant à Pauillac (17 février 1820). — Opinions de la critique sur ce tableau : Edmond Géraud, Lacour, Paul Mantz, Arsène Houssaye, Clément de Ris et M. Vallet.
La question du Christ en Croix, de Jordaens. — Le Musée manque de place pour ce tableau relégué sur l'escalier. — Protestations de Lacour. Sa lettre au Maire (2 février 1818). — Le Christ en croix, déposé provisoirement à l'Église Saint-André (février 1818). — Échange de tableaux entre l'Archevêché et la Municipalité, proposé par le Préfet au Maire (13 novembre 1819), accepté parle Maire, sur l'avis de Lacour (13 décembre 1819) et par l'Archevêque, à la suite d'une lettre du Préfet (24 décembre 1819). — Le Christ en croix veste dans l'Église Saint- André et le Musée reçoit une Sainte-Famille, attribuée à André del Sarto. — Rapport sur cette question adressé le 21 novembre 1878, par M. Vallet, conservateur du Musée, à M. Liard, adjoint au Maire.
Projet de translation de la Galerie des tableaux et de l'École de Dessin dans l'aile Nord du Château- Royal. — Rapport adressé par Lacour au Préfet (11 novembre 1818). — Délibération du Conseil Municipal (17 mai 1819). — Lettre du Préfet au Maire (13 novembre 1819). — Rapport, devis et plans présentés à la Municipalité par Tingénieurarchitecte Bonfin (27 avril 1820). — Mise en adjudication des travaux (14 et 18 septembre 1820). — Les travaux sont terminés en février 1821 . — Inauguration partielle du nouveau Musée, le 12 mars 1821. — Ouverture définitive du Musée à l'occasion du baptême du Duc de Bordeaux (1 mai 1821). — Discours prononcé par Lacour, le 18 novem-
bre 1821, à la distribution <jes prix de l'Ecole de Dessin et de Peinture. — Séparées des autres établissements qui portaient le nom collectif de Musée, les salles du Château-Royal, où sont placés les tableaux et les statues, prennent officiellement le nom de Galerie des tableaux.
Envois du Gouvernement aux Musées et aux édifices publics de Bordeaux et de Libourne en 1820 et en 1821. — Envoi à Libourne delà statue de Cydippe, par Mansion, et du Buste de Montaigne, par Deseine, destinés au Musée de Bordeaux (juin 1820). Retour de ces deux marbres à Bordeaux (septembre 1820). — Envoi au Musée de la Statue de Montesquieu, par Raggi, destinée au Palais de Justice (juillet 1821). Inauguration de cette statue au Palais de Justice (22 avril 1822). — Le Portrait du Roi, par le peintre bordelais Gassies, placé au Palais de Justice (septembre 1820), envoyé au Musée après la Révolution de 1848. — La Délivrance de Saint Pierre, par Léon Pallière, tableau commandé pour l'église Saint-Pierre (1820), donné au Musée en 1880.— Musée de moulages, fondé grâce aux envois de l'Etat (19 mars 1821). — Le sieur Landi, nommé mouleur de la Ville par arrêté du Maire (16 mars 1821). — Renaissance artistique à Bordeaux. — Fondation de la <: Société des Amis des Arts », par Fieffé (décembre 1819). — Articles consacrés à cette Société par les journaux de Bordeaux (20 et 29 janvier, 26 avril, 20 mai 1820). — La première Exposition organisée par la Société des Amis des Arts en septembre 1820. — L'Exposition de novembre 1821.
E nouveau Directeur de l'École publique de dessin et Conservateur du Musée, nommé par l'arrêté du 29 janvier 1814, « M. Lacour fils, dessinateur et graveur à Paris », était âgé de trente-six ans. On a déjà vu que son père l'avait amené à Paris, en 1798, et confié au peintre Vincent <*).
De 1798 à 1814, Pierre Lacour fils demeura presque constamment à Paris, occupé de travaux de gravure où il devait exceller et de recherches d'érudition mythologique où, semblet-il, l'absence de fortes études premières devait le condamner à la stérile médiocrité de l'amateur fataisiste.
Cependant, le jeune artiste ne se laissait pas oublier à Bordeaui : il envoyait au Bulletin Polymathique des gravures et des articles, et son père avait soin, par une réclame habile dans ce même Bulletin, de faire connaître à ses concitovens les succès du graveur parisien qu'il appelait parfois à collaborer à des ouvrages publiés dans sa ville natale.
En 1804, le Bulletin Polymathique insérait la note suivante : < Le Berger Paris, donnant la pomme à Vénus, estampe composée et gravée par Lacour fils. C'est le premier ouvrage de cet artiste
(*) Voir, plus haut, p. 75.
en ce genre (1). » Dans cette gravure, dit Jules Delpit® — qui prétend que le Jugement de Paris fut publié dans le Bulletin Polymathique en 1800 — « le talent du compositeur se montre encore jeune; tout l'effet est sacrifié à la figure entièrement nue de Vénus, ses rivales paraissent à peine; mais les qualités et la manière du futur graveur y sont en germe et s'y révèlent presque toutes. >
La même année, Lacour publiait dans le Bulletin une planche qui reproduisait trois bas-reliefs antiques découverts dans les fouilles faites sur le terrain des écuries de la ci-devant Intendance et représentant « Jupiter et Ganymède, Junon et un paon, Léda et le cygne*8) ».
Deux ans après, dit Jules Delpit, « le véritable début de M. Lacour, dans la carrière artistique et littéraire, eut lieu en 1806 avec l'ouvrage qui porte pour titre Antiquités Bordelaises^ ». Il a été déjà question de cet important travail de critique d'art et d'érudition archéologique, dû à la collaboration des Lacour père et fils*5).
En 1807, le Bulletin Polymathique donnait une nouvelle gravure et un article de Lacour fils : la gravure était faite d'après le Saint- Jérôme d'Annibal Carrache, appartenant au cabinet de Lacour pére<6). L'article, accompagné lui-même de deux gravures hors texte, était un <t Mémoire sur des Mercures an tiques f7* >. A propos de deux Mercures de bronze, appartenant l'un à Cayla, l'autre à Goethals, et qu'il reproduisait tous les deux, Lacour écrivait une étude sur Mercure, considéré comme personnage historique et mythologique en Egypte, en Grèce et en Gaule. Cet essai de symbolisme et d'evhémérisme est fort au-dessous du médiocre. Le Mémoire n'était pas le premier
(*) Bulletin Polymathique, 16e cahier du 15 ventôse an XII (6 mars 1804).
<*) Éloge de Pierre Lacour, Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 11.
(3) Bulletin Polymathique, 22e cahier du 15 fructidor an XII (2 septembre 1804). La planche gravée par Lu cour est en face de la page 286.
(') Éloge de Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 12.
(5; Voir plus haut, p. 181. On a vu que le titre exact de cette publication étaitnon pas Antiquités Bordeluises, mais Tombeaux antiques.
(•) Bulletin Polymathique, année 1807, p. 73.
(7) Bulletin Polymathique, année 1807, p. 253-261.
essai purement littéraire de l'auteur des Antiquités Bordelaises : Jules Delpit rapporte qu'il avait déjà rimé diverses chansons et versifié un Abrégé de l'Histoire de France et une Histoire universelle des Sciences et des Lettres.
C'est à cette époque que Lacour renonça à la peinture, après avoir fait son propre portrait. « La seule peinture de quelque valeur qu'il ait faite est son portrait. Voulant dissimuler autant que possible le sentiment de la couleur dont la nature l'avait privé, il s'était assis sur une chaise, près d'une croisée, et se regardant dans une glace, il avait ainsi représenté sur la toile le côté de son corps qui se trouvait dans l'ombre. La lumière éclatante qui circulait sur les contours isolés de ses jambes, de ses bras et des barreaux de sa chaise, les faisait ressortir avec tant de vigueur, que les spectateurs, peu accoutumés à ce genre de trompe l'œil, admirèrent beaucoup ce facile prodige de clairobscur, sans songer qu'il était beaucoup plus remarquable par la pureté et la correction du dessin. Ce portrait appartient aujourd'hui à la sœur de l'artiste, Mme LartigueW. >
i La bibliographie du Bulletin Polymathique de 1808<2> cite avec éloges deux gravures de Lacour fils : « La Sainte-Vierge , Y Enfant- Jésus et le petit Saint-Jean, gravés d'après un croquis
! de M. Lacour père, avec cette dédicace : Au renouvellement heureux de Vannée ; Lacour fils dédie cet ouvrage à Magdeleine - Aimée Lacour, sa sœur. > Puis une « Etude détachée du grand tableau peint par M. Lacour père et représentant la partie du port appelée les Chartrons, gravée par Lacour fils >. L'annonce de ces deux gravures était suivie d'appréciations fort élogieuses : « Ces deux morceaux, fruits d'un burin élégant et facile, rappellent au souvenir des amateurs les talens d'une famille entière. On doit regretter que la dernière gravure n'offre qu'un très petit extrait d'un Tableau capital, dont les Bordelais surtout doivent désirer de voir multiplier
(*) J. Delpit : Éloge de Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, I 1862, p. 14. — Ce portrait 4de Lacour doit appartenir en'core aujourd'hui à la famille Martin-Barbet. En tout cas, il n'est pas entré au Musée, qui possède un Portrait de M. Lacour fils, par Jean- Adolphe Papin (Catalogue de 1894, n° 719). i (*) Bulletin Polymathique, année 1808, p. 124.
s'embellit de monumens construits sur les desseins (sic) de M. Bergère tW... Enfin, l'École gratuite de dessin (sic) que mon père dirige avec tant de zèle, et qui, par la protection de la ville et du commerce lui-même, a constamment été établie, est par cela même et par le nombre considérable des élèves qui la fréquentent, la dernière et la plus forte preuve que les habitans d'une ville très commerçante, sans s'occuper autant des arts que ceux des villes où les fortunes sont plus assurées, n'en ont pas moins l'amour et sont également pénétrés de leur
utilité». >
Une note de M. Rodrigues, insérée dans le Bulletin, remerciait «c M. Lacour fils, graveur à Paris », de vouloir bien donner « pour orner ce journal des gravures de sa composition^) >•
Le Bulletin Polymathique de 1809 abonde en gravures et en articles de Lacour, aussi bien qu'en annonces élogieuses consacrées à ses ouvrages. C'est, d'abord, la description d'une < Petite figure antique à laquelle il est difficile de donner un nom >, accompagnée d'une planche intitulée «c Petite figure antique, tirée du cabinet de M. Caila, gravée par Lacour fils<4) ». Puis une note sur un < Portrait de M. Louis- François Aubert, Seigneur de Tourny, gravé par M. Lacour fils, feuille in-8° »; ce portrait servait de
1783. Élève de l'architecte Percier, plus tard architecte des établissements français a Rome et, enfin, inspecteur des bâtiments civils à Paris, Mazois a laissé entre autres écrits, deux grands ouvrages archéologiques qui sont restés longtemps célèbres : Les ruines de Pompéi, Paris, 1813, et le Palais de Scauvus, Paris, 1819. Il mourut à Paris le 31 décembre 1826; il était, depuis 1811, membre de l'Académie de Bordeaux. Lacour a prononcé son éloge, en 1827, dans une des séances de cette Compagnie.
(*) Fils d'un libraire de Bordeaux, né, dans cette ville, le 31 janvier 1782, Pierre Nolasque Bergeret fut élève de Lacour père et, à Paris, de David et de Vincent. I) exposa au Salon de 1806 à 1850. Le Musée de Bordeaux possède un de ses tableaux les plus fameux, Y Empereur Charles-Quint et le Titien (Catalogue de 1894, no 388), exposé au Salon de 1808 et légué à la Ville par le Dr Dutrouilh en 1847. En outre, quinze tableaux, eaux-fortes, lithographies ou dessins de Bergeret ont été donnés à la Ville par l'État et par la veuve du peintre. Bergeret est mort à Paris, le 21 février 1863. Lacour fait allusion aux dessins qui venaient d'être commandés par l'Empereur à Bergeret : ces dessins, qui représentent la guerre d'Allemagne et qui servirent de modèles aux bas-reliefs de la colonne de la Grande-Armée, furent exécutés de 1808 à 1810.
(*) Bulletin Polymathique, année 1809, p. 55-58.
(•) Bulletin Polymathique, année 1809, p. 91.
(*) Bulletin Polymathique, année 1809, p. 80.
frontispice à l'éloge de Tourny, par Jouannet. « Cet ouvrage fait beaucoup d'honneur au burin d'un de nos jeunes compatriotes. C'est une copie fidelle, d'un portrait dont l'existence à Bordeaux a été, pour la première fois, révélée au public dans divers cahiers du Bulletin, il y a trois ans<*>. > Voici ensuite l'annonce d'un ouvrage important dont chaque livraison sera l'objet, dans le Bulletin, d'appréciations très élogieuses, « Monumens de Sculpture anciens et modernes, publiés par Vauthier et Lacour, un volume petit in-folio, composé de 72 planches. Cette publication se composera de douze livraisons, ayant chacune six gravures; la première paraîtra en juin. On souscrit, à Paris, chez Vauthier, peintre, rue Guénégaud, 5; chez Lacour, graveur, rue d'Hauteville, 27; à Bordeaux, chez Lacour, rue du Palais-Galien, 81<*>. >
Jules Delpit donne des renseignements curieux sur les Monumens de Sculpture anciens et modernes : « En 1809, visitant le Musée des Augustins et celui du Louvre avec M. Vauthier, élève de M. Régnault, l'idée leur vint qu'il pourrait être intéressant et utile pour le public d'avoir un recueil gravé des principaux chefs-d'œuvre de sculpture que renfermaient ces Musées. Le plan et le dessin de cette publication furent conçus, arrêtés et commencés le jour même et, pour ainsi dire, au bruit du canon qui annonçait dans Paris la naissance du Roi de Rome(8). M. Vauthier devait faire les dessins, M. Lacour se chargea des gravures, de la rédaction et du texte. Les Monumens de Sculptures anciens et modernes, commencés en 1809, furent achevés en 1812, et contiennent 72 planches au trait, format in-folio, faisant connaître un très grand nombre de compositions, dont quelques unes n'ont jamais été publiées que dans ce recueil. Il obtint un véritable succès que le temps a confirmé'4). »
En 1808, le Bulletin avait cité avec éloges une « Etude déta-
(*) Bulletin Polymathique, année 1809, p. 188. (*) Bulletin Polymathique, année 1809, p. 216.
(*) J. Delpit commet une confusion bizarre, puisque le roi de Rome est né le 20 mars 1811, et que la publication de Lacour et Vauthier a commencé en 1809. (*) Éloge de Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 16.
chée du grand tableau peint par M. Lacour père et représentant la partie du port appelée les Chartrons, gravée par Lacour fils > : en 1809, le même recueil publie ÏÉtude détachée(1), accompagnée de cette note de Lacour fils : « Malgré tout l'intérêt que doit inspirer aux Bordelais et que leur inspire, en effet, le beau tableau d'où j'ai tiré ce joli groupe, je ne me permettrai aucune réflexion pour leur faire apprécier tout le mérite sous le rapport de l'exécution et de la vérité. Mes remarques seraient d'un faible secours à ceux qui n'ont point le goût des arts, et les amateurs qui savent analyser les belles choses ont, dès longtemps, payé à son auteur le tribut d'éloges qu'il a si bien mérité. Non seulement il serait irrévérent de voir un fils s'établir juge des ouvrages de son père, mais encore je m'exposerais à donner des doutes au lecteur sur ma franchise et mon impartialité. > Dans un tout autre ordre de travaux, Lacour envoyait au Bulletin une longue et confuse dissertation intitulée : « Discours sur l'existence de l'àme, extrait de quelques réflexions sur les causes de la société humaine. — Ces réflexions font ellesmêmes partie d'un essai sur l'origine des hiéroglyphes et l'époque de leur invention W. > Comme graveur, il faisait offrir, en son nom, par son père, au Muséum une estampe qu'il avait gravée d'après V Immortalité, tableau allégorique de Ménageot^.
La production de l'artiste graveur est considérable entre 1808 et 1812. Jules Delpit renonce à énumérer toutes les gravures isolées publiées pendant ces années. « Elles seront, dit-il, mentionnées dans le catalogue complet qui doit suivre la biographie complète que je prépare (4) .> Il indique cependant un grand nombre d'œuvres illustrées de gravures dues à Lacour.
<c Le succès des Antiquités Bordelaises fit rechercher le concours du jeune artiste pour toutes les publications impor-
(1) Bulletin Polymathique, année 1809, p. 263. — L'Étude représente une jeune mère en costume de grisette, coiffée d'un grand bonnet haut, qui montre en souriant à une autre grisette un petit enfant qu'elle tient dans ses bras.
(*) Bulletin Polymathique, année 18J9, pages 264-277 et 297-3J5.
'(•) Bulletin Polymathique, année 1810, p. 271.
(4) Éloge de Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 17. — J. Delpit n'a jamais fait paraître ni le catalogue complet ni la biographie complète qu'il annonçait en 1862.
Histoire ni; mi\ske de BORbÉAUi 22&
tantes que l'art de la gravure entreprenait alors à Paris. Ainsi, MM. Filhol et Lavallée, ayant eu l'idée de faire reproduire par les premiers artistes de la capitale les chefs-d'œuvre des arts dont les victoires de l'Empereur venaient d'enrichir la France, M. Lacour fut choisi pour y coopérer. MM. Percier, Fontaine et Bernier publiaient ce magnifique ouvrage, auquel ils donnèrent le titre de Palais, Maisons et autres édifices modernes dessinés à Rome; M. Lacour fut chargé de graver le plan de la Villa Madama, avec les arabesques de l'encadrement, les armoiries de Clément VII, etc. Un de nos compatriotes, M. Mazois, fit paraître une dissertation sur quelques antiquités celtiques. M. Lacour grava pour lui la vue d'un dolmen en Bretagne. Il grava gratis une planche pour une des publications de M. Alexandre Lenoir, et M. Alexandre de Laborde ne lui paya jamais le prix de deux planches de son grand ouvrage en Espagne. M. Clochard, architecte bordelais, lui fit graver une douzaine des plus belles planches de son Recueil de sépultures romaines. M. Quatremère de Quincy lui confia l'exécution des principales planches de son Jupiter olympien.
M. Visconti le chargea d'un très grand nombre de planches de Y Iconographie grecque et romaine dont l'Empereur faisait les frais. M. Landon lui fit retoucher les planches des médailles qui accompagnent le Voyage d'Anacharsis. Enfin, la classe des beaux-arts de l'Institut le désigna pour retoucher et dessiner convenablement, pour être remis à un graveur en médaille, les croquis des compositions des sculpteurs Chaudet et Lemot approuvés par l'Institut et destinés à former le 1er volume de Y Histoire métallique de l'Empereur^ . >
Les occupations d'une vie si remplie par les travaux d'art laissaient cependant place dans l'àme de Lacour à de dangereuses rêveries. C'est-ainsi qu'un beau jour il eut l'idée de quitter la France, d'abandonner la gravure et d'aller faire fortune aux Indes. Il ne dit rien de ce projet à son père, mais il se mit en rapport avec le gouverneur de Pondichéry. Lacour père imagina
(*) Éloge de Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 15.
alors une petite mise en scène qui eut un grand effet sur un jeune homme « crédule et presque superstitieux », comme doit l'avouer son panégyriste lui même.
« Un jour que ce fils, qui se croyait prêt à quitter sa patrie, était nonchalamment assis devant la table d'un café, réfléchissant peut-être aux hasards que lui réservait l'avenir, voici venir un de ces mendiants, reflets modernes des bardes et des troubadours anciens, qui se plaça en face du jeune homme et chanta sur un air connu quelques mauvais couplets d'une chanson que le jeune Lacour n'avait jamais entendue et qui commençait ainsi :
Jeunes gens qui quittez la France, Pour aller à Pondichéry, Vous partez avec l'espérance De fair' fortune en ce pays...
» Puis venait l'énumération des déboires qui attendent les émigrants. Le futur auteur des Eloïm, alors crédule et presque superstitieux, regarda cette coïncidence comme un avertissement
du ciel. C'était, en effet, un hasard bien singulier que cet
homme, qu'il n'avait jamais vu, soit venu chanter devant lui une chanson qu'il n'avait jamais entendue et qui s'appliquait si bien à sa situation. Il est inutile de dire que le jeune homme était revenu de Pondichéry; mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que M. Lacour ne reconnut jamais, dans la chanson et le chanteur, le style ou la main de son père : il attribua toute sa vie à la bienveillance céleste un effet de la prévoyance paternelle ; et, dernièrement encore, il me disait combien il était singulier qu'il n'eût jamais entendu cette chanson que dans cette circonstance^ . »
Lacour avait échappé aux inconvénients d'un voyage inutile ou funeste à Pondichéry; peu de temps après, il échappait aux dangers plus graves que lui suscitait sa liaison avec un obscur complice de la conspiration du général Malet, Boutreux, qui
(*) Éloge de Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 17.
fut fusillé dans la plaine de Grenelle le 29 octobre 1812. Mais Lacour père, inquiet des vagues projets et des liaisons compromettantes de son fils, le faisait revenir à Bordeaux : il avait espéré en vain le retenir dans sa ville natale en obtenant, dès 1811, son élection comme membre de l'Académie de Bordeaux. Un mariage préparé depuis longtemps avec la fille de l'architecte Combes, et qui eut lieu le 26 février 1813, ne Tetint pas davantage auprès de son père le jeune graveur qui amena sa femme à Paris. Il fallut, pour le rappeler et le garder à Bordeaux, l'arrêté du 29 janvier 1814, par lequel le Maire proposait à Lacour de succéder à son père dans la double fonction de Direc-
teur de l'Ecole publique de dessin de la Ville et de Conservateur de la Galerie de tableaux.
'article 1er de l'arrêté du Maire, pris le 29 janvier 1814, confiait à « M. Lacour, frère de M. Lacour
^ — décédé » la direction intérimaire, « jusqu'à de nouvelles dispositions à cet égard, de l'Ecole publique de dessin de la Ville > — et, naturellement, la conservation du Musée, qui était regardée comme une dépendance nécessaire de la direction de l'Ecole.
Le nouveau Conservateur, à titre provisoire, de la galerie de tableaux, Antoine Lacour, est assez peu connu. Frère et oncle de deux Directeurs de l'Ecole, de deux Conservateurs du Musée, il se trouve forcément rejeté dans la pénombre où l'on distingue mal Monsieur, frère du roi défunt, oncle du roi régnant. Voici la notice qui est consacrée par les auteurs du catalogue de 1855 à Antoine Lacour, né à Bordeaux en 1748, mort dans la même ville en 1837 : « Entraîné par l'exemple de son frère aine, dont il reçut quelques leçons, il abandonna le commerce et s'adonna aux arts. Pendant son séjour à Paris, il fut élève de Lépicié et de Sicardi et réussit surtout dans la peinture en miniature. Fixé à Bordeaux, il fut pendant longtemps professeur de dessin à l'Institution des Sourds-Muets M . » Le Musée pos-
l1) Catalogue de 1855, p. 144.
sède de cet artiste un Portrait de M11* Briant, sœur de Var tiste de ce nom M.
C'est, sans doute, pendant l'administration provisoire d'Antoine Lacour que la Ville reçut un buste de Napoléon dont aucun document officiel n'indique la date d'entrée au Musée. « A peu près à la même époque — disent les rédacteurs du catalogue de 1855, après avoir parlé de la mort de Pierre Lacour — arriva au Musée le buste en marbre de Napoléon, sans qu'on sache qui l'avait envoyé (2). > Je ne sais pas davantage qui a fait sortir ce buste, et à quelle date, du Musée où il était arrivé, d'une manière mvstérieuse, au commencement de 1814 (S) .
Les catalogues de 1821 et de 1824 ne mentionnent pas ce buste. Les catalogues de 1832, 1839, 1843 et 1845 indiquent, n° 125 : Napoléon, Empereur des Français (buste de marbre blanc). Le catalogue de 1850, n° 428 : « Napoléon, Empereur des Français, buste en marbre par Bartholini ou sur un modèle de cet habile maître. » On lit dans le catalogue de 1855 (page 261): « Bartholini (Laurent). Napoléon Ier empereur. Buste en marbre arrivé au Musée, on ne sait comment, en 1814; exécuté dans la fabrique de copies en marbre fondée à Carrare, sous la protection de S. A. I. et R., Élisa Bonaparte, grandeduchesse de Toscane et dirigée sous le nom de Banca Elisiana, par MM. Desmarets, Cacharès, etc. » Le catalogue de 1862 (p. 282) indique simplement un « Buste en marbre de Napoléon Jer, par ...» Les catalogues publiés en 1881 et en 1894 par M. Vallet ne mentionnent plus ce buste de Napoléon.
(*) Catalogue de 1894, n» 631. — Pour le peintre Briant, voir chap. I, p. 59.
{*) Catalogue de 1855, Introduction, p. 21.
(3) M. Vallet n'a pu me fournir aucun renseignement à ce sujet. J'ai pu découvrir ce buste tout récemment (mai 1899), grâce aux indications d'un garçon de bureau qui se souvenait de l'avoir transporté, il y a quelques années, d'un grenier de la Mairie dans un des magasins de la Ville, près de l'Église Saint-Bruno, où se trouvent en dépôt les vieilles pierres et matériaux de démolition. On ignore a quelle date le buste a passé du Musée au grenier et qui a donné l'ordre de le taire transporter du grenier au dépôt des vieilles pierres. — A propos des sculptures qui auraient été envoyées par l'État en 1814, il convient de rectifier une erreur qui se trouve dans 1rs catalogues de M. Vallet. On lit en effet (1881, n° 707; 1894. n* 927) : Oourdon, Achille, statue marbre de grandeur naturelle, donnée parl'Kiat en 1814. — C'est en avril 1874 que Y Achille de Gourdon est entré au Musée,
La délégation d'Antoine Lacour prenait fin le 1er avril 1814.
Dès le 29 mars, le Maire avait pris un arrêté — < vu la lettre du 3 février par laquelle M. Lacour accepte cet emploi [la direction de l'École publique de dessin], comme le plus honorable témoignage qu'il pût recevoir de l'estime et de la considération publique que son père avait méritées par ses vertus, ses talens et ses services » — arrêté dont voici les articles principaux :
Article premier. — M. Lacour est nommé définitivement Directeur de FEcole publique de dessin et Conservateur des tableaux du Musée de la Ville, aux mêmes fonctions, prérogatives et émolumens dont jouissait feu son père.
Art. II. — M. Lacour qui, en vertu de notre arrêté précité, a dirigé, depuis la mort de M. son frère, l'Ecole de dessin, recevra nos remerciemens de ses services qui cesseront à dater du premier avril prochain.
Le même jour, le Comte Lynch écrivait à Antoine Lacour : « J'ai l'honneur de vous adresser une expédition de mon arrêté qui consacre la nomination définitive de M. votre neveu à la place de professeur de l'École publique de dessin. Je vous remercie, Monsieur, du soin que vous avez bien voulu donner à cette école depuis la perte que nous avons faite. Vous recevrez dans les premiers jours du mois prochain le mandat de la somme qui vous est acquise pour le tems de votre exercice... » — Et à Lacour fils : « J'ai l'honneur de vous adresser une expédition de mon arrêté de ce jour qui confirme votre nomination à la place de directeur-professeur de l'École de dessin de cette Ville et de conservateur de la Galerie de tableaux. En acquittant ainsi la dette de la reconnaissance que doit la Ville aux utiles travaux de votre estimable père, j'ai la satisfaisante conviction que vos talens et votre zèle justifieront mon choix. . . >
Lacour avait accepté par lettre, dès le 3 février, la place à laquelle l'appelait la confiance du Maire. Il mit quelque temps à régler ses affaires et à terminer les préparatifs d'un voyage
que la foule des départs et l'accaparement des moyens de transport par les émigrants empressés à fuir Paris rendaient pénibles et difficiles. Il arriva à Bordeaux quelques jours avant le
12 mars, put être témoin de l'accueil fait aux Bourbons et aux Anglais par le Maire et lire la fameuse proclamation du
13 mars, rédigée par Laîné et signée par Lynch. D'ailleurs, toutes ces manifestations, plus ou moins sincères, répondaient bien aux sentiments royalistes du nouveau Conservateur du Musée. Peu après son entrée en fonctions, il était l'objet d'une haute distinction artistique, qu'il n'avait pas sollicitée : «c Le 2 avril dernier, la classe des Beaux-Arts de l'Institut de France a proclamé l'un de ses correspondans, M. Lacour fils, professeur de l'Académie de dessin et de peinture de Bordeaux. L'Académie de dessin et de peinture doit se féliciter du choix que M. le Maire a fait d'un professeur aussi distingué, dont le talent éprouvé par de nombreux travaux doit donner pour cette école les plus flatteuses espérances. M. Lacour père, ancien directeur professeur de cette école, et dont la perte est si récente, ne pouvait être plus dignement remplacé M. » C'est à l'initiative de Ménageot, appuyé par Visconti, Quatremère de Quincv, Percier et autres membres de l'Académie, qui le connaissaient personnellement, que Lacour était redevable de cette honorable élection.
Le premier acte administratif du nouveau Conservateur du Musée fut un don de joyeux avènement, ou plutôt, un hommage à la mémoire du premier Conservateur et le paiement d'une dette de reconnaissance à la Ville de Bordeaux qui avait sucessivement confié au père et au fils la direction de son Musée : le fils offrait à la Ville la dernière œuvre de son père, en même temps que le portrait d'un bienfaiteur de l'Ecole et du Musée, portrait que Lacour avait peint avec reconnaissance et amitié. « Les héritiers de M. Lacour — dit le catalogue de 1855 <2) — donnèrent au Musée de la Ville un des tableaux les plus consi-
il) IjC Mémorial Horrifiais, n° du 15 juin 1814 !*) Catalogue de 18.V», Introduction, p. 21.
durables qu'il ait exécutés : Les habitants de Noie se réfugiant sous la protection de Saint-Paulin®, et le Portrait de M. F. L. Douce t w que M. Lacour avait eu bien de la peine d'obtenir de la modestie de son ami. » Le 22 avril 1814 le comte Lynch écrivait de Paris à Lacour :
« Je me suis souvenu, depuis mon départ de Bordeaux, que je n'avais pas répondu à la lettre par laquelle Mademoiselle votre sœur et vous m'engagiez à accepter au nom de la Ville le beau tableau que M. votre père lui avait légué de son vivant. 11 m'a été facile de pardonner à mon secrétaire cet oubli qui n'en est pas un. Il a été occupé depuis quelque teins de choses si fastidieuses qu'il avait mis la réponse à vous faire au nombre des choses agréables auxquelles il devait vaquer à loisir. Le don que vous offrez à la cité est accepté, Monsieur, avec plaisir et reconnaissance. Ce dernier fruit du génie de votre estimable père occupera un rang distingué dans la galerie. Il n'est aucun de nos concitoyens qui, en le voyant, ne se rappelle les talens et les vertus de son auteur.... »
Avec le Saint-Paulin, honoré de ces éloges municipaux, le Portrait de M. Doucet faisait son entrée dans la Galerie de tableaux.
Peu de temps après avoir enrichi le Musée de ses dons, Lacour devait en faire sortir un certain nombre de tableaux et de bustes qui n'appartenaient à la Ville qu'à titre provisoire et sur lesquels nous n'avons aucun renseignement antérieur à l'échange de lettres entre la Municipalité et la Chambre de Commerce, qui amena la restitution de ces objets d'art à leurs légitimes propriétaires.
Le 30 mai, Lacour adressait un rapport au Maire: le 17 du même mois, M. Corcelle(3>, architecte, chargé par la Chambre de Commerce de faire les préparatifs de la fête qu'elle avait l'intention de donner à Son Altesse Royale Monseigneur le Duc
(*) Catalogue de 1894, n° 619. Saint-Paulin, évéque de Noie.
l*) Catalogue de 1894, n° 622. Portrait de M. F. L. Doucet.
(*) L'architecte Arnaud Corcelle naquit à Bordeaux en 1765; second grand-prix de l'École des Beaux-Arts en 1783, il se fixa dans sa ville natale où il devait mourir le 3 avril 1843. En outre d'un certain nombre d'habitations bourgeoises, il a construit à Bordeaux le temple protestant de la rue Notre-Dame et la synagogue de la rue Causserouge, incendiée en 1873.
d'Angoulème, avait emprunté, muni d'une autorisation écrite du Comte Lynch, les bustes de Louis XVIII et de Monsieur, Comte d'Artois, de plus cinq portraits ; après la fête, les deux bustes et les cinq portraits devaient être remis au « Muséum >. La Chambre de Commerce avait bien rendu les deux bustes, mais elle se refusait à la restitution des cinq portraits, qui, disait-elle, étant sa propriété, devaient rester à la Bourse.
Le 10 juin, une longue lettre de Messieurs « les Membres composant la Chambre de Commerce de Bordeaux à M. le Comte Lynch, Maire de Bordeaux >, expliquait et justifiait les revendications de l'assemblée commerciale : en 1777, la Bourse avait reçu successivement, en leur offrant des fêtes, Monsieur et Monseigneur Comte d'Artois. « Ces princes daignèrent accorder un précieux témoignage de leur satisfaction au commerce de Bordeaux; ce fut le don de leurs bustes en marbre. Ces bustes furent placés dans la salle des séances de la Chambre de Commerce. >
Quelques années plus tard, grâce au legs Beaujon*1*, la Chambre de Commerce fut mise en possession de divers tableaux soit peints à l'huile, soit en tapisserie des Gobelins. « La Chambre de Commerce et la juridiction consulaire furent dépouillées, lors de la funeste catastrophe du 10 août 1792, de tous les marbres et tableaux relatifs à la famille royale. > Mais on parvint à sauver deux bustes et cinq portraits, cachés dans la Bourse même, d'abord; « et la Mairie ensuite est parvenue à les conserver en les faisant placer au Musée comme objets précieux pour les arts 2> . »
(') Né a Bordeaux au commencement du xvme siècle, Nicolas Beaujon gagna dans les Mnances une grande fortune dont l'origine ne semble pas avoir été très honorable : il fut poursuivi par le Parlement de Bordeaux pour une opération sur les blés. Successivement membre de la juridiction consulaire de Bordeaux, directeur du commerce de la province de Guyenne, receveur des finances de la généralité de Rouen et banquier de la Cour, il fonda, en 1784, dans le faubourg du Roule, à Pans, et dota, pour l'éducation de vingt-quatre enfants, un établissement qui, plus tard, transformé en hôpital, est aujourd'hui situé n/ 208, faubourg Saint-Honoré. et se nomme Hôpital Beaujon. Par son testament, il léguait à la Chambre de Commerce de Bordeaux les tableaux dont il est ici question.
(*) Aucun des rapports de Monbalon qui nous restent ne parle du séjour de ces deux bustes et de ces cinq portraits au Musée. Il est plus que probable que, sous l'Empire aussi bien que pendant la République, tous ces bustes et portraits de membres de la famille des Bourbons avaient été tenus soigneusement cachés.
En conséquence, la Chambre réclamait « la réintégration des précieux dons qui donnaient un caractère sacré, en quelque sorte, tant à la salle des séances qu'à celle du tribunal du Commerce ». Ces « précieux dons » étaient :
Le buste en marbre de Monsieur, aujourd'hui le Roi ;
Le buste en marbre de Monseigneur, Comte d'Artois ;
Un portrait peint à l'huile représentant Monsieur, aujourd'hui le Roi ;
Un portrait peint à l'huile représentant Monseigneur, Comte d'Artois ;
Un autre portrait peint à l'huile représentant aussi Monseigneur, Comte d'Artois ;
Un portrait en tapisserie des Gobelins représentant Louis XV ;
Un autre portrait, aussi en tapisserie des Gobelins, représentant la reine, épouse de Louis XV.
La Chambre de Commerce avait retenu les deux bustes prêtés pour la fête donnée en l'honneur de M8r le duc d'Àngoulême ; elle revendiquait de plus les cinq portraits, « sans préjudice de ceux qui pourraient encore se trouver au Musée ».
Le 19 juillet, ayant reconnu le bien fondé de la réclamation «les membres de la Chambre de Commerce, le Maire écrivait à ces Messieurs pour les autoriser à garder les deux bustes et à faire retirer les cinq portraits de la galerie de tableaux : «c Quoique tous ces bustes et portraits soient bien précieux pour la Ville dont ils embellissent le Musée, je ne puis cependant, Messieurs, me défendre de reconnaître vos droits à une propriété qui vous est si légitimement acquise. »
Le même jour, il écrivait à Lacour d'opérer la restitution :
« J'applaudis, Monsieur, au zèle que vous avez montré dans cette circonstance, dans les démarches réitérées que vous avez faites pour conserver à la Ville des objets aussi précieux pour elle. » Mais ces objets précieux, la Ville n'a pas le droit de les retenir : «c Vous en ferez donc la remise à la personne qui se présentera de la part de la Chambre de Commerce, en exigeant un reçu pour votre garantie. »
Le 30 juillet, les Membres composant la Chambre de Commerce de Bordeaux écrivaient au Maire pour lui accuser récep-
tion de sa lettre du 19 et lui exprimer toute leur reconnaissance de son « acte de bienveillance et de justice ».
Enfin, le 11 août 1814, Lacour adressait au Maire un rapport qui prouvait qu'à cette date toute cette affaire de bustes et de portraits semblait terminée à l'entière et légitime satisfaction de la Chambre de Commerce : « Conformément aux ordres contenus dans votre lettre du 19 juillet dernier, les bustes et portraits au nombre de sept, tels qu'ils sont spécifiés dans votre lettre, ont été remis à la Chambre de Commerce de cette Ville, et Monsieur Duclos, président de la Commission administrative de la Bourse, m'en a donné un reçu. »
Mais, dans sa requête du 10 juin, la Chambre de Commerce disait: « Les objets que nous réclamons, sans préjudice de ceux qui pourraient encore se retrouver.... > Et les recherches de la Chambre de Commerce lui avaient fait trouver le procès-verbal d'une de ses anciennes séances, celle du 2 Juillet 1787, où était tout au long la liste des œuvres d'art provenant du legs Beaujon : toutes ces œuvres n'avaient pas été restituées par la Ville.
« La Chambre déférant à la demande de M. Jarreau, MM. les Directeurs se sont rendus dans la galerie de l'hôtel de la Bourse en compagnie de M. Jarreau et de MM. Crozilhacct Lemerles. lia été procédé à l'ouverture de quatre caisses ; dans la première se sont trouvés les portraits de Sa Majesté Louis XVI, du Roi de Suède et de Monseigneur Comte d'Artois ; dans la seconde ceux de Monsieur et Madame Adélaïde ; dans la troisième ceux de feu Monseigneur le Dauphin, père du Roi régnant, du feu Roi Louis XV, de la feue Reine, de feu Madame la Dauphine, ces quatre portraits sont faits aux Gobelins et sous glaces, et celui de feu M. Beaujon ; et dans la quatrième, deux tableaux de Boucher aussi faits aux Gobelins, l'un sous glace et l'autre dont la glace s'est trouvée entièrement brisée. »
En conséquence, le 10 août 1814, la Chambre de Commerce prenait une nouvelle délibération, en vertu de laquelle elle réclamait de la Municipalité les quelques portraits provenant du legs Beaujon qui, d'après elle, se trouvaient encore au Musée.
« U a été fait lecture d'une lettre de MM. de la Commission Administrative des Revenus de la Bourse, du 9, qui, en réponse à celle que la Chambre leur adressa le 30 juillet dernier, accompagnée de la lettre qu'elle avait reçue de M. le Comte de Lynch, Maire de la Ville de Bordeaux, concernant la remise réclamée par la Chambre de Bustes en marbre et de Portraits peints à l'huile ou en tapisserie des Gobelins, à elle appartenant, annoncent à la Chambre que les Bustes et objets énumérés dans la lettre de M. le Maire ont été retirés du Musée en vertu de l'autorisation de ce magistrat contenue dans sa dite lettre moyennant le reçu que Monsieur Duclos, Président de la Commission Administrative, en a fourni au Conservateur du Musée conformément à la recommandation de M. le Maire. — MM. de la Commission Administrative exposent à la Chambre qu'il existe encore au Musée divers objets, au nombre de huit, appartenant à la Maison de la Bourse, savoir :
» 1° Un portrait peint à l'huile représentant Monsieur, aujourd'hui Le Roi.
» 2° Un autre portrait à l'huile, représentant Louis XV.
» 3° Le portrait de Louis XV, en tapisserie des Gobelins.
» 4° Celui de la Reine son épouse, en tapisserie des Gobelins.
» 5° Le portrait de Madame Adélaïde, peint à l'huile .
» ô° Le portrait de Louis XV, peint à l'huile.
» 7° Le portrait du Roi de Suède, aussi peint à l'huile.
» 8° Enfin celui de M. Beaujon, Bienfaiteur de la Chambre de Commerce.
» MM. de la Commission Administrative engagent la Chambre à faire une nouvelle réclamation à M. le Maire des objets ci-dessus. Ils ne doutent pas de son empressement à les lui faire délivrer, ainsi que les précédens, comme propriété de la Bourse. La Chambre de Commerce, pleine de confiance dans les dispositions bienveillantes de M. le Maire, pénétrée de la plus vive gratitude pour son empressement à reconnaître le droit juste et légitime de sa propriété, à l'égard des objets de sa première réclamation et pour son obligeance à lui accorder l'autorisation de garder les Bustes en marbre qui lui avaient été prêtés sur son ordre, ainsi qu'à réclamer et faire retirer du Musée les portraits qui y étaient; partageant dans toute leur étendue les sentiments de MM. de la Commission Administrative, croit ne pouvoir mieux marquer à M. le Maire l'entière confiance qu'elle a en ses bonnes dispositions envers elle, que par un nouvel acte de cette même confiance, en réclamant de lui les huit objets détaillés ci-dessus. Elle est convaincue que cette seconde réclamation
sera couronnée d'un succès aussi flatteur et aussi complet que la première. Elle repose sur les mêmes bases de justice et elle est adressée au même magistrat. La Chambre croit devoir, pour former le complément de sa réclamation, y ajouter un portrait de grande dimension peint à l'huile ; c'est celui de M. Bailly, le premier des Présidens de l'Assemblée Nationale, qui fut fait à Paris pour compte et aux frais de la Chambre de Commerce, par les soins d'un des Députés du Département de la Gironde, Membre alors de la Chambre des Chambres de Commerce, qui le lui fit remettre pour le placer dans la salle de ses Séances, où il existait avec les autres objets, à l'époque de leur disparition par le déplacement qui en fut fait. La Chambre a, en conséquence, nommé une députation de trois de ses Membres qui sont invités à se rendre auprès de M. le Maire, pour lui remettre le présent procès- verbal, et le prier instamment, après lui avoir renouvelé, au nom de la Chambre, l'assurance de ses sentiments pour lui, de vouloir bien statuer sur son objet d'une manière qui réponde à la confiance qu'inspirent à la Chambre les bontés éprouvées de Monsieur le Maire.... »
Dès le 13 août, le Maire de la Ville de Bordeaux répondait « à Messieurs les Membres de la Chambre de Commerce» :
<c Messieurs,
» Je me suis empressé d'inviter le conservateur du Musée de la Ville à mettre à votre disposition les 8 portraits, réclamés par votre délibération du 10 de ce mois, qui m'a été remise par MM. vos députés....
» Agréez, Messieurs, l'assurance de ma considération très distinguée.
» Signé : Comte de Lynch. »
L'affaire était définitivement terminée. Tous les bustes et tableaux justement revendiqués étaient restitués à la Bourse ; ils s'y trouvent encore actuellement dans la salle des délibérations de la Chambre de Commerce et dans ses dépendances W.
(*) Je dois communication de tous les documents concernant cette restitution à l'obligeance de M. le Président de la Chambre de Commerce. Les documents conservés dans les papiers de Lacour sont incomplets.
E 15 septembre 1814, la Distribution des prix de l'Ecole de dessin — distribution dont il a déjà été parlé W —
<z& — donnait au Conservateur-Directeur l'occasion de prononcer un discours programme où il exposait les théories esthétiques qui devaient inspirer l'enseignement de l'École et l'organisation du Musée.
C'est le spiritualisme dans l'art que prêche Pierre Lacour «c L'erreur ordinaire des artistes est de ne considérer leur art que sous un rapport purement matériel. » Un résumé de l'évolution de l'art depuis l'antiquité grecque où « la création du beau idéal fut le produit des méditations que les artistes, dirigés par le système religieux du paganisme, firent sur la nature des dieux » jusqu'à ces récentes années de la Révolution, où « le scepticisme irréligieux étant à la mode, les artistes modernes, n'ayant en vue aucun modèle de perfection, nous donnèrent ces tableaux souvent licencieux, dont les auteurs alors très célèbres sont aujourd'hui justement méprisés >, permet à l'orateur de conclure « que ce n'est point pour s'ériger en froid moraliste qu'il a conseillé aux élèves de l'École de dessin l'étude des recherches morales et philosophiques >.
(*) Voir, plus haut, p. 210.
C'est à ces recherches philosophiques et morales que le Conservateur du Musée se livre pour son propre compte pendant les premiers mois de l'année 1815, si agités par les révolutions successives qui remplaçaient Louis XVIII par Napoléon, puis le vaincu de Waterloo par le réfugié de Gand.
L'année 1815 du Bulletin Polymathique du Muséum est remplie d'articles et de dissertations de Lacour. A la séance publique de la Société Philomathique, le mardi 17 janvier 1815, il lisait € un morceau intitulé de la piété filiale chez les Chinois » ; ensuite, se succédèrent dans le Bulletin, une dissertation mystique : Hermès ou les hommes civilisés par les arts et les sciences (p. 24-30); une longue déclamation métaphysique, accompagnée de notes nombreuses : De la Divulgation des doutes philosophiques et de ses effets (p. 79-92); un travail archéologique : De la Destination pritnitioe des temples (p. 161-168); un long essai d'histoire religieuse, aggravé d'étymologies hasardées et de discussions au moins superficielles sur les langues orientales : Des Cénates ou Théocrates primitifs, et, en particulier, des Théocrates Égyptiens (p. 289-314). Le nombre et la variété de ces écrits méritaient dans le « Rapport des travaux de la Société Philomathique, depuis la séance publique du 30 août 1814 jusqu'à celle du 5 septembre 1815, fait à cette dernière séance par M. Laterrade, secrétaire général > des éloges accordés par le rapporteur aui pièces lues et insérées dans le Bulletin par M. Lacour fils, pièces qui « prouvent que M. Lacour fils joint à l'amour des beaux-arts dans la pratique desquels il se distingue, la profondeur des recherches en littérature et qu'il est bien digne de remplacer le savant modeste, M. Lacour père, que vous regretterez toujours >.
Le Bulletin contient enfin (p. 405-418) le long discours prononcé par le Directeur de l'École de dessin, le 5 novembre 1815, à la Distribution des prix. Lacour n'expose plus simplement des théories esthétiques, comme dans son discours de 1814 : il fait, au nom de l'art, profession de fidélité aux Bourbons ; en effet, l'art, pour lui, ne peut exister que sous le gouvernement des
rois légitimes. Et la plus grande partie de ses développements historiques et politiques est consacrée à l'éloge de Louis XIV et de son siècle artistique, et à l'éloge, en général, des Bourbons considérés comme protecteurs des arts. Lacour était franchement royaliste. M. Delpit donne un trait caractéristique de son dévouement à Louis XVIII : « Lors du retour de l'Empereur de l'Ile d'Elbe, le Préfet de la Gironde, M. de Valsuzenay, ayant autorisé une souscription pour l'entretien et l'équipement d'un corps de volontaires royalistes, M. Lacour réunit ses petites économies, et le simple artiste apporta 150 francs à la Préfecture. Il n'y avait que dix-neuf souscripteurs inscrits avant M. Lacour W. » — On verra à la suite de quelles maladresses les membres de la famille royale réussirent à décourager ce dévouement qui se consacrait loyalement à la cause légitimiste.
Cependant, la rentrée en France des Bourbons, protecteurs des arts, ne semblait pas devoir exercer une heureuse influence sur la prospérité des Musées, puisque l'une des premières conséquences de la Restauration de 1815 avait été la demande de restitution aux Alliés des tableaux qui leur avaient été enlevés pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire. Si le Gouvernement de Louis XVIII avait fait un accueil favorable à cette demande, la Galerie bordelaise, composée en grande partie de tableaux conquis sur les ennemis de la République et de l'Empire, maintenant les amis de la Restauration, aurait été exposée à des dangers sérieux.
€ Dès les premiers jours de la seconde Restauration, notre Musée à peine formé avait été menacé d'une destruction presque complète.
» Dans une intention qu'il ne nous est pas permis d'apprécier, faute de renseignements, mais dont la réalisation pouvait avoir une certaine gravité, par les ordres de M. le Comte de Pradel, directeur-général de la Maison du Roi, le secrétaire-général du Musée de Paris, M. Lavallée,
I1) Jules Delpit : Éloge de Piètre Lacour, Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862, p. 23.
avait écrit, le 15 février 1816, qu'il avait été précédemment autorisé à désigner aux commissions belges, les villes du Royaume où il avait été envoyé des tableaux provenant des Pays-Bas, et à prévenir qu'on n'opposât aucune résistance à l'enlèvement de ces tableaux, si des commissaires se présentaient pour les reprendre ; que Bordeaux avait été désignée comme possédant quatre de ces tableaux. De nouvelles réclamations et l'obligation de réaliser d'une manière positive et uniforme la restitution de ces tableaux, disait M. La-vallée, ont déterminé M. le Comte de Pradel à faire revenir à Paris non seulement les tableaux de la Belgique, mais encore ceux qui proviennent d'Italie, d'Autriche, etc.. et qui sont réclamés. En conséquence, il envoyait une liste des tableaux du Musée de Bordeaux qui étaient réclamés, et donnait Tordre de les expédier à Paris aux frais du Ministère de la Maison du Roi. Cette liste renfermait quatorze tableaux, dont M. de Pradel donnait les dimensions et l'origine : cinq provenaient de la Belgique, deux de la collection du Stathouder, trois d'Italie et quatre du Palais du Roi. Remarquons, sans nous y arrêter, que quatre de ces tableaux, provenant de l'ancienne collection des Rois de France, n'étaient pas réclamés parles commissaires étrangers, et que personne ne parlait du remboursement des frais de restauration, de transport, etc., que ces tableaux avaient occasionnés à la Ville. Heureusement pour notre Musée, on ne se pressa pas à Bordeaux d'exécuter cet ordre irrégulier ; et, dans l'intervalle, M. le Comte de Vaublanc, Ministre de l'Intérieur, ayant eu avis de cette singulière circulaire, écrivit au Préfet de la Gironde, le 5 mars 1816, que les Musées du Royaume dépendant de son Ministère, il ne devait en être rien distrait sans une autorisation spéciale de sa part*1). »
Tous ces renseignements sont empruntés à Y Introduction du catalogue de 1855. N'ayant trouvé aux Archives Municipales aucun document qui se rapportât aux négociations de la Mairie et du Ministère au sujet de cette restitution de tableaux, il m'a fallu copier le récit de cet épisode de l'histoire du Musée dans un ouvrage que P. Lacour et J. Delpit ont dû rédiger d'après des documents originaux que l'incendie du 13 juin 1862 n'a pas respectés.
Il convient, toutefois, de n'user de V Introduction du catalogue
(*) Catalogue de 1855, Introduction, p. 21-22.
de 1855 qu'avec une extrême réserve. En effet, pour cette même année 1816, quelques pièces des Archives, à moitié brûlées, mais dont les parties essentielles sont restées lisibles, nous permettent de rectifier une grosse erreur de cette Introduction, Après avoir parlé de la nouvelle installation du Musée, en 1820, P. Lacour et J. Delpit ajoutent :
« Les accroissements merveilleux de notre Musée et la beauté du local où il était exposé, répandit (sic) partout sa gloire ; de tous côtés on offrit à la Ville des tableaux ou des objets d'art, dignes, disait-on, d'augmenter cette splendeur; mais les finances de la Ville étaient épuisées, et il fallut nécessairement refuser ou ajourner la plupart de ces propositions. Il y eut une exception pour le portrait de Louis XIV, par Mignard, que la Ville acheta en 1823, 2,400 francs W. »
Ce portrait de Louis XIV, par Mignard, n'est pas mentionné dans les premiers catalogues, ceux de 1821 et de 1824; mais, dans la suite, tous ceux qui notent la date d'entrée des œuvres du Musée sont unanimes à répéter qu'il a été acheté en 1823<2).
Or, voici la copie d'un compte conservé aux Archives :
« Doit la mairie de Bordeaux à Jean Gadiou, propriétaire, demeurant à Bordeaux, rue Borie, n° 33, la somme de fr. 2,400 pour pris débattu entre M. ladjoint au Maire délégué pour les travaux publics et ledit sieur Gadiou, pour un tableau de 4 pieds 8 pouces de hauteur, sur 3 pieds 6 pouces de large, représentant Louis XIV, paint par Migniard, donc l'acquisition a été faite par Monsieur le Maire de Bordeaux, sous l'autorisation de M. le Préfet.
» Ci . . . fr. 2,400.
« Bordeaux, le 24 juillet 1816.
» Signé : J. Gadiou ».
{*) Catalogue de 1856, Introduction, p. 27.
(f) Catalogue Vallet, édition de 1894, n° 688. Mignard (Pierre), Portrait de Louis XI V. « Acheté par la Ville en 1823. »
« Arrêté le présent compte à la somme de. deux mille quatre cents francs, pour laquelle il sera délivré un mandat sur le crédit affecté aux dépenses imprévues du budjet de 1816, P autorisation de M. le Préfet préalablement obtenue.
» Bordeaux, le 24 juillet 1810.
» En l'absence de M. le Maire,
» Le premier adjoint,
» E. de Labroue.
» Vu et approuvé :
» Le Préfet, » Signé : Tournon ».
Nous avons également les fragments d'une lettre du Préfet Tournon, datée du 27 juillet 1816, où ce fonctionnaire disait au Maire : « J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint, en réponse à votre lettre du 24 du courant, un compte de 2,400 francs, approuvé par moi pour Tachât du portrait en pied de Louis XIV, peint par Mignard. Je vous autorise à faire paver cette dépense sur le fonds de dépenses imprévues laissé à ma disposition dans le budget de 1816. » On peut lire sur d'autres feuilles des Archives, brûlées en partie, que « le Mémoire de M. Thomas aîné, doreur, pour l'encadrement et la dorure du Portrait de Louis XIV, par Mignard >, a été « réglé à la somme de 160 francs par Lacour, le 28 septembre 1816; vu et arrêté à la somme de 160 francs par l'adjoint au Maire délégué pour les travaux publics, Dutrouilh, le 10 octobre 1816 ; vu et approuvé à Bordeaux, le 18 octobre 1816, par le Préfet de la Gironde, Tournon >. Toutes ces preuves démontrent surabondamment que le Portrait de Louis XIV est devenu propriété municipale au mois de juillet 1816, et que les rédacteurs du catalogue de 1855 se trompent quand ils en fixent l'acquisition en l'année 1823.
Mais rien ne prouve qu'il y ait erreur de leur part dans le récit des inutiles réclamations faites en 1815 et 1816 par le secrétaire du Musée de Paris, Lavallée, à la Municipalité de Bordeaux : nous voyons, en effet, qu'alors que le Louvre dut restituer près de deux mille toiles, le Musée de Bordeaux
conserva tout ce qui lui avait été attribué par le Consulat et par l'Empire. Il devait même s'enrichir d'un certain nombre de dons pendant les premières années de la Restauration.
La Restauration, dit Clément de Ris*1*, se préoccupa fort peu des collections municipales fondées par l'Empire. Vraie pour la plupart des Musées de province, cette affirmation n'est pas exacte en ce qui concerne notre Musée. Mais cette bienveillance du Gouvernement de Louis XVIII pour notre ville tient à des circonstances particulières : en 1816, les Latins de Bordeaux avaient conquis la Gaule. Ils usèrent de leur conquête pour le plus grand bien de leur ville natale.
Le 17 août 1816, le Vicomte Marie-Joseph de Gourgues, qui était Maire de Bordeaux depuis le 20 février, écrivait à Lacour :
« J'ai renouvelle (sic) les instances faites à diverses époques par mon prédécesseur (2> pour obtenir un dédommagement du modique lot qui est assigné à notre ville dans la répartition des tableaux accordés aux provinces.
» S. Ex. le Ministre de l'Intérieur prenant en considération le vœu de la Ville, appuyé par le Conseil général dans sa dernière session, se montre disposé, malgré l'appauvrissement des Musées de la Capitale, à faire quelque chose en faveur du nôtre. Pour cela, S. Ex. a besoin de connaître ce que nous possédons. Je vous invite, Monsieur, à m'adresser une copie du catalogue, afin que je la fasse parvenir au Ministre par l'intermédiaire de M. le Préfet, qui suivra cet objet avec l'intérêt que lui inspire tout ce qui peut être avantageux à notre ville. »
Depuis le 7 mai 1816, le Ministre de l'Intérieur était le bordelais Laine, qui devait conserver son portefeuille jusqu'au 29 décembre 1818, date où il le remit au libournais Decazes. Le Duc Decazes resta à la tète du Ministère jusqu'au 17 février 1820 : on verra que son dernier rapport au Roi, — daté du jour même
{}) Clément de Ris : Les Musées de Provincet tome I, Origine, p. 9.
is; Le vicomte de Gourgues fait, je pense, allusion au Comte Lynch, et non à son prédécesseur immédiat, Gramont de Castera, qui ne fut maire que quelques mois (octobre 1815-février 1816) et ne put, par conséquent, «faire des instances à diverses époques ».
où les royalistes ultra profitèrent de l'assassinat du duc de Berry pour le forcer à donner sa démission, — demandait un important f tableau pour le Musée de Bordeaux.
Laîné s'empressa de satisfaire aux demandes du Maire; dès le 21 octobre 1816, le Comte de Tournon-Simiane, qui était Préfet de la Gironde depuis le 12 juillet 1815, pouvait écrire au Vicomte de Gourgues :
€ Une très grande caisse contenant trois tableaux vient de me parvenir.
» Ces tableaux sont : Le Ganymède, de M. Granger; Jacob en Mésopotamie, par M. Hein (sic) ; Bajazetet le Berger, par M. Dreux-Dorey (sic).
» En me donnant avis de cet envoi, S. Ex. le Ministre de l'Intérieur ajoute que ces trois compositions ont vraiment du mérite et qu'il s'estime heureux de les offrir à la Ville ...»
A la fin de 1816, le Musée se trouvait donc enrichi de quatre œuvres importantes, le Mignard acquis par la Ville et les trois tableaux achetés à la suite de l'exposition de 1812 par le Gouvernement qui, pour la première fois, attribuait à la Ville de Bordeaux une part dans ses achats ; il faut le remarquer, ces trois tableaux étaient donnés au Musée en toute propriété; ils n'y étaient pas seulement déposés, comme c'est l'usage aujourd'hui. En 1876, pour la première fois, l'Etat a placé au Musée de Bordeaux des œuvres d'art « à titre de dépôt »(i).
Le Portrait de Louis XI V, par Mignard, est l'objet d'un jugement assez favorable d'Arsène Houssaye : « Le Louis XIV, de Mignard, malgré l'idéalisation évidente, donne la plus juste idée du grand roi à l'aurore splendide du grand règne. Mais pourtant Mignard fait ici songer que Rigault était un grand portraitiste. Le grand portraitiste est celui qui saisit l'instant oiï la figure s'illumine d'un beau sentiment. Il n'y a pas de
(*) Les deux premiers tableaux placés au Musée, à titre de dépôt» en 1876, sont la Prudence, par Drolling, et une toile d'un maître inconnu de l'École Italienne, Saint Sébastien et les saintes femmes.
figure qui n'ait son moment de beauté. La laideur elle-même a, pour ainsi parler, des ressouvenirs d'un monde où tout est beauté W. »
Quant aux trois tableaux modernes, qui, au dire de Laine, avaient « vraiment du mérite », nous ne les voyons mentionnés par aucun des critiques d'art, de Paul Mantz à M. Vallet, qui se sont occupés des œuvres notables du Musée de Bordeaux. Mais les journaux de l'époque leur consacrent des articles qu'il est intéressant de citer à titre de document.
Dans son numéro du 18 mai 1817, le Mémorial Bordelais annonce avec gratitude le don précieux fait par le Ministre de l'Intérieur au Musée de Bordeaux : « Qu'il nous soit permis comme habitans de Bordeaux, de consigner ici l'expression d'une juste reconnaissance envers le digne Ministre qui a tant de droit à notre estime, à notre affection particulière, et qui, par cette faveur de la munificence rovale, a voulu donner aux Bordelais une preuve nouvelle de l'intérêt qu'il prend à leur belle cité... Après avoir pavé ce légitime tribut d'hommages et de reconnaissance, nous allons tâcher de donner une idée de ces trois tableaux. » Le critique anonyme n'en donne pas une idée bien favorable. A propos du Bajazet, il remarque, d'une manière assez inattendue, que « le berger étant dans un état de nudité parfaite, il faut voir la chèvre couchée à côté de lui pour soupçonner que c'est un berger, car on le prendrait tout au moins pour le beau Paris ». Ganymède a tort d'avoir « des yeux mourans et un regard voluptueux ». Quant au ciel, il est < si peu aérien, si cru, qu'on dirait d'un mur tout bleu où la tète de Ganymède serait plaquée ainsi que le corps de l'aigle ». Enfin, le rédacteur du Mémorial s'amuse fort del'« étrangeté des costumes » du Jacob en Mésopotamie : « La bergère est habillée à peu de chose près comme une femme du peuple des tems modernes; le groupe de gauche, composé d'un homme et île deux ou trois femmes, a dans l'habillement quelque chose de
\}) Arskne Houssaye : Les Musées de Province, le Musée de Bordeaux, VIII, dans le Moniteur du 2 mai 1858.
plus antique; enfin, le voyageur (car c'en est un) pourrait être pris pour un des pêcheurs de l'idylle de Théocrite. > Ces diverses critiques — et l'article en contient bien d'autres — rendent d'autant plus méritoire la gratitude du Mémorial, si reconnaissant au Ministre d'avoir envoyé à Bordeaux des tableaux jugés cependant très médiocres.
Dans sa livraison du 1er août 1817, la Ruche d'Aquitaine, « journal de littérature et de sciences », bi-mensuel, qui devait se transformer plus tard en un journal politique et quotidien, insérait une longue étude sur le Ganymède et le Bajazei; il n'était rien dit du Jacob en Mésopotamie :
« Au nombre des tableaux envoyés par S. Ex. le Ministre de l'Intérieur au Muséum de la Ville de Bordeaux, il en est deux que Ton doit à des artistes de l'école moderne et qui nous ont paru dignes d'un examen particulier.
» Le premier, représentant un Ganimède (sic), est assurément un ouvrage très agréable de M. Grancher (sic), mais on ne peut guère considérer dans ce tableau que le mérite de l'exécution, puisqu'il se compose d'une seule figure portée sur un nuage, et offrant à l'aigle de Jupiter une coupe de nectar. Si pourtant l'extrême simplicité de la composition donne peu de mouvement à l'imagination du spectateur, l'on n'en sent pas moins une sorte d'invention poétique dans l'expression de cette belle figure, dont les yeux baissés annoncent tant de modestie. Un voile d'innocence semble en effet l'envelopper tout entière. Son bras relevé avec grâce, tient une large coupe d'or, où l'oiseau va plonger son bec acéré. Le noble échanson sourit, mais une pudeur pleine de charme accompagne ce sourire. Bien que l'artiste ait donné à son visage une forme un peu carrée, il offre néanmoins ce caractère virginal qui faisait dire à Horace :
Quem sipucllarum insereres choro Mire sa g aces f aller et hospites Discrimen obscui*um, solutis Crinibus, ambiguoque vultu. Si vous le mêliez dans un ctiœur déjeunes filles, ses traits douteux et ses cheveux èpars tromperaient merveilleusement les yeu-x les plus habiles,
» On regrette seulement que cette figure, dessinée avec tant de finesse et de suavité, repose sur un fond cru, qui en découpe tous les contours
avec un peu de sécheresse. Il n'y a point de vapeur, point d'air autour de cette tête : ce n'est point un ciel que nous voyons, c'est une couche bleue, c'est de la peinture prise sur la palette et tout simplement portée sur la toile. Le ton des chairs est beaucoup plus vrai sans doute, il est bien mieux étudié, mais on y désirerait peut-être quelque chose de moins froid, et surtout un peu plus de transparence. En un mot, pour sentir ce qui manque au coloris de Aï. Granchev (sic), nous croyons qu'il suffira de jeter les yeux sur une figure de jeune berger qui se trouve dans le tableau voisin, et dont nous aurons occasion de parler tout à l'heure. Là circulent en effet le sang et la vie.
» Les nuages qui roulent sous les pieds de Ganimède (sic) sont d'un ton argentin et d'un effet très harmonieux : cependant, comme on l'a très bien remarqué lors de l'exposition de 1812, «cette composition, d'ailleurs » très recommandable, n'est peut-être pas tout-à-fait exempte de ce » système d'école, que depuis quelques années les pensionnaires de Rome » cherchent à reproduire. On serait tenté de croire que l'art, à sa naissance, * est pour eux à sa perfection, et qu'ils étudient le système naïf, mais » sec et maigre, du Cimabuë, du Giotto, du Massacio, de préférence à » celui de Raphaël, du Titien et des Carrache. »
<c Le second de ces tableaux, celui sur lequel les yeux se portent de préférence et qui captive le plus fortement l'attention, offre un de ces sujets pleins de poésie, et dont le choix seul est déjà d'un favorable augure ; car en tout genre, comme on sait, le choix du sujet est encore du talent.
» Bajaset ayant appris la mort de son fils Ortogale, à qui Tamerlan avait fait couper la tête dans la ville de Sébaste, jura la perte de son cruel ennemi, et s'avança pour le combattre à la tête de ses troupes. On rapporte que, pendant la marche de son armée, il aperçut sur une montagne voisine un pauvre berger qui. sans crainte au milieu des horreurs de la guerre, jouait paisiblement de la flûte. Pénétré de douleur, agité des plus funestes pressentimens, et jaloux peut-être du sort de ce pâtre, le sultan s'arrêta quelques momens pour l'écouter. « Berger, lui » dit-il ensuite, en étouffant un profond soupir, que le re frein (sic) de ta » chanson soit désormais, je te prie : 0 malheureux Bajazet ! tu ne » reverras plies ton cher fils Orlogule, ni ta belle ville de Sébaste. »
» Tel est le sujet qu'a choisi M. Dedreux, jeune artiste dont le début a donné de grandes espérances. Son tableau, offert pour la première fois au public de Paris dans l'exposition de 1812, lui valut les suffrages les plus flatteurs. Il nous suffira sans doute d'en détailler l'ordonnance et la disposition, pour prouver qu'il les méritait.
» Sur la croupe d'une colline, à l'ombre d'un platane et sous un beau ciel d'Orient, est assis un jeune berger presque nu. Occupé à jouer d'une flûte dont les accens ont une douceur selon son goût$\ il ne semble pas même se douter de l'approche de Bajazet et de son armée. A côté de lui, s'élève cette grande figure du monarque Ottoman, dont le premier aspect a quelque chose de sinistre et de formidable. Il écoute le jeune pâtre, et ses yeux pleins d'une rêverie sombre, révèle (sic) toute l'affliction de son âme.
» Ce contraste d'une sécurité naïve et d'une douleur qui n'a point de trêve ; ce rapprochement du guerrier qui épouvante la terre du bruit de ses armes, et du pasteur qui charme ses destins obscurs au son de la flûte champêtie; tout, dans ce tableau, émeut et fait rêver. En le considérant, le spectateur est à la fois pénétré de tous les senti me us qui nous intéressent aux productions des arts ; et quand les yeux se portent ensuite sur les derniers plans du tableau, lorsqu'on voit s'avancer à travers la plaine, cette forêt de lances et ces mille pavillons de l'armée du Sultan, lorsqu'on se rappelle sur-tout la fin déplorable de ce père malheureux, il devient presque impossible de ne pas s'abandonner à ces pensées morales qu'inspire toujours l'aspect d'une grande infortune, comparée au bonheur d'une existence pauvre, mais paisible.
» Si nous passons néanmoins de ces beautés de l'ensemble à l'examen des détails, quelques critiques devront nécessairement se mêler aux éloges. La figure du jeune berger paraît, sans contredit, ce qu'il y a de mieux exécuté dans cette composition. Elle est peinte avec amour, comme disent les Italiens ; et si l'on en excepte le pied de la jambe droite, dont le raccourci peu correct est assurément d'un effet désagréable, toutes les formes de ce personnage sont dessinées avec une grande pureté de contours. Tandis que le corps est entièrement voilé d'une demi-teinte qui semble favoriser la finesse des tons et la" transparence des chairs, une lumière vive joue agréablement sur la draperie dont sa tète s'enveloppe, et vient y produire les effets les plus piquans. Cette draperie elle-même est jetée avec une grâce infinie, et toute cette figure a je ne sais quel charme de poésie et d'abandon qui se fait d'abord sentir à l'œil le moins exercé.
» Il n'en est pas de même de celle de Bajazet. Enveloppé de la tête aux pieds d'un lourd manteau rouge, qui laisse mal deviner la pose et l'agencement de certaines parties, elle ne produit qu'une impression
i!) M. de Chateaubriand, poème des Martyrs.
vague de surprise ou de crainte. D'ailleurs, soit par quelque défaut de dessin ou de perspective aérienne, le haut du corps avance trop, et toute la figure semble manquer d'aplomb. La tête est d'une expression très belle et très juste, mais peut-être un peu trop noire; et Ton regrette que ce nouveau personnage soit, ainsi que le premier, plongé dans la demiteinte. Plus vivement éclairé, il offrirait avec le jeune pâtre un contraste savant, et l'artiste aurait du moins le mérite d'une plus grande difficulté vaincue.
» Quoi qu'il en soit, ce tableau, d'une exécution très brillante, prouve que M. Dedreux sait unir au talent du coloriste et du dessinateur, le don de bien choisir et de bien penser un sujet; sorte d'avantage sans lequel on ne mérita jamais le nom de peintre. Il seroit à désirer que le Muséum de Bordeaux offrit à l'étude et à l'émulation de nos jeunes artistes beaucoup de modèles semblables; car, s'il faut en croire Diderot, on gagne beaucoup à considérer un tableau avec lequel on raisonne, qui met le spectateur en scène, et dont l'âme reçoit une sensation délicieuse. Les jeunes gens ne doivent jamais l'oublier : l'un des plus beaux vers de Virgile, et en même temps l'un des plus beaux principes de l'art imitatif, est sans contredit celui-ci :
» S tint lacrymœ rem tu et mente m mortalia tangunt.
» 77 est certains objets qui font toujours couler nos larmes, et les infortunes de l'homme intéressent tous les cœurs.
> Au demeurant, les deux tableaux dont nous venons de présenter l'analyse, contribuent singulièrement à l'ornement d'un Musée où, parmi quelques morceaux très distingués, il s'en trouve malheureusement beaucoup trop qui n'ont pour eux que le mérite de la vétusté ou la protection de certains préjugés ; car, il faut le dire, la peinture a les siens comme la littérature ; et si jamais on parvient à s'en affranchir, plus d'une collection trop vantée verra considérablement diminuer le nombre de ses prétendus chefs-d'œuvre. »
Quelle que soit la diversité des jugements portas par le Mémorial et par la Ruche d'Aquitaine, il est évident que les tableaux envoyés en 1816 portent tous les trois la marque du temps où ils furent composés; ils appartiennent à une école vieillie et ils ne sont pas l'œuvre des chefs de cette école. On
le sait, les pires critiques des maîtres sont les imitateurs : tous les défauts de David se retrouvent, exagérés, dans le tableau de Granger, son imitateur servile; et la manière classique de Vincent devient de la froideur dans la toile de Heim. Dedreux- Dorcy est un médiocre disciple de Pierre-Narcisse Guérin.
Bajazct et le Berger^, exposé au Salon de 1812, avait valu une médaille d'or à Pierre-Joseph Dedreux-Dorcy (1789-1853). Voici la description que le catalogue de 1821 donne de ce tableau : « Bajazet vient de perdre son fils tombé sous le fer de Tamerlan. Le chagrin qu'il en éprouve et le pressentiment de sa défaite prochaine ont jeté le découragement dans son àme. Suivi de ses bataillons et de quelques chefs tremblans en sa présence, tout à coup,
. Il entend les accens de la flûte champêtre; . Il s'arrête un moment, il écoute, et soudain Il s'approche: Un berger assis au pied d'un hêtre. Bornant à son troupeau, ses soins et ses désirs Egayait en chantant ses innocens loisirs, Sans songer si l'Asie allait changer de maître. Le monarque immobile observait le pasteur ; Hélas! l'infortuné contemplait le bonheur*2)!
Le Ganymède®\ peint à Rome en 1811, par Jean Perrin Granger (10 mai 1779-ler décembre 1840), lauréat du grand prix de peinture on 1801, avait été exposé au Salon de 1812. Le jeune Phrygien, debout, appuyé sur un nuage, présente une coupe à l'aigle qui l'a enlevé dans l'Olympe.
L'arrivée de Jacob en Mésopotamie^, tableau exposé au Salon de 1812, est une des premières œuvres importantes de François-Joseph Heim (16 décembre 1787-2 octobre 1865), grand prix de Rome en 1807. Jacob, qui porte sur l'épaule son bâton
(*) Catalogue de 1894, n* 494. Dedreux-Dorcy : Bajaset et le Berger. (-} La harpe : Êpttre au Comte de Schovalotr. 3 Catalogue de 1894, n° 593. Granckk : Ganymcde. (*, Catalogue de 1894, n- 611. Heim : Arrivée de Jacob en Mésopotamie.
de voyageur, arrive au milieu d'une plaine. Il demande sa route à des pasteurs qui se reposent à l'ombre de grands arbres, pendant que s'avance la fille de Laban, conduisant un troupeau.
En 1817, le Ministre Laine faisait accorder à sa ville natale un nouveau lot d'œuvres d'art plus important que celui qu'il avait obtenu pour elle en 1817.
Le 3 juillet 1817, le Préfet écrivait au Maire :
> Par sa lettre du 3 du courant, M. le Préfet m'annonce l'envoi très prochain d'un tableau de M. Menjaud, représentant Madame, Duchesse d'Angoulême, au lit de mort de l'abbé Edgeworth, et dont l'acquisition a été faite par S. Ex. le Ministre de l'Intérieur en faveur du Musée de la Ville. Je vous invite à prendre les dispositions les plus convenables pour que ce tableau soit placé, dès son arrivée, de la manière la plus propre à en faire ressortir tout le mérite... »
Le 4 juillet, dans le Mémorial Bm%delais, J. B. Aug. Soulié exposait en ces termes le sujet du tableau destiné au Musée :
« Le tableau dont S. Ex. le Ministre de l'Intérieur vient de faire l'acquisition, pour être envoyé au Musée de Bordeaux, est l'ouvrage de M. Menjaud, l'un de nos peintres les plus distingués ; il a été inspiré à l'artiste par la lecture des Mémoires de l'abbé Edgeworth de Firmont, dernier confesseur de Louis XVI. On sait que ce respectable ecclésiastique avait été atteint d'une fièvre contagieuse en soignant les prisonniers français à l'hôpital de Mittau. S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulême, ayant su qu'il était en danger de mort, voulut se rendre aussitôt auprès du dernier confesseur du Roi Martyr et résista à toutes les représentations qui lui furent faites sur les dangers qu'Elle courait.
> Moins il a la connaissance de sa position et de ses besoins, dit la Princesse, plus la présence d'une amie lui est nécessaire ; et, dussent tous les autres fuir la contagion, je n'abandonnerai jamais celui qui est plus que mon ami : Vami noble et généreux de toute ma famille, qui a quitté la sienne et sa patrie pour nous. Rien ne m'empêchera de soigner l'abbé Edgeworth : je ne demande à personne de m' accompagner... »
» Ce fut en effet Madame qui reçut son dernier soupir. En contemplant la Fille de Louis XVI au chevet de son lit de mort et récitant pour lui les prières des agonisans, l'abbé de Firmont aura cru voir, sans doute,
l'Ombre de son Royal pénitent qui, sous une forme angélique, venait le fortifier à sa dernière heure et lui dire à son tour : « Confesseur de la Foi, héros de la Charité, montez au ciel!»
Ce tableau ne devait pas être le seul envoi fait par le Minis- . tre à la Ville en 1817. Le 30 août, une nouvelle lettre du Maire au Conservateur donne la liste complète des œuvres d'art accordées au Musée de Bordeaux.
« Par sa lettre du 20 de ce mois, M. le Préfet de la Gironde me donne avis que S. Ex. le Ministre de l'Intérieur, toujours disposé à donner à notre ville des marques de son intérêt, a accordé à son Musée de précieuses compositions. En voici la note :
» 1° Le Cardinal de Richelieu présentant le Poussin à Louis XIII.
» 2° La mort et le baptême de Clorinde.
» 3° La mort de l'abbé Edgeworth.
x 4° Le buste en marbre de S. A. R. Monsieur.
* 5° Le buste en marbre de S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulêmei1).
> Les extraits du livret qui offrent l'analise (sic) de ces morceaux n'en donnent pas les dimensions. J'ignore donc quel espace devra être réservé dans la galerie trop insuffisante pour que ces objets y soient placés convenablement aussitôt leur arrivée. Elle ne peut qu'être prochaine; car le Ministre a la bonté d'ajouter que, dès le 4 de ce mois, les caisses ont été remises au bureau du roulage... »
Dès son numéro du lundi 25 août, le Moniteur Universel 'avait publié une note d'origine bordelaise qui faisait connaître à la France entière le don d'objets d'art adressé par le Gouvernement au Musée de la Ville de Bordeaux :
» Bordeaux, le 20 août.
» Le Musée de notre ville, qui est déjà redevable de plusieurs tableaux à la munificence du Gouvernement, va être enrichi encore de plusieurs ouvrages précieux.
I1) h* Introduction du Catalogue de 1855 dit par erreur (p. 23) : « Buste en marbre de M. le comte d'Artois; buste en marbre de M. et Madame la Duchesse d'Angouléme. » La même erreur se retrouve dans Y Introduction du Catalogue de 1S62, p. 17.
HISTOIRE DU Ml SKB DE BORDEAUX 255
» S. Ex. le Ministre de l'Intérieur vient d'annoncer à M. le Préfet du Département l'envoi des bustes en marbre de LL. AA. RR. Monsieur, Comte d'Artois, et Madame, Duchesse d'Angoulême : le premier, sculpté par M. Romagnesi; le second, ouvrage de M. Valois.
» A ce don inestimable sont joints trois tableaux de l'école française, qui, à la dernière exposition, ont obtenu les suffrages les plus honorables. Nous avons déjà fait connaître le premier qui représente S. A. R. Madame au lit de mort de l'abbé Edgevoorth. Il est peint par M. Menjaud.
> Le second rappelle la protection qu'un grand ministre accordait aux arts ; on y voit Le cardinal de Richelieu présentant le Poussin au roi Louis XIII. C'est l'ouvrage de M. Ansiaux.
» Le troisième représente le Baptême et la mort de Clorinde. L'auteur de ce tableau a obtenu une distinction flatteuse de la part du Gouvernement. On le doit à M. Mauzaisse.
» Les soins du Ministre ne se bornent pas à enrichir notre Musée : ami éclairé des arts, il sait que, pour en propager le goût, les collections sont insuffisantes; qu'il faut que des modèles exposés dans les lieux les plus fréquentés frappent sans cesse les yeux et apprennent à discerner, par la comparaison, les beautés et les défauts. Il sait que le premier but des beaux-arts, ainsi que leur emploi le plus noble, est d'orner les temples. Instruite par M. le Préfet du dénùment de la plupart de nos églises, S. Exe. a bien voulu commander à M. Bergeret, peintre de Bordeaux, un tableau pour la Cathédrale et faire espérer d'autres dons pour décorer cette basilique. »
Le Moniteur Universel empruntait cette note à un assez long article inséré par J.-B.-Aug. Soulié dans le Mémorial Bordelais du 20 août. Le journal parisien avait supprimé les deux tirades suivantes, d'un intérêt trop local :
« Le Musée de Bordeaux avait été traité, sous la domination de Buonaparte, avec une sorte de défaveur, et la part qui lui fut faite dans le tems était trop inférieure à celle des Musées de Lyon, de Marseille et de Toulouse; grâce à la sollicitude d'un Gouvernement qui s'occupe de faire fleurir les arts dans toutes les parties de la France, le Musée de Bordeaux peut déjà s'enorgueillir de ses richesses. Six tableaux remarquables lui ont été envoyés par Son Excellence le Ministre de l'Intérieur; nous avons lieu d'espérer que d'autres ouvrages non moins précieux
viendront successivement remplacer ceux qui ne sont pas dignes de figurer dans cette collection consacrée à former le goût d'une école nombreuse ; alors un local plus vaste et mieux disposé deviendra d'autant plus nécessaire que l'accroissement rapide de la bibliothèque dû aux soins de Son Excellence fait déjà sentir l'exiguïté des salles qui dépendent de cet établissement... Quoique Bordeaux soit particulièrement voué au commerce, le goût des beaux-arts n'y est pas étranger. Des artistes très recommandables ont pris naissance dans cette ville; d'autres y cultivent la peinture et l'architecture avec distinction ; des cabinets de riches particuliers renferment des ouvrages précieux; enfin l'école de dessin est très nombreuse. Tout annonce donc que les soins du Gouvernement auront des résultats avantageux et que le génie, animé par la vue des modèles qu'on expose à ses yeux, joindra la palme des beaux-arts à celles que les Bordelais ont déjà cueillies. »
On peut relever quelques maladresses dans les parties de ce morceau de littérature abondant en bonnes intentions, que le journal parisien a respectées. Il est à craindre que les fidèles aillent à l'Eglise comme on va au Musée, si les Eglises sont ornées de tableaux comme les Musées; on peut redouter que, si les yeux sont frappés sans cesse des modèles exposés dans la basilique, l'esprit soit fatalement distrait des cérémonies religieuses qui se célèbrent dans cette basilique. Quoi qu'il en soit, l'œuvre commandée au peintre Bergeret fut terminée et placée à Saint-André en 1820. C'est Le Couronnement d'épines, toile de 3 mètres de hauteur sur 2 de largeur, dont Marionneau fait la description suivante : < Le Christ assis, les bras liés, tenant un roseau, est entouré de soldats, qui, à l'aide de tenailles, lui fixent une couronne d'épines sur la tète ; l'un d'eux se prosterne ironiquement devant le Christ, en le saluant roi des Juifs(t). >
Il paraîtrait que ce tableau, quand il fut placé dans l'Eglise Saint-André, ne provoqua pas tout de suite le mouvement d'intérêt que le peintre et ses amis espéraient. Les fidèles ne se laissaient pas distraire par la contemplation du Couronnement d'épines des cérémonies religieuses célébrées à la Cathédrale. C'est
(1) Ch. Maiuonnku' : Description des œuvres d'art, etc.. p. 107.
du moins ce que nous permet de supposer la lettre suivante adressée < au Rédacteur du Mémorial Bordelais > par un anonyme qui signe < un de vos abonnés ». Cette lettre fut insérée dans le numéro du journal qui porte la date du lundi 2 octobre 1820:
« Monsieur, surpris du silence que les journaux de votre ville ont gardé sur le tableau qui vient d'être nouvellement placé à Saint-André, représentant le couronnement de J.-C, dont l'auteur est un de nos compatriotes, qui jusqu'à ce jour s'est distingué par des productions de genres diflerens, je vous prie de vouloir bien me permettre de vous entretenir un instant; ce qui, je crois, ne sera pas sans intérêt pour vos abonnés.
> Ce tableau, dont les figures de proportions colossales rappellent, au premier aspect, le style de l'école romaine, ainsi que le coloris de l'école italienne, qui est en général si propice à ces sortes de sujets, me parait très bien dans ce principe. La figure du Christ, qui occupe le milieu de cette composition, est généralement bien dessinée, l'expression de douleur y est bien sentie, surtout dans la tête, qui d'ailleurs est bien peinte et exprime toute la noblesse que doit conserver le Christ au milieu de ses souffrances, et le raccourci de la jambe gauche de la même figure me paraît aussi bien exprimé. Le bourreau, à droite du Christ, qui, au premier aperçu, peut paraître froid aux personnes qui ne le regarderaient que superficiellement, est, au contraire, bien occupé de ce qu'il fait ; c'est un bourreau de profession, que l'habitude a rendu insensible. Sa tête est d'un bon caractère et l'ajustement est en général d'un bon style. Le soldat, placé derrière le Christ, indique par la violence de son action que c'est un fanatique. L'homme à genoux, que quelques personnes ont critiqué, peut-être amèrement, me parait bien être de ces hommes faibles dont la bêtise, mêlée d'une grossière malignité, n'inspire guère que le mépris ; sa couleur brûlée, ses cheveux roux mal peignés, indiquent une être de la plus vile classe de la société ; mais ce qui, à mon avis, est le plus digne d'éloges, c'est la figure d'homme, vêtue d'un manteau vert, qui, spectateur réfléchi des douleurs du Christ, semble découvrir dans le calme et la résignation de Jésus-Christ quelque chose de plus qu'humain. La tête, d'un beau caractère, rappelle bien celle des proconsuls, que l'on remarque dans les bas-reliefs antiques de l'arc de Titus et de la colonne Trajane. La draperie, d'un beau ton, est aussi bien ajustée que largement peinte. Enfin, l'aspect général de ce tableau a quelque chose
de sombre et de mystique, tel que le sujet le comportait, et il faut espérer que M. Bergeret trouvera dans ses compatriotes la juste récompense des peines qu'il s'est données, et qu'il ne sera pas obligé de faire à sa ville natale la malheureuse application du proverbe : Que nul n'est prophète dans son pays. »
Si, au dire de l'abonné du Mémorial, les journaux de Bordeaux gardaient, en 1820, le silence sur le tableau de Bergeret placé à Saint- André, en 1817 et en 1818, les envois faits par le Ministère à notre Musée avaient fourni la matière d'un certain nombre de curieux articles de critique d'art. On a déjà vu ceux que le Mémorial et la Ruche d'Aquitaine avaient publiés à propos des envois de 1816.
Le 15 janvier et le 1er février 1818, la Ruche donnait une très longue étude, assez sévère, sur les tableaux de Menjaud, de Mauzaisse, d'Ansiaux, et sur les bustes de Valois et de Romagnesi; au commencement de 1818, un petit recueil mondain bordelais, Les Etrennes royales (i>, publiait sous ce titre : < Tableaux envoyés au Musée de Bordeaux par S. Ex. le Ministre de l'Intérieur » et avec cette épigraphe : « La peinture est une poésie muette (mot de Simonide, cité par Plutarque), » un travail très développpé sur les envois de 1816 et de 1817. La première partie de ce travail, celle où il est question du Ganymède et du Bajazet9 est une reproduction textuelle de la livraison du 1er août 1817 de la Ruche d'Aquitaine. Le rédacteur des Btrennes ne fait aucune allusion au Jacob en Mésopotamie; écrivant avant la publication des livraisons de la Ruche du 15 janvier et du 1er février 1818, il ne peut en reproduire les articles consacrés aux envois de 1817 : il se contente de faire une étude assez courte et très indulgente, qui abonde en considérations morales
(J) Le titre complet de cet ouvrage, publié par l'imprimerie Brossier, est « Les Êtrennes royales de la Ville de Bordeaux, dédiées à M. le Duc de Damas, pair de France, lieutenant général des armées du Roi.» La Bibliothèque Municipale possède les cinq premières années : 1814, 1815, 1816, 1817, 1818. J'ignore si cette publication a duré après 1818. L'article reproduit ici se trouve pages 97-106 de la cinquième année, 1818. Les quatre premières années ne contiennent aucun article où il soit question de la Galerie de tableaux.
et esthétiques et qui se termine par une simple paraphrase de l'article inséré dans le Mémorial du 20 août 1817 :
« Le Musée s'est enrichi de trois autres tableaux envoyés récemment par S. Excellence. Le premier rappelle la protection qu'un grand ministre accordait aux arts : il représente le cardinal de Richelieu présentant le Poussin au roi Louis XIII. C'est l'ouvrage de M. Ansiaux.
» Le second représente le baptême et la mort de Clorinde, et rappelle ce passage de la Jérusalem :
« Soudain il (Tancrède) recueille ses forces : étouffant la douleur qui le presse, il se hâte de rendre une vie immortelle à Vobjet qu'il a privé d'une périssable vie. Au son des paroles sacrées qu'il prononce, une joie soudaine a ranimé Clorinde, Elle sourit, et semble dire: Le ciel s'ouvre, et je meurs en paix, »
« L'auteur de ce tableau a obtenu une distinction flatteuse de la part du gouvernement. On le doit à M. Mauzaisse.
> Le troisième est peint par M. Menjaud, et a été inspiré à cet artiste par la lecture des Mémoires de l'abbé Edgeworth de Firmont, dernier confesseur de Louis XVI.
» On sait que ce respectable ecclésiastique avait été atteint d'une fièvre contagieuse en soignant des prisonniers français à l'hôpital de Mittau. S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulême, ayant su qu'il était en danger de mort, voulut se rendre aussitôt auprès du dernier consolateur du Roi-Martyr, et résista à toutes les représentations qui lui furent faites sur les risques qu'elle courait.
» Moins il a la connaissance de sa position et de ses besoins, dit la Princesse, plus la présence d'une amie lui est nécessaire; et dussent tous les autres fuir la contagion, je n'abandonnerai jamais celui qui est plus que mon ami : Vami noble et généreux de toute ma famille., qui a quitté la sienne et sa patrie pour nous,,. Rien ne m'empêchera de soigner l'abbé Edgewwth; je ne demande à personne de m' accompagner,, ,
» Ce fut, en effet, Madame qui reçut son dernier soupir.
» En contemplant la Fille de Louis XVI au chevet de son lit de mort, et récitant pour lui les prières des agonisans, l'abbé de Firmont aura cru voir sans doute l'Ombre de son Royal Pénitent, qui, sous une forme angélique, venait le fortifier à sa dernière heure, et lui dire à son tour : « Confesseur de la Foi, héros de la Charité y montez au Ciel! »
» A l'inestimable don de ces trois tableaux ont été joints deux bustes
superbes en marbre de Carrare, représentant LL. AA. RR. Madame, Duchesse d'Angoulême, et Monsieur, Comte d'Artois ; le premier a été sculpté par M. Valois, le second par M. Romagnesi.
» Le musée de Bordeaux avait été traité sous la domination de Buonaparte, avec une sorte de défaveur, et la part qui lui fut faite dans le tems était bien inférieure à celle des musées de Lvont de Marseille et de Toulouse; grâce à la sollicitude d'un gouvernement qui s'occupe de faire fleurir les arts dans toutes les parties de la France, le musée de Bordeaux peut déjà montrer ses richesses avec orgueil. Nous avons lieu d'espérer que d'autres ouvrages non moins précieux viendront successivement remplacer ceux qui ne sont pas dignes de figurer dans cette collection, consacrée à former le goût d'une école nombreuse: alors un local plus vaste et mieux disposé deviendra d'autant plus nécessaire, que l'accroissement rapide de la bibliothèque, dû aux soins de S. Excellence, fait déjà sentir l'exiguïté des salles qui dépendent de cet établissement.
» Les soins du Ministre ne se bornent pas à enrichir notre musée; ami éclairé des arts, il sait que, pour en propager le goût, les collections sont insuffisantes ; qu'il faut que des modèles exposés dans les lieux les plus fréquentés frappent sans cesse les yeux, et apprennent à discerner, par la comparaison, les beautés et les défauts. Il sait que le premier but des beaux-arts, ainsi que leur emploi le plus noble, est d'orner les temples. Instruite par M. le Préfet du dénuement de la plupart de nos églises, S. Excellence a bien voulu commander à M. Bergeret, peintre de Bordeaux, un tableau pour la Cathédrale, et faire espérer d'autres dons pour décorer cette belle église.
» Quoique Bordeaux soit particulièrement voué au commerce, le goût des beaux-arts n'y est pas étranger : des artistes très recommandables ont pris naissance dans cette ville ; d'autres y cultivent la peinture et l'architecture avec distinction; des cabinets de riches particuliers renferment des ouvrages précieux; enfin, l'école de dessin est très nombreuse ; tout annonce donc que les soins du gouvernement auront des résultats avantageux, et que le génie, animé par la vue des modèles qu'on expose à ses yeux, joindra la palme des beaux-arts à celles que les Bordelais ont déjà cueillies. »
Quel était le mérite artistique des deux bustes et des trois tableaux envoyés par le Ministre de l'Intérieur? Il est impossible de porter un jugement sur la valeur du
« Buste de Monsieur, sculpté en 1816 par RomagnesiW > et sur « Le Buste de S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulème, par Valois, statuaire de S. A. R. Madame >(2) : car, à la suite de la Révolution de juillet 1830, ces deux bustes, ainsi que celui de S. A. R. le Duc d'Angoulème, œuvre de Valois, donné à la Ville après le Salon de 1824<3), furent victimes des mêmes fureurs qui avaient essayé de précipiter dans la Garonne le Vicomte Casimir-Boleslas de Curzay, Préfet de la Gironde-. On put sauver le Préfet qui trouva un refuge à l'Hôtel de Ville et qui mourut tranquillement, le 31 août 1842, dans le château de ses ancêtres. Quant aux trois bustes, la lâcheté du Maire, le Marquis Charles de Bryas(4), empêcha Lacour de les garantir de la destruction, comme son père avait réussi à le faire pour un certain nombre d'œuvres d'art menacées au temps de la Terreur. Les bustes de Monsieur, de S.A.R. Madame, Duchesse d'Angoulême et de S. A. R. le Duc d'Angoulème furent condamnés à la destruction comme l'avaient été, après 1793, les portraits de « la famille des Capets »W. A trente-cinq ans de distance, le peuple de Bordeaux détruisait le portrait du Comte d'Artois, et le Maire ordonnait de détruire le buste de Monsieur, sculpté en 1816 : les représentations figurées de Charles X, Comte d'Artois dès 1757, Monsieur en 1795, jouaient de malheur à Bordeaux.
Dans une note de son catalogue manuscrit terminé le 31 décembre 1846, Lacour raconte ainsi l'histoire de la destruction des trois bustes :
<c Ces trois bustes, peu remarquables d'ailleurs, ont été détruits après la Révolution de juillet 1830, et malgré mes observations; le premier, le plus médiocre des trois, n'était qu'une tête sans buste.
(i) Catalogue de 1821, n» 61.
(*) Catalogue de 1821, n» 78.
(») Catalogue de 1855, Introduction, p. 28.
!*) Le Marquis Charles de Bryas, né à Hesdin (Pas de Calais), en 1785, fit, sous le premier Empire, la guerre d'Espagne en qualité d'officier de dragons. Fixé dans la Gironde par «on mariage avec M"* de Lavie, fille d'un ancien président du Parlement de Bordeaux, il fut membre du Conseil Général (1828-1829, 1831-1833, 1848-1851), député du Département (1831-1837) et Maire de Bordeaux, pendant quelques mois, après la révolution de juillet 1830. Son administration a laissé peu de souvenirs. Le marquis de Bryas mourut à Paris, en 1866.
(») Voir, plus haut, p. 32.
» Comme la disposition du local où se trouvaient alors ces bustes n'offrait aucun moyen d'empêcher qu'ils y fussent découvert (sic) facilement, si le peuple, comme on le craignait alors, se portait au Musée, pour les y chercher, j'écrivis à M. le Marquis de Bryas, Maire, la lettre suivante et j'allai le voir pour qu'il m'indiquât hors du Musée un lieu où je pus (sic) les cacher. Il faut remarquer qu'à cette époque on avait souffert que le public abattît plusieurs monumens et travaillât même pendant plusieurs jours de suite à la démolition de l'obélisque, dit du là mars.
» Voici ma lettre et la réponse :
» Bordeaux, le 22 février 1831.
» A Monsieur le Marquis de Bryas, Maire de la ville de Bordeaux.
» Monsieur le Maire,
» Il y a dans le Musée de la Ville plusieurs bustes qui représentent I Charles X, alors Monsieur, et quelques membres de sa famille; ces bustes sont en marbre. Dès les premiers jours de notre glorieuse révolution, je les fis enlever de dessus leurs socles et cacher dans un coin du Musée. La tentative criminelle qui vient d'avoir lieu rend indispensable leur disparition de cet établissement qu'ils pourraient exposer à quelques dégâts, si des malintentionnés s'y portaient pour les détruire ; il conviendrait donc de les faire disparaître entièrement; mais je ne puis prendre tout à fait sur moi d'agir en ce sens, et j'attends vos ordres que je vous prie de me transmettre le plutôt (sic) possible.
» J'ai l'honneur, etc.
» Voici la réponse :
» Bordeaux, le 25 février 1831.
» Je vous fais observer, Monsieur, que les bustes en marbre qui étaient au Musée doivent être détruits. Je vous invite à procéder à cette mesure qui est indispensable dans la circonstance où nous nous trouvons.
Vous devez me rendre compte de l'exécution de cette opération lorsque vous y aurez procédé.
> Agréez l'assurance de mes sentimens très distingués.
» Le Maire, Marquis de Bryas.
> P. S. — Vous voudrez bien aussi faire la recherche de tous les objets qui pourraient rappeler le souvenir de la dynastie déchue, et faire disparaître tous les tableaux ou armoiries qui s'y rattachent. Il faut enfin qu'il n'y ait plus un seul signe dans nos établissemens publics, qui puisse exciter l'exaltation des bons citoyens.
» Il fallut obéir, la forme de cette lettre le dit assez. D'après le post-scriptum et les entretiens qui avaient eu lieu avec M. de Bryas, la mesure s'étendait sur le beau tableau de Gros, sur les deux de Menjaud et sur les quatre portraits n°» 402, 403, 404 et 405. Mais Tordre écrit n'étant pas direct et précis à leur égard, les tableaux furent décloués de leurs châssis, roulés ensuite et cachés çà et là, sans que M. le Maire en fût informé, et on put les croire détruits. »
Il sera bientôt question du « beau tableau de Gros >^1); « les deux de Menjaud » concernent la Duchesse*® et le Duc d'Angoulème®. Les « quatre portraits n08 402, 403, 404 et 405 » sont un « Portrait en pied de S. M. Louis XVIII, copie envoyée par le Gouvernement pour être placée dans une salle de la Mairie >(4), un « Portrait en pied de S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulème, par Mme Despériers ><6), un < Portrait en pied de S.A.R. le Duc d'Angoulème, par Kinson >W et un « Portrait en pied du Duc de Bordeaux, par Dubois-Drahonet >W, ce dernier reçu à la fin de la Restauration.
(*) Catalogue de 1894, n* 599. Gros, Embarquement de M** la Duchesse d'A ngoulême à Pauillac.
{*) Catalogne de 1894, n° 682. Menjaud, Madame la Duchesse d'Angoulème au lit de mort de l'abbé Edgeworth.
(*) Catalogue de 1894, n# 683. Menjaud, Le Duc d'Angoulème arme chevalier de Saint-Louis un officier français blessé à l'attaque du pont de la Drame,
(') Note du catalogue manuscrit de Lacour. Catalogue de 1894, n* 875. École Française, Portrait du roi Louis XVIII.
(•) Catalogue de 1894, n° 504. M-»« Desperiers, Portrait de Mm* la Duchesse d'Angoulème.
(•) Catalogue de 1894, n#250. Kinson, Portrait du Duc d'Angoulème,
p) Catalogue de 1894, n« 535. Dubois-Drahonet, Portrait du Duc de Bordeaux.
Ce Marquis de Bryas, agent de la terreur orléaniste, se montrait patriote plus intransigeant que les conventionnels de l'an II qui défendaient par décret « d'enlever, de détruire, mutiler, ni altérer en aucune manière, sous prétexte de faire disparaître les signes de féodalité ou de royauté... les bas-reliefs, statues, médailles, etc^ >. D'ailleurs, Lacour n'exécuta pas à la lettre les ordres du Maire ; les bustes condamnés existent encore au dépôt du Musée; ils sont assurément mutilés et en assez triste état. Mais ils ont échappé à la destruction totale à laquelle ils étaient voués par la lâcheté du Maire.
Les tableaux ont, du moins, survécu. Lacour n'a pas voulu lacérer le visage de la Duchesse d'Angoulème dans les toiles de Menjaud et de Gros, comme il avait été forcé de détériorer son buste de marbre; et l'incendie du 7 décembre 1870 a respecté les trois ouvrages donnés au Musée en 1817.
A vrai dire, exception faite des articles contemporains de la
Ruche d' Aquitaine et des Etrennes Royales, la critique, qui s'est occupée des tableaux de notre Musée, semble s'être peu souciée de ces trois ouvrages. Il n'en est rien dit dans les Musées de Province de Clément de Ris, ni dans les articles fournis par M. Vallet à la Gironde littéraire et scientifique. Arsène Houssaye ne cite que le tableau de Menjaud, devant lequel, dit-il, « les amateurs de peintures anecdotiques s'arrêtent avec émotion. Le succès de ces tableaux-là ne doit le plus souvent rien à l'art lui-même (2>. »
Elève de J.-B. Regnault, Alexandre Menjaud (1773-1832), prix de Rome en 1802, est le type du peintre officiel, froid et correct. Madame la Duchesse d'Angoulème au lit de mort de l'abbé Edgeworth^ est une petite toile banale, sans caractère et sans émotion vraie. Une anecdote qui se rattache à ce tableau et qui est racontée par J. Delpit a, paraît-il, été une
(l) Voir, plus haut, note 3 de la page 19.
(*) Arsènr Houssaye: Les Musées de Province, le Musée de Bordeaux, VIII, dans le Moniteur du 2 mai 1858.
(») Catalogue de 1894, n° <o$2. Menjaud (Alexandre), Madame la Duchesse d*Angoulè/tte au lit de tnort de Vabbé Edgeworth.
des causes qui ont ébranlé Lacour dans ses sentiments de fidélité aux Bourbons. En 1823, pendant la guerre d'Espagne, la Duchesse d'Angoulème s'était établie à Bordeaux, « pour être plus à portée de recevoir des nouvelles de son mari, nommé généralissime des armées françaises. Lorsque S. A. R. voulut visiter le Musée des tableaux, M. Lacour, Conservateur du Musée, fut mandé pour accompagner S. A. R. et lui donner toutes les explications nécessaires <*). Le lendemain, il vit entrer au Musée M. Queryaux, qui, pour le remercier, venait de la part de S. A. R. Madame, lui remettre vingt francs!... Heureusement le concierge (2> se trouvait présent et M. Lacour se sentit soulagé de pouvoir dire à M. Queryaux : « Donnez à cet homme ce que Madame lui envoie. » Quelques jours après, il trouva occasion de se venger noblement de l'insulte gratuite qu'il avait reçue : M. de Vibray, secrétaire des commandements de S. A. R., étant venu visiter M. Lacour dans son atelier, M. Lacour lui fit présent de ses Monuments de sculpture qui se vendaient alors soixante francs... Une autre circonstance de cette visite au Musée contribua aussi à désenchanter de son royalisme M. Lacour : c'est le ton de hauteur et de sécheresse avec lequel S. A. R. avait démenti, devant lui, le fait que M. Monsiau*8) avait représenté dans le tableau du Musée où Madame est peinte donnant une tasse de bouillon à l'abbé Edgeworth<4) >. Lacour n'a eu garde d'oublier les paroles de Madame : la notice qu'il consacre au tableau dans son catalogue de 1855, les rappelle, non sans ironie : « Madame la
(*) La visite de la Duchesse d'Angoulème au Musée n'est pas mentionnée dans le « Bulletin du Château-Royal », publié chaque matin par le Mémorial Bordelais pendant les trois séjours de la tille de Louis XVI, du 7 avril au 2 mai, du 31 mai au 24 juin et du lar août au 14 septembre 1823. D'après le Dangeau local, la Duchesse a fait de nombreuses promenades et excursions : elle a entendu la messe presque tous les matins; elle a assisté presque tous les soirs au spectacle du Grand-Théâtre ; il n'est jamais question de sa malencontreuse visite au Musée.
(*) Le concierge L.-J. Voxin était, lui aussi, un artiste. Nous avons de lui quelques lettres adressées au Maire et au Conservateur, une entre autres où il annonce que « les latrines sont pleines, ont besoin d'être vidées et le plutôt possible ». 11 s'intitule dans sa correspondance administrative « concierge de la galerie, peintre en cheveux ».
(*) M. Dklpit veut dire Menjaud.
(*) J. Delpit : Eloge de. Pierre Lacour. Actes de l'Académie de Bordeaux, 1862. p. 30.
Duchesse d'Angoulême s'apprête à faire prendre une tasse de bouillon à l'abbé Edgeworth... Nous pouvons affirmer, pour Tavoir entendu dire à la Princesse elle-même, en présence de M. de Blacas, que le fait représenté n'avait pas eu lieu. >
L'auteur du Baptême de Clorinde, Jean-Baptiste Mauzaisse' *' (1784-1862), élève de Vincent, est, comme Menjaud, un classique estimable et consciencieux, qui s'est tiré avec quelque dextérité de sa vaste composition où les figures sont plus grandes que nature.
Le Nicolas Poussin® est également un très grand tableau. Elève de Vincent, comme Mauzaisse, le peintre Jean-Joseph-
Eléonore Ansiaux, né à Liège en 1764, mort à Paris en 1840, a composé, dessiné et peint conformément à la tradition académique. Dans sa notice du catalogue de 1855 consacrée à l'œuvre d'Ansiaux, Lacour donne un renseignement intéressant : < Le tableau exposé sur un chevalet — le peintre présente ce tableau au roi — est l'un des chefs-d'œuvre de Poussin, le Testament d'Eudamidas qu'on croyait perdu et dont M. Ansiaux possédait l'original ou du moins une répétition de la main de Poussin lui-même. Ce tableau de Poussin avait appartenu précédemment à Pevron, peintre d'histoire, chez lequel nous nous souvenons l'avoir vu. >
En somme, les envois ministériels de 1816 et de 1817 avaient, peut-être, plutôt encombré qu'enrichi le Musée de Bordeaux. Si le petit tableau de Menjaud n'a que 0,77 de hauteur sur 0,60 de largeur, les autres ont des dimensions bien plus considérables:
Ganymède, hauteur : lm,75
Bajazet, » 3ra,13
Arrivée de Jacob, » 2m,60
Baptême de Clorinde. > 3m,25
Nicolas Poussin, » 2m,60
largeur : lm,10
> 3 mètres.
On l'a vu, dans sa lettre du 30 août 1817 au Conservateur, le
i1) Catalogue de 1894, n» 675. Mauzaisse, Baptême de Clorinde*
(*) Catalogue de 1894, n° 369. Ansiaux, Nicolas Poussin présenti à Louis XUL
Maire exprime déjà la crainte que la galerie soit « trop insuffisante pour que ces objets y soient placés convenablement dès leur arrivée > ; le 19 novembre, dans une lettre où il répond à une demande d'établissement de piédestaux nécessaires pour supporter les bustes envoyés par le Gouvernement, le Vicomte de Gourgues ajoute : « Dans une prochaine visite que je me propose de faire à l'Académie, nous jugerons dans quel local on peut exposer les tableaux dont le peu d'étendue de la galerie nécessite le déplacement. > Lacour était donc averti qu'il faudrait sacrifier quelques-uns des anciens tableaux du Musée pour faire place aux œuvres envoyées par Laine.
En 1818, le Musée de Bordeaux ne reçut rien de l'État ; en 1819, les envois recommencèrent.
« L'année 1819 est célèbre en France dans l'histoire des arts. Au milieu de l'enthousiasme général qu'excitèrent nos triomphes artistiques, les hommes éminents que le département de la Gironde avait fournis aux plus hautes régions du pouvoir ne laissèrent pas refroidir leur zèle pour l'accroissement de notre Musée ; ils luttèrent, pour ainsi dire, d'influence pour faire accorder à leur patrie la plus belle part possible dans les distributions d'objets d'art. Le département de la Gironde fut largement indemnisé, cette année, de la parcimonie dont on avait usé à son égard dans les distributions précédentes. Louis XVIII avait ordonné qu'il serait fait une nouvelle distribution, entre les villes de France, de quatre cent vingt anciens tableaux dont on ne faisait rien dans les greniers du Louvre ; les églises de Paris devaient en recevoir trois cents et les églises ou les musées des quatre-vingt-cinq autres départements, cent vingt M. »
Le Duc Decazes(2), qui avait remplacé Laîné au Ministère depuis la fin de 1818, n'eut garde d'oublier les Musées et les Eglises de Bordeaux et de Libourne; il fit même comprendre dans la distribution l'Église — « la principale église » dit un article
{*) Catalogue de 1855, Introduction, p. 24.
(!) Decazes n'était que Comte, en 1818. C'est quand il quitta le Ministère que le roi le fit Duc : mais on ne connaît que le Duc Decazos, et il semblerait bizarre de lui donner ici le titre de Comte.
du Moniteur qui sera cité plus loin — de la petite commune de Bonzac où le Ministre possédait le château de la Grave (t). Le 16 juin 1819 le Maire écrit au Conservateur :
«... M. le Préfet m'annonce que S. Ex. le Ministre de l'Intérieur lui a fait connaître que, d'après les ordres du Roi, il destinait au Musée de notre ville quatre tableaux de maîtres, tirés de la galerie du Louvre.
» Ce magistrat m'invite à faire préparer la place que ces tableaux, qui vont arriver sous peu, doivent occuper dans notre galerie. Comme leurs dimensions ne sont pas énoncées, je ne puis vous donner d'autre indication que leur titre.
» Ce sont :
» 1° Intérieur d'une caverne, par Bremberg.
» 2° Vénus et Adonis, d'après PAlbane.
» 3° Un fleuve poursuivant une Nymphe, école de Lebrun.
» 4° Portrait d'un prince palatin, d'après Van-Dyck.
» Mais, fussent-ils de moyenne grandeur, je reconnais qu'il vous sera difficile de les placer convenablement. Vous jugerez mieux, à leur aspect, si d'autres doivent leur céder la place qu'ils occupent. Cet acte de la munificence royale et ce qu'il nous est permis d'en espérer à l'avenir redoublent l'impatience avec laquelle nous devons attendre l'assentiment de Sa Majesté à la demande faite par le Conseil Municipal et appuyée par M. le Préfet, à l'eifet de transporter notre galerie et l'école de dessin dans une des ailes du Château Royal .... »
Une note, insérée dans le Moniteur Universel du mercredi 30 juin 1819, enregistre ce don, en même temps que d'autres qui étaient accordés aux villes de Rouen et de Nantes :
« Le Roi a accordé, pour le Musée de Bordeaux, quatre tableaux provenant des dépots du Louvre ; ce sont : un Intérieur de caverne, par Bremberg ; Vénus et Adonis, d'après l'Albane ; Fleuve poursuivant une Nymphe, de l'école de Lebrun ; et Portrait d'un prince palatin, d'après Vandyck. Les villes de Rouen et de Nantes ont eu part aux
(') C'est dans ce château que mourut, le 17 septembre. 1886, le fils aîné du Ministre de Louis XVIII, Louis-Oharles-Elie Amanieu. Duc Decazes, député de la Gironde a l'Assemblée nationale de 1871, puis ambassadeur à Londres et Minisire des Affaires Etrangères.
mêmes faveurs. S. M. a fait don à la première pour son Musée, qui est un des plus beaux de France : 1° d'une Figure allégorique, de Blanchard ; 2° d'un Portrait de femme, d'après Vandyck ; 3° d'un tableau représentant le Départ de Phaéton, par Jouvenet; et 4° d'un autre, qui représente un Enfant jouant avec des colombes, d'après le Guide. La ville de Nantes doit avoir quatre vues de Venise, par Ganaletti. »
A la fin de Tannée 1819, une nouvelle note, d'origine officieuse, venue de Bordeaux et insérée dans le Moniteur Universel du mardi 14 décembre 1819, faisait connaître les nouvelles libéralités royales dont étaient gratifiés, grâce à l'intervention du Duc Decazes, les Musées de Bordeaux et de Libourne, les Eglises de Bordeaux, de Libourne et de Bonzac :
« Bordeaux, le 9 décembre.
« S. Ex. le Ministre de l'Intérieur vient d'annoncer à M. le Préfet de la Gironde que les tableaux suivans ont été accordés aux Musées de Bordeaux et Libourne :
> Au Musée de Bordeaux : V Intérieur d'une caverne, par Bremberg. — Vénus et Adonis, d'après l'Albane. — Un fleuve poursuivant une
Nymphe, Ecole de Lebrun. — Portrait d'un prince Palatin, d'après Van-Dyck. (Ces quatre tableaux sont déjà arrivés). — Le duc d'Angoulême armant chevalier de Saint-Louis un officier blessé au pont de la Drôme, par M. Menjaud. — Adieux d'Hector et d'Andromaque, par M. Truezel (sic). — Berger en repos, par M. Pallières. — Tobie rendant la vue à son père, par le même. — Guérison d'un possédé, par M. Monvoisin. — Saint-Louis visitant les pestiférés, par M. Lethiers (sic).
» Au Musée de Libourne : Flore cl Zéphire, par Mignard. — Danaé, d'après le Titien. — Une marine, imitation de Vander-Velde. — Monumens en ruines, par Bremberg. (Ces quatre tableaux sont déjà arrivés). — Christophe Colomb, par M. Vigneron.— La Reine Blanche, par M*e Servière. — Saint-Marc, Vévangéliste, par M. Landon. — Henri IV à Libourne, par le même.
» Les Musées n'ont pas seuls attiré l'attention du Gouvernement, et quelques-unes de nos Églises ont également été comprises dans cette distribution.
270 HISTOIRE DtT MUSÉE DE BORDEAUX
» Saint-André de Bordeaux : Une Sainte famille, d'Andréa del Sarto; Un repos en Egypte , de l'Ecole Italienne.
» L'Eglise des Sourds-Muets: Descente de croix \ par M. Blondel.
> L'Eglise de Saint- André : Le Christ couronné d'épines, par M. Bergeret.
» La principale Eglise de Libourne : Les Vendeurs chassés du Temple, par Manfrédy. — Trois religieux peints sur le bord de la mer, Ecole de Le Sueur.
» La principale Eglise de Bonzac : Dieu et Adam, d'après Dominiquin. — La Résurrection de Lazare, d'après Fel del Piombo.
» Les Bordelais sauront apprécier particulièrement le choix qui a présidé à la répartition de ces tableaux.
» Deux des artistes dont les ouvrages sont mentionnés plus haut(*\ sont nés dans nos murs et l'Ecole française les compte aujourd'hui au nombre de ses peintres les plus recommandables<2). »
Cette longue note ne mentionne pas un tableau qui fut, cependant, envoyé à la Ville de Bordeaux par le Gouvernement en 1819. Je veux parler du portrait en pied du Ducd'Angoulême<8), œuvre de Kinson, qui fut placé dans le cabinet du Maire jusqu'aux journées de juillet 1830. Né en 1771 à Bruges où il devait mourir en 1839, le peintre belge François-Joseph Kinson ou Kinsoen vint faire ses études artistiques à Paris où il passa la plus grande partie de sa vie et se fit une certaine réputation comme peintre d'histoire et de portraits. Le portrait du Duc d'Angoulême, représenté debout et de face, en costume de . grand-amiral devant le port de Bordeaux, qui forme un fond intéressant, est d'un coloris vigoureux et juste. Cédant à sa mauvaise humeur à l'endroit de la femme du Duc par laquelle il avait été si sottement offensé en 1823, Lacour fait remarquer dans la notice que son catalogue de 1855 consacre à ce tableau, que, derrière le Duc, < la date du 12 mars, par flatterie ou moquerie est inscrite sur un ballot de marchandises ». Ce même catalogue ajoute : « envoyé par le Gouvernement en 1819 ».
i1) Bergeret et Pallière.
I*) Cet article se trouve dans le Mémorial Bordelais du jeudi 9 décembre 1819*
(3) Catalogue de 1894, n°250. Kinson ou Kinsoen, Portrait du duc d'Angoulême.
La même date est reproduite dans les catalogues publiés par M. Vallet. Je n'ai trouvé dans ce qui reste de la correspondance administrative échangée entre le Vicomte de Gourgues et Lacour aucun renseignement qui indique à quelle époque le Portrait du Duc d'Angoulême a été donné à Bordeaux.
La note insérée dans le Moniteur Universel du 14 décembre 1819 fait allusion à certains tableaux envoyés aux Eglises de Bordeaux. Il a déjà été question du Christ couronné d'épines commandé à Bergeret, en 1817, pour l'Eglise Saint-André^. La Sainte-Famille — on le verra — devait, pour le plus grand malheur du Musée de Bordeaux, ne pas rester à la Cathédrale. Le Repos en Egypte, de l'École Italienne, n'était autre qu'une Fuite en Egypte, tableau de réception, présenté à l'Académie Royale de Peinture, le 26 septembre 1716, par le peintre parisien Gabriel Allegrain (1679-1748). L'auteur de la Descente de Croix, attribuée à la chapelle des Sourds-Muets, le peintre parisien Joseph Blondel (1781-1853), grand prix de Rome en 1803, était un des artistes le plus en vue sous la Restauration. Voici l'appréciation que donnait de son tableau la Ruche d'Aquitaine (nn du lundi 11 septembre 1820) :
« Le tableau que Son Excellence le Ministre de l'Intérieur vient de faire remettre à l'Ecole des sourds-muets est un des meilleurs dont Bordeaux se soit enrichi depuis quelques années. Ce tableau, qui décore aujourd'hui la chapelle de l'Ecole, représente le moment où Joseph d'Arimathie, après avoir obtenu la permission d'inhumer le corps du Sauveur étendu au pied de la croix, s'apprête à l'envelopper d'un linceul. La foule s'est écoulée, le pieux disciple est seul auprès du corps de son divin maître, et ce groupe solitaire occupe presque tout le champ du tableau. Cependant, à travers l'ombre du soir, vous distinguez au loin les saintes femmes et la malheureuse mère abîmée dans sa douleur. Plus loin encore, à l'horison (sic), s'élèvent les murailles de Jérusalem ; le fond est un ciel orageux qu'embrasent les derniers feux du couchant.
» Le principal groupe auquel, à l'exemple de quelques grands maîtres, l'artiste a sacrifié tout le reste, offre des beautés du premier ordre. La tête de Jésus sur- tout (sic) nous paraît admirable. Les traits décolorés
(!) Voir, plus haut, p. 256 et suiv.
ne sont plus animés par le souffle de la vie ; cependant ils conservent encore leur auguste caractère, la sérénité du juste et la majesté d'un Dieu; c'est le sommeil de la mort : mais on sent qu'il y a là quelque chose au-dessus de l'humanité, et que ce sommeil sera bientôt suivi du réveil. Le corps est aussi traité avec beaucoup d'art. Voilà bien l'abandon d'un être que ne soutient plus la vie et qui cède sans efforts aux lois de la gravité : ce bras pendant qui tombe le long d'une coupure du rocher ; cette poitrine qui s'élève avec toute la partie antérieure du corps soutenue par un ressaut du terrain ; le reste du tronc, les cuisses et les jambes, obéissant avec la même fidélité aux autres mouvemens du sol, ce blanc linceul lui-même et les plis qu'il forme sous le précieux fardeau, tout est senti, tout est motivé, tout est vrai. Un coloris brillant, mais sévère, une anatomie savante et sans exagération ajoutent encore à l'effet général : l'illusion est complète. Un homme qui n'aurait jamais entendu parler de notre religion et de ses mystères, ne pourrait luimême, en jetant les yeux sur cette belle figure, se défendre d'un trouble secret, d'une émotion profonde et religieuse.
» La pose de Joseph d'Arimathie, sa physionomie vénérable où respirent à la fois le respect, la piété, une douleur résignée, des regrets mêlés d'espérance, méritent aussi de grands éloges. Ce personnage est drapé largement : les plis de sa tunique verte et de son manteau de pourpre sont agencés avec une noble simplicité ; les mouvemens sont parfaitement sentis sous l'étoffe et sans nulle affectation ; car la sagesse est aussi un des mérites de cette belle composition.
» Peut-être des juges difficiles blâmeront-ils cette pourpre sur le corps d'un modeste disciple de Jésus ; peut-être trouveront-ils que certains raccourcis laissent quelque chose à désirer ; peut-être même accuserontils les pieds du Sauveur de manquer de dignité, de cette dignité que dans le beau groupe du Laocoon les contractions les plus violentes n'ont pas ôtée aux extrémités d'un simple grand-prêtre. Pour nous, nous abandonnons sans regret cette pâture à la critique et nous croyons que c'est ici sur-tout (sic) le cas de rappeler aux censeurs le mot d'Horace : ubi plura ni lent...
» L'estimable tableau dont nous venons d'essayer de donner une idée est d'un jeune artiste, M. Blondel (*). »
(J) Cet article, signé F. J., est textuellement reproduit dans le Mémorial Bordelais du mardi 12 septembre 1820. A noter cependant dans le Mémorial quelques fautes de copie ou d'impression; par exemple : mouvemens du corps au lieu de mouvemens du sol, etc.
Le Musée de Bordeaux s'augmentait donc, en 1819, de dix tableaux, sans compter le Portrait du Duc d'Angoulème, par Kinson, qui était placé dans le cabinet du Maire. Trop petites déjà pour les œuvres qui s'y trouvaient t avant 181ft> les salles du Musée, encombrées par les nouveaux envois ministériels, ne pouvaient rien recevoir de plus. L'administration municipale devait donc répondre négativement à une demande de vente de divers tableaux qui lui était faite le 20 décembre 1819 par M. Dufour, avocat à Saint-Sever (Landes).
Les dix tableaux envoyés au Musée par le Duc Decazes étaient naturellement de valeur diverse.
Il faut d'ailleurs remarquer que l'un d'eux, celui que la note du Moniteur Universel cite en dernier lieu, « Saint Louis visitant les pestiférés, par M. Lethiers >, ne fut pas envoyé à Bordeaux, comme les autres, en 1819. Il mit, je ne sais pour quelles causes, près de trois ans à faire le voyage de Paris à Bordeaux. La note officielle du Moniteur qui en annonce l'envoi au Musée de Bordeaux est du 14 décembre 1819. La lettre par laquelle le Maire de Bordeaux prie le Conservateur « de vouloir bien faire retirer de la Préfecture deux caisses de l'envoi de S. Ex. le Ministre de l'Intérieur, contenant, l'une un tableau représentant Saint Louis visitant les pestiférés, peint par Lethière, et l'autre la bordure dudit tableau, ouvrage destiné à orner la galerie des Tableaux du Musée >, est du 9 septembre
Le Saint-Louis® est d'ailleurs une des meilleures œuvres de Guillaume Guillon, dit Lethière (1760-1832), élève de Doyen, second grand prix de Rome en 1786, directeur de l'Académie de France, à Rome, de 1811 à 1815, membre de l'Académiedes Beaux-Arts en 1815, professeur h l'Ecole des Beaux-Arts en 1819. Le chef-d'œuvre de Lethière, Brutus condamnant ses fils à mort, — dont l'esquisse fut exposée au Salon de 1801 et dont le tableau terminé, exposé au Salon de 1812, se trouve aujourd'hui au Louvre, — fut acheté en 1819, pour la collection
(*) Catalogue de 1894, n°661. Lethière, Louis IX visitant les pestiférés à Canhage.
de Louis XVIII, en même temps que Saint-Louis était acheté pour le Musée de Bordeaux.
Quant aux autres tableaux, le Musée les avait reçus dès 1819 : Intérieur d'une caverne^, par le paysagiste hollandais Barthélémy Breemberg (Deventer, 1599-Amsterdam L659?).
« Vénus et Adonis*®, d'après l'Albane », toile que Lacour a toujours considérée comme une œuvre originale du maître de Bologne. Les catalogues de 1821 et de 1824 disaient déjà de ce tableau que c'était une « répétition de l'Albane même ou retouchée par lui ». En 1855, Lacour et Delpit écrivent : « Cette gracieuse composition, répétition faite par Albani lui-môme, ou retouchée par lui, du tableau qui est au Louvre, a un peu poussé au noir, mais laisse néanmoins reconnaître le merveilleux de la touche et la fraîcheur du coloris des compositions de l'Albane. > Telle est aussi l'opinion d'Arsène Houssaye : « L'Albane a représenté plus d'une fois Adonis et Vénus : il y a des Vénus et Adonis de l'Albane dans tous les pays ; il y en a au Musée de Bordeaux. L'Albane du Musée de Bordeaux est presque la répétition du tableau du Musée de Paris, avec ces différences qui indiquent la liberté de main d'un artiste qui invente, même en se copiant. C'est la même grâce conventionnelle que le Président Montesquieu logeait dans son temple de Gnide. Ce tableau a poussé au noir, ce qui lui donne plus d'action<3). >
« Un fleuve poursuivant une Nymphe, Ecole de Lebrun(4) », qu'Arsène Houssaye (5> apprécie beaucoup et attribue, comme le faisaient d'ailleurs les rédacteurs du catalogue de 1855, àVerdier, élève de Le Brun.
« Portrait d'un prince palatin, d'après Van-Dyck» : il s'agit
(*) Catalogue de 1894, n° ISO. Breemberg, Intérieur d'une caverne habitée par des bohémiens,
(*) Catalogue de 1894, n° 1. Albani (attribué à Francesco), Vénus et Adonis.
(•) Arsène Houssaye : Les Musées de Province, le Musée de Bordeaux, VII, dans le Moniteur du 25 mars 1858.
(4) Catalogue de 1894, n°441. Brun (École de Charles Le), Nymphe poursuivie par un fleuve.
(8) Arsène Houssaye : Les Musées de Province, le Musée de Bordeaux, VIII, dans
le Moniteur du 2 mai 1858.
des Portraits de Robert et de Charles-Louis de Simmeren, copie réduite de l'original qui est au Musée du Louvre <*>. Arsène Houssaye voit dans cette copie, d'ailleurs fort bien exécutée, une œuvre originale du maître : « Le grand portraitiste Van-Dyck — dit-il — est là, lui aussi, avec des chefs-d'œuvre, les Portraits de Robert et de Chartes-Louis de Simmeren, dont les tons blonds et réels ravissent les coloristes <2). »
« Le Due d'Angoulème armant chevalier de Saint-Louis un officier blessé au pont de la Drôme®*, par M. Menjaud » : ce tableau est le pendant de la Mort de l'abbé Edgeworth, dont il a les dimensions. En voici le sujet et la description, d'après le catalogue de 1855 : « Lorsque Napoléon, parti de l'île d'Elbe, débarqua en France, le Duc d'Angoulème quitta précipitamment Bordeaux, rassembla à la hâte quelques soldats et essaya de s'opposer à la marche triomphante de l'Empereur. Son armée rencontra, le 2 avril 1815, quelques troupes impériales près de Loriol, à quatre lieues au-dessus de Montélimart. Il y eut sur le pont de la Drôme un engagement assez vif dans lequel les royalistes eurent l'avantage. C'est à la suite de cette action que le Duc d'Angoulème, voulant récompenser un des officiers qui s'était le plus distingué, le créa et l'arma lui-même chevalier de l'ordre de Saint-Louis. L'officier grièvement blessé est étendu sur un brancard ; un sapeur le soulève avec précaution, pendant que M. le Duc d'Angoulème, debout à droite du tableau, lui impose son épée et prononce les paroles sacramentelles. »
« Adieux d'Hector et d'Andromaque, par M. Treuzel (sic). > C'est un grand tableau (3m 25 de hauteur sur 2m 60 de largeur) exposé au Salon de 1819, où Pierre-Félix Trézel (1782-1855), élève de Lemire, a reproduit, suivant la tradition de l'école classique, la scène célèbre du VIe chant de l'Iliade homérique*4).
(4) Catalogue de 1894, n° 213. Dyck (d'après Anton van), Portraits de Robert et de Charles-Louis de Simtneren.
(•) Arsène Houssaye: Les Musées de Province, le Musée de Bordeaux, V, dans le Moniteur dû 21 mars 1858.
(■) Catalogue de 1894, n° 683. Menjaud, Le Duc d'Angoulème arme chevalier de Saint-Louis un officier français blessé à l'attaque du pont de la Drô?ne.
(*) Catalogue de 1894, n° 80L Trézel, Adieux d'Hector et d'Andromaque.
« Berger en reposa, par M. Pallières (sic); Tobie rendant la vue à son père, par le même. > Ce sont deux œuvres d'un artiste bordelais. Voici la notice consacrée à «c Pallière (Louis-Vincent- Léon), né à Bordeaux en juillet 1787, mort dans la mémo ville le 28 décembre 1820 >, par les rédacteurs du catalogue de 1855 : « Fils de Jean Pallière, peintre et graveur bordelais fort estimé, il se consacra ainsi que son frère Julien Pallière à l'étude des
arts. Entré dans l'atelier de Vincent, dont était élève son oncle
Etienne Pallière, il remporta le deuxième prix de Rome en 1809, et le premier prix en 1812. Son tableau de concours, Ulysse immolant les prétendants de Pénélope, eut une telle supériorité qu'elle fut reconnue par ses concurrents eux-mêmes. De retour en France, il épousa Mademoiselle Gué, jeune artiste dont il était épris, et qui depuis épousa M.. Jean Alaux. Aimé et chéri de tous ceux qui l'entouraient, passionné pour son art, fier de ses succès, chargé par le Gouvernement de travaux considérables, tout semblait se réunir pour le rendre heureux, lorsque la mort l'enleva à trente- trois ans. Rien ne peut mieux faire l'éloge de ce jeune homme que la sensation profonde que ce funeste événement causa dans Bordeaux. La population tout entière y prit part et l'administration elle-même s'associa à la douleur publique en contribuant de ses deniers à l'érection du monument que le pieux empressement de ses concitoyens se hâta de consacrer à la mémoire de M. Léon Pallière. »
La Ruche d'Aquitaine (n° du lundi 26 février 1821) rend compte en ces termes des derniers hommages offerts à la mémoire de Léon Pallière :
<c Plusieurs membres de l'Académie des Sciences et des Arts de Bordeaux, ainsi que plusieurs amis de ce jeune Léon Pallière dont la mort prématurée a causé les regrets les plus mérités, se sont adressés à M. le Maire, afin d'obtenir la concession gratuite d'un emplacement dans le cimetière de la Chartreuse, pour y déposer la dépouille mortelle de cet artiste. Le noble désintéressement qui a toujours caractérisé Léon Pallière ne pouvait laisser aucun doute sur le résultat de cette demande.
I1) Catalogue de 1894, n° 715. Pallière (Louis-Vincent-Léon), Berger au repos.
En 1813, à la prière de M. le Comte de Lynch, ce jeune peintre s'empres.sa de décorer avec le plus grand succès, et sans vouloir de rétribution, la salle dite des Grands-Hommes, qui fait partie de l'édifice du Grand-Théâtre ; il exécuta encore gratuitement le portrait en grand de M. Lacour père, portrait qui décore la salle de l'Académie des Sciences et Arts. Ayant appris, plus tard, que le Gouvernement voulait faire don à la Ville de Bordeaux d'un tableau de sa composition représentant un Berger, Léon Pallière, réduisit à 1,500 francs le prix de ce tableau, quoiqu'un amateur de la capitale lui en eût offert déjà une somme plus considérable. Touché de cette conduite généreuse, autant que du souvenir recommandable qu'a laissé ce jeune artiste, le Conseil municipal, présidé par M. le Vicomte de Gourgues, a très favorablement accueilli, dans la séance du 12 février, la pétition qui lui a été adressée. En conséquence, il a été décidé qu'un emplacement destiné à recevoir les cendres de Léon Pallière serait concédé aux pétitionnaires et que la Ville de Bordeaux renoncerait à toute rétribution pour cet emplacement. »
Le second des deux tableaux de Léon Pallière, le Tobie qui a été brûlé dans l'incendie du 7 décembre 1870, est jugé avec une sévérité brutale par Paul Mantz : « Il faudrait à notre sens supprimer sans retard et enfouir dans un obscur grenier ce Tobie de M. Pallière, œuvre malheureuse d'un peintre avorté, dont on peut étudier la manière à Saint-Séverin, dans un tableau que nous avouons n'avoir jamais pu regarder sans sourire W. » Le feu devait se charger de la suppression réclamée par le critique de Y Artiste. M. Yallet porte un jugement beaucoup plus indulgent : « L'incendie de 1870 a détruit le meilleur tableau de Léon Pallière, Tobie rendant la vue à son père, composition d'un beau sentiment, où l'élévation de la pensée s'alliait à un caractère très personnel... Le Berger au repos est une bonne académie, une figure nue pleine de qualités (2>. > Deux autres toiles de Léon Pallière sont entrées au Musée en 1868 et en 1880 : il y aura lieu de parler bientôt de Tune d'elles, la Délivrance de Saint- Pierre, qui, commandée pour l'Eglise Saint-Pierre de Bordeaux, y fut placée dès 1820.
(*) Paul Mantz : Le Musée de Bordeaux, dans YÂrtisteflSi6t tome VIII, p. 49 etsuiv. (*) E. Vallet : Le Musée de Bordeaux, 3e article, dans la Gironde littéraire et scientifique du 2 avril 1882.
< Guérison d'un possédé, par M. Monvoisin W. > Comme Léon Pallière, Raymond-Auguste Quinsac Monvoisin est un peintre bordelais : le Duc Decazes inaugurait une excellente tradition, qui malheureusement n'a pas été suivie, quand il envoyait au Musée de Bordeaux des œuvres d'artistes bordelais. Né en 1793, Monvoisin fut élève de Lacour père, à Bordeaux, puis de P. Guérin, à Paris. Artiste très fécond, il se brouilla avec la direction du Musée de Paris qui l'empêcha d'être décoré de la Légion d'honneur. Le peintre quitta alors la France (1842). L'administration le punit en retirant du Musée du Luxembourg ceux de ses tableaux qui s'y trouvaient.
Pendant seize ans, Monvoisin courut l'Amérique du Sud, semant des tableaux et récoltant des décorations, au Chili, au Pérou et au Brésil. Rentré à Paris en 1858, il mourut à Boulogne-sur-Seine, le 26 mars 1870, après avoir figuré de nouveau au Salon. Plusieurs de ses œuvres se trouvent au Louvre et aux Musées de Versailles, de Nancy, de Montpellier, etc. Les rédacteurs du catalogue de 1855 disaient : « Le Musée de la ville natale de M. Monvoisin a le regret de ne pouvoir montrer de cet artiste éminent qu'un tableau exécuté en 1819, lequel ne peut donner une idée du talent actuel de notre compatriote. > Depuis lors, en 1872, un don de l'État et, en 1882, un legs de Mme veuve Monvoisin ont enrichi le Musée de quelques œuvres du peintre, qui ne donnent cependant pas la mesure de son talent. Tout en constatant que le tableau de 1819 est « de qualité médiocre », M. Vallet ajoute que < cependant, la figure du Christ a de la noblesse > <2>.
Le Duc Decazes avait adressé d'importants envois au Musée de Bordeaux en 1818 et en 1819. Forcé de quitter le Ministère au commencement de 1820, il mit à profit les derniers jours qu'il resta au pouvoir pour faire accorder à Bordeaux un dernier
(') Catalogue de 1894. n# (595. Monvoisin, Jésus guérissant un possédé. Le catalogue dit a tort que ce tableau fut donné par l'État on 1822 : il figure déjà, dans la notice des tableaux publiée en 1821.
(*) E. Vallet : Le Musée de Bordeaux, 3« article dans la Gironde littéruiè'e et scientifique du 2 avril 1882.
envoi. Ce n'était qu'un seul tableau, ce n'était pas l'œuvre d'un artiste bordelais ; mais ce tableau était de l'un des peintres contemporains les plus célèbres, et il reproduisait un épisode récent de l'histoire de Bordeaux. Louis XVIII avait acheté pour sa collection cette toile qui avait obtenu un très grand succès au Salon de 1819 : il accorda aux instances d'un Ministre dont il se séparait à regret de s'en dessaisir en faveur de la Ville de Bordeaux.
Voici en quels termes une note, venue de Bordeaux, efc publiée dans le Moniteur Universel du jeudi 9 mars 1820, enregistre cette libéralité du roi :
« Bordeaux, le 4 mars.
» Nous nous empressons d'annoncer à nos lecteurs une faveur précieuse que la bonté du Roi vient d'accorder à la Ville de Bordeaux. Le tableau de M. Gros, représentant la scène déchirante où Madame, Duchesse d'Angoulême, s'embarque à Pouillac (sic), et fait ses tristes adieux au département de la Gironde, vient d'être accordé par le Roi au Musée royal de notre ville.
» Voici le rapport que l'ancien ministre de l'intérieur a fait à Sa Majesté, le 17 février, sur la demande qui lui avait été adressée à ce sujet par M. le Comte de Tournon, Préfet de la Gironde.
« Paris, le 17 février 1820.
» Rapport au Roi.
> Sire, vos fidèles sujets, les habitans de Bordeaux ont formé le vœu que Votre Majesté daigne leur accorder le tableau de M. Gros, exposé au dernier Salon et représentant S. A. R. Madame, lors de son douloureux départ, au mois d'avril 1815.
» Ce tableau, ainsi que le fait remarquer M. le Préfet de la Gironde, en me transmettant la prière de ses administrés, semble appartenir aux Bordelais par le trait même qu'il consacre.
» Tout j retrace leur respect et leur dévouement pour l'auguste priucesse, tout y respire l'admiration et cet amour qu'une telle scène et qu'une telle personne devaient en effet inspirer.
» Nous nous trouvons heureux de rappeler à nos lecteurs qu'au moment où les journaux de la capitale venaient d'annoncer l'exposition du tableau de M. Gros nous avons été dans cette feuille les premiers interprètes du vœu que S. M. a bien voulu combler et que M. le Comte de Tournon s'empressa d'accueillir avec un vif intérêt... <*>. Si nous nous félicitons aujourd'hui d'avoir manifesté les premiers le désir de voir l'ouvrage de M. Gros enrichir notre Musée, nous croyons pouvoir dire aussi, sans être démentis, que les habitans de Bordeaux, pénétrés de reconnaissance envers notre auguste monarque, savent apprécier aussi l'active sollicitude avec laquelle le premier magistrat de ce Département s'est occupé de l'accomplissement d'un vœu si cher ; et qu'ils s'enorgueillissent à jamais de pouvoir montrer au voyageur l'inestimable présent que S. M. a daigné leur accorder comme un monument de leur fidélité et de leur dévouement à la monarchie légitime. »
Le tableau de M. Gros arriva à Bordeaux au mois d'août 1820. Le 12 août, le Maire écrivait au Conservateur :
< M. le Préfet me donne avis de l'arrivée à Bordeaux du tableau de M. Gros représentant S. A. R. Madame, accordé à la Ville.
» La caisse qui le contient est déposée à la Préfecture d'où je vous prie, Monsieur, de la faire retirer et d'examiner si ce tableau peut rester roulé jusqu'à son placement d'une manière convenable, ou si son état exige d'autres mesures.
Quelques jours après, une note insérée dans le n° du lundi 21 août de La Ruche d'Aquitaine informait le public de l'arrivée du tableau : « Le beau tableau de M. Legros (sic), représentant S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulème, accordé par le Roi à la ville de Bordeaux, y est arrivé ainsi que deux autres tableaux destinés à l'Eglise de Saint- André et à l'établissement des Sourds-Muets. >
La toile de Gros ne devait par rester longtemps roulée et le public allait être appelé, par une mesure exceptionnelle, au privilège de contempler ce tableau qui représentait un épisode de rhistoire locale. Le mardi 22 août 1820, le Maire, « voulant seconder par quelques dispositions administratives l'expression
(l) Suit lu reproduction de l'artiele du 8 septembre 1819.
des sentimens de la Ville fidèle à l'occasion de l'heureux anniversaire qui ramène la fête de notre Auguste Monarque >, prenait un arrêté en vue de fixer le programme des réjouissances variées qui devaient signaler la journée du vendredi 25 août, fête de la Saint-Louis. Les divers articles de cet arrêté prévoient une revue, des danses publiques et des mats de cocagne, « l'illumination des maisons d'administration et des êtablissemens publics >, l'éclairage du Jardin-Royal par des feux de joie. L'article VII est consacré au tableau de Gros :
Article vu: Le Gouvernement avant fait don à la Ville de Bordeaux du tableau dans lequel le pinceau de M. Gros a retracé les douloureuses circonstances du départ de Madame Royale en 1815, le public sera admis à jouir de la vue de cette belle composition, qui sera exposée depuis onze heures du matin jusqu'à six heures du soir dans une des salles de la partie du Château Royal dont S. M. a daigné accorder la disposition à la Ville, pour y placer sa galerie de tableaux. L'entrée de l'aile du château dont cette salle fait partie est dans la rue Monbazon. »
Dans la Bûche d'Aquitaine du samedi 26 août 1820, où il fait le compte rendu de la fête qui avait été célébrée la veille, Edmond Géraud parle en ces termes de la visite du public au tableau de Gros : « La salle du Château Royal où était exposé le beau tableau du départ de Madame a vu, durant tout le jour, se succéder des flots de curieux, avides de contempler cette grande scène et les traits chéris d'une princesse que les Bordelais ne sauraient oublier. »
Edmond Géraud faisait dans le même journal de sérieuses réserves à propos des qualités de ce « beau tableau > qui est très longuement apprécié par le Feuilleton du 25 août: « Le départ de. S. A. R. Madame, Duchesse d'Angoulème, de la rade de Pauillac, au 2 avril 1815 (Tableau de M. Gros) » :
« On distingue en général dans toute composition pittoresque, deux genres de vérités : d'abord, la vérité de nature, puis la vérité historique et locale. Si la première est portée à un degré de perfection extraordinaire dans le tableau de M. Gros, convenons, avec tous ceux qui ont le
droit d'en juger, que la seconde, en revanche, laisse trop à désirer. Lieux, physionomies, costumes, détails accessoires, rien n'est exact, rien n'est vrai, rien ne satisfait le témoin oculaire de la grande scène que l'artiste avait à reproduire.
Les éloges qu'Edmond Géraud a accordés à « la vérité de nature > sont ceux que Ton doit attendre d'un critique lettré qui écrivait en 1820, dans le style et avec les idées artistiques de la Restauration. Les atteintes à « la vérité historique et locale », notées par un < témoin oculaire », méritent d'être signalées.
« Premièrement, ces bords où se fait rembarquement de Madame ne ressemblent pas plus à la rade de Pauillac qu'à tout autre point de nos rivages. Si Ton excepte ce petit fort, vulgairement appelé le Pâté de Blaye, et que le peintre a beaucoup trop rapproché de son premier plan, nul objet ne retrace la figure du pays et n'indique la largeur du fleuve dans cet endroit. Ensuite, la plage où se montrent rassemblées et pressées tant de personnes à la fois ne paraît pas non plus assez étendue pour les contenir : bien que ces têtes soient, pour ainsi dire, appliquées les unes contre les autres, bien qu'on ne sente point assez d'air ni assez d'espace entre elles, nous croyons pourtant impossible que les corps qui leur appartiennent trouvent jamais à se placer sur un terrain si étroit. Il y a, dans cette partie du tableau, une sorte de confusion pénible et dont l'œil ne se rend point aisément compte.
» Mais un défaut bien autrement essentiel et qu'on ne saurait justifier d'aucune manière, tant il était facile do l'éviter, c'est l'oubli ou le dédain de toute vérité locale dans le costume de ces figures. Croirait-on que parmi cette foule, où nous avons vainement cherché à reconnaître au moins quelqu'un de nos concitoyens, on ne peut découvrir un seul uniforme de la cavalerie bordelaise, de cette garde nationale, organisée ici, le 12 mars 1814, pour suivre et défendre le prince que le ciel nous envoya en signe de délivrance? Des dragons, des grenadiers, des chasseurs basques sont là; mais rien n'y caractérise un Bordelais: rien ne nous montre une de ces physionomies particulières à cette province où brillent à la fois tant d'esprit et d'enthousiasme. Un groupe de femmes occupe la droite du tableau; mais leur ajustement aussi bien que leurs traits indiquent des paysannes milanaises, et point du tout des paysannes
de Pauillac. On retrouve dans leur pose, comme dans les détails de leur toilette, quelque chose qui rappelle d'abord cette danse italienne, dessinée par Pinelli et qu'on nomme el sallarello. Ces figures ont toutes de la grâce et de la beauté ; mais, nous le répétons, ce ne sont point là non plus des Bordelaises ; on ne retrouve point là ces femmes à qui le départ de Madame fit verser tant de pleurs, et qui, en parlant d'elle, disaient toujours notre Duchesse.
» En offrant moins de prise à la critique, l'autre côté du tableau n'est pourtant pas exempt de ces défauts qui, dans un sujet moderne, nous semblent, quoi qu'on en dise, complètement inexcusables. Si, par impossible, toute autre tradition venait à se perdre, que penseraient, en effet, nos descendans en voyant ces marins presque entièrement nus au mois d'avril et par un temps de pluie, au milieu de toute cette population vêtue et en présence d'une auguste princesse que distingua toujours la pieuse austérité de ses mœurs? N'en déplaise à certains admirateurs beaucoup trop exagérés du style historique, quelle idée nos derniers neveux se feraient-ils, d'après ce tableau, de nos habitudes ou de nos égards pour les convenances ? N'est-ce pas vraiment un singulier moyen de témoigner son respect que de garder son chapeau et d'ôter sa chemise? Il y a là, selon nous, une absence de goût qui doit choquer autant que l'absence de vérité. »
A la suite de ces diverses remarques qui concernent « la vérité historique et locale >, la critique d'Edmond Gêraud s'élargit et s'élève ; et le « Feuilleton » de la Ruche d'Aquitaine se termine par une phrase qui adapte heureusement à l'art de peindre ce que Quintilien disait de l'art de parler <f) :
« Pour traiter un pareil sujet, ce n'était pas assez d'un habile peintre, il fallait ici quelque chose que ne donnent pas la science et les secrets de l'atelier. Il fallait avoir vu ce dernier épisode du séjour de Madame parmi nous, et surtout avoir partagé le profond attachement qu'exaltait encore la constance héroïque de l'illustre exilée. »
Il est intéressant de rapprocher du « Feuilleton » de Géraud
(*) Quintilien, Inst. Or., X, vu, 15 : Pectus est quod disertos facit.
l'appréciation de Lacour. La « Notice » de 1821 dit simplement :
« S. A- R est accompagnée de MM. les Vicomtes Mathieu de Montmorency et d'Agoult, de MmM les Duchesses de Sérent et de Damas, ainsi que de Mme la Vicomtesse d'Agoult. On apperçoit (sic) dans le fond la forteresse de Blaye, ainsi que le fort situé au milieu du fleuve. Ces deui points paraissent plus rapprochés de Pauilliac (sic) qu'ils ne le sont dans la nature ; mais l'auteur a dû prendre cette licence pour indiquer le lien de la scène. »
Le catalogue de 1855 est beaucoup plus explicite :
€ Obligée par les événements de quitter Bordeaux, Madame la Duchesse d'Angoulême arriva à Pauillac le lfr avril 1815. Au moment d'entrer dans l'embarcation qui doit la séparer de sa patrie, la Princesse occupe le centre de la composition, entourée des volontaires qui Font accompagnée et des populations de la localité. Elle est debout, vêtue d'une robe amazone ; la pose est noble, le geste expressif et la physionomie joint à l'expression d'une douleur qui frappe sans abattre le mérite d'une ressemblance poétisée. Cédant aux vœux du peuple qui l'entoure et désirant lui laisser un souvenir de cette triste séparation, la Princesse a déjà distribué à la foule ses rubans et les menus objets dont elle peut disposer, mais, les demandes se multipliant et les rubans étant épuisés, Madame la Duchesse d'Angoulême saisit les plumes blanches de son panache et les donne à la foule enthousiaste.
» A la gauche du spectateur, MM. les Vicomtes Mathieu de Montmorency et d'Agoult protestent de leur dévouement. La physionomie de Mesdames les Duchesses de Sérent et de Damas, ainsi que celle de la Vicomtesse d'Agoult qui sont derrière la Duchesse d'Angouléme, contrastent heureusement par leur impassibilité avec l'animation du reste de la scène ; c'est l'observation d'un sentiment vrai : ce n'est pas à elles que ces protestations s'adressent et elles ne doivent pas se séparer de la Princesse. On a reproché à tort à l'artiste d'avoir introduit dans sa composition les deux admirables torses de ces pêcheurs que MM. de Montmorency et d'Agoult ont inopinément arrachés à leurs travaux pour assister de plus près à cette pénible scène : leur nudité n'a rien d'indécent, ni d'improbable ; ils sont parfaitement liés à l'action et ils en accroissent l'intérêt en la rendant moins uniforme. Un reproche plus
mérité est celui de ne pas avoir représenté la localité d'une manière assez reconnaissable, et surtout de n'avoir reproduit dans cette foule compacte ni les costumes de la population de la Gironde, ni celui de ces volontaires royalistes qui accompagnèrent la princesse jusqu'au dernier moment. Mais ces reproches, fondés ou non, ne détruisent en rien le mérite principal de cette composition, qui renferme à un haut degré les qualités les plus éminentes des meilleurs ouvrages de M. Gros. »
On doit1 à Lacour d'avoir, grâce à son influence, fait rester dans le Musée cette vaste et intéressante composition que la Municipalité, sous le Gouvernement de Juillet, semblait disposée à céder à l'administration des Musées Royaux. Voici, à ce sujet, une curieuse lettre écrite le 2 juin 1837, par le Conservateur du Musée au Maire de Bordeaux, qui était alors Joseph Brun, négociant, membre de la Chambre de commerce :
« Ce tableau est un des plus beaux de Gros, il est aussi un des
plus considérables ouvrages, tant à cause de la grandeur que du nombre des personnages. La mort de l'auteur (*) donne à ce chef-d'œuvre une valeur beaucoup plus haute que celle qu'il avait lorsque le Gouvernement l'achetta (stc).,
» Le prix que la Ville peut y attacher ne doit pas être moindre de trente mille francs et peut être élevé jusqu'à quarante. Le céder ou l'échanger pour moins que cela, c'est accepter un préjudice réel; et même, quel que soit le dédommagement offert, ce sera toujours une grande perte pour le Musée de Bordeaux.
» Permettez-moi, Monsieur le Maire, de vous soumettre une réflexion. Si la Ville a l'intention d'obtenir un échange qui lui facilitera la réalisation d'un projet d'embellissement, depuis longtemps attendu, proposer soi-même cet échange n'est peut-être pas un moyen de réussir avec avantage. Les provinces ont la réputation, bien ou mal fondée, d'estimer peu ou d'estimer mal les ouvrages d'art qu'elles possèdent ; la capitale a intérêt à nous convaincre que la chose est ainsi, et c'est toujours en partant de ce principe qu'elle traite avec la province. Proposer un échange, c'est presque admettre ce principe. Ne pourrait-on, au contraire, faire venir la demande de la liste civile? Le moyen serait, je crois
(*) Gros s'était suicidé dans un étang du bois de Meudon, le 25 juin 1835.
(lorsque le Musée de Versailles sera ouvert, et autorisé par cet exemple), d'exposer enfin le tableau de Gros, de révéler ainsi son existence. La nouvelle s'en répandra bientôt à Paris ; on sentira plus fortement qu'il manque au Musée historique, et, tôt ou tard, des offres seront faites à la Ville : alors, et seulement alors, on sera en position pour traiter comme il convient, et même avantageusement.
» Le moyen est jésuitique, direz-vous, c'est de la politique : eh ! mon Dieu, croyez-vous qu'on n'en emploie pas aussi contre nous, et faut-il se laisser faire, comme on dit. Je considère l'administration attachée au Musée de Versailles comme un corps ennemi rusant contre tous les Musées de province, pour obtenir le moins dispendieusement possible ce que ces Musées ont à sa convenance ; n'est-ce pas le cas . d'essayer un peu de la sagesse des nations, et faire comme on fait à notre égard? »
L'expédient proposé par Lacour prouve quelle était son habileté administrative. Il trouvait moyen de persuader au successeur de ce Marquis de Bryas qui avait ordonné la destruction des bustes représentant des princes de la branche ainée, — à ce Maire de 1837 qui tenait cachée une belle toile qui avait contre elle d'être l'œuvre de Gros et de représenter un épisode de la vie de la Duchesse d'Angoulème, — qu'il était utile aux intérêts pécuniaires de la Ville de Bordeaux « d'exposer enfin le tableau de Gros, de révéler ainsi son existence » à ceux qui n'avaient pas fréquenté le Musée avant 1830. Cette lettre fait aussi honneur au courage du Conservateur ; en 1837, il était compromettant de louer la beauté des tableaux de Gros.
On sait que le Gouvernement de Juillet tenait à l'écart l'auteur du portrait de Louis XVIII et des peintures de la coupole du Panthéon; on lui faisait expier les faveurs dont la Restauration l'avait comblé, ces décorations dans l'ordre de Saint- Michel et de la Légion d'honneur que Louis XVIII lui avait données, ce titre de baron que Charles X lui avait conféré. D'autre part, la réaction romantique, qui détachait le goût public des œuvres de l'école de David, opposait victorieusement les jeunes œuvres de Géiïcault et de Delacroix à la dernière composition de Gros : Hercule écrasant Diomède, exposé au
Salon de 1835, avait été accueilli par une tempête d'attaques brutales et de railleries grossières qui causèrent le suicide du malheureux artiste. Lacour ne craignait pas de se faire suspecter d'attachement à un régime politique déchu et à une école artistique surannée, en rendant justice à la Duchesse d'Angouléme s'embarquant à Pauillac.
Les préventions, sinon politiques, du moins artistiques contre l'œuvre du baron Gros durèrent tant que la lutte entre l'école classique et l'école romantique en peinture ne fut pas apaisée. Encore en 1846, Paul Mantz écrivait :
<c Je ne sais si les amis de Gros retrouvent dans le Départ de la Duchesse d'Angouléme le talent ordinaire de ce peintre. Il n'est pas aisé, sans doute, de s'inspirer d'un motif officiel et d'accommoder d'une agréable façon des personnages historiques dont le costume comme le type a peu de chose à démêler avec le beau. Gros n'a pas hésité, pour se créer des ressources de dessin dans un sujet si peu pittoresque et si froid, à placer sur les premiers plans des matelots à demi nus, tritons inexplicables qui produisent le plus étrange effet au milieu de ces officiers en grande tenue. Les attitudes des personnages sont guindées. Un seul détail nous a plu dans ce tableau, c'est la main droite de la princesse ; elle est fine de lumière et d'un joli modelé ; mais l'ensemble, outre la composition théâtrale qu'on ne saurait pardonner, est d'un aspect terne, sale et fané, c'est déjà comme les tragédies de l'Empire qui sont plus vieilles que le vieil Eschyle : parmi les œuvres humaines, celles-là restent toujours jeunes, qui sont si simples et si vraies (*>. »
En 1858, malgré certaines réserves motivées, Arsène Houssaye se montre plus équitable :
« Au moment d'entrer dans l'embarcation qui va la conduire à l'exil, la Princesse, entourée de volontaires et d'hommes du peuple, vient de déchirer et de distribuer à la foule les rubans de son costume. Les rubans épuisés, la Duchesse d'Angouléme arrache les plumes blanches de sa coiffure et les donne aux pêcheurs de Pauillac. A droite de la Duchesse, les Vicomtes de Montmorency et d'Agout protestent de leur
(*) Paul Mantz : Le Musée de Bordeaux, dans l'Artiste, 1846, tome VIII, p. 49 etsuiv.
dévouement; derrière elle, les Duchesses de Sérent et de Damas gardent, malgré leur profonde douleur, une immobilité respectueuse. Certes, il y a dans une pareille scène, si peu sympathique qu'elle soit aux sentiments de la nation, un côté émouvant et grandiose : pourquoi donc laisse-t-elle les spectateurs froids et tranquilles ? C'est que Pauillac est là un bourg de l'Attique ; c'est que le Baron Gros s'est laissé aller au plaisir de peindre les pêcheurs de la Gironde avec des torses nus de demi-dieux homériques, et leurs femmes eu chasseresses demi-nues, obéissant à l'appel de Diane. C'est que la Princesse est vêtue d'une amazone verte à brandebourgs dont l'effet théâtral annule toute vérité. Si le tableau du Baron Gros reste historique, c'est à ce point de vue seulement qu'il peut servir à l'histoire de la peinture. On y admire d'ailleurs une facture large et harmonieuse, toutes les magies de la palette; mais où est la vérité, la suprême magie W ? >
Dans leurs appréciations de ce tableau, Clément de Ris, et, après lui, M. Vallet, donnent la note juste. M. Vallet s'exprime ainsi dans le quatrième de ses articles consacrés au Musée de Bordeaux <2) :
« C Embarquement de la duchesse d' Angouléme à Pauillac est regardé avec raison comme l'une des meilleures compositions du Baron Gros. Cette peinture a figuré à l'Exposition de 1819 et a été donnée l'année suivante par l'Etat au Musée de Bordeaux. Voici l'appréciation qu'en fait M. Clément de Ris dans son ouvrage, Les Musées de Province :
€ Gros n'a pas fait beaucoup de tableaux supérieurs à l'Embarquement de Mme la Duchesse d'Angoulêrae à Pauillac ; comme mérite, je le placerais immédiatement après la Peste de Jaffa et avant la Bataille d'Eylau. La couleur est d'une gamme sombre et a poussé au vert, comme dans la Bataille d'Eylau. C'est le grand défaut du tableau; mais il faut bien faire attention aussi que la scène se passe par un temps d'orage, sous un ciel bas, humide et chargé de pluie. Cette obscurité admise, l'harmonie est d'une remarquable puissance, bien soutenue; et la couleur, si elle est sombre, n'est pas opaque. La composition se comprend et se saisit rapidement. La figure de la Duchesse est dessinée
(4) Arsène Houssaye: Les Musées'de Province, Le Musée de Bordeaux, VI, dans le Moniteur du 24 mars 1858.
(*) La Gironde littéraire et scientifique du 9 avril 1882.
comme dessinent les coloristes quand ils s'en mêlent : d'un caractère plein de majesté et de tristesse, ainsi que tout le groupe des serviteurs fidèles qui l'entourent. Toute la scène enfin est d'un aspect lugubre qu'on n'oublie pas. Pourquoi faut-il que le mauvais goût de l'époque s'étale, au milieu de cette composition, dans les torses des deux pêcheurs demi-nus que rien n'explique et ne justifie? Ces espèces de lutteurs, aux poses violentes et prétentieuses, au milieu des costumes de 1815, font un ridicule et déplorable effet <4> . » M. Clément de Ris indique avec beaucoup de justesse les principaux mérites de ce tableau. Indépendamment de la composition qui, dans son imposante simplicité, parait coulée d'un seul jet, il convient de remarquer particulièrement la qualité intense de la couleur, aussi bien dans les ombres et les demi-teintes que dans les parties lumineuses. Point de vides et de trous, comme disent les peintres; tout se lie et se tient, sans qu'on trouve nulle part ces défaillances toujours difficiles à dissimuler, qui proviennent d'un point de départ défectueux, ou de l'impuissance de l'artiste à se maintenir dans la donnée qu'il a choisie. >
En 1820, la critique d'art n'avait ni cette largeur d'idées, ni cette indépendance d'appréciation. D'ailleurs on le conçoit, € le mauvais goût de l'époque », comme dit Clément de Ris, ne pouvait choquer les artistes et les amateurs qui appartenaient à cette époque ; quant au gros public, si Arsène Houssaye peut remarquer, en 1858, que la scène du départ de la Duchesse d'Angoulème est « peu sympathique aux sentiments de la nation », en 1820, au contraire, la représentation de cette scène était pour satisfaire les sentiments légitimistes de la population de Bordeaux. Don royal dû à l'initiative d'un Ministre très aimé dans le Département de la Gironde, le tableau du Baron Gros était le bien venu. Il n'est donc pas étonnant que l'administration municipale ait tenu à entourer d'une certaine solennité la réception et l'installation de cette grande toile « qui était, pour ainsi dire, l'histoire particulière de Bordeaux.... Pour augmenter le retentissement de ce don, le Maire voulut que son exhibition et l'ouverture du nouveau
(*) Clément de Ris: Les Musées de Province, tome II. Paris, 1861, p. 360.
Musée fussent retardées et coïncidassent avec l'anniversaire du 12 mars W. »
La rédaction des auteurs du catalogue de 1855 est fort ambiguë, sinon tout à fait inexacte. En effet, Lacour et Delpit semblent donner à entendre que l'exhibition du tableau de Gros et l'ouverture du nouveau Musée eurent lieu, à la fois, le 12 mars 1820. Or, il n'en est rien ; c'est, on l'a vu, longtemps après le 12 mars, dans le courant du mois d'août, que le tableau arriva; il fut exposé, à titre exceptionnel, le 25 août, jour de la Saint-Louis, alors que le nouveau Musée n'était pas encore ouvert.
L'ouverture officielle de ce nouveau Musée ne se fit qu'au mois de mai 1821. Et, quand il fut permis au public bordelais d'admirer, en une bonne place de la nouvelle galerie de tableaux, Y Embarquement de M"* la Duchesse d'Angoulème à Pauillac, c'est en vain que les connaisseurs auraient cherché, dans les salles récemment appropriées du Chàteau-Royal, une des plus belles œuvres que le Gouvernement avait envoyées en 1805 : le Christ en croix de Jordaens était perdu pour le Musée de Bordeaux.
(') Catalogue de 1855, Introduction, p. 26.
'ingénieur-architecte municipal Bonfin avait aménagé les salles de la rue Saint-Dominique à l'usage du Musée comme si la Galerie de Tableaux n'eût jamais dû recevoir d'œuvres nouvelles. Dès 1810, <t les magistrats municipaux regardaient sans doute le Musée comme complet; et le fait est que l'architecte lui-même, qui venait de disposer les salles destinées à le recevoir, n'avait nullement songé à la probabilité de l'accroissement de nos richesses W. >
On se trouva fort embarrassé quand le Ministre Laîné annonça les envois faits à la Ville de Bordeaux par le Gouvernement. Dès le 30 août 1817, le Maire parle au Conservateur de la « Galerie trop insuffisante »(2); dans une autre lettre, le 19 novembre, le Maire fait allusion aux tableaux dont le peu d'étendue de la Galerie nécessite le déplacement >(3). C'est le Christ en croix de Jordaens qui devait céder la place aux œuvres récemment données par l'Etat à la Ville. Il a déjà été question de ce tableau qui, destiné à Bordeaux par le Gouvernement Consulaire, fut, lors du premier envoi, retiré 'par ordre^, et n'arriva à Bordeaux qu'en 1805 <5).
I1) Catalogne de 1855, Introduction, p. 21. (*) Voir, plus haut, p. 254.
(•} Voir, plus haut, p. 267.
(*) Voir Chapitre II, p. 77.
(*) Voir Chapitre II, p. 86.
A l'époque où Charles Marionneau donnait du Jordaens placé à l'Église Saint-André la description qui a déjà été citée i*>, la question de la propriété de ce tableau était assez embrouillée. Beaucoup de personnes croyaient, comme Clément de Ris G>, que « bien que placé dans l'Eglise Métropolitaine Saint-André, le Christ en croix faisait partie du Musée >.
Le 9 novembre 1878, M. Liard, adjoint chargé de la « Division de l'Instruction publique, des cultes, sciences et arts > demandait à M. Vallet, Conservateur du Musée, de faire une enquête : < Nous sommes intéressés au plus haut point à savoir si le tableau de Jordaens a été échangé contre un autre, ou s'il a été déposé provisoirement dans l'Eglise St- André. Je vous prie de recueillir à ce sujet tous les renseignements et tous les documents que vous pourrez vous procurer. > En réponse à cette demande, M. Vallet adressait le 21 novembre 1878, un rapport détaillé, fondé sur des lettres authentiques conservées aux Archives Départementales ; ce rapport a fourni, plus tard, à M. Vallet. les éléments d'un article, « Le Christ en croix de Jordaens >, publié dans la Gironde littéraire du dimanche 24 juin 1888 <3\
t € On n'avait pas compté que le Musée de Bordeaux dût jamais s'augmenter. Préparé pour contenir soixante-cinq tableaux, il n'était plus suffisant pour en contenir soixante-seize. A l'arrivée des trois tableaux achetés à l'exposition de 1817, on fut obligé, pour les recevoir, de sortir de la Galerie le Christ en croix de Jordaens, que quelques personnes, alors influentes, ne trouvaient pas digne de figurer dans notre Musée. Le Conservateur fut obligé de prendre sa défense avec chaleur ; il refusa d'ouvrir le Musée au public tant que cette grande toile resterait à terre
sur l'escalier, exposée à toute espèce de dégradation, et ne céda que lorsque, sur sa proposition, ce précieux tableau eut été déposé provisoirement dans l'Église où il est encore aujourd'hui (*). »
(M Voir Chapitre II, p. 1CH).
|f) Clément de Ris : I^es Musées de Province, tome II, p. 341.
(J) Dans son rapport et dans son article M. Vallet reproduit trois lettres : du Préfet au Maire (13 novembre 1819) ; du Maire au Préfet (13 décembre 1819}; du Préfet à l'Archevêque [21 décembre 1819). Je cite les deux dernières, qui ne sont pas aux Archives Municipales, d'après la copie de M. Vallet. Tous les autres documents originaux sont tirés directement des Archives Municipales.
(*) Catalogue de 1855, Introduction, p. 23.
Les tableaux achetés par le Ministre à l'exposition de 1817 et destinés à Bordeaux étaient arrivés dès les premiers jours de septembre ; à la fin de janvier 1818, Lacour s'obstinait à tenir son Musée fermé. En effet, le 24 janvier, le Préfet écrivait au Maire à ce sujet : « Plusieurs personnes se sont plaintes des difficultés qu'elles éprouvaient à entrer dans le Musée de tableaux. » Le 31 janvier, le Maire transmettait ces réclamations au Conservateur. Lacour répondit au Maire par deux longues lettres : l'une qu'il n'envoya pas (elle est datée du 1er février et se trouve au nombre des papiers qu'il légua à J. Delpit et qui sont aujourd'hui déposés à la Bibliothèque) , l'autre, plus officielle, datée du 2 février, qu'il envoya, car elle est enregistrée, le 3, au cabinet du Maire et conservée aux Archives Municipales.
Laissant de côté les récriminations contre les personnes mal informées et encore plus mal intentionnées qui se sont plaintes à M. le Préfet, nous pouvons tirer de ces deux lettres un certain nombre de renseignements intéressants sur l'organisation générale de notre Musée en 1818 et sur la question particulière du tableau de Jordaens.
« Le Musée, depuis sa fondation, a toujours été fermé pendant l'hiver ; on ne l'ouvre qu'au mois de mai. L'affluence du peuple dans les jours humides perdrait bientôt le parquet des différentes salles. La galerie du Louvre, dira-t-on, est ouverte dans l'hiver : mais l'entretien de la galerie du Louvre dépend du Gouvernement, mais on n y a pas les mêmes inconvéniens qu'ici, parce qu'elle est beaucoup plus grande, même proportionnellement à la population, et parce que le grand salon carrelé qui la précède laisse aux pieds le temps de s'essuyer... A commencer du mois de mai, le Musée est ouvert tous les jeudis de chaque semaine et le premier dimanche de chaque mois... Il est certain qu'il devrait l'être deux fois par semaine, et, pour que les travaux de l'Ecole de dessin n'en fussent pas dérangés, je pense qu'il conviendrait de choisir le jeudi et le dimanche. Mais, Monsieur le Maire, je profiterai de cette occasion pour demander que la Ville envoie ces jours-là quelques gardes afin de maintenir le peuple. Le public, tel qu'il se présente souvent, ne devrait pas y être admis, et il n'est pas rare d'y voir entrer
des hommes et des femmes avec des paquets et les premiers presque toujours avec des cannes ou des bâtons. Que peut faire un seul gardien pour empêcher cela et veiller en même temps à ce qu'on ne touche pas les objets exposés? Les plus grossiers cèdent difficilement à ces remontrances et souvent il se voit menacé (*). »
En dehors des jours réglementaires, on donne toute facilité aux personnes qui désirent visiter la Galerie.
<c Beaucoup de personnes s'y présentent les jours où elle ne doit pas être publique. Si ces personnes sont étrangères, on les introduit de suite. Celles de la ville devraient avoir une permission de vous, Monsieur le Maire, ou au moins du Conservateur de la Galerie : mais quoiqu'elles en soient ordinairement dépourvues, on les admet lorsqu'elles le demandent et pour peu qu'elles soient décemment vêtues. »
Mais, pour ce qui est des dates réglementaires d'ouverture du Musée,
«... fermé, en 1817, à l'époque des vacances, il ne pouvait être ouvert lors de la rentrée à cause de l'envoi fait par le Ministère... Cependant, à raison des sujets représentés dans les tableaux envoyés ®, j'aurais, malgré la saison, malgré l'usage, appuyé moi-même la demande pour que le Musée fût ouvert plus tôt qu'à l'ordinaire si j'avais su où placer l'immense tableau qu'il a fallu ôter de la Galerie et qui représente Jésus sur la croix. Quand j'en aurais eu le droit, il eût été plus qu'imprudent d'ouvrir la Galerie au public pendant que ce tableau est exposé, faute de savoir où le mettre, sur le perron de l'escalier et à portée des
(*) Tel est le texte de la lettre du Ie» février. Celui de la lettre du 2 a quelques variantes : « La Ville a soin d'envoyer chaque premier dimanche du mois quelques soldats de Ville pour maintenir le bon ordre, mais, à raison de l'affiuence du peuple, ce jour-là ils ne sont pas assez en nombre pour se montrer rigides. Le jeudi que peut faire un gardien seul pour empêcher qu'on ne touche les tableaux ? Car le peuple croit n'avoir pas bien vu s'il n'a pas touché. Les plus grossiers trouvent fort extraordinaire qu'on leur fasse des observations et souvent le concierge qui les leur fait se voit menacé. »
(*) L'exposition de ces tableaux nécessite une surveillance plus active : « La présence des soldats sera plus nécessaire que jamais, les jeudis et les dimanches, maintenant que le tableau qui représente la Duchesse d'Angoulême, que son buste et celui de Monsieur sont exposés. Il est certain que la foule se pressera pour les voir.» La lettre du 1er février prévoyait plus de curiosité que d'enthousiasme de la part du public et le disait très nettement : « ... sont exposés à être touchés et courent risque d'être renversés par la foule qui se pressera pour les voir ».
pieds, des sabots, des cannes et des bâtons (*>. J'ai eu l'honneur de tous faire connaître l'impossibilité où j'étais de placer ce tableau autre part que sur un des côtés de la cage de l'escalier ; mais, en vous offrant ce moyen, j'ai observé que les âmes dévotes pourraient être scandalisées en le voyant ainsi à la porte, hors du Musée (2>. Il ne reste donc que deux partis à prendre, c'est ou de démonter le cadre et le châssis, déclouer la toile, la rouler et la mettre dans un coin ; ou de déposer cet ouvrage, tel qu'il est, dans une Église. Si l'on roule la toile, on peut regarder le tableau comme à peu près perdu par suite des écaillures qui en résulteront, de l'oubli, du mépris même qu'on en fera et de la moisissure qui le décomposera. Le dépôt dans une Eglise a bien aussi ses inconvéniens, mais si la Ville n'a pas d'endroit où le mettre, ce moyen doit être préféré. J'ajoute qu'on affecte trop de mépriser cet ouvrage : le dessin en est ignoble, sans doute, mais c'est un défaut commun à tous les tableaux de Jordaens ; et néanmoins les ouvrages de ce maître tiennent un rang distingué à cause de la couleur parmi ceux exposés au Musée du Roi (8>.»
La conclusion de cette intéressante lettre était catégorique :
« La Galerie, Monsieur le Maire, est en état d'être ouverte au public le jour qu'il vous plaira d'ordonner, mais je vous prie, avant de le fixer, de me faire savoir où je pourrai déposer le tableau de Jordaens. »
A la suite de cette lettre, le Christ en croix fut déposé provisoirement à l'Église Saint- André : il ne devait plus en sortir. En 1819, l'arrivée de nouveaux tableaux destinés par le Gouvernement à la Cathédrale et au Musée amena entre l'Archevêché et la Municipalité un échange qui devait faire passer définitivement dans l'Église Métropolitaine le tableau accordé à la Ville par le Gouvernement Consulaire.
Voici ce qui est dit par les rédacteurs du catalogue de 1855 à propos de cet échange :
(*) Variante de la lettre du 1er février: «... à la portée des pieds des allans et des venans et dans le cas de recevoir vingt déchirures par jour ».
(') Variante de la lettre du Ie» février : « ... j'ai observé qu'en le voyant ainsi mis à la porte quelques âmes dévotes pourraient être scandalisées ».
(*) Variante de la lettre du 1er février : « C'est le moyen qui paraît devoir être préféré pour sauver cet ouvrage qu'on affecte trop de mépriser et qui n'a que les défauts communs & tous les tableaux du même maître. Les ouvrages de Jordaens, tiennent rang parmi ceux des maîtres exposés dans la grande galerie du Louvre. »
« La cathédrale de Bordeaux ne fut pas oubliée; elle reçut deux tableaux d'assez petites dimensions : La Fuite en Egypte, par AUegrain, et la Sainte-Famille^ par André del Sarto. M. le Préfet proposa de faire un échange du Christ en croiœ de Jordaens, dont les dimensions gênaient beaucoup dans notre Musée, avec les tableaux donnés à la cathédrale et dont les proportions auraient été à peine aperçues dans une aussi vaste nef. En autorisant cet échange, M. Labroue, adjoint au Maire, fit remarquer très judicieusement que la Ville, ayant supporté les frais de transport des tableaux, devait trouver un dédommagement équivalent dans la supériorité des tableaux qu'elle acquérait sur ceux qu'elle donnait. Le tableau d'André del Sarto parut aux conseillers de la Ville remplir à lui seul toutes les conditions recommandées par la sollicitude du premier adjoint, et l'échange fut opéré (*). »
En effet, le 13 novembre 1819, le Préfet écrivait au Maire pour l'entretenir du principe d'un échange de tableaux entre la Municipalité et l'Archevêché :
«c ... Parmi les tableaux quijn'ont été envoyés par S. Ex. le Ministre de l'Intérieur, et que j'ai fait déposer au Musée, il s'en trouve deux :
» 1° La fuite en Egypte, par AUegrain, 130 cent, sur 161 de haut :
» 2° La Vierge et V Enfant Jésus, de 132 cent, sur 100 de haut ; destinés à l'Église cathédrale de Bordeaux.
» Ces deux tableaux sont trop petits pour l'édifice dans lequel ils devraient être placés et des tableaux de ce genre manquent au Musée. M&r l'Archevêque consentira à laisser ces deux tahleaux au Musée, si la Ville lui en donne deux d'une plus grande dimension et d'une valeur équivalente, représentant des sujets de piété.
» Je vous prie de me faire connaître ceux que vous pourriez offrir à M&r l'Archevêque, et je me chargerai de faire adopter cet arrangement. »
Le 19 novembre, en l'absence du Vicomte de Gourgues, Mairo de Bordeaux, le premier adjoint Labroue écrivait à Lacour :
« J'ai l'honneur de vous transmettre, Monsieur, la lettre par laquelle M. le Préfet propose un échange de tableaux entre le Musée de la Ville et l'Eglise cathédrale pour les motifs qu'il explique.
(*) Catalogue de 1855, Introduction, p. 24.
» Le Musée possède quelques tableaux dont les dimensions n'ont pas permis le déroulement. Vous penserez, peut-être, dans cette occasion, à porter sur eux vos regards : au surplus, je laisse à votre zèle éclairé le soin de me proposer la mesure à prendre pour satisfaire aux désirs de M«r l'Archevêque, sans nuire à la galerie placée sous votre conservation.
» Vous remarquerez que les frais de transport des tableaux à acquérir étant mis à la charge de la Ville, elle doit trouver un dédommagement équivalent dans la supériorité des tableaux qu'elle acquiert sur ceux qu'elle donne... »
Lacour répondait au Maire le 26 novembre :
«c . . . J'ai l'honneur de répondre à l'invitation que vous m'avez faite par votre lettre du 10 du courant, relative à un échange de tableaux entre la Ville et l'Eglise cathédrale.
» J'ai revu avec soin les tableaux appartenant au Musée et ceux qui m'ont paru équivaloir aux tableaux de l'Église cathédrale. Ce sont :
» 1° Le Christ en croix, les deux larrons et la Sainte-Famille au pied de la croix. Ce tableau est de Jordaens. Il a 14 pieds 6 pouces de hauteur sur 10 pieds de large. Sa grandeur ne permet pas de l'exposer dans la galerie ; il a été peint pour le maître autel d'une Eglise et paraît, en quelque sorte, déplacé dans un Musée.
» 2° Un tableau d'après Vandyck, représentant la Vierge, l'Enfant Jésus, Saint-François et quelques anges. Ce tableau a environ 0 pieds de haut sur 6 pieds 4 pouces de large. »
Cette lettre donnait à l'Administration Municipale les éléments nécessaires pour la réponse suivante qui fut adressée, le 13 décembre 1819, par le Vicomte de Gourgues au Préfet :
« J'ai trouvé dans le sujet de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 13 novembre une nouvelle preuve de l'intérêt que vous prenez à la ville de Bordeaux et aux établissemens dont l'éclat doit la maintenir au rang qu'elle occupe parmi les cités que les sciences et les arts ont illustrées.
» Parmi les tableaux que le peu d'étendue de la galerie n'a pas permis d'exposer, il en est deux que leur mérite, les sujets et les dimensions rendent très convenables à l'ornement d'une vaste église, ce sont :
» 1° Le Christ en croix de Jordans (sic), tableau peint pour le maîtreautel d'une église ;
»2°Un tableau d'après Van Dick (sic), représentant la Vierge, l'enfant Jésus, saint François et quelques anges.
» La première de ces compositions a 14 pieds 6 pouces de hauteur sur 10 de largeur; la seconde, 9 pieds sur 6 pieds 4 pouces.
» Je viens d'offrir à Monseigneur l'Archevêque ces objets d'un échange qui ne peut manquer de lui paraître acceptable, et dont vos bons offices feront approuver l'arrangement. »
Quelques jours après, la proposition d'échange entre le Musée et la Cathédrale était confirmée officiellement par la lettre suivante que le Comte de Tournon, Préfet de la Gironde, adressait, le 24 décembre 1819, à M*1" Charles François d'Aviau du Bois de Sanzay, Archevêque de Bordeaux :
«... Parmi les tableaux qui m'ont été envoyés par S. Ex. le Ministre de l'Intérieur et que j'ai fait déposer au Musée, il s'en trouve deux destinés à l'Église cathédrale de Bordeaux; mais ces tableaux sont trop petits pour l'édifice où ils devraient être placés ; il en existe deux au Musée d'une plus grande dimension, dont les sujets sont convenables pour une Église, ce sont : 1° le Christ en croix de Jordaens, tableau peint pour le maître-autel d'une Église ; 2° un tableau, d'après Van Dyck, représentant la Vierge, l'enfant Jésus, saint François et quelques anges.
» M. le Maire de Bordeaux m'annonce qu'il vous a offert ces tableaux en échange de ceux que le Ministre vous avait destinés. Je vous prie de me faire connaître si cet arrangement peut vous être agréable. »
L'arrangement fut agréable à l'Archevêque, au moins dans ses parties essentielles. Nous ne connaissons pas la réponse de M*r d'Aviau au Comte de Tournon et au Vicomte de Gourgues. Mais nous savons que la Fuite en Egypte, par Allegrain, n'est jamais entrée au Musée et que le « tableau d'après Van Dyck, représentant la Vierge, l'enfant Jésus, saint François et quelques anges » — La Sainte-Famille (*> — est resté au Musée jusqu'au jour où cette toile fut détruite par l'incendie du 7 décembre 1870.
\l) Catalogue de 1855, n° 3t>5. Sainte- Fa mille, copie d'après Van Dyck.
L'échange ne portait donc que sur le Christ en croix de Jordaens, qui restait définitivement à Saint-André, et sur la Sainte-Famille {i) d'André del Sarto, qui passait au Musée.
L'échange était déplorable pour le Musée de Bordeaux. En 1819, on admettait l'authenticité du tableau d'Andréa del Sarto «c répétition par André del Sarto même de celui qu'on voit au Musée de Paris > — disait le catalogue de 1821 — et qui est ainsi décrit par Lépicié : « La Vierge est assise à terre, son attitude est belle par sa simplicité : elle tient affectueusement l'enfant Jésus qui a un genou appuyé sur elle. On voit Sainte- Élizabeth et le petit Saint Jean placés auprès de ce grouppe (sic). Saint Jean fait un mouvement d'indication pour montrer le ciel, en même temps qu'il regarde le Sauveur avec une joie respectueuse. Deux anges, placés dans le fond, achèvent de lier et d'enrichir la composition (2>. »
Jusqu'à la fin de sa carrière, Lacour, qui était, en somme, responsable de l'échange du Christ en croix contre la Sainte Famille, s'obstina à défendre l'authenticité de l'œuvre d'Andréa del Sarto. On lit encore dans le catalogue de 1855 la note suivante qui a, d'ailleurs, été reproduite dans le catalogue de 1862 : « Le tableau d'Andréa del Sarto est une répétition faite par l'artiste lui-môme de la célèbre Sainte-Famille qu'il peignit pendant son séjour à Fontainebleau. L'original est actuellement au Musée du Louvre. >
Cependant, dès 1846, Paul Mantz W avait jugé sévèrement la prétendue répétition faite par l'artiste lui-même : « Je n'ai plus, pour achever la galerie italienne, qu'à dire un mot d'un prétendu André del Sarto , que le livret veut faire passer pour une répétition par André lui-même de la Sainte-Famille, que nous admirons au Louvre sous le n° 855. Le dessin est, je l'avoue, identique ; mais la couleur est différente en certains
(*) Catalogue de 1894, n- 144. Vanucchi (d'après André), dit Andréa del Sarto, Sainte-Famille. — Le catalogue de 1894 dit que ce tableau fut « donné par l'État en 1819 ». On voit qu'il n'est pas question d'un don de l'État, mais bien d'un échange entre la Ville et l'Archevêché.
(«) Lépicié : Catalogue raisonné des Tableaux du Roy, Paris, 1752, tome I«r, p. 42.
(*) Paul Mantz : Le Musée de Bordeaux, dans Y Artiste, 1846, tome VIII, p. 49 et suiv.
détails, et notamment en ce qui concerne la Vierge, qui a la manche droite d'un jaune très vif, très peu harmonieux, et partant, très invraisemblable. C'est une copie, déjà d'une date ancienne, et maladroitement restaurée. » Clément de Ris est encore plus sévère pour cette copie, dont il n'admet même pas la date ancienne : « Il faudrait avoir une bonne volonté trop voisine de l'aveuglement pour trouver dans cette copie pale, sans style, sans effet, rendant d'une façon par trop sommaire le dessin et la couleur de l'original, une œuvre d'un des artistes les plus purs et les plus originaux qui furent jamais. C'est, sans doute, l'œuvre de quelque pauvre peintre français, obscur élève de Rome, dans la seconde moitié du siècle dernier. J'ignore si M. le Comte de Tournon, qui, étant Préfet de la Gironde, échangea, en 1819, cette toile contre le beau Jordaëns, a fait acte de bonne administration; mais, bien certainement, il n'a pas fait preuve de goût en autorisant cet échange (1>. >
Il ne convient pas, cependant, de blâmer trop sévèrement le manque de goût si regrettable chez le Préfet et surtout chez le Conservateur qui avait proposé l'échange. M. Vallet termine par ces conclusions équitables et judicieuses, le rapport adressé à M. Liard, en novembre 1878 :
€ Une double erreur a été commise : les années qui se sont écoulées depuis ont éclairé d'un jour nouveau les œuvres d'art qui ont fait l'objet de cette transaction; le tableau de Jordaëns, qu'on dédaignait en 1819, est regardé avec raison aujourd'hui comme une œuvre originale d'un grand prix; la Sainte-Famille donnée en échange par la Fabrique de Saint-André et acceptée avec empressement par la Ville, est une copie sans valeur. Tout le monde a été de bonne foi dans cette affaire ; cela est certain : il n'en est pas moins vrai que la Ville a été payée en fausse monnaie.
» Malgré le caractère fâcheux qu'a revêtu pour nous cet échange, il me semble impossible de revenir sur ce qui a été fait : il n'y a point, selon moi, matière à revendication.
» Mais il serait à désirer qu'un second échange, opéré à l'amiable, remît la Ville en possession du Christ en croix de Jordaëns. C'est un
(i) Clément de Ris : Les Musées de Province, tome II, p. 324.
tableau de Musée bien plus qu'un tableau d'Église. On peut le trouver religieux, ce mot pris dans son acception la plus large et la plus humaine; mais il s'éloigne absolument de la tradition et de l'esprit catholiques : il a été fait, selon la donnée janséniste, par un protestant, par un flamand vigoureux, habitué à peindre la nature telle qu'il la voyait autour de lui, et plus porté à en exagérer le côté vulgaire et sensuel qu'à la transformer et à la diviniser; il vaut surtout par l'exécution, la couleur et une sorte de puissance qui révèle un maitre peintre et une forte personnalité. Le caractère de cette œuvre d'art doit plaire médiocremeut à la piété des fidèles. Notre galerie contient des peintures qui, au point de vue de l'orthodoxie et de la pureté du sentiment, répondraient mieux que le Jordaëns aux exigences du milieu où cette toile est placée, par exemple, la Messe de Bolsena, d'après Raphaël. La Fabrique de Saint-André agirait certainement dans l'intérêt général si elle se prêtait à une combinaison qui rendît au Musée de Bordeaux ce magnifique tableau, isolé aujourd'hui dans une vaste église, mal éclairé, presque perdu pour tous. »
Les conclusions de ce rapport de novembre 1878 étaient reproduites, à peu près textuellement, dix ans plus tard, à la fin de l'étude sur le « Christ en Croix de Jordaëns > publiée par la Gironde littéraire du 24 juin 1888. C'est que la question était en juin 1888 exactement au même point qu'en novembre 1878. De 1888 à aujourd'hui, elle n'a pas fait un pas; l'Administration Municipale s'est-elle montrée maladroite ou la Fabrique de Saint- André intransigeante? Ce qui n'est que trop certain, c'est que le Christ en croix de Jordaëens, ce tableau de Musée, s'attarde depuis quatre-vingt ans dans une Église où il est déplacé et que rien ne permet de prévoir le moment où il pourra reprendre sa place dans notre Musée, enfin agrandi et tout prêt à le recevoir.
Ès les premiers envois de tableaux adressés à Bordeaux par la Restauration, la Municipalité avait dû reconnaître que les salles disposées par Bonfin, en 1810, dans l'établissement de la rue Saint-Dominique, devenaient tout à fait insuffisantes pour le Musée.
On se mit en quête d'un nouveau local, et Ton pensa à transférer la Galerie et l'Ecole de dessin dans les salles du Tribunal civil qui devenaient vacantes. Le Tribunal civil cessait, en effet, d'occuper l'aile nord du Château Royal : on sait que le Palais Rohan, construit, de 1775 à 1778, pour le Prince Archevêque Ferdinand-Maxim ilien de Rohan-Guéménée, fut occupé par l'Administration départementale après la chute de la Royauté. Domaine de l'Etat, le Palais-Rohan se nommait, sous la Restauration, Palais ou Château Royal. Il servit de résidence au Préfet jusqu'aux premières années du Gouvernement de Juillet; c'est alors que l'Administration municipale s'y installa et que la Préfecture fut établie dans les bâtiments de l'hôtel Saige, cours du Chapeau-Rouge. Le Tribunal civil se trouvait, en 1818, à la place occupée de 1839 à 1886 par les Facultés des Lettres et des Sciences et où sont aujourd'hui installées la salle du Conseil Municipal et ses dépendances.
C'est au cours de l'année 1818 que l'Administration préfectorale songea à affecter le local du Tribunal civil au Musée et à l'Ecole de dessin. Chargé par le Préfet de visiter ce local et de donner son opinion sur la translation de l'Ecole et du Musée, Lacour adressa au Comte de Tournon-Simiane le rapport suivant, qui porte la date du 11 novembre 1818 :
« J'ai, conformément à votre invitation, visité les salles du Tribunal civil et leurs dépendances faisant partie du Palais-Royal. Vous avez désiré connaître mon opinion sur la translation projetée de l'Ecole gratuite de dessin et de peinture de la Ville et de la Galerie de tableaux dans ce beau local ; prêt à vous exposer mes vues sur les convenances toutes particulières qui s'y rencontrent, je n'opposerai point la beauté de votre projet au vil usage que Ton veut faire de ce local. Bordeaux a successivement été administré par des Préfets dont l'indifférence pour les arts a nourri celle des Bordelais, et, lorsqu'après tant d'années, vous venez, Monsieur le Préfet, leur donner l'exemple d'un amour sincère des Beaux-Arts, d'une connaissance profonde de leur théorie, d'un désir constant de les protéger, lorsqu'un ministre ami de notre cité, interprète fidèle des desseins d'un monarque, père des arts et des lettres, s'empresse dans toutes les circonstances de rendre facile le bien que les magistrats veulent faire, doit-on craindre que votre sollicitude pour l'École de dessin échoue devant l'intention sacrilège, en quelque sorte, et déjà condamnée par l'opinion publique, de ceux qui voudraient faire du palais où jadis présidait la justice une dégoûtante écurie !
» La translation de l'Ecole de dessin et de la Galerie des tableaux dans un local attenant à un palais du Roi, est d'ailleurs une idée faite pour plaire aux augustes Princes dont l'approbation est ici nécessaire. C'est en retirant près d'eux les beaux-arts, c'est en formant dans le sein même de leurs palais des écoles de dessin et de peinture, des musées de tableaux et d'antiques que nos rois ont appelé sur les arts dans la capitale l'estime et la considération.
» En employant pour le progrès des arts à Bordeaux le même moyen, les effets seront nécessairement les mêmes et, par vous, notre belle cité se verra désormais à l'abri des reproches que lui font sans cesse les étrangers et les Français eux-mêmes sur son indifférence pour les arts. Ce résultat qui me paraît inévitable marquera l'époque de votre admi-
nistration par le triomphe du goût et de la raison sur les préjugés qui nuisent au progrès des arts dans une ville de commerce.
» Pour ne point abuser de votre patience par des détails sur l'emploi des différentes pièces qui composent le local, je joins à ma lettre un croquis du plan, sa vue suffisant pour prouver combien la distribution est heureuse pour l'objet qu'on se propose.
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» Je n'ai point désigné l'emploi des pièces du fond et donnant sur la cour du palais; je l'avouerai, Monsieur le Préfet, j'éprouve à vous parler de ces pièces un certain embarras, leur placement près de l'Ecole de dessin, du Musée de la Ville, du Cabinet des gravures et d'ouvrages d'art, semble en désigner l'emploi, et si j'hésite à le faire connaître, c'est que je ne voudrais pas qu'on pût me soupçonner d'être plus intéressé pour moi-même que pour nos élèves.
» Chargé d'une responsabilité, je dois cependant observer qu'il serait peut-être convenable que le professeur de l'Ecole de dessin, conserva-
teur des tableaux de la Ville et des objets appartenant à l'Ecole de dessin, eût sa résidence dans le lieu même soumis à sa surveillance. Les élèves eux-mêmes y trouveraient de grands avantages, parce qu'étant ainsi surveillés ils pourraient étudier toute la journée, soit d'après les tableaux exposés, soit d'après les statues antiques, soit enfin d'après les gravures appartenant à l'Ecole.
» Dans l'impossibilité de leur rendre ce service dans le local actuel, parce que je n'y ai pas même un cabinet de travail, je reçois chez moi gratis, ceux de ces élèves qui sont les plus avancés et qui se destinent à la peinture; je leur sacrifie une partie de mon logement, dans la seule intention de leur être utile et de l'être par leurs succès au progrès des arts dans la ville qui m'a vu naître, » mais je ne puis faire ce sacrifice que pour un bien petit nombre. Si je sollicitais l'avantage d'être logé dans l'École même, ce serait donc autant pour eux que pour moi-même.
» Au reste j'abandonne avec confiance à votre sagesse, Monsieur le Préfet, l'appréciation de mes motifs et de ceux que je pourrais faire valoir encore, vous priant dans l'intérêt des arts de ne point vous y arrêter si elle pouvait contrarier en quelque chose l'exécution d'un projet dont ceux qui le connaissent vous ont déjà tant d'obligation.... »
Le projet de translation du Musée, proposé par le Préfet, était agréé par le Maire, conformément à l'avis du Conservateur. Il ne restait plus qu'à le faire sanctionner par une délibération du Conseil Municipal : c'est ce qui eut lieu dans la séance du 17 mai 1819W.
A la suite de nombreux considérants qui visaient principalement la nécessité « de se procurer un local plus vaste et plus
commode, soit pour y transférer l'Ecole de dessin, soit pour y exposer les tableaux appartenant à la Ville > et surtout « l'utilité évidente d'un local suffisant pour l'École de dessin,
j1) L' Introduction du catalogue de 1855, p. 25, dit : « Dès le 16 juin 1819, M. le Vicomte de Gourgues avait fait prendre une délibération par le Conseil Municipal pour solliciter du Roi la permission de transporter le Musée des tableaux et l'École de peinture dans une des ailes du Château Royal. » Je n'ai trouvé aucune trace de la délibération du 16 juin; je transcris la minute de celle du 17 mai : elle a été fortement atteinte par l'incendie du 13 juin 1862. J'ai mis entre crochets les mots que j'ai dû introduire pour suppléer aux lacunes du texte. Il ne semble pas que le Conseil Municipal se soit occupé de la translation du Musée le 16 juin 1819: en tous cas, le Préfet cite toujours, dans sa correspondance avec le Maire, la délibération du 17 mai.
puisque cette école pourra alors influer sur le perfectionnement de tous les ouvrages qui sont d'un usage habituel dans la société et qui forment une branche considérable du commerce > — la vieille cité commerçante n'oublie jamais le côté utilitaire, même quand il s'agit d'art — le Conseil Municipal délibérait :
Article I
<c Sa Majesté est humblement suppliée d'accorder à sa bonne ville de Bordeaux la jouissance des salles formant l'aile du Château-Royal, situées sur la rue Monbazon, à l'effet d'y transférer les tableaux appartenant à la Ville, ainsi que l'Ecole gratuite de dessin et de peinture.
Article II
» Dans le cas où Sa Majesté daignerait accueillir favorablement le vœu du Conseil municipal, la salle du Musée où sont exposés en ce moment les tableaux de la Ville sera jointe à la Bibliothèque publique et disposée pour le placement des livres qui en font partie. Dans le même cas, les tableaux exposés dans ladite salle seront transférés dans les salles dépendant du Château-Royal, lesquelles seront disposées, soit pour le placement convenable des dits tableaux, soit pour l'établissement de l'Ecole gratuite de dessin et de peinture.
Article III
> La confiance du C[onseil Municip]al dans les bontés de S\a Majesté] le détermine à porter [au budget de] la Ville pour Tannée 1820 une] somme de dix mille francs destinée à subvenir aux dépenses d'exécution des dispositions précédentes.
Article IV
» [La prés]euie délibération sera transmise à M. le Préfet qui est prié de soumettre à l'autorité supérieure le vœu du Conseil Municipal et de l'appuyer d'un avis favorable. »
Le 13 novembre, le Préfet écrivait au Maire :
« S. Ex. le Ministre de l'Intérieur s'est entendu avec M. le Directeur de la maison du Roi sur la demande formée par le Conseil Municipal de transférer le Musée et l'Ecole de dessin de Bordeaux dans la partie du Château-Royal évacuée par les tribunaux.
» Le Ministre s'exprime en ces termes :
» Le local qui se trouve vacant étant destiné en cas d'évacuation à » établir des écuries, remises et cuisines dont on manque lorsqu'un » prince de la famille Royale vient habiter le Château, que par consé- » quent la concession n'en pourrait être faite par le Roi qu'à la charge » de la part de la Ville de fournir lors du séjour d'un Prince les écuries » et remises nécessaires au service, de faire à ses frais tous les arrange- » mens que nécessiterait la nouvelle destination du local et de se charger » de toutes les dépenses d'entretien et même de grosses réparations, » lesquelles ne pourraient être exécutées que sous les ordres de l'archi- > tecte du Roi :
» M, le Comte de Pradel me mande qu'à ces conditions la jouissance » dudit local serait garantie à la Ville pour neuf années seulement, » attendu que, par analogie aux dispositions de l'article 15 de la loi du » 8 novembre 1814, les concessions de la nature dont il s'agit ne » sauraient excéder la durée d'un bail ordinaire. »
« Ces conditions me paraissent acceptables. La condition de fournir les écuries et remises [ne sera gwVt?]entuelle, et, dans le cas de séjour d'un Prince la dépfense que la loc] ation exigera sera très faible, et le Conseil M[unicipaly par sa] délibération du 17 mai dernier, s'est déjà engagé à pourvoir à toutes les réparations ; l'architecte du Palais étant à la fois architecte de la Ville, on est assuré que les réparations se feront convenablement aux intérêts de toutes les parties.
» La condition d'une concession de neuf ans ne me paraît avoir aucun inconvénient, puisque cette concescion sera nécessairement renouvelée de neuf ans en neuf ans.
» Veuillez, je vous prie, soumettre cette affaire le plus tôt possible à l'examen du Conseil Municipal, en le prévenant que j'ai porté au budget de 1820 la somme de 10,000 francs que le Conseil Municipal a votée le 17 mai 1819.
> Il sera bon que la délibération du Conseil soit appuyée des pians et devis pour compléter l'instruction de l'affaire. »
CcÂaU,
BONFIN. - Projrt
pour des travaux peu im portails dont l'appréciation ne peut être jugée que par le tems qu'ils exigeront >.
Ce devis recevait, le 10 mai, le visa de l'adjoint délégué pour les travaux publics, Dutrouilh^. L'administration supérieure agréait ce devis, tout en supprimant quelques dépenses relatives à des pièces conservées pour le Château Royal (24 août 1820). Le Préfet de la Gironde approuvait, le 5 septembre 1820, la mise à l'adjudication des travaux à effectuer, montant, non compris la somme à valoir, au total de 8,399 fr. 68.
L'adjudication avait lieu dans une des salles de la Mairie, le 14 septembre 1820, à deux heures de l'après-midi. Cinq concurrents étaient en présence. Trois des soumissionnaires, BÊro, Eymar et Robert, ne faisaient aucun rabais. Lasmolles aine (montant de la soumission, 8,315 fr. 69) faisait un rabais de 1 pour 100, et Dévalé (montant de la soumission, 8,147 fr. 69), un rabais de 3 pour 100. Une nouvelle adjudication — cette dernière définitive — était fixée au 18 septembre à trois heures de l'après-midi. Les soumissionnaires s'engageaient à exécuter les travaux aux prix suivants : Robert, 8,063 fr. 70;* Béro, 8,043 fr. 04; Dévalé, 7,895 fr. 70; Lasmolles aine, 7,475 fr. 72.
En conséquence, Lasmolles aîné, demeurant à Bordeaux, place de la Concorde, n° 2, était déclaré adjudicataire. Le procès-verbal de l'adjudication était approuvé par le Préfet, le 22 septembre.
Il est probable que les travaux commencèrent immédiatement; en tous cas, il est impossible d'admettre, comme le veulent les rédacteurs du catalogue de 1855, « que la translation fut opérée au commencement de l'année 1820<2>», date où les travaux
(*) Pierre-Romain Blanc-Dutrouiuï, né à Bordeaux le 29 janvier 1776, mort le 7 février 1843. Adjoint au Maire depuis le 2 avril 1815, il s'occupa utilement de la démolition du Château-Trompette et de la création du quartier des Quinconces, où l'une des rues établies sous son administration porte son nom.
(*) Catalogue de 185~>, p. 25 de Y Introduction. — Il est dit à la même page de l'Introduction que « la Ville obtint de la liste civile la concession gratuite pour cinq années du loyer des salles du Château Royal donnant sur la rue Monhazon pour y placer le Musée des tableaux ». La lettre du Préfet, en date du 13 novembre 1819, parle d'une concession de neuf ans, nécessairement renouvelable de neuf ans en neuf ans; je n'ai trouvé aucun document qui prouve que la durée de cette concession ait été réduite de neuf à cinq ans.
n'avaient pas commencé, où l'adjudication n'avait pas eu lieu, où le devis même de Bonfin n'avait pas été soumis à l'administration. Nous savons par une note publiée, en décembre 1820, dans le Bulletin Polymalhtque, que les travaux étaient à cette date en cours d'exécution : «c On restaure avec soin les salles du Chàteau-Royal où siégeait naguère la Cour Royale de Bordeaux et dans lesquelles on va transférer la Galerie des tableaux du Musée de la Ville. J'observais dernièrement les travaux qui s'exécutaient dans la salle orientale. On enleva d'abord une tapisserie parsemée de fleurs de lis; au-dessous se trouvait un papier couvert d'abeilles; et, lorsque cette seconde tenture fut arrachée, je vis avec quelque surprise un grand tableau des droits de l'homme et du citoyen, encadré dans des faisceaux tricolores et surmonté du bonnet rouge (1). >
Quelques mois plus tard, une lettre écrite par le Maire au Conservateur, le 10 février 1821, nous apprend qu'à cette date les travaux d'appropriation des salles du Chàteau-Royal étaient terminés :
€ Le local que la munificence de Sa Majesté a mis à la disposition de la Ville pour y placer sa Galerie de tableaux étant approprié à sa destination, je désire que la translation se fasse assez prochainement pour ouvrir cet établissement au public le 12 du mois prochain. Je vous prie de faire en conséquence toutes les dispositions que vous croirez utiles et de me rendre compte de leur résultat. Le portier de cet établissement sera incessamment mis en fonctions #). »
On comprend la hâte du Maire à voir le nouveau Musée ouvert au public. L'ancien, celui de la rue Saint-Dominique, était fermé depuis près de dix mois.
{*) Bulletin Polymathique, année 1820, le Mois scientifique et littéraire, n* X1J, p. 455.
(*) Par arrêté en date du 21 janvier 1821, le Maire, « Considérant qu'il a paru utile et avantageux que l'emploi de concierge du Musée fût occupé par un artiste capable de donner des soins éclairés à tous les objets confiés à sa garde » avait nommé le sieur Voxin concierge de la Galerie des tableaux, rue Monbazon, aux appointements de six cents francs. On a vu (note 2 de la page 265) que Voxin était « peintre en cheveux ».
Le 5 mai 1820, Lacour écrivait au Vicomte de Gourgues :
« Il est impossible d'ouvrir la Galerie des tableaux dimanche prochain et les autres jours qui doivent être publics, parce que les tableaux envoyés par le Ministre de l'Intérieur ne sont pas placés et ne peuvent l'être tant qu'on n'aura pas un autre local. En conséquence, j'ai l'honneur de vous prévenir que j'écris aux rédacteurs des différens journaux de la Ville pour les prier d'insérer dans le numéro de dimanche l'article suivant : La Galerie du Musée de la Ville ne peut être ouverte au public aujourd'hui et les autres jours accoutumés à cause des changemens intérieurs que nécessite le dernier envoi de tableaux fait par S. Ex. le Ministre de l'Intérieur. »
Cette note se lit en effet dans le Mémorial du dimanche 7 mai 1820.
Rue Saint-Dominique, les portes de l'ancien Musée étaient fermées; au Chàteau-Roval, celles du nouveau ne s'ouvraient qu'en des circonstances exceptionnelles.
La translation des tableaux, réclamée par le Maire, s'était faite avant le 12 mars 1821, puisque, dès le 13 mars, le Vicomte de Gourgues écrivait à l'ingénieur Bonfin : « La translation des tableaux ayant eu lieu, on ne saurait mettre trop d'empressement à faire dans le local qu'ils occupaient au Musée les travaux nécessaires pour l'agrandissement de la Bibliothèque. » Mais si les tableaux se trouvaient dans leur nouveau Musée, il s'en fallait de beaucoup que toutes les salles du Musée du Chàteau- Royal fussent en état de recevoir les visiteurs, et l'on devait se contenter d'ouvrir au public une seule salle, le 12 mars 1821.
Cette inauguration partielle était un événement local. Le 7 mars 1821, « Considérant que la commémoration anniversaire du douze mars 181 1, doit perpétuer d'âge en âge le souvenir de cette journée de gloire et de bonheur, où la Ville de Bordeaux, secouant la première un joug oppresseur, devint dans la royale pensée, l'apanage futur de l'auguste héritier du trône des lis... Considérant que le loyal enthousiasme dont le retour do cette journée donne le signal n'a besoin que d'être régularisé par quelques dispositions administratives concertées entre les
autorités.... >, le Maire prenait un arrêté dont les divers articles avaient pour but de régulariser le loyal enthousiasme des Bordelais.
Sonneries de la Grosse-Cloche, messe solennelle à Saint- André, revue de la garde nationale sur le cours d'Albret, inauguration de la colonne commémorative du Douze-Mars à la jonction des deux routes de Toulouse, distribution de secours à domicile, fermeture des ateliers de travaux publics de la Ville avec don gracieux aux ouvriers du salaire de la journée : telles sont les régularisations de l'enthousiasme prévues par les six premiers articles de l'arrêté. Voici le texte de l'article VII :
« Une des salles du nouveau Musée qui occupera l'aile du Château- Royal, dont la munificence de S. M. a accordé la jouissance à la Ville, sera ouverte au public M. »
Il parait que la visite au nouveau Musée fut une des parties les mieux réussies de la fête du 12 mars. Dans un article de la Ruche d'Aquitaine (n° du mercredi 14 mars 1821), qui raconte en un style lyrique les divers épisodes de cette journée, où l'on voyait « les dames se félicitant d'une fête dont elles étaient déjà le plus bel ornement », Edmond Géraud nous montre par une exagération oratoire, bien permise en pareille circonstance, la foule des Bordelais loyaux envahissant, non pas la seule salle ouverte aux termes de l'arrêté du 7 mars, mais bien toutes les salles du nouveau Musée :
« Durant tout le jour, la foule se porta dans les salles du nouveau Musée qui occupe une aile du Chàteau-Royal et où sont très avantageusement placés les tableaux ainsi que les monumens dont, à diverses époques, le Roi fit présent à la Ville. On pouvait aisément remarquer que les tableaux, qui attiraient le plus les regards du peuple et qui fixaient le plus longtemps son attention étaient précisément ceux où se
(*) On a déjà vu, page 283, que le 22 août 1820, un précédent arrêté du Maire avait mis au nombre des réjouissances en l'honneur de la fête de la Saint-Louis, l'ouverture au public d'une salle du Château-Royal où était exposé provisoirement le tableau du Baron Gros.
trouvent retracés la ressemblance ou quelques traits de la vie de nos princes. Le départ de Madame, par exemple, sa touchante visite à l'abbé Edjewort (sic), celle de M&r le Duc d'Angoulême à un militaire blessé, tels étaient les sujets que cet excellent peuple ne se lassait point de regarder et qui fournissaient continuellement matière à ses entretiens. »
Malheureusement ce beau jour devait être sans lendemain; et il était impossible, par suite des travaux d'aménagement du Musée, de permettre à « cet excellent peuple > de contempler pendant toute la fin du mois de mars les traits augustes de Madame et de M*1, le duc d'Angoulême.
Le 3 avril 1821, le Préfet écrivait au Maire pour l'invitera hâter les derniers travaux intérieurs du Musée : le Gouvernement désirait que la Galerie de tableaux fût ouverte au public le 3 mai, jour du baptême de S. A. R. le Duc de Bordeaux. Le 9 avril, le Maire répondait au Préfet qu'il avait pris toutes les mesures pour que le Musée fût ouvert le jour du baptême.
Les fêtes en l'honneur du baptême du Duc de Bordeaux commencèrent le 1er mai dans la « cité du 12 mars > où elles se prolongèrent plusieurs jours au milieu d'un enthousiasme dont Edmond Géraud se fait l'historiographe ému. Dans les numéros de la Ruche d'Aquitaine datés des premiers jours de mai, il célèbre tous les événements de la fête, mais il ne dit rien de l'ouverture, complète cette fois, des salles du nouveau Musée.
Voici en quels termes cette ouverture était annoncée par une note que les journaux publiaient le mardi 1er mai 1821 :
€ Musée des Tableaux appartenant a la Ville. — Le nouveau Musée dans lequel sont exposés les tableaux et les statues qui appartiennent à la Ville sera ouvert au public aujourd'hui et demain, en célébration du baptême de S. A. R. M«r le Duc de Bordeaux, depuis dix heures du matin jusqu'à quatre heures du soir.
» A commencer de samedi, 5 du courant, les jours d'entrée pour le public seront le samedi et le dimanche de chaque semaine. Les autres
jours, excepté le vendredi, seront réservés pour les artistes et les élèves de l'Ecole de peinture de la Ville, qui se proposeront de faire quelques études d'après les tableaux ou les statues du Musée.
» Le vendredi sera consacré à nettoyer et à préparer les salles pour le lendemain. Les voyageurs et les étrangers seront admis néanmoins tous les jours, sur la présentation de leurs passe-ports.
» Les personnes qui se présenteront au Musée avec des cannes ou des parapluies sont priées de les déposer entre les mains de la personne préposée pour les recevoir.
» Lacour, consemaleur du Musée. »
Le nouveau Musée établi au Chàteau-Roval fut donc ouvert d'une manière définitive et régulière à partir du 5 mai 1821. C'est dans une de ces salles que, le dimanche 18 novembre*1*, eut lieu la distribution des prix de l'Ecole de dessin et de peinture. Le Directeur-Conservateur prononçait le discours d'usage <2). *
{*) Les journaux ne donnent pas le compte rendu de cette cérémonie. On lit seulement dans la Ruche d'Aquitaine du lundi 10 novembre 1821 : « L'École gratuite de dessin et de peinture fera l'ouverture de ses cours aujourd'hui lundi 12 du courant. La distribution de ses prix ne pourra avoir lieu que dimanche prochain; elle sera faite dans une des salles du nouveau Musée, rue Monbazon. »
(*) Les discours prononcés par Lacour aux distributions des prix des années précédentes n'offrent aucun intérêt pour l'histoire du Musée. Le 16 octobre 1816, il dissertait longuement sur « les obligations que les Beaux-Arts avaient déjà à notre Auguste Souverain » (Bulletin Polymathique, tome XIV, 1816, p. 337-347). En 1817, il traitait des divers genres de peinture qui peuvent être cultivés avec succès dans une ville de province, loin de la capitale (Bulletin Polymathique, tome XV, 1817, p. 369-384). On peut citer une phrase dont la vérité s'applique encore aujourd'hui aux études de notre École Municipale des Beaux- Arts et des Arts décoratifs : « Le grand osbtacle aux progrès que les élèves peuvent faire dans les écoles gratuites de dessin et de peinture [des villes de province], c'est la nécessité où l'on est d'y proposer tous les ans un prix d'histoire. Si l'on trouvait le moyen de ne ramener ce concours que tous les deux ans, les arts et les artistes y gagneraient également.» Le 1er novembre 1818, Lacour développait ce thème : « L'étude des Beaux-Arts mène à la connaissance fondamentale de ce qui constitue le vrai beau.» 11 s'attachait également à démontrer que « ce qu'on appelle esprit du commerce n'est pas essentiellement opposé à l'amour des arts » et à combattre « la prévention injuste au sujet de l'indifférence des Bordelais pour les arts ». [Bulletin Polymathique, tome XVI, 1818, pages 353-367.) Le Bulletin Polymathique et les journaux ne donnent pas le texte des discours postérieurs à la distribution des prix de 1818. C'est aux papiers de Lacour, conservés a la Bibliothèque municipale, que j'emprunte l'extrait cité du discours de 1821.
Voici la partie de ce discours où Pierre Lacour fait l'historique de la translation si nécessaire du Musée :
<c Lorsqu'un magistrat, ami des arts et des sciences, auquel notre Département est déjà si redevable, fit choix dans sa pensée du beau local où nous venons pour la première fois vous rendre compte des travaux des élèves de notre Ecole gratuite de dessin et de peinture de la Ville ; lorsque ce magistrat si digne de notre reconnaissance fit ensuite au Gouvernement la demande de ce même local dans l'intention de faciliter à la Ville la formation d'un nouveau Musée de tableaux, plus vaste que ne l'était la Galerie qui portait ce nom et dans laquelle il était impossible de placer d'une manière convenable les chefs-d'œuvre dont la munificence royale nous a enrichis, tous ceux que l'amour des arts éclaire et que touche la gloire de notre cité, applaudirent à cette noble et belle idée, et firent des vœux- pour qu'elle triomphât des obstacles que l'on croyait entrevoir, et pour qu'elle fût bientôt réalisée.
» En effet, MM., les projets les plus utiles sont quelquefois d'une exécution si difficile qu'il était à craindre que ce local ne fut réservé pour une destination différente ; mais les obstacles disparurent bientôt devant l'intérêt des arts et de la Ville, devant les témoignages de bienveillance et d'amour que le Roi daigne accorder à notre cité.
» Disons-le, MM., cet établissement nous manquait : des villes bien inférieures à la nôtre, Toulouse, par exemple, se faisaient gloire de leur Musée et s'étonnaient que nous n'en eussions pas un plus vaste et plus beau que le leur; pouvait-on donner ce nom à la galerie de l'ancien Hôtel de l'Académie? Cette galerie qui ne contenait dans le principe qu'un petit nombre de tableaux, la plupart médiocres, n'était pas assez étendue pour en recevoir de nouveaux; en s'enrichissant soit par les dons du Gouvernement, soit par quelques acquisitions, elle ne devenait plus qu'un magasin étroit et incommode, et son entrée restait par conséquent interdite au public, en sorte qu'il était d'autant plus difficile d'y jouir de la vue des chefs-d'œuvre des arts, que la Ville devenait plus riche en ce genre.
» Cependant, MM., la formation de cette galerie, si peu suffisante pour l'objet qu'on avait en vue, résultait de l'exécution d'un arrêté dont la pensée était très belle et faisait également honneur au Magistrat qui la conçut, et aux membres de son Conseil qui l'approuvèrent: je veux parler, MM., de M. le Comte de Lynch, aujourd'hui Pair de France : toujours dévoué aux intérêts et à la prospérité de la Ville
placée sous son administration paternelle"; toujours attentif, quels que fussent les temps et les difficultés, à saisir l'occasion d'encourager avec une aimable bienveillance les arts et les sciences, de donner à tous les talens une marque flatteuse de son estime et de sa considération, M. le Comte de Lynch avait effectué le grand et beau projet de réunir dans un même local la Bibliothèque publique, le Cabinet d'histoire naturelle, la collection des monumens antiques découverts dans cette ville, la galerie des tableaux, l'École gratuite de dessin et de peinture et enfin la Société des sciences, belles-lettres et arts.
» Le local où s'effectua ce projet, quoique devenu plus vaste par les changemens heureux et les additions qui y furent faits, était encore loin de l'être assez pour chaque établissement, la galerie des tableaux en particulier, resserrée par la Bibliothèque et par le Cabinet d'Histoire naturelle, ne pouvait y compter sur une existence durable; il était évident qu'il fallait qu'elle cédât un jour aux besoins de la Bibliothèque publique .
> La formation d'une nouvelle galerie de tableaux aurait donc tôt ou tard été nécessaire, et depuis le retour de la famille Royale la libéralité du monarque à notre égard rendait ce changement d'une absolue nécessité. C'est ici le lieu de remarquer, MM., qu'avant le retour du Roi le Musée de Bordeaux n'avait reçu des différens gouvernemens qui s'étaient succédé, aucun ouvrage d'art qui put le dédommager de la rigueur avec laquelle on l'avait traité lors de la répartition de quelques tableaux du Musée central entre les différens Musées qui furent formés dans les principales villes de France. Une prévention qui nous fut fatale avait dirigé le choix qu'on fit de ces tableaux pour notre ville ; cette prévention était d'autant plus injuste que, même à cette époque, la capitale pouvait compter plusieurs artistes bordelais et qu'on avait l'expérience qu'il était peu de villes dans nos provinces où les dispositions naturelles pour réussir dans tous les arts en général, dans toutes les sciences, fussent plus communes que dans la nôtre. Pour ne parler que des arts d'imitation, n'était-il pas bordelais ce Taillasson qui, mieux qu'aucun peintre moderne, savait représenter les plus secrètes agitations de l'àme? Avec quelle vérité n'a-t-il pas exprimé sur le tableau que nous voyons dans cette salle même, la terreur superstitieuse qui s'empare de deux scélérats à la vue de leur victime recouvrant la vie dans le tombeau d'Elisée! N'était-on pas redevable à ce même artiste d'un excellent recueil d'observations sur les caractères distinctifs du talent des grands peintres? Le premier corps savant de l'Europe, Tins-
titut de France, ne s'était-il pas associé comme correspondans deux artistes de cette ville, l'un peintre et l'autre architecte ? N'appartient-il pas à Bordeaux cet Andrieu placé aujourd'hui au rang de nos premiers graveurs de médailles? Et depuis, MM., ne pouvons-nous pas citer M. Bergeret, connu par la richesse et la fécondité de son génie ? Le jeune Léon Pallière, enlevé sitôt aux arts qui pleurent encore sa perte, et dont les principaux ouvrages sont ici même sous vos yeux; enfin ne pouvons-nous pas nommer encore M. Gué, M. Gassies, tous deux sortis du sein de l'Ecole gratuite de peinture de Bordeaux, M. Monvoisin formé dans la même école, et si honorablement vengé de la plus cruelle injustice*1) par Son Ex. le Ministre de l'Intérieur? Dans le moment où j'ai l'honneur de vous parler, MM., le jeune Monvoisin se rend à l'Académie de France à Rome, et y va remplacer un autre élève de l'Ecole de Bordeaux, notre compatriote M. Alaux, professeur des enfans de Monseigneur le Duc d'Orléans. »
Une conséquence de la translation des tableaux et des statues dans les salles du Chàteau-Royal devait être l'abandon officiel du nom de Musée qui désignait spécialement dans le langage courant les collections des peintures et des sculptures appartenant à la Ville. On se le rappelle, par son arrêté du 10 octobre 1810, le Maire avait réservé le nom de Musée à l'ensemble des établissements littéraires, artistiques et scientifiques municipaux(2). Cela n'avait pas empêché Lacour de désigner, dans l'avis qu'il envoyait aux journaux, le 1er mai 1821, le nouveau local où étaient exposés les tableaux et les statues appartenant à la Ville par le nom de <c Musée des tableaux appartenant à la Ville >».
Gardien de la tradition instituée par le Comte Lynch, le Secrétaire de la Ville fit remarquer au Conservateur, par une lettre du 6 juin 1821, que ce nom était impropre :
« Le titre de Musée de la Ville fut donné à la collection de nos établissemens de sciences et d'arts. S'il ne convient plus à la seule
j1) Le Ministre de l'Intérieur envoyait à Rome, comme pensionnaire du Gouvernement, Monvoisin, qui n'avait obtenu que le second prix du concours. (*) Voir Chapitre II, p. 151.
(3) Voir plus haut, p. 316.
réunion de la Bibliothèque et du Cabinet d'Histoire naturelle (*), il appartient encore moins au dépôt de nos tableaux, quoique l'ordonnance royale lui donne cette dénomination. J'ai donc pensé qu'il fallait d'abord rendre aux choses leur nom propre en plaçant sur la porte de l'hôtel de l'Académie l'inscription de Bibliothèque et indiquant par celle de Galerie de tableaux le local qui n'a pas d'autre destination. J'avais prié le Conservateur de la Bibliothèque de concerter avec M. Bonfin les moyens de cette rectification. M. l'ingénieur, que j'ai vu ce matin, en a reconnu la convenance. Elle sera facile à opérer sur la tablette de l'ancien Musée ; mais il est aisé de remarquer que le fronton de la nouvelle Galerie n'a point de cordon pour recevoir une inscription. Si elle n'est point praticable, un tableau encadré, appliqué latéralement, sera un autre moyen d'indication. »
Aujourd'hui encore, le style administratif ne connaît que la dénomination officielle de « Galerie des tableaux >; mais depuis 1821, l'usage général continue à donner le nom de Musée à cette partie spéciale des établissements scientifiques, littéraires et artistiques à l'ensemble desquels le Comte Lynch avait attribué le titre collectif de Musée. Lacour lui-même intitulait en 1821, un document officiel, le catalogue de la Galerie, dont il va être bientôt question : « Notice des tableaux et figures exposés au Musée de la Ville de Bordeaux. >
(*) On peut cependant citer un arrêté municipal du 17 novembre 1821 qui confie au sieur Brisseau 1' « entretien de couverture du Musée de la Ville, rue Saint- Dominique ». Le Musée ne contenait plus que la Bibliothèque et le Cabinet d'Histoire naturelle. D'autre part, un arrêté du 30 juin 1821 alloue au sieur Cluzeau une somme de 1,037 fr. 26 pour les piédestaux et les bancs qu'il a fournis a la Galerie de tableaux ; le style administratif établit donc une différence entre la Galerie et le Musée : c'est ce dernier nom qui est attribué, par abus, à l'établissement de la rue Saint-Dominique.
près la chute du Duc Decazes, le Gouvernement de la Restauration continua, en 1820 et en 1821, ses envois à Bordeaux et à Libourne.
« Les faveurs accordées au Département de la Gironde ne s'arrêtèrent pas là. Pendant que s'exécutaient les travaux du Musée, le Gouvernement donna à la Ville de Libourne, à la suite du Salon de 1819, la Statue de Montaigne, par Lesueur; à la Ville de Bordeaux, pour son Musée, la Statue en marbre de Phocion, par Délais tre ; la Statue en marbre de Cydippe, par Mansion; le Buste en marbre de Montaigne, par Deseine;... pour le Palais de Justice, une Statue en marbre de Montesquieu, par Raggi... Le Ministre commanda en outre un tableau à M. Léon Pallière pour l'Eglise Saint-Pierre ; un portrait du Roi, à M. Gassies, pour le Palais de Justice. Une collection de plâtres moulés sur l'antique et pesant 7,505 kilogrammes fut donnée au Musée de Bordeaux, et une autre collection à peu près semblable au Musée de Libourne, avec une somme de 600 francs pour payer les frais de transport. Ainsi les encouragements aux arts arrivaient à Bordeaux sous toutes les formes, et le Roi souscrivait en outre pour vingt-cinq actions d'une Société des Amis des Arts qui venait de se former dans la Ville... Le 30 août 1821, le Maire écrivit qu'il venait de faire de nouvelles démarches auprès du Ministre pour obtenir une part dans les tableaux que le Gouvernement achèterait au prochain Salon W. »
(l) Catalogue de 1855, Introduction, p. 25.
Les rédacteurs du catalogue de 1855 commettent uae erreur en mettant le Phocion de Delaistre au nombre des envois de 1820 ou 1821 ; exposé au Salon de 1804, le Phocion ne fut envoyé à Bordeaux qu'en 1825(1).
Les autres marbres arrivèrent bien en 1821, mais à la suite de diverses péripéties : les caisses destinées au Musée de Bordeaux allaient à Libourne, et celle qui devait être déposée au Palais de Justice de Bordeaux était remise au Musée.
Le 24 mars 1821, Lacour écrivait au Maire :
« Deux caisses contenant Tune une statue en marbre, l'autre un buste même matière, me parvinrent, il y a environ six mois, sans autre avis que celui d'en payer le port et de les déposer au Musée. Ces objets, qui vont être placés dans le nouveau Musée de la Ville, doivent figurer dans la notice dont je m'occupe actuellement, et comme j'ignore et le nom de ces figures et celui des sculpteurs qui les ont faites, je vous serais infiniment obligé si vous vouliez me faire expédier copie de la lettre d'avis dans laquelle M. le Préfet a dû vous transmettre tous les renseignemens dont j'ai besoin. Je crois devoir observer pour faciliter la recherche de ladite lettre que ces deux caisses sont venues à Bordeaux de Libourne, parce que, par une méprise, on les crut destinées pour le Musée de cette Ville... »
Il semble curieux que le Conservateur du Musée n'ait pas été assez informé des envois faits par le Gouvernement pour pouvoir identifier « la statue en marbre et le buste même matière » qui étaient arrivés de Paris au Musée de Bordeaux, en passant par Libourne. Quoi qu'il en soit, le 28 mars, le Maire répondait au Conservateur :
« En réponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 24 du courant, je vous transmets un extrait ci-après de celle de M. le Préfet, du 27 juin dernier, dans l'objet de vous fixer sur une
(*) François-Nicolas Delaistre (Paris, 9 mars 1746-24 avril 1832), prix de Rome en 1772, agréé à l'Académie de Peinture et de Sculpture en 1785, a, au Louvre, un groupe en marbre, l'Amour et Psyché. — Catalogue de 1894, n9 918. Delaistbb. Poe ion.
partie des questions auxquelles ont donné lieu deux des statues du Musée de la Ville et qu'il est intéressant de résoudre :
» M. le Maire , le 13 janvier dernier, feus V honneur de vous aviser que le Gouvernement avait accordé à la Ville de Bordeaux le Buste de Michel Montaigne et la statue de Cydippe. Ces deux objets ayant été expédiés à Liboume, je viens d'écrire à M. le Sous-Préfet de vous en faire le renvoi/. »
Le Musée de Bordeaux se trouvait donc en possession, depuis le mois de septembre 1820, de la Statue de Cydippe, par Mansion, et du Buste de Montaigne, par Deseine, qui lui avaient été accordés dès le mois de janvier 1820. Il a déjà été question de Deseine et de son buste de Montaigne W.
La Cydippe®, que Mansion (Paris, 1777-1854) avait exposée au Salon de 1819, peut être regardée comme le pendant de VAconce — aujourd'hui dans le jardin du Palais de Compiègne — statue du même sculpteur, qui avait figuré au Salon de 1810 : deux Héroïdes, attribuées à Ovide et imitées d'un poème aujourd'hui perdu de Callimaque, ont rendu célèbres les amours d'abord contrariées et enfin suivies d'un heureux mariage, d'Aconce, le jeune homme de Céos, et de Cydippe, la gracieuse vierge athénienne.
C'est au Musée où se trouvait la Cydippe de Mansion, que l'on envoyait, par erreur, la Statue de Montesquieu, œuvre d'un des bons élèves du Baron Bosio, Bernard Raggi (1791-1862), qui ne devait être représenté dans notre galerie municipale que longtemps après et d'une manière inattendue, en 1877, par sa colossale statue en bronze de Louis XVI.
Le 9 juillet 1821, le Maire écrivait au Conservateur :
« Je viens d'être informé qu'une caisse renfermant la Statue de Montesquieu, donnée à la Ville par le Gouvernement, est arrivée par
(') Voir Chapitre I, p. 15. — Catalogue de 1894, n9 919. Deseine, Montaigne. Ce catalogue dit par erreur que le buste de Montaigne fut « donné par l'État en 1819 ».
(*) Catalogue de 1894, n° 949. Mansion, -Cydippe. Ce catalogue dit par erreur que cette statue fut « donnée par l'État en 1819 ».
voie de roulier et déposée sur le quai de la Douane. Monsieur le Préfet, dans les instructions qu'il m'a laissées, désire que cette caisse reste fermée et déposée dans une des salles du nouveau Musée jusqu'à son retour... »
Le 26 juillet, nouvelle lettre qui donne contre-ordre :
< Monsieur le Préfet m'invite par sa lettre du 20 de ce mois à faire transporter au Palais de Justice, rue de Gourgues, la caisse contenant la Statue de Montesquieu, récemment déposée dans le Musée de la Ville par une erreur que peut-être vous avez partagée avec moi, dans laquelle m'ont fait tomber les expressions de la lettre qui en annonce l'envoi... »
L'inauguration de la statue de Montesquieu fut faite le 22 avril 1822 :
« Cette cérémonie — dit Y Indicateur du 23 avril — a eu lieu hier, au Palais de Justice, avec toute la pompe et la solennité convenables. La Cour Royale est entrée à midi dans la grande salle d'audience que remplissait depuis longtemps une brillante assemblée. Monsieur le Baron de Conteneuil, Premier Président, et M. le Baron Râteau, Procureur Général, ont prononcé deux discours. Ensuite la Cour s'est transportée dans la salle des pas-perdus, où la statue de Montesquieu a été placée, et on a fait l'inauguration. La cérémonie s'est terminée à deux heures. »
Le Mémorial, dans un long article du même jour, après avoir donné un compte rendu très complet de la cérémonie, apprécie l'œuvre de Raggi :
<c Cette statue est un des beaux monumens de sculpture produits par un ciseau française). Montesquieu est dans ses jardins; il médite et compose quelque grand ouvrage. Il est debout, près d'un piédestal à hauteur d'appui, sur lequel sont placés des papiers et une écritoire.... Tout, dans cette figure, porte le caractère le plus frappant de l'inspiration. Ce n'est pas seulement un marbre animé, c'est un marbre qui pense. La pose est belle et pittoresque... le costume, à la fois aisé, noble et gracieux. »
(l) Né à Carrare en 1791, Raggi ne fufnaturalisé français qu'en 1828.
Le € Portrait du Roi, commandé à M. Gassies pour le Palais de Justice », ne fut pas adressé par erreur au Musée (1); mais, après être resté plus d'un quart de siècle au Palais, il devait, en 1848, être attribué à la Galerie municipale. Aussi, convient-il d'en parler, d'autant plus qu'il représente seul, au Musée, l'œuvre de Gassies, peintre bordelais, auquel le catalogue de 1855 consacre la notice suivante :
€ Elève de Lacour et de Vincent, Jean-Bruno Gassies, né à Bordeaux le 25 octobre 1785, est un des peintres qui ont fait le plus d'honneur à l'Ecole bordelaise ; il cultiva tous les genres de peinture avec un égal succès, et parut aiFectionner surtout celui de la marine. Il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1830. Un de ses tableaux, Agar renvoyée par Abraham, remporta le premier prix décerné par la Société des Beaux- Arts , à l'Exposition de Bruxelles, en 1811, et se voit aujourd'hui au Musée de cette ville. C'est le seul artiste français qui, avec M. Picot, ait obtenu cet honneur aux Expositions de Belgique. Parmi les tableaux les plus remarquables de M. Gassies, on cite, en 1817, Horace au tombeau de Virgile; en 1819, Communion de Saint Louis; en 1824, Clémence de Louis XII, placé au Musée de Versailles ; en 1826, Vue de V Eglise de Boulogne , placée dans la galerie du Palais-Royal. Son dernier tableau, Un Bivouac de la Garde nationale, était une des plus jolies toiles de l'Exposition de 1831. On reconnaît dans les Soldats citoyens qui se chauffent aux feux improvisés des bivouacs établis dans la cour du Carrousel, les portraits fort spirituellement traités de presque tous les artistes qui faisaient partie de cette légion, et le portrait de l'artiste lui-même. M. Gassies était employé à la décoration du Louvre, lorsqu'il mourut victime du choléra. »
C'est le 12 octobre 1832 que Gassies mourut. Son goût pour € le genre de la marine > n'a rien d'étonnant, si l'on se rappelle qu'avant d'être l'élève de Lacour à Bordeaux, de Vincent et de David à Paris, il servit dans l'armée de mer et fut prisonnier sur les pontons anglais. Après avoir débuté au Salon de 1810 avec un tableau d'histoire dans la manière de
f1) « Une caisse renfermant le portrait de S. M. et destinée à la Cour Royale est arrivée à Bordeaux. » (Mémorial Bordelais du samedi 9 septembre 1820.)
ses maîtres, Homère abandonné par des pêcheurs sur un rivage, après avoir exposé, en 1814, un Virgile lisant V Enéide à Auguste, Gassies, en même temps qu'il composait les grandes toiles citées par les rédacteurs du catalogue de 1855, s'attachait principalement aux compositions de genre, paysages, intérieurs et marines. Il est regrettable que ce peintre bordelais, dont plusieurs tableaux d'intérieur se trouvent en Hollande, ne soit représenté au Musée de Bordeaux que par une copie. En effet, son Portrait de Louis XVI 11^ est exécuté d'après l'œuvre du Baron François Gérard (Rome, 4 mai 1770-Paris, 11 janvier 1837), le portraitiste officiel de la famille royale. Le Musée de Bordeaux ne possède rien du Baron Gérard. Une lettre adressée par le Préfet au Maire le 6 septembre 1828, annonçait l'envoi de « la gravure représentant l'entrée de Henri IV à Paris, achetée sur les fonds du Ministre de l'Intérieur pour l'Hôtel de Ville de Bordeaux >. Exposé au Salon de 1817, placé aujourd'hui à Versailles, le tableau à intentions légitimistes de Gérard, Entrée de Henri IV à Paris, lui valut son titre de Baron et sa place de premier peintre du Roi : la gravure envoyée par le Ministre de l'Intérieur n'a jamais été inscrite sur le catalogue du Musée.
Comme la copie de Gassies, commandée pour le Palais de Justice, le tableau commandé à Léon Pallière pour l'Eglise Saint-Pierre est, lui aussi, entré au Musée. Voici la description donnée par Marionneau du Saint-Pierre délivré de prison :
« Saint-Pierre, vêtu d'une tunique et d'un manteau largement drapé, sort de sa prison conduit par un ange au visage brillant, aux vêtements d'une éblouissante blancheur. Les soldats préposés à la garde de l'apôtre sont profondément endormis à la porte de la prison. (Hr 4m50, Lr 0*70, T.)
» Ce tableau commandé pour l'Église Saint-Pierre par M. Decazes, alors Ministre de l'Intérieur, porte deux signatures : Pallière, 1820; Picot, 1824.
(*) Catalogue de 1894, n° 574. Gérard (d'après le Baron François). Portrait de Louis XVIII.
« C'est au premier de ces deux peintres qu'appartient la composition de ce tableau et ses parties les plus importantes... Le tableau de la Délivrance de Saint-Pierre est le derninr ouvrage de ce peintre bordelais, mort à l'âge de trente- trois ans, alors qu'il promettait de donner à la France un des artistes les plus distingués de la première période du xix* siècle.
» M. Picot (François-Edouard), aujourd'hui membre de l'Institut, officier de la Légion d'honneur, camarade et ami de Pallière, termina cette composition.
» Dans quelle condition se trouve-t-il placé, le tableau du célèbre peintre bordelais, Léon Pallière, le plus précieux de cette Eglise par sa valeur réelle, son origine, le triste et douloureux souvenir qu'il rappelle? Sous la baie d'une fenêtre, à l'humidité, sans jour, sans aucune preuve de pieuse estime ou de considération^). »
Depuis 1880, la toile de Pallière ne se trouve plus placée dans cette situation déplorable : la fabrique de l'Eglise Saint- Pierre a fait don à la Ville de la Délivrance, de Saint Pierre^.
La < collection des plâtres moulés sur l'antique et pesant 7,505 kilogrammes >, dont parlent les rédacteurs du catalogue de 1855, fut officiellement annoncée longtemps avant qu'elle parvint à destination.
Dès son numéro du jeudi 18 mai 1820, le Mémorial Bordelais insérait la note suivante :
« Nous nous empressons de faire connaître au public que S. M. a daigné consentir à ce que la Ville de Bordeaux reçût gratuitement les quarante-huit plâtres du Musée de Paris, pour compléter la collection. Ces pièces ne tarderont pas à arriver à Bordeaux. »
C'est seulement le 14 février 1821 que Jacquet, mouleur du Musée Royal, avisait Lacour de l'envoi fait en janvier de vingtcinq caisses contenant les plâtres antiques destinés au Musée
{*) Ch. Marionneau : Description des œuvres d'art qui décorent les édifices publics de la Ville de Bordeaux. Bordeaux, 1861, p. 419.
(*) Catalogue de 1894, n° 717. Pallière (Louis-Vincent-Léon), Délivrance de Saint- Pierre. — Sur Léon Pallière, voir plus haut, p. 276.
de Bordeaux. Le 19 mars, le Maire écrivait au Conservateur : « J'ai l'honneur de vous remettre ci-joint copie d'une note des plâtres moulés sur l'antique contenus dans les vingt-cinq caisses envoyées de Paris et qui ont été déposées dans le nouveau local destiné pour les recevoir. »
Voici 1' « État des plâtres moulés donnés par le Roi > :
Caisses n°* lf 2, 3 et 4. — La Pallas de Velletri. Caisses n°* 5 et 6. — Le Groupe de Laocoon. Caisse n° 7. — Le Silène et le jeune Bacchus. Caisse n° 8. — Le Groupe de Castor et Pollux.
— Le Buste d'Alexandre Sévère.
Caisse n° 9. — La Diane à la Biche. Caisse n° 10. — Le Gladiateur Borghèse.
— Le Buste d^Hippocrate.
— Le Buste de Claude.
Caisse n° 11. — L'Achille Borghèse.
— Le Buste de Laocoon.
Caisse n° 12. — Le Germanicus.
Caisse n° 13. — L'Hermaphrodite Borghèse. Caisse n° 14. — Diane ajustant sa Chlamyde. Caisse n° 15. — Julie, fille d'Auguste. Caisse n° 10. — Euterpe.
Caisse n° 17. — Polymnie.
— Le Buste d'Esculape.
— Le Buste du Faune.
Caisse n° 18. — La Cèrès assise.
— Le Buste d'Hotnère.
Caisse n° 19. — Le Petit Faune Borghèse. Caisse n° 20. — Le Tireur d'épine.
— Le Bas-Relief de la Bacchante.
— Le Bas-Relief de trois prêtresses et d'un prêtre de
Bacchus.
Caisse n° 21. — Le Génie suppliant.
— La Vénus accroupie.
Caisse n° 22. — Le Buste de Rome colossale.
— Le Buste de la Pallas de Velletri.
— Le Buste de Rome.
— Les Bustes des deux fils de Laocoon.
Caisse n° 23. — Le Bas-Relief du Combat des Amazones.
— Le Bas- Relief des Trois Provinces.
Caisse n° 24. — Le Buste de Cariatide.
— Le Buste d'Alexandre Le Grand.
— Le Buste de la Venus d'Arles.
— Le Buste d'Auguste.
— Le Buste de Bacchus Indien.
Caisse n° 25. — Esculape et Thélesphore (sic).
— Euripide assis.
— Le Buste de la Venus du Capitole.
— Le Bas-Relief d' U lisse (sic) consultant Tirésias.
— " Le Bas-Relief de Latone, Diane et Apollon.
— Le Bas-Relief du Combat d'Hercule et d9 Apollon
pour le Trépied de Delphes.
— Le Bas-Relief de Jupiter, Junon et Thétis.
— Le Bas-Relief, Victoire Choragique avec Bacchus
et Diane.
L'importance de cet envoi du Gouvernement dépassait de beaucoup les demandes modestes, et d'ailleurs inutiles, de Lacour père, qui, dans sa lettre adressée au Maire, le 26 août 1811, sollicitait de la munificence impériale « un plâtre de Laocoon et ses enfans, celui de l'Apollon, de la Vénus aux belles fesses et de la Vénus pudique >. On a vu que, malgré les efforts du Préfet, le Musée de Bordeaux n'avait rien pu obtenir en 1811 et que c'est sur les arrérages de la rente Doucet que Lacour père avait acheté une Vénus, une Cérès, des tètes de Jupiter et d'Hippocrate;et Lacour fils, un Bacchus, un Antinous, un Adonis, une tète d' Alexandre, un Apollon du Belvédère, les bustes de Bacchus, de Diane, d'Isis, de Ptolémée, de la Néréide, de Démosthène, d'Euripide, de Carnéade, de Méléagre, de Diogène et de Platon^.
Antérieurement à 1821, et grâce à un sage emploi des arrérages de la rente Doucet, l'École de dessin possédait les plâtres indispensables; mais lorsque, en mars 1821, le contenu des vingt-cinq caisses qui venaient de Paris eut été déballé, c'était
(*) Voir, plus haut, p. 192-195.
un véritable Musée de moulages que les envois du Gouvernement établissaient à côté de la Galerie de tableaux. Il fallait un homme capable de conserver ce nouveau Musée et de l'entretenir en bon état. Cet homme était tout désigné à Lacour et à l'Administration Municipale par la lettre que Jacquet, le mouleur du Musée Royal, écrivait au Conservateur du Musée de Bordeaux, le 14 février 1821 :
« ... Je viens d'apprendre par M. Landi, mouleur de votre Ville, qui se trouve en ce moment à Paris, qu'il était chargé de leur décaissement [(les plâtres envoyés par rEtat] et de leur placement, et il me charge de vous prévenir qu'il repartira incessamment pour se Trouver à Bordeaux le 28 de ce mois et procéder à leur décaissement; il vous prie, dans le cas où les caisses seraient arrivées avant lui, de vouloir bien suspendre leur déballage jusqu'à son arrivée, à l'époque qu'il vous indique. (Via me ferait d'autant plus de plaisir qu'il est nécessaire que ce soit quelqu'un d'intelligent qui soit chargé de ce travail qui exige des précautions... »
Il est donc naturel que, le 16 mars 1821, le Maire, « considérant que les plâtres que possède le Musée de la Ville et dont la munificence de S. M. vient de completter (sic) la collection rendent nécessaire la surveillance d'un artiste qui connaisse tous les soins que demande leur conservation; sur les témoignages que M. Lacour, Conservateur du Musée de la Ville, a rendus du zèle et du talent du sieur Landi, mouleur breveté de S. A. R. M" Duc d'Àngoulème >, ait pris un arrêté aux termes duquel le sieur Antoine Landi, demeurant rue de la Croix- Blanche, n° 99, devait être chargé, sous les ordres du Conservateur, de la surveillance et de l'entretien des plâtres du Musée et pouvait prendre le titre de mouleur de la Ville.
L'intérêt que le Gouvernement de la Restauration témoignait au Musée de Bordeaux, les dons de tableaux, de sculptures, de moulages qu'il adressait, non seulement au Musée municipal, mais aux Eglises et au Palais de Justice, devaient provoquer une véritable renaissance artistique dans la « cité du douze Mars».
Depuis vingt ans, nombreuses avaient été les doléances de tous les hommes intelligents que leurs goûts ou leurs fonctions avaient amenés à s'occuper des questions d'art à Bordeaux. Le 25 juin 1801, Monbalon, se fondant sur la pénurie d'un Muséum qui ne possédait « qu'un tableau et une gravure », conjurait le Gouvernement d'établir dans « une des villes de la République qui attirent le plus grand concours d'étrangers un monument satisfaisant de la culture de nos arts », pouvant offrir <c à une population nombreuse des moyens d'émulation et d'étude*1* ». Grâce à Monbalon, le Gouvernement envovait quarante-quatre tableaux à Bordeaux ; libéralité dérisoire, s'écriait Lacour père : le Gouvernement n'envoyait que « de misérables copies données pour des originaux ou des originaux plus misérables encore <2) ». En 1805 <3), Monbalon écrivait au Maire : « Ici plus qu'ailleurs, il faut exciter le goût des sciences, il faut en faciliter la culture, frapper les yeux par le tableau des arts, parce que l'attrait si puissant du commerce laisse en général l'esprit sans curiosité et le cœur sans affection pour tout ce qui ne lui est pas relatif. » Le 27 décembre 1808, Lacour fils écrivait à Goethals : « Les Bordelais, et certains en conviennent eux-mêmes, passent généralement pour n'avoir qu'un amour très douteux pour les beaux-arts. » Et le jeune artiste plaidait éloquemment pour défendre ses concitoyens contre un grave reproche qu'ils se faisaient eux-mêmes <4). En 1811 (5), Lacour père écrivait au Maire pour le supplier de solliciter de l'Etat « un nouvel envoi de tableaux plus convenable sous le rapport de l'art et surtout pour la gloire de ces sortes d'établissemens. Ce seroit à tort que l'on voudroit objecter qu'une ville de commerce n'a pas assez le goût des arts pour qu'on lui envoyé de beaux tableaux, ce qui étoit dans le tems le principe des commissaires chargés de cette oppération : on pourroit leur dire que ce n'est pas aux bordelois, puisqu'ils ne
(*) Voir Chapitre I, p. 38.
(») Voir Chapitre II, p. 99.
{») Voir Chapitre II, p. 135 (*) Voir Chapitre III, p. 220.
(*) Voir Chapitre II, p. 191.
les en croyent pas dignes, que l'on envoyé des tableaux: mais â une grande ville de France, qui, par ses relations commerciales et son port de mer a/ire chez elle les habitans de toute l'Europe. >
Ces récriminations contre les envois médiocres du Gouvernement impérial, ces plaintes contre la prévention si injuste qui veut que Bordeaux, ville de commerce, ne soit pas une ville artistique se répètent constamment. Nous en trouvons l'écho dans les articles de journaux aussi bien que dans les discours officiels. On lisait dans le Mémorial Bordelais du 14 octobre 1818 :
« On regarde assez généralement comme impossible l'accord des arts et du commerce; on oublie que Mercure inventa les Beaux-Arts; que l'Egypte fut leur berceau ; que Tyr leur dut sa magnificence ; qu'Athènes était commerçante, et que la chute de Carthage enrichit le triomphe de Scipion d'un grand nombre de monumens et de statues.
» Ce préjugé a nui longtemps aux progrès des Beaux- Arts dans cette ville, et l'idée qu'on s'était faite dans la capitale, de son manque de goût et de son indifférence à son égard était telle, qu'il n'était pas extraordinaire d'entendre dire aux spectateurs, en parlant de mauvais tableaux, ou de tableaux très médiocres : Cela est bon pour les Bordelais. Nous devons même à cette réputation aujourd'hui si peu méritée la manière dont nous fûmes traités en Tan X, lors de la répartition de tableaux faite entre chaque département. Sans doute, dans le nombre de ceux qui nous furent envoyés, il en est plusieurs qui méritent quelque estime; mais n'était-ce pas une dérision de nous annoncer deux tableaux de Michel- Ange (*>, lorsqu'il n'existait qu'un seul tableau de ce grand maître au Muséum de Paris ? »
Quelques jours après la publication de cet article, le 1er novembre 1818, dans le discours qu'il prononçait à la distribution des prix de l'École de dessin, Lacour combattait « la prévention injuste au sujet de l'indifférence des Bordelais pour les arts ».
I1) Allusion aux deux tableaux de Michel Angiolo da Caravaggio. Le rédacteur du Mémorial se place, sans le savoir, au nombre des gens qui, suivant l'expression d'Arsène Houssaye (voir Chapitre II, page 106), « croyaient que Michel- Ange de Caravage était le vrai Michel-Ange ».
Trois ans plus tard, dans un autre discours prononcé également à une distribution des prix de l'École de dessin, le 18 novembre 1821, Lacour s'élevait encore contre « la prévention fatale aux Bordelais >(1).
En 1821, aux envois médiocres de l'Empire avaient succédé des présents royaux dignes de Bordeaux : à la vérité, c'est peutêtre plutôt à la fidèle « cité du 12 mars > qu'à l'artistique Bordeaux que le tableau de Gros était destiné. Mais l'initiative privée de citoyens intelligents et amis des arts faisait le nécessaire pour que Bordeaux reçût désormais des tableaux" et des statues à un autre titre qu'au titre politique. Les Bordelais commençaient par s'aider eux-mêmes pour se montrer dignes de l'aide efficace du Gouvernement.
Dès la fin de 1819, Fieffé avait le mérite de fonder une « Société des Amis des Arts >(2). Fils d'un homme distingué qui avait été, en 1800, Maire de l'arrondissement nord de Bordeaux, Charles-Jean-Pierre-Louis Fieffé-Mongey de Lièvreville (Bordeaux, 17 juin 1792-Cestas (Gironde), 3 juin 1857), devait être un des bienfaiteurs de sa ville natale, qu'il fit sa légataire universelle. La création d'une « Société des Amis des Arts », pour laquelle il sut recruter un grand nombre d'adhérents, n'est pas un des moindres services qu'il ait rendus à une cité que l'on accusait de se désintéresser systématiquement de tout ce qui était étranger au commerce.
Les journaux du 20 janvier 1820 annoncent la naissance de la nouvelle Société. Je reproduis l'article du Mémorial Bordelais beaucoup plus complet que la simple note insérée dans la Ruche d'Aquitaine :
« Quelques amis des Beaux- Arts habitant cette ville ont formé, il y a peu de temps, une Société qui a pour but d'encourager les peintres
(«) Voir Chapitre III, p. 319.
(*j On trouvera plus loin le texte d'une lettre adressée au président de la Société Philomathique le 9 novembre 1825, par Fieffé, qui revendique la gloire de son utile fondation. Je dois à l'obligeance de M. Boucherie, sous-bibliothécaire de la Bibliothèque municipale, communication de cette lettre, conservée dans les archives de la Société Philomathique.
33tf HISTOIRE DU MUSÉE DE BORDEAUX
vivans, par Tachât de leurs ouvrages. Chaque sociétaire s'est engagé à verser une somme de 100 francs, et les fonds que produiront ces souscriptions seront employés en achats de tableaux destinés à être répartis par le sort entre les sociétaires. Dans les achats, les artistes bordelais seront préférés à mérite égal. Les sociétaires pourront se réunir dans un local où seront exposés les tableaux achetés. La Société, déjà composée de cinquante-trois membres, s'est réunie dernièrement, et elle a nommé une Commission de cinq membres pour rédiger ses statuts définitifs ; une nouvelle réunion générale aura lieu dans peu de jours, pour entendre le rapport de la Commission.
» M. le Comte de Tournon, l'un des Sociétaires, ayant prié S. Exe. M. le Ministre de l'Intérieur de solliciter, pour une Société qui tend à répandre en province le goût des beaux-arts, la haute protection du Roi, a reçu de ce Ministre la nouvelle que S. M. avait daigné écrire elle-même son nom en tête de la liste, et souscrire pour vingt actions. S. A. R. Monsieur, a souscrit pour cinq actions, LL. AA. RR. M*r le Duc et Madame la Duchesse d'Angoulême, chacune pour dix actions. S. A. R. M&* le Duc de Berry, pour cinq actions, S. Ex. le Ministre de l'intérieur, pour dix actions.
» Sur la même liste de Sociétaires envoyée de Paris, se trouvent les noms de MM. le Comte Decazes, le Baron Portai, le Duc de Richelieu, le Duc de Damas, Ravez, le Comte de la Rochefoucault, Mme la Comtesse Decazes, Mrac la Baronne Bertomieu, etc., en tout soixante et onze souscripteurs.
» Ainsi, la Société des Amis des Arts de Bordeaux compte déjà cent quatre membres, et on peut espérer que ce nombre s'accroîtra rapidement. Des mesures vont être prises pour l'achat de tableaux qui seront immédiatement mis en loterie. Les sociétaires qui ne gagneront aucun lot, recevront une gravure.
> Honorée dès sa naissance de la protection du Roi et des Princes de son' auguste famille, la Société des Amis des Arts atteindra promptement le but auquel elle vise, et le jour n'est peut-être pas éloigné où Bordeaux lui devra la naissance d'une Ecole qui ajoutera aux nombreux titres de gloire de cette belle cité. Ce nouveau bienfait sera encore l'ouvrage de ce Roi qui a déjà marqué, par de si éclatants témoignages' son amour pour les Bordelais. »
Mais, dès son numéro du samedi 29 janvier 1820, la Ruche
d'Aquitaine consacre, à son tour, un article important à la nouvelle Société :
« On assure que la Société des Amis des Arts de Bordeaux a le projet de faire l'acquisition de deux tableaux de M. Bergeret fils, l'un de nos compatriotes dont le talent fait le plus d'honneur à cette ville. Le premier de ces tableaux représente une entrevue de Henri IV et de Gabrielle et l'autre nous montre Henri II faisant de la musique avec Diane de Poitiers.
» M. Gué, jeune peintre d'histoire, est depuis quelque temps dans nos murs. Le principal but de son voyage a été de revoir sa famille ; mais toujours passionné pour son art, il est loin de le négliger, et déjà plusieurs portraits ont exercé son habile pinceau.
» Les amateurs reconnaissent dans ses tableaux la touche des grands maîtres. Elève de David, ami d'Horace Vernet, ces deux peintres l'ont aidé à développer son talent qui est avantageusement connu dans la capitale. Lors de la dernière exposition du Salon, son Sacrifiée de Jephthê a obtenu tous les suffrages. Le Gouvernement en a fait l'acquisition, et cet ouvrage paraîtra incessamment, gravé au trait, dans les Annales du Musée de M. Landon.
» Au moment où la Société des Amis des Arts vient de recevoir les plus honorables souscriptions, nous espérons qu'on lira avec intérêt ce peu de lignes consacrées à un artiste aussi modeste que distingué. »
Je ne sais si la Société fit l'acquisition des deux tableaux de Bergeret dont parle la Ruche d'Aquitaine : aucune de ces deux toiles n'est entrée au Musée.
Michel-Julien Gué, né au Cap, dans l'île de Saint-Domingue, le 22 juillet 1789, amené à Bordeaux en 1794, après la mort de son père, assassiné pendant la révolte des nègres, fut l'élève de Lacour père à Bordeaux avant d'être l'élève de David à Paris. Second grand prix de Rome en 1814, il exposa avec succès au Salon de Paris, à partir de 1819. L'appel que la Ruche d'Aquitaine faisait en faveur de ce jeune artiste dont les débuts avaient été si éclatants semble n'avoir été entendu ni de la Société des Amis des Arts, ni de la Municipalité bordelaise : c'est seulement un quart de siècle plus tard que la Ville acheta la Mort
de PatrocleM, tableau qui avait valu à Julien Gué le second grand prix de Rome et qui représente seul son œuvre au Musée de Bordeaux.
Dans la Ruche d'Aquitaine du 21 mars, Edmond Géraud cite avec grands éloges une autre œuvre de Michel-Julien Gué. « Les amateurs de peinture vont voir depuis quelques jours dans l'atelier de M. Alaux, maison Gobineau, un tableau de M. Gué, son beau-frère, qui représente Y Assomption de la Vierge. » Après avoir fait remarquer le mérite de diverses copies de tableaux d'Horace Vernet exécutées par Jean-Paul Alaux, peintre et professeur, le critique conclut : « L'arrivée et la réunion de ces jeunes artistes est donc une sorte de bonne fortune pour une ville qui, cependant, offrait déjà plusieurs hommes dignes de la haute réputation qu'ils ont acquise, soit comme peintres, soit comme professeurs. »
Le mercredi 26 avril, un nouvel article de la Ruche d'Aquitaine constate l'heureuse influence de la jeune Société sur les progrès des arts à Bordeaux :
« La création d'une Société des Amis des Arts dans notre Ville a excité à la fois l'émulation parmi les artistes et les amateurs de peinture. Non seulement les divers cours institués pour l'étude de cet art sont suivis avec plus d'assiduité, mais plusieurs de nos artistes ont été priés instamment de recevoir des élèves dans leurs ateliers. M. de Galard vient de céder à plusieurs invitations qui lui ont été faites à cet égard : il a choisi pour cela un local commode et heureusement situé, dans lequel il recevra les élèves qui ont déjà quelque connaissance de la peinture et qui voudront travailler sous ses yeux, d'après d'excellens modèles.
> Un tel établissement ne peut être que très favorable aux progrès de la peinture et très propre surtout à propager parmi les jeunes gens le goût d'un art dont l'étude est un si doux délassement.
» M. de Galard vient de mettre la dernière main à plusieurs portraits de personnes connues de cette ville, qui sont exposés dans le magasin de M. Pillot, cours du Chapeau- Rouge. Ces ouvrages peuvent donner aux connaisseurs une juste idée des progrès remarquables que l'artiste
(») Catalogue de 18î>4, n° 0)1. Ovk (Julien-Michel), Mort de Patrocle.
fait chaque jour et de son talent à saisir la ressemblance et l'expression caractérisée de ses modèles. »
En 1820, Philippe-Gustave de Galard, qui ne devait être représenté au Musée de Bordeaux que par des œuvres achetées ou offertes à partir de 1830 (1), demeurait Fossés de l'Intendance, n° 5, dans la maison de Coupât, tailleur (2> : aucun renseignement ne nous apprend si c'est dans cette maison que se trouvait le « local commode et heureusement situé > dont parle l'article de la Ruche cl' Aquitaine, et où le peintre devait recevoir ses élèves.
Au mois d'avril 1820, Gustave de Galard avait publié son premier album : Recueil des divers costumes des habitans de Bordeaux et des environs W. Il est probable que les portraits de personnes connues exposés dans le magasin de M. Pillot se trouvent parmi les nombreux portraits d'artistes dramatiques et lyriques et d'hommes publics, peints en 1818 et 1819, dont M. Labat donne la liste <4).
Cependant la nouvelle Société s'organisait d'une manière définitive; elle envoyait aux journaux la note suivante, qui fut insérée par la Ruche d'Aquitaine le 19 mai 1820, et par le Mémorial Bordelais, le 20 mai :
« Répandre dans Bordeaux le goût des arts, favoriser les peintres et les animer d'une nouvelle ardeur en offrant des eneouragemens à leurs efforts et des récompenses à leurs succès, tel est le but de la Société que nous annonçons. Illustrée déjà dans la littérature par quelques noms célèbres, la patrie de Montesquieu sera sans doute jalouse de joindre la gloire des Beaux-Arts à celle des Lettres et de doubler ainsi les titres qui doivent la préserver de l'oubli. Déjà quelques jeunes gens sortis du sein de notre ville ont pris une place honorable dans l'Ecole française et nous ne doutons pas que l'Association qui vient de se former ne soit
|») Catalogue de 1894. Galard (Comte Gustave de), n°» 565, 566, 567.
(*) Gustave Labat : Gustave de Galardy sa vie et son œuvre. Bordeaux, Feret, 1896, p. 27.
j3) Gustave Ladat : ouv, cité, p. 43-60. — Cet album parut en 1818 et en 1819.
(*) Gustave Labat : ouv. cité, p. 181, Portraits gravés; p. 265, Portraits peints à l'huile.
pour eux un puissant aiguillon, et qu'ils ne se hâtent d'en prouver tous> les avantages par une noble émulation et par de nouveaux succès.
» Les nombreux amateurs de peinture que renferme Bordeaux se sont empressés de répondre à l'appel qui leur était adressé en briguant à l'envi l'honneur de faire partie de la Société des Amis des Arts, Société fondée sur le plan de celle qui existe à Paris depuis quatre ans. Déjà le nombre des souscripteurs s'élève à 140, et tout nous fait présumer que ce nombre ne tardera pas à s'accroître, ef que les fonds de la Société pourront exercer une influence aussi active que salutaire sur les progrès d'un art qui fait un des plus beaux titres de la gloire française.
» Dans une séance générale qui a eu lieu le mois de février dernier, on s'est occupé de former la Commission et l'on a élu pour Président, à la majorité absolue, M. le Comte de Tournon, Préfet du Département de la Gironde. Nous saisissons cette occasion pour remarquer que c'est à son goût éclairé et à son amour pour les Beaux-Arts, que nous devons la fondation de cette Société.
» Les autres membres de la Commission sont : M. Gradis aîné, secrétaire, M. Wustemberg fils, secrétaire-adjoint, M. David -Johnston, trésorier, et MM. Deschamp, de Liscourt, Fieffé fils, Augustin Roger et Richard.
» D'après une délibération qui a été prise le 6 mai par la Commission. M. le Président a écrit à M. le Vicomte de Senonnes, Secrétaire général du Musée de Paris, pour le prier de faire l'achat de quelques bous tableaux des peintres vivans, en l'engageant toutefois à donner la préférence, à mérite égal, aux peintres nés dans notre Département. Il lui a fait passer en même temps les fonds nécessaires pour ces acquisitions.
» C'est au mois de février prochain, et tous les ans à la même époque, qu'on tirera au sort, en assemblée générale, les tableaux qui auront été achetés par la Société, et qu'on fera en sorte que, sur dix actions, il y en ait une dont le propriétaire obtienne un lot. Ceux qui n'auront pas gagné de tableau recevront, ainsi (pie les autres sociétaires, une gravure qui servira à les consoler de n'avoir pas été favorisés par le sort : solatia viclo.
» Le prix de chaque action est de 100 francs, on souscrit chez M. David Johnston, trésorier, demeurant Pavé des Chartrons, n° 18. Il suffit d'être présenté par deux membres inscrits à l'époque de l'organisation, pour être admis dans la Société des Amis des Arts. »
La Société reçut au commencement de septembre les tableaux qu'elle avait fait acheter à Paris. Dans son numéro du samedi 9 septembre 1820, après avoir annoncé l'arrivée à Bordeaux du portrait de Louis XVIII destiné à la Cour Royale, le Mémorial ajoute : « D'autres tableaux précieux, achetés pour le compte de la [Société des Arts de cette ville, sont également arrivés. Ces derniers sont maintenant exposés dans la salle de l'Athénée. >
Telle est la mention de la plus ancienne des expositions qui ait été organisée par la première Société des Amis des Arts. Quelques années plus tard, la Société devait essayer des expositions annuelles et publiques d'œuvres d'artistes bordelais. On sait enfin quelle extension progressive ont prise les expositions des ouvrages des artistes vivants organisées, à partir de novembre 1851, par la deuxième Société des Amis des Arts.
Il est certain que, dès sa fondation, la Société de 1820, par son initiative, par son exposition, attirait l'attention publique vers les choses d'art et la sympathie des Bordelais vers ceux de leurs concitoyens qui se faisaient un nom dans la peinture. Les journaux indiquent les œuvres des Bordelais exposées chez des marchands de Bordeaux et se plaisent a enregistrer les distinctions obtenues par des Bordelais loin de leur ville natale.
Le 13 décembre 1820, la Ruche d'Aquitaine mentionnait avec éloges les succès d'un jeune peintre bordelais, Armand- Julien Pallière (Bordeaux, 1784-27 novembre 1862), frère de Louis-Vincent-Léon (Bordeaux, 19 juillet 1787-28 décembre 1820), fils et élève du graveur Jean-Baptiste (Bordeaux, 1755- 17 décembre 1827). Le Musée de Bordeaux possède un tableau de Julien Pallière, le Sacre de Monseigneur de Trélissac, don de l'Empereur Napoléon III w.
<c C'est avec la plus vive satisfaction que nous nous empressons de faire connaître la récompense flatteuse que vient d'obtenir un de nos compatriotes, M. A. Julien Pallière. Ce jeune artiste a été nommé par
(4) Catalogue de 1894, n° 714. Pallière (Armand-Julien), Sacre de Monseigneur de Trélissac.
un décret inséré dans la Gazette de Rio-Janeiro, du 31 août dernier premier peintre d'histoire du cabinet de S. M. le Roi de Portugal.
» Après avoir été guidé dans ses études par son père, l'un des professeurs de dessein les plus distingués de cette ville, M. Julien Pallière. se rendit dans la capitale; et là, sous les yeux d'un maître habile, il mit à profit les heureuses dispositions dont la nature l'avait doué. En 1810, il composa un tableau, Jacob bénissant les enfants d*> Joseph, qui lui mérita le premier grand prix au concours établi à Gand, avec le titre honoraire de membre de cette Académie. Plus tard, à la recommandation du Prince Mathieu de Montmorencv, Mme la Duchesse de Cadalva le fit nommer peintre de la Princesse Léopoldine à la Cour du Brésil. Après trois années d'un travail assidu, pendant lesquelles M. Pallière s'est distingué par d'excellentes productions, il eut l'honneur de présenter vers la fin du mois d'août dernier au Roi de Portugal un superbe tableau qui parut faire beaucoup de plaisir à S. M. C'est Hérodiade recevant la tête de Saint- Jean- Baptiste. Deux jours après a été connu le décret dont nous venons de parler plus haut. Cette faveur bien méritée comble de joie les parens de M. Julien Pallière, ses amis et toutes les personnes qui l'ont connu. »
Le 21 mai 1821, la Ruche d'Aquitaine annonçait l'exposition de quelques œuvres du peintre et professeur Jean-Paul Alaux :
€ Les amateurs de peinture s'empresseront d'aller voir au Chapeau- Rouge, chez M. Pillot, quatre tableaux que l'un de nos artistes vient d'y exposer. Le premier représente un intérieur du moulin de Barsac, le second un portrait de femme, le troisième un portrait du général Clary, chargeant l'ennemi à la tête de son régiment, et le quatrième une religieuse enfermée dans un cachot souterrain.
» Ces difFérens sujets sont traités avec une correction de dessin et une fermeté de pinceau qui suffiraient seules pour faire reconnaître M. Alaux l'un de nos plus habiles professeurs. »
En 1821, les progrès de la Société des Amis des Arts sont notables; les sociétaires peuvent faire des achats importants et exposer, le 25 novembre, une « petite galerie > des œuvres à distribuer par voie de tirage au sort entre les membres de
la Société. C'est ce que nous fait connaître une note insérée par la Ruche d'Aquitaine, dans son numéro du vendredi 23 novembre :
« La Société des Amis des Arts, fondée dans le but d'encourager les jeunes peintres et qui compte les plus illustres personnages au nombre de ses protecteurs, se propose de faire dimanche prochain, 25 du courant, à midi et demi précis, dans une des salles de l'Athénée, le tirage au sort des tableaux reçus de Paris. Parmi les peintres distingués qui se sont empressés de lui envoyer leurs ouvrages, on distingue avec plaisir quelques-uns de nos compatriotes, tels que MM. Bergeret, Gué, Paillères (sic) et Gassies. Cette petite galerie renferme aussi plusieurs tableaux de M11' Lescot, de MM. Bertin, Tragonard, Leprince, etc.
» Après avoir cité de pareils noms, tout éloge devient inutile.
» Indépendamment des chances que lui offre cette loterie, chaque actionnaire recevra une gravure dont le sujet est emprunté a.u Moucheron de Virgile. Tous les connaisseurs, qui ont déjà vu cette gravure, se plaisent à reconnaître le mérite de cette composition que nous devons au burin à la fois vigoureux et correct de MM. Schrœder et Gelée.
» Les personnes qui désireraient se procurer quelques actions encore disponibles, sont invitées à s'adresser, dans le plus court délai, chez M. D. Johnston, trésorier de la Société, pavé des Chartrons. »