TRADUCTION
“ L’année du Seigneur 1694, la 3e du pontificat de Innocent XII, la 51e du règne de Louis XIV, roi des Français, Jean de la Croix de Saint- Vallier, évêque de l’église de Québec, a posé cette première pierre de son palais épiscopal, sous les auspices de la Mère de Dieu et de saint Louis, patrons de cette église ”.
Cette plaque fut trouvée en décembre 1850, pendant les travaux de démolition de l’hôtel du Parlement. Elle devait être à l’extrémité sud du corps principal. On la conserve avec soin à l’évêché.
Forcé de repasser en France, dans l’automne de la même année, pour le règlement d’une foule de difficultés, Mgr de Saint- Vallier n’en revint qu’au printemps de 1697, et à son arrivée, il prit possession de sa nouvelle demeure.
A cette époque, la chapelle devait être construite ainsi que le corps principal. En octobre suivant, le prélat signa un nouveau contr at avec le sieur Joseph Mailloux, maçon, pour faire une aile au palais épiscopal du dit seigneur, du côté du terrain de l’ancien cimetière. Cette aile devait couvrir à son extrémité tout l’emplacement de la première maison de l’évêque.
Voici la description que fait La Poterie de tout cet édifice en l’année 1700 :
“ Le palais épiscopal est sur la cote. C est un grand bâtiment de pierre de taille, dont le principal corps de logis avec la chapelle qui doit faire le milieu, legarde le canal ; il est accompagné d’une aile de soixantedouze pieds de longueur, avec un pavillon au bout, formant un avant-corps du côté de l’est. Et dans 1 angle qui fait le corps de logis avec cette aile, est un pavillon de la même hauteur, couvert en forme d’impériale, dans lequel est le grand escalier. Le rez-de-chaussée de la principale cour, étant plus éleve que les autres cours et le jardin, fait que dans cette aile, le réfectoire, les offices et la cuisine sont en partie sous terre, tous voûtés de brique, et ne prennent jour que du côté de l’est. La chapelle est de soixante pieds de longueur ; son portail est de l’ordre composite, bâti de belle pierre de taille qui est une espèce de marbre brut. Ses dedans sont magnifiques par son retable d’autel, dont les ornements sont un raccourci de celui du Val-de-Grâce. Il y aurait peu de palais épiscopaux en France qui pussent l’égaler
en beauté, s il était fini. Tous les curés de campagne qui ont des affaires particulières à la ville, y trouvent leur chambre, et mangent ordinairement avec monsieur l’évêque, qui se trouve presque toujours au réfectoire
D’après les notes manuscrites du regretté M. Bois, Mgr de Saint- Vallier avait appelé son palais “ Maison commune du clergé de Québec et de Paris Malheureusement, comme il arrive trop souvent à cet historien, il n’indique pas où il a pris ce renseignement. Deux personnes, d’après le même auteur, furent inhumées dans la chapelle.
Le palais n’avait cependant que la moitié de l’étendue que comportait le plan projeté. La chapelle devait occuper le centre du bâtiment principal, tandis qu’elle se trouva toujours à l’une des extrémités, la partie nordouest de l’édifice n’ayant jamais été construite. La croix qui la surmontait, fut donnée au séminaire après la conquête, et elle dominait le clocher qui, avec la chapelle, fut brûlé dans l’incendie à jamais déplorable du 1er janvier 1888 (1).
C’est dans la grande salle de ce palais que, le 23 février 1698, Mgr de Saint-Vallier réunit son troisième synode diocésain.
Le mandement de convocation, en date du 13 du même mois, avait été signifié par un des ecclésiastiques de l’évêque, à “ MM. les Doyen, Dignités et chanoines de
(]) Cette croix est conservée à l’Université Laval.
la cathédrale, et aux trois supérieurs des communautés,
. et envoyé aux curés et missionnaires du voisinage (1) .
On comprend qu’à cette époque de 1 annee, il était difficile aux prêtres plus éloignés de se rendre à la ville épiscopale. On voit figurer dans cette reunion solennelle plusieurs personnages éminents et bien connus dans l’histoire de l’Eglise du Canada.
De chaque côté de Mgr de Saint- Yallier se tenaient ses deux vicaires généraux. MM. Charles de Glandelet et François Jolliet de Montigny (2) ; puis venaient le supérieur du séminaire, M. Louis Ango de Maizerets, le supérieur des Jésuites, le R. P. Jacques Bruyas, le supérieur des Iîécollets, le B. I*. Joseph Denis, le supérieur du couvent de N.-D.-des-Anges, le L P. Séraphin Georgené, les chanoines Henri de Bernières, Germain Morin, le premier prêtre canadien, Amador Martin, le deuxième, J. -F. Buisson de Saint-Cosme, Etienne Le Vallet, Jean Pinguet, curé de Beaumont, Nicolas du Bos, Philippe Boucher, curé de Saint- J osephde-Lévis, et Joseph Seré de la Colombières, secrétaire de l’évêque. Ce dernier devint quelques mois plus tard vicaire général, et c’est lui qui, le 4 juin 1/Ob, prononça l’oraison funèbre de Mgr de Laval. A part les membres du chapitre ci-dessus nommés, l’on voyait au synode M. François Dupré, curé de Québec, et M.
(1) Mandements des Evêques de Québec.
(2) Il demeurait au palais épiscopal.
Etienne Boulard, curé de Beauport; en ajoutant à peu près huit jésuites et huit récollets qui devaient ce jourlà se trouver à Québec, on verra que l’assemblée se composait de trente-trois prêtres.
Le 8 octobre 1700, Mgr de Saint- Vallier présida, •dans la même salle de son palais, son quatrième et dernier synode. Il ne devait pas revoir son clergé de si tôt, car on sait que cinq jours après il quitta Québec pour la France et pour Borne. Fait prisonnier eu revenant, il fut retenu neuf ans en Angleterre et ne fut de retour au Canada que le 17 août 1713.
L’incendie du séminaire qui eut lieu le 15 novembre 1701, força, comme nous l’avons vu, Mgr de Laval à se retirer chez les Jésuites. Mais le 4 décembre suivant, après avoir fait préparer pour son usage les appartements du palais épiscopal, il alla s’y réfugier avec quelques-uns des messieurs du séminaire. Et c’est dans la chapelle de ce palais qu’il fit toutes les ordinations au nombre de vingt-six, depuis le 1er avril 1702 jusqu’au 27 avril 1704. Il le quitta alors pour ne plus y retourner, et mourut dans un appartement du séminaire. En 1705 ce fut le tour de MM. Beauharnois et Baudot d’aller occuper la vaste maison de l’évêque absent, chassés eux-mêmes par l’incendie du palais de l’intendant. Huit ans après, le 5 janvier 1713, le feu réduisait de nouveau en cendres cette maison du gouvernement, -et l’intendant M. Bégon se transporta avec sa famille
dans le palais de Mgr de Saint-Vallier (1) et c’est là qu’il présidait les séances du conseil supérieur. Il y était encore le 17 août de la même année, quand le vénérable propriétaire fut enfin de retour à Québec, après une absence forcée de treize ans. “ Monseigneur passa huit jours à Québec, disent les annales de l’Hôpital-Général... Le dernier jour, il administra dans la cathédrale le sacrement de Confirmation à un grand nombre de personnes de tout âge... Après la cérémonie qui ne finit qu’à une heure de l’après-midi, il alla prendre le dîner chez les messieurs du séminaire. Là, en présence de tous les membres du clergé, il exposa la résolution où il était de ne pas occuper son palais épiscopal.
“ Ses revenus étant très modiques, il ne se croyait pas en état de soutenir une telle dépense. Il venait de perdre considérablement par la réduction des rentes sur l’hôtel de ville ; les constructions commencées depuis quelque temps à l’Hôpital Général étaient coûteuses et se faisaient à ses frais... Les religieuses Ursulines des Trois-Rivières avaient, elles aussi, grand besoin de ses attentions. Il était endetté en France de plus de vingtcinq mille francs pour des effets qu’il avait achetés pour les distribuer aux pauvres ; il prévoyait, en outre, qu’il serait dans la nécessité de contracter de nouvelles
(1) “ 30 janvier 1713. Le conseil s’est assemblé à l’évêché en conséquence de l’incendie du Palais, arrivé la nuit entre les 5 et 6 du mois ”. Edits et ordonnances, page XXXIII.
dettes, après avoir fait la visite de son diocèse. Toutes ces raisons l’obligeaient à user personnellement d’une stricte économie, et pour cela il était dans l’intention de se retirer à l’Hôpital-Général. Ces messieurs durent se rendre à l’avis du prélat ; il fut conclu qu’il aurait une chambre réservée au séminaire, pour s’y retirer quand ses affaires l’appelleraient à la ville.
“ Le jour même, il vint prendre possession de son appartement Mgr de Saint- Yallier y demeura jusqu’à sa mort, arrivée le 26 décembre 1727. C’est là que le P. Charlevoix le vit en 1720, quand il visita Québec. “ Le prélat fondateur, dit-il, a son appartement dans la maison (l’Hôpital- Général) et y fait sa résidence ordinaire ; il a loué son palais, qui est encore son ouvrage, au profit des pauvres ”.
Et voici ce qu’il dit de l’évêché : “ Le palais épiscopal n’a de fini que la chapelle et la moitié des bâtiments que porte le dessin, suivant lequel ce doit être un quarré long. S’il est jamais achevé, ce sera un très bel édifice. Le jardin s’étend jusque sur la croûte du rocher et domine toute la rade.
“ Quand la capitale de la Nouvelle-France sera aussi florissante que l’ancienne (et il ne faut désespérer de rien, Paris a été longtemps beaucoup moins que n’est Québec aujourd’hui), qu’autant que les yeux pourront porter, ils ne verront que bourgs, châteaux, maisons de plaisance, et tout cela est déjà ébauché ; que le fleuve
de Saint-Laurent, qui roule majestueusement ses eaux, et les amène de l’extrémité du Nord ou de l’Ouest, y sera couvert de vaisseaux ; que Me d’Orléans et les deux bords des deux rivières qui forment ce port, découvriront de belles prairies, de riches coteaux et des campagnes fertile s, et il ne leur manque pour cela que d’être plus peuplées ; qu’une partie de la rivière Saint-Charles, qui serpente agréablement dans un charmant vallon, sera- jointe à la ville, dont elle sera sans doute le plus beau quartier ; que l’on aura revêtu toute la rade de quais magnifiques; que le port sera environné de bâtiments superbes, et qu’on y aura trois ou quatre cents navires chargés de richesses, que nous n’avons pas encore su faire valoir, et y apporter en échange celles de l’ancien et du nouveau monde, vous m’avouerez, madame, que cette terrasse offrira un point de vue que rien ne pourra égaler, et que dès à présent ce doit être quelque chose de fort beau
Cette vue prophétique de l’avenir de Québec prêterait à bien des commentaires. Plusieurs des embellissements et des progrès rêvés par le P. Charlevoix se sont réalisés, les autres se font attendre. Paris en 1720 avait son demi-million d’habitants. Québec n’est pas encore rendu à cent mille. La terrasse dont il parle a été remplacée par une autre, plus vaste et plus élevée, et d’où le regard embrasse l’un des plus beaux panoramas du monde.
Mais c est en vain que de cette éminence couronnée .jadis par le château Saint-Louis et aujourd’hui par le superbe hôtel Frontenac, son œil voudrait contempler ces quais splendides que son rêve lui avait montrés et ces centaines de navires qui devaient remplir la rade incomparable de la cité de Champlain. Il chercherait inutilement le palais épiscopal dont il donne la description. Le site lui-même en est désert, et sa solitude n’est troublée que par des troupes d’enfants qui viennent y prendre leurs ébats et fouler inconscients la poussière de ses murs. Mais que ne dirait pas le P. Charlevoix si, arrivant à Québec par un beau soir d’été, il contemplait à distance la ville couronnée de ses centaines de lampes électriques comme d’un diadème enrichi de diamants ! Et quels changements n’admirerait-il pas à l’intérieur, dans les églises, le séminaire et tous les principaux édifices publics ! Il verserait sans doute bien des larmes sur les ruines du collège des Pères Jésuites, mais sa douleur serait mêlée de joie, en voyant les religieux de la Compagnie de Jésus travailler avec tant de zèle et de succès dans cette même vigne du Seigneur fertilisée par le sang de leurs premiers missionnaires. Enfin il admirerait cette Eglise de Québe c sortie triomphante de toutes les épreuves, sanctifiée par les vertus de ses pieux évêques et honorée à jamais par les gloires du cardinalat.
Comme, en écrivant l’histoire du palais épiscopal,
nous croyons devoir parler de tout le terrain qui en - faisait partie, il faut mentionner ici un contrat de vente (1), en date du 28 janvier 1/16, par lequel Mgr de Saint- Yallier céda à Jacques Page un morceau de vingt-neuf pieds de front sur la rue de la Montagne, joignant au N.-O. la maison de Guillaume Pagé (son
père), par une ligne triangulaire de cinquante pieds de profondeur; au S.-O. le terrain de l’évêque par une ligne de quarante-deux pieds de profondeur ; le derrière du terrain joignant la propriété d’Antoine Girard par une ligne de vingt-deux pieds et demi, pour le prix de dix-huit cents livres et d’une rente foncière et perpétuelle de trois livres. Mais, on ne sait pourquoi, l’acheteur, mécontent de son achat, espérant sans doute faire plus tard un marché plus avantageux, poursuivit le prélat devant la prévôté, pour faire annuler la vente. Le 8 mars 1717, le conseil supérieur auquel la cause avait été référée en appel, déclara le contrat nul, “ attendu, dit le jugement, que le dit terrain est inaliénable ... ce faisant, a condamné et condamne mon dit sieur l’évêque à rembourser au dit Pagé, appelant, la somme de dix-huit cents livres ... avec interet d icelle du jour de la demande et avec dépens. (Signé) Bégon ”, On voit par le jugement que “ le terrain vendu était alors occupé par une batterie située a l’entree du chemin
(1) Etude du notaire Rivet.
des Rondes, vers la montée de la Basse-Ville à la Haute» avec défenses de bastion (1)
Cependant l’évêque ne se tint pas pour battu, et, le & janvier 1722, pour éviter un procès ou les frais que voulait lui faire le même Jacques Pagé, il lui vendit de nouveau la même propriété, mais à des conditions moins, avantageuses que la première fois, car Pagé ne s’obligeait à payer que six livres de rente perpétuelle (2).
Celui-ci se plaignait que les eaux de l’emplacement de l’évêcbé tombaient sur le sien, depuis que Monseigneur l’évêque avait fait relever les corps qui étaient sur son terrain servant de cimetière, et fait jeter des terres à dix ou douze pieds de hauteur contre le mur de la maison Carcy. Il voulait que l’évêque fit ôter cet amas de terre, détournât le cours des eaux, et fit réparer le mur qui séparait les deux terrains. Mgr de Saint- Vallier aima mieux se tirer d'affaire en vendant une petite partie de sa propriété à laquelle il ne tenait pas beaucoup, comme le mentionne le contrat de vente, vu qu’elle était séparée du reste, par le chemin que les ingénieurs avaient tracé le long du terrain de l'évêchéet de celui du séminaire, pour le service de la grandebatterie.
La rente de six livres, prix de la propriété, fut payée-
(1) Registre du Conseil Supérieur. Nous devons ce document et plusieurs autres à l’obligeance de M. Eudore Evanturel.
(2) Greffe de Barbel.
aux successeurs de Mgr de Saint-Vallier jusqu’en 1852, .époque où le conseil de ville acheta ce terrain avec celui qui l’avoisinait pour élargir la rue de la Montagne. Nous publions à l’appendice H les noms des différents propriétaires qui se sont succédé depuis 1722 jusqu à 1852. Entre l’ancien cimetière et la rue de la Montagne, la fabrique avait concédé dès l’année 1680, un terrain de cinquante-neuf pieds sur trente au sieur Guillaume Pagé, maître-taillandier, père de Jacques. Il s’y bâtit une maison en 1685, et c’est cette maison qu’occupait son fils en 1722, quand il agrandit sa propriété en achetant une partie du terrain du palais épiscopal.
En 1727, il se construisit une autre maison sur ce dernier emplacement acheté de Mgr de Saint-Vallier, et suivant les instructions détaillées que lui donna le sieur de Léry, ingénieur royal, il dut laisser une rue de vingt-quatre pieds de large entre sa maison et le mur de l’ancien cimetière, ou de l’évêché, fermer cette rue par un mur en pierre de taille le long de la rue de la Montagne, et faire dans le dit mur une porte de pierre de taille de quatre pieds de large et huit pieds de haut, bombée, le milieu de la porte devant se trouver au milieu de la rue. L’entrée de la maison de Pagé devait donner sur la rue de la Montagne (1). Après l’intendant Bégon que nous avons vu installé pendant plusieurs années dans le palais épiscopal, ce fut le tour
(1) Etude de Lacetière.
du fameux docteur Sarrazin, qui paraît en avoir été l’unique locataire de 1720 à 1729. Il y était certainement en 1728, car nous lisons dans un contrat passé par le notaire Dubreuil, le 21 juillet de cette année, qu’il avait élu son domicile en sa demeure au palais épiscopal de cette ville. On verra plus loin, qu’à cette date il avait commencé la construction d’une maison, sur l’emplacement de l’évêché actuel.