‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 102 sur 126 · COMMENT FINIT LE CITOYEN MARIGOT, GOUVERNEUR DU PALAIS-R0YA.L · texte numérisé non relu

COMMENT FINIT LE CITOYEN MARIGOT, GOUVERNEUR DU PALAIS-R0YA.L

Si Marigot dut, vers la fin de mai, se retirer devant le colonel Boursier, c'est probablement que le Comité du salut public douta de son dévouement et ne s'entendit point avec lui sur la manière dont un soldat doit aller au feu.

C'est encore à l'histoire si complète de M. Ducamp que nous emprunterons les anecdotes suivantes :

« La Banque était restée sous la protection d'un bataillon composé de ses employés. Le commandant Bernard avait habilomont noué des relations amicalos avec les officiers du bataillon fédéré sédentaire du Palais-Royal, et avec le gouverneur lui-même.

« Les relations étaient si cordiales, que l'on se fit des politesses et qu'avec l'autorisation du marquis de Plœuc, le bataillon de la Banque invitale bataillon du Palais-Royal à déjeuner. On fraternisa à la buvette queTadministration avait fait établir dans les sous-sols, ce qui permet aux employés d'être noui-ris convenal)lement à prix réduit. On se quitta bons amis, en échangeant force poigiK-es de mains et en se disant au revoir.

\. Maxime Diicaiiip. Lns Conmdsionx do. Varh, t. III. Paris, naclip|ti% (Mlitpur.

6Ti HIt>i«»ll;i, l)V PAL.VIS-KOVAL

Le coiumamlanl Marigot no 80 tonaft pas d'aise; il avait h» vin rh<'Vii|prpKqiic et disait:

— Si iainais on vous attaque, veno/, iim chorclKT, j arnvrr.n .ivtc, mou halaillon ot vous v»»rp»/, co (juc jo sais faire !

Il ost plus que probable que ces paroles ont él6 rapport/'os ;'i lllùtel do vilb*.

Ses relations avec le bataillon su><p<'ct de la Baiirpn' dovinn-nl |tresi|Uf (jiiotidieunes. Il s'y était fait des amis j)ar son franc-p;irler et su bcll.- liiini.iir II rigolait toujours, riait de tout et semblait narguer l'avenir.

Un jour un rmploy»' lui dit :

— Vous n'avez pas l'air de vous faire beaucoup de bile , mon commandant.

— Moi ? Ce n'est jias dans mon caractère, et à quoi bon?

— Cependant vous devez vous demander parfois comment tout cela finira. .Mors, rapporte M. Ducamp, Marigot devint grave; puis, faisant cl.ujufr ses

doigts et levant le bras avec un geste ({ui signilie: je m'en moque, il n'-pondit :

— Vous avez raison, ça finira mal. Je m'en doute bien; mais ma foi, je suis philosophe, j'habite un pillais, j'ai ma loge à la Comédie-F'rançaise où tout le monde est aimable avec moi; le i)rince Napoléon avait de fines bouteilles dans sa cave; j'ai du vin etde l'eau-de-vie tout mon soiil ; je ne sors qu'en voilure; je suis commandant, on me présente les armes «luand je i)asse; j'ai des bonnes amies comme un vrai sultan. Ouest-ce que (.a durera? je l'ignore. Un mois, deux mois, trois mois? Je sais bien qu'il y a un conseil de guerre au bout et qu'on me récurera la cervelle avec du plomb; je n'aurai pas \ me plaindre; ça vaut bien ça, car j'aurai rudement rigolé!...

Il suivait assidûment les représentations de la Comédie-Française, tout en avouant qu'il ne s'y amusait guère. Il disait au directeur :

— Toutes ces pièces-là, ça n'est pas assez corsé; vous devriez reprendre le y au f rage de la Méduse.

Un soir qu'il venait d'entendre les Femmes savantes, il dit à la « dame • qui l'accompagnait :

— Est-ce assez bête, hein? Eh bien, c'est la littérature de l'Empire: ca fait pitié!

Une fois Marigot, descendant d'une Victoria, entra dans la Banque et demamla , un des ofliciers du bataillon pour atlaire de service; on chercha l'offKMer, on iirle trouva pas. Marigot impatienté d'attendre, dit alors gravement :

— Je lui inflige trois jours de salle de police; ça lui apprendra à n'être pas là quand je viens le chercher pour boire un bock.

Lorsque la Banque n'avait pas reçu de mot d'ordre, il le donnait volontiers entre deux j:hopes. On en a gardé un bon souvenir rue de la Vrillère, et lorsque l'on en parle on dit : Ce pauvre Marigot ! (M. Ducamp).

On ne saurait contenter tout le monde; ce qui faisait rigoler à la Banque faisait murmurer à IHùtel de ville, et le joyeux commandant, compromis par ses relations réactionnaires, fut arraché aux délices de sa résidence princière.

Il n'était pas linstruraent docile qu'il fallait aux incendiaires du salut public.

Il était brave, et il le prouva en combattant énergiquement jusqu'à la dernière

Quaud parufent les premiers paulalous luuges, abl quel cri; Vive la ligne !

heure dans le IIP arrondissement, à la tète de huit cents hommes et d'une artillerie considérable.

Malgré ses olïorts la ligne gagnait du terrain et l'enveloppait.

« Le 24 à midi, la situation n'était plus tenable, a-t-il dit lui-même; Delesclu/.e m'envoya l'ordre écrit de faire sauter le carré Saint-Martin et d'incendier le quartier. Je n'ai pas voulu m'associer à de pareilles monstruosités. »

Fait prisonnier et conduit cà Versailles, Marigot y fut jugé le 19 octobre 1871,

LlV. 85. A. Fajard, éditeur.

tt74 lll-hill;i; IM l'AL.VlS-UuVAr

♦•t ruiKiiiiiiiié, l'oiiiiue déHorleiir vl uisnm*', à lu peiiiu «l«; iiiuil. Su peiiK- fui coiuimu'o eu crllc des truvaiix fitirr^.

Nous aussi. CDiniiit' losemplovôs d«' lu llmi im- de l'iaiicf. uoUh(lin»ll^ : —(le pauvre Mun;^i»t:...

O u V'tail pas, iliia-t-oii, un parlait huniH-l»! Iiuuiuif. Mais 1rs puluis ne soûl [»us faits pour les honuôlea gens, el cuuihiende ses prédêi^fsscurs connaissez- vous d'une scrupiileuso probité?

• CV'tuil uti usurpateur. » — Ne prononte/janiaiîi ce mot-là au Palais-Koyal!...

Il aiinail troj» la rinoladt;. — Kl les autres donc !... Mais on est toujours indulgent pour les princes. Pour nous, lo comniamlant Marigot avait un grand niérit»' qui consistait en ceci : que, reconnu asae/ brave pour défendre le Palais-Royal, j as.Tiez honnête pour y r<!^yncr, il ne fut pas jugé asbe/ eoipiin pour le détruire.

I )ès que M. riiiers fut rentré à Paris, le premier édifice public dont on enlrepi it la restauration fut le Palais-Rpyal. Une partie des gros murs avait échappé à la destruction et en moins dHue année il fut recouatruit et afTecté au Conseil dElut.

ÉPIl.OGUE

l'KRXlEK COMB\r DU COMMA>.DAXT llAKiGOT, SON ARRESTA.T10X. — LA l'HISOX

DK VERSAILLES

Pour incendier le Palais-Hoyal. Marigot n'était pas l'homme qu'il fallait ; sans doute il n'avait rien à espérer du cùté de Versailles, il ne devait plus songer qu'à vendre chèrement sa vie; mais enfin, ce n'était qu'un soldat, ce n'était pas un homme politique, et il était incapable de s'élever à la hauteur des conceptions terroristes de l'Hôtel de ville.

On l'avait donc remplacé, et un lui avait conlié la défenso dun poste important, le marché Saint-Martin. Il y avait là un parc d'artillerie : et la position flanquait du côté de la Seine la grande forteresse communarde de la place du Chàteau-d'Eiu.

Ce fut le 24 que lattique du Cbàteau-dEau fut décidée.

Le ceutie de Paiùs devenait une fouiuaise. Le soleil était obscurci pur la

HISTOIKK DU PALAIS-HOYAL 675

fumée (les incendies. Rien ne rendra jamais l'horreur dont le cœur du plus insensible devait être pénétré au spectacle de cette exécution criminelle.

Le massacre commis la veille à la Roquette, ces monuments et ces maisons particulières livrées aux flammes ne laissaient plus de pitié aux soldats de la répression et d'espoir aux soldats de la révolte.

Marigot et les siens étaient prêts à mourir; ils pressentaient leur défaite, mais ils comptaient du moins faire une opiniâtre et longue résistance.

Le but principal de la journée, pour Mac-Mahon, était de faire un mouvement en avant par l'aile droite, de s'emparer de la Butte-aux-Gaillos, sur la rive gauche, et, sur la rive droite, de la place de la Bastille et du Ghâteau-d'Eau, de manière à refouler l'insurrection dans les quartiers de Belleville et de Ménilmontant.

Nous n'entrerons pas dans les détails des opérations sur la rive gauche. Nous dirons seulement que le corps du général Vinoy, passant par le pont d'Austerlitz tourne la place de la Bastille, tandis que Douai s'empare de l'Imprimerie nationale et s'avance jusqu'au boulevard du Temple.

Pendant ce temps la brigade Garnier, qui a bivouaqué à la Bourse et dans la rue des Jeûneurs, s'avance par les rues parallèles au boulevard et se porte sur l'égUse Saint-Nicolas-des-Champs, poste avancé du Ghâteau-d'Eau.

Les troupes prennent d'assaut, en les tournant, toutes les barricades dans les rues Montorgueil, des Deux-Portes-Saint-Sauveur, des Gravilliers, au carrefour des rues Turbigo et Réaumur, enlèvent les barricades des rues Meslay, de Nazareth et du Vertbois, entourent l'église Notre-Dame-des-Ghamps, qui, en tombant au pouvoir de l'armée, en même temps que le Gonservatoire des Arts-et- Métiers, doit entraîner la chute du marché Saint-Martin et de son parc d'ai-tillerie.

Geparc se compose de deux cents pièces de canons avec leurs caissons de munitions, de cent cinquante mitrailleuses, de chariots chargés <le i)onl)()uues de pétrole.

Marigot a sous ses ordres le 196® bataillon et les artilleurs, en tout huit cents hommes.

Le 24, ceux qui se battent sont des gens déterminés: les défenseurs du carré Saint-Martin ne se font pas d'illusion. Ils sont riches d'armes et de projectiles, mais, d'après des exemples répétés, ils peuvent douter de l'emploi de ces richesses.

Faire la guerre au sein d'une ville, dans ces couloirs suspects qui sont les rues, au fond de ces places qui ressemblent à des gorges profondes d'où l'on aperçoit à peine le ciel ; c'est, môme en plein jour, se battre dans les ténèbres. Pour s'éclairer sur l'approche de l'ennemi, sur ses progrès on ne peut qu'envoyer aux barricades du voisinage, se renseigner par le vacarme du combat; mais, souvent, il arrive que ces barricades solidaires sont abandonnées, ou occupées avant qu'on en soit averti.

On ne voit pas devant soi. De là un manque de confiance naturel en soi-même. Ou sent que l'on dépend des voisins. On tiendra longtemps, toujours même, mais

G70 HISTOIUK Dlî IVM.MS-HOYAL

h iHCondition qiio toile ou U>llo bartirudo du volHinnf^o no porinottra |>oint <lo vous tnurinM"; el <|u"arriv«'-l-il, prcstjiic toujours?

Au uiuuiont où vous voyez rassalllaiit luir «lovanl vous, où vous criez victoire, il vous arrive des halles dans le dos.

La di'ft'Mse dus barricades est aussi un «'onibat sans esj)oir.

— Vous savt'/, citoyens, dit Marigot à ses lioninies, nous sommes ici pour nous faire tuer.

Puis, avec la jovialité (jui lui était particulière :

— ^seulement, ajoula-t-il, nous y mettrons le plus de temps possible. Les fédérés répondirent par le cri de : Vive la Commune I

Marigot avait établi son état-major dans un hôtel garni de la rue Mongolfler, par iKiuelle il espérait garder ses communications. Toutes les dispositions do comliat sont prises avec sang-froid et dans le plus grand ordre. Le plus profond sileix.- règne au commencement de la journée. Les habitants qui ne sont pas encore dans les caves, des vieillards, quel«iues femmes dont les maris se battent sur d'autres points de la ville, viennent voir ceux qu'ils appellent déjà ces pauvres malheureux.

— Eh bien! les Versaiilais? demandent-t-iis.

— Ils ne sont pas loin à cette heure.

— Ce sera donc pour aujourd'hui.

— Pour tout à l'heure.

— De quel arrondissement ètes-vous?

— Du quatorzième ; mon camarade est des Ternes.

— Vous êtes père de famille ?

— Oui. Mais il ne faut pas s'amollir à dépareilles pensées.

— C'est vrai. Puis qui dit que vous serez tué? Nous échapperons peut-être ; tout le monde ne meurt pas dans une bataille. Voulez-vous prendi'e quelque chose?

— Merci, citoyen, nous avons plus (juMl ne faut.

— Est-ce que vous vous retirerez dans les maisons si les Versaiilais prennent la place?

— Peut-être bien...

— Un coup de clairon sonne.

— Ah! dit le soldat, vous entendez... Adieu, citoyen, de votre maison vous allez voir comment nous savons mourir.

Et il se rend à son poste, tandis que l'habitant descend dans sa cave et dit aux siens : — Ça y est; les balles commencent à siffler sur la place. Chaque barricade a deux mitrailleuses, dont les caissons sont à l'abri dans des maisons voisines; leurs servants, avec quelques fusiliers, se tiennent cachés derrière le mur improvisé.

Les chassepots de la ligne, embusqués aux angles des maisons, sondent la rue. Ces tirailleurs très espacés, un d'un côté, un de l'autre, s'avancent très lentement, longeant les murailles, cherchant, dans l'embrasure des portes, un abri qui n'est pas toujours suffisant. On les guette de la barricade, et dès que le bout de leur képi se montre, une balle le traverse oti s'aplatit à côté.

Bientôt le nombre des tirailleurs se multiplie de façon à former l'avant-garde d'une colonne d'assaut.

Celle-ci se tient encore éloignée; ordinairement elle occupe la dernière position enlevée à l'ennemi; elle commence à envoyer des obus derrière la barricade, aussi près de celle-ci que possible.

Les insurgés répondent par des obus, en réservant une mitrailleuse à la colonne d'assaut ; le carnage commence.

Une balle brise la hampe du drapeau rouge planté entre deux pavés. Un homme s'élance et, sous une grêle de balles, va ramasser le drapeau, dont le maintien coûtera cher!...

Cependant, la ligne perd du monde et le feu des fédérés est tel qu'ils ne peuvent songer à une colonne d'assaut. Plus d'un tirailleur git en travers du trottoir qu'il avait suivi.

Ce qui inquiète particulièrement le commandant du carré, ce sont les maisons qui s'élèvent de chaque côté de la barricade; il en a fait occuper deux. Les hommes qui y sont placés, ont pour mission de s'opposer à l'envahissement de ces maisons par les immeubles voisins. Ils ne se montrent pas. Si les Versaillais veulent pénétrer jusqu'à eux par la sape, ils sont prêts à leur répondre par la mine, à laquelle ils mettront le feu dès qu'ils les entendront arriver.

Enfin, si l'ennemi n'use pas de ce moyen d'approche, ils attendront aux fenêtres la colonne d'assaut.

Marigot ne les perd pas de vue et, par sa présence au lieu du danger, le sabre à la main, il donne l'exemple du courage.

Une heure... deux heures s'écoulent.

Il est midi.

Les barricades ont cessé de protéger leurs défenseurs, que les balles atteignent dans le dos. Contre une fusillade incessante, pas le moindre abri. Les morts jonchent le carré, ils encombrent les abords des mitrailleuses, dont le feu fait le vide devant les barricades et rend l'assaut impossible, mais qui coûtent la vie à trop de canonniers; les chassepots des fenêtres et des coins de rue déciment leurs servants.

Un blessé, exaspéré de douleur, s'écrie :

— Rendons-nous, ou achevez-moi.

— Il faut mourir 1 répond Marigot.

Après les balles, les obus qui éclatent sur cette place pavée de morts et de mourants. Tout autour du marché s'entassent des débris sanglants...

Marigot croit devoir prévenir de sa situation le délégué à la guerre, le moribond et désespéré Delescluze, que l'on a transporté de l'Hôtel de ville, déjà abandonné, à la mairie du XI« arrondissement.

Vingt minutes plus tard, il reçoit la réponse de Delescluze : a Incendiez et faites sauter le carré Saint-Martin, et repliez-vous. » L'ordre, on le sait, était d'une exécution facile; mais, il était tellement atroce que Marigot ne se sentit point l'affreux courage de l'exécuter.

rt7ft HISTOinR DO PAfiAîH.nOYAL

îl i^t.iit nifî Mont;;<»l(lor, ;\ «on AUt-innJor. Sf» tournant vtrK <{ii6l(|ii<»'^ olllriors, • l<u lui rostait'ht, il leur dit :

— C.royez-vouM, rltoyon», (|uo nouR ayons tait notio dovoir, ici?

— Oui. conitiHuulant, n^ftondiront plnsiiMirs voix.

— VniiM l'onirt» 1(11»' jt' recuis du ciloy'H |)<»IeR(!lu?:<'. Il lut.

Il se lit un profond silencf

— (iCst, reprit MiirJRnl, tinn hurlturio mutile. Nous avons fait notre devoir et. forts de notre oonscienc»*, je nuis ipie nous avons le droit de noim refuser à l'exécution d'un ordre somblahle.

— Pardon, commandant, dit un (trilcier, les ordre» du salut puldir no peuvent éiro discutés. 11 faut obéir.

— .Te me bats et je me battrai jusqu'à la dernière minute, dit Marigot, mais, quant à faire sauter tout un quartier, non! je ne le ferai pas.

Et il déchira l'ordre.

— Citoyens, ajonla-l-il, nous nous replions vers lielleville.

Quelques coups de «'lairori avertirent les derniers défenseurs du carré Saint- Martin.

Ils étaient, le matin, huit cents.

Combien répondirent à l'appel du clairon?

Cinquante...

Quelques blessés avaient été abrités dans les maisons, dont les fédérés ont e\i«ié qu'on laissât les allées ouvertes. Quelques-uns de ces malheureux, qui ne sont pas trop grièvement atteints, espérant s'y dérober, supplient les habitants de les cacher...

Scène lamentable, car les plus dévoués tremblent en songeant que leur charité peut leur coûter la vie, ainsi qu'à leur femme et à leurs enfants.

D'autres blessés attendent les Versaillais en se disant, du fond d'un couloir ou d'une chambre, qu'ils en descendront bien encore quelques-uns avant de périr.

Quant à l'aspect de la place il était épouvantable, et tel que n'en offrit jamais aucun champ de bataille prussien.

Pai'mi les gens laissés pour morts, un saldat fédéré, baigné dans son sang et blessé mortellement, relève la tète au signal de retraite donné par le clairon.

Il promène autour de lui un regaril navré; puis, injuste à force de soulïrii :

— Ah! les lâches! murmure-t-il.

Le feu a cessé. Il lui semble entendre un bruit de pas précipités... les Versaillais qui arrivent. Alors, saisi d'une idée subite :

— Je ne me rendrai pas, moi, se dit-il.

Et de ses deux bras, traînant sa cuisse cassée, au prix de douleurs inouïes. il entreprend de se porter jusqu'au parc d'artillerie.

Voilà les pantalons rosiges... Il aperçoit les premiers qui enjambent la barricade, mais eux ne le remarquent pas, ils regardent aux croisées des maisons, tandis que lui fait son chemin, grin(;ant des dents, paralysé par la souffrance,

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heurtant sa blessure, ici, par un pavé, là, à un cadavre... mais, avançant néanmoins.

Les l'ignards parraissent étonnés du silence du champ de bataille. Unoflicier parait, il donne des ordres, indique les positions à occuper : les baricades, le parc d'artillerie... puis les maisons. La troupe emplit bientôt la place.

Le fédéré rampe toujours vers le parc. Yarrivera-t-il avant eux ?... Ah ! il en désespère... Cependant il n'est plus qu'à trois ou quatre mètres du premier caisson.

Des soldats sont passés près de lui sans le voir. Où il se trouve, le terrain est jonché de morts et l'ennemi se soucie peu des blessés. Tandis que les soldats entrent sous les Halles pour y prendre possession de l'artillerie, il chemine toujours, disputant à la mort des forces épuisées, l'œil fixé sur le caisson le plus prochain. « Plus il y aura de Versaillais dans le parc, mieux cela vaudra, se ditil, il ne me faut qu'une minute ; le temps d'enflammer une allumette.

Tout à coup la fusillade se ranime. Ce sont ceux des maisons qui brûlent leurs dernières cartouclies. Le combat s'achève dans un dernier accès de fureur. On se fusille à bout portant dans quelques maisons, on s'égorge avec des cris horribles. — C'est une boucherie ; tout ce qui restait du bataillon est achevé, et dans les logements de nombreux prisonniers sont fous, qui bientôt peut-être seront également passés par les armes, comme complices des insurgés.

Mais aux dernières détonations du combat, le blessé, inaperçu, a atteint le caisson de mitrailleuse si longtemps et «i âprement convoité.

Il était artilleur ; il connaît son affaire... Seulement, haletant, à demi-mort, pourra- t-il exécuter son dessein? L'opération pour lui est des plus difficiles. Il lui faut se soulever, ouvrir le caisson, y jeter du papier enllammé... Ce n'est pas facile... Que d'efïorts douloureux! quelle dépense d'énergie I...

Son buste se dresse lentement contre une des roues ; dune main il sy cranipunnc aux jantes, de l'autre il cherche dans sa poche sa boîte d'allumettes. Mais il est épuisé...

Sa tête s'incline sur le côté, comme celle d'un homme pris de sommeil ; ses yeux s'éteignent, il ne voit plus à dix pas de là... que dis-je ! il ne voit pas deux soldats qui, intrigués de sa manœuvre, se sont arrêtés devant lui et le considèrent.

Il tire enfin ses allumettes. Son corps défaillant est eomme galvanisé par iui« volonté suprême...

— Oh 1 la canaille ! s'écrie ua des soldats.

Et le misérable retombe cloué au sol d'un coup de baïonnette.

Uevenuns à Marigot.

Un instant poursuivi, après avoir tiraillé il élail parvenu avec ses cinquante hommes à gagner la mairie du X° anondissement, où se trouvaient les chefs du salut public. De là, il fut plus tard obligé de se retirer à Belleville. Il combattit ainsi jusqu'à la dernière minute, et ayant été épargné par les balles il so cacha.

•îHO nHiniitK I»I- l'\l,\ls IJOVM,

1.0 Hou où il H'éUit réfugia tout d'alionl était un rhautier profond et oncom- 1)1.'... I)aii>;iin r.>iu où 11 s'était tapi, il oui |.« honliour »lo trouvor la d.'froque d'un ouvrior : unobjouso, uno cntto, uiiccas(iuetln, — iuostirnable tr^Ssor !...

Il s'emprossji do se débarrassor do son brillant uniforme et se transforma autant ((u'il lo put, no (gardant de sos ofTots, ot bien h rogrot, que ses bottes, qu'il prit la précaution de souiller dobouo... lo '2H mai, il pleuvait... puis il attendit la nuit. Il se trouvait du côto do la Hojuotto, il se rendit h Montrouj^'o, non sans être arrêté et questionné par les patrouilles et avoir risqué d'être pris ; mais c'était un <;arçoii d'esprit.

.\ Montrou^'e il y avait (luelqu'un à qui il avait rendu service pendant la Commune. C'était un individu qui avait été dénoncé comme entretenant des relations avec Versailles. Il l'avait fait relàcbor.

Mais la reconnaissance est une vertu assez rare. L'obli^'é eut (juebjuo poine à reconnaître son bienfaiteur et ne le reçut enfin qu'après lui avoir répété cent fois :

— V^ous savez, je m'expose à ino faire arrêter en vous recevant... je vous prêterai des habits, de l'ari^'ent, ce qu'il vous faudra pour vous en aller.

Deux ou trois jours après, Marigot ne voulant pas abuser d'une hospitalité si marchandée, chercha un autre asile.

Il erra ainsi de refuge en refuge, voyant ce que l'on faisait de ses compagnons d'armes, témoin de la rage déployée contre tout ce qui, de près ou de loin, avait appartenu à la Commune, et se disant chaque matin :

« Peut-être est-ce bientôt mon tour. »

Enfin il parvint à se procurer de faux papiers, au nom de Duri (croyons-nous). Ses ressources étaient épuisées et il chercha des moyens d'existence.

Plus de deux mois s'étaient écoulés, sans doute le zèle des dénonciateurs devait s'être calmé, il crut pouvoir aller et venir dans Paris. Il fut reconnu un jour par un marchand du Palais-Royal, mais bien que celui-ci fût hostile, cela resta sans conséquence. Le 14 juillet, il fut reconnu par un agent et arrêté. On croyait avoir fait une précieuse capture I...

Malgré les papiers qu'il portait, il ne chercha point à cacher son identité. Il fut aussitôt dirigé sur Versailles où il fut enfermé à la maison d'arrêt. Le malheur ne parut point abattre son courage. Il portait haut la tète et frisait sa moustache du bout des doigts avec une certaine arrogance.

Il ne se souvenait plus de ce qu'il était avant le 18 mars, et ne se rappelait que son grade de commandant, sa dignité de gouverneur et la belle défense qu'il avait faite.

Peut-être, ayant échappé à tant de balles et d'obus, pensait-il être épargné encore. En tout cas, U supportait sa captivité sans défaillance, mangeait bien et buvait sec... autant que le geôlier voulait bien le permettre. Son air bon garçon lui conciliait les porte-clefs, et ceux qui ne le connaissaient que par ses confidences ne le croyaient pas un grand coupable et ne redoutaient point pour lui le poteau de Satory.

Il prépara sa défense et écrivit à plusieurs personnes qu'il avait eu le bonheur

Le PALAib-BovAi. APBE5 LES lACENDiEs DK LA COMMISE. — Le vestibiile du premier étage.

d'obliger pendant son court passage au pouvoir, entre autres à des artistes du Théâtre-Français. Ses amis le croyaient mort, ses parents aussi, qu'il n'avait osé avertir, de crainte du cabinet noir et de la police. D'autre part, il ne croyait avoir aucun témoin à charge à redouter. Il ne se connaissait point d'ennemis.

L'instruction de son procès ne fut pas longue et on ne le tint pas longtemps au secret. Il reçut la visite de sa mère...

HélasI la pauvre femme!... Sans doute il était aimé d'elle d'autant plus qu'il lui avait causé beaucoup de chagrin. Elle venait pour le consoler et c'était lui qui

LiV. 86. A. Fayard, d leur.

lIlsrolKi; UU 1'A.LAIh-HOYAL

cs^iiviiil HoH l.iriiieh. Ktlu iih lui utlivHsuil auoiiii rtiprocho, car uu fuml, (i*i^Mi laiitp PU iiollllquo, Hlf^ iivail ilû «Mit li»iir»Mis<« i-l un peu fl^re de roii fU . i- , ;i|.|.it>nrtnl qn<' li^ ^'uiivi'iiit'iiu'iil il<' la Cominuno ilc l'aris lavail iintniiu''ronii i i i liant 6tgouv«>riicui' (In l^llai^4-Hoyal. Il avait «tour du iiiérito... iJuns a prÏHOu I' t"oninian<laiit Maripot portait enron- sdii uniforme galonm!' il"ar;4<'nl ot son él6, mi kt>|>i. Il avait ainsi un air hï crAnnj qui donc lui trouverait la mine d nu rriininol"?... Enlin il n'était bien condnil; il n'avait ni pors^îctilé ni dévalisé piMsonno. Il avait olTerl ses sorvices à M. de IMœuc et avait eu d'excellfiitcs nlations avec la iJaH'iue, ennemie do l'insurrection. Il espérait pouvoir (an'' l'ntt'udre, comme timioins h décharge, Binon le marquis de Plœuc, au nioinî' l' s emidoyés qui composaient le bataillon do la Iîanqu<\ Il n'avait rien p(Milu de son assurance, lorsqu'il fut cité }\coni|>araitn' le 11) octulire 1871 devant !<• i." con^< il (le t^uerre, pour attentat commis contre le j^'ouvernenieul régulier dans une guci i e eivile, el coniplirité d'actes insurrectionnels.

sriTE

Il parul ilivant le conseil, mis avec une cor! line recherche. Comme son chef Assi, il eût voulu parader une dernière fois avec son brillant costume, mais l'autorité avait refusé de se prêter à celte exhibition.

Tel qu'il était cependant, l'accusé ^'ardait une tenue et une attitude légèrement prétentieuse. On n'eût pas dità le voir qu'il était sous le coup d'une condamnation cajiHale.

Ce n'était pas pour la première fois que l'ex-caporal Marigot comparaiss lit devant un conseil de guerre. Il avait déjà subi deux condamnations dont la dernière était de cinq ans de travaux publics pour désertion pendant le siège.

Le conseil était présidé par M. le colonel Ghareyron. M. le lieutenant Guiut/. sulistitut du commissaire du gouvernement, occupe le siège du ministère public. — M'' Gosselin, du barreau de Paris, est assis au banc de la défense.

« L'accusé, dit la Gazette des tribunaux, à laquelle nous empruntons le compterendu de ce procès intéressant, a vingt-neuf ans. Son attitude en arrivant devant le conseil est légèrement frondeuse. Dès ses premières réponses aux questions de M. le président, on sent que Marigot apprécie la situation qui lui est faite et qu'il est prêt à en accepter toutes les couséquencos.

ti 11 est accusé d'attentat contie le gouvernement régulier et de complicité d'actes insurrectionnels. ^

t Après lecture du raitpurl de M. le procureur de la République, M. le président procède à l'interrogatoire de l'accusé.

<t M. le Président. — Vous étiez déteim à la prisou Je la Hoquette depuis le 4 juin; le 22 mars vous avez sollicité votre liberté, demandant à servir la Commune?

HlfcîTOlKH] DU PALAIS-UOYAL

« II. C'est Taux, mon colonel.

« D. Exiiliiiuez-vôus?

« K. J'éUiis à la Roquette pour «iibir unepeine de cinq ans de travaux publics, quand vinrent les troubles du 18 mars. Nous étions environ trois cent cinquante déteims pour des délits dillérents. Le gouvernement de Versailles nous laissait à la merci de l'insurrection.

< Le '21 mars, je pris l'initiative de notre délivrance. J'entrai en relation avec le nouveau directeur de la prison, et il fut convenu que l'on mettrait en liberté provisoire les détenus qui n'avaient pas de condamnation infamante.

« M. le Président. — Mais, vous avez été condamné à deux ans de prison, pour al)us de confiance, en 1870, pour avoir emporté 1,300 francs qui appartenaient à un de vos camarades, et qui devaient servir à un remplacement. Vous trouvez donc que cette condamnation n'est pas infamante?

« R. C'est vrai, mon colonel, mais cette condanination a été prononcée par contumace; les absents ont toujours tort. Du reste, le 2'' conseil de guerre, qui m'a condamné pour désertion aux travaux publics, avait prononcé la confusion des peines.

« D. Poursuivez; nous vous écoutons.

« R. Le '21 mars, on nous rëfilsait les vivres dus aux prisonniers, et on nous disait de nous pourvoir nous-mêmes. Nous étions donc abandonnés par Versailles. On nous menaçait de nous fusiller si nous mettions les tètes aux fenêtres. Le 22 à midi, arrivait, de la préfecture de police, un ordre signé Raoul Rigault, ainsi conçu :

« Ordre est donné au directeur de la prison de la petite Ro({uette, de mettre en liberté provisoire tous les détenus militaires sans exception. Signé R. R. »

« Le délégué nous avait fait prévehir, en même temps, (^ue ceux qui seraien^ surpris partant pour Versailles seraient fusillés.

« C'est alors que le citoyen Lavalette, membre du comité central, fit donne l'ordre de nous mettre tous à la caserne Napoléon et de nous former en bataillon, si nous voulions manger. Nous procédâmes aux élections. Tous (Ses hommes me choisirent pour leur capitaine. Mais on nous laissa sans armes, sans munitions, sans vêtements. Le 28 mars, en venant de la caserne signer les états, on m'apprit que j'étais remplacé i)ar le lieutenant. .Je signai ma démission. Je restai quebjues jours sans rien faire, puis il m'arriva de rencontrer sur mon chemin un nommé Briant, qui avait été directeur de la Roquette. Il me mit à Mazas, et cin({ jours après, il vint me délivrer, à la condition que je servirais dans un bataillon de fédérés. J'acceptai et je me présentai au 196® bataillon, qui m'élut capitaine de sa B*' compagnie.

« Mon intention était de ne faire qu'un service d'ordre et de ne pas sortir de lencehite dé Paris; je^donnais ma protection aux hommes qui refusaient de servir la Commune et cela parce ((ue je respecte tous les principes. J'occupais mes fonctions l^|taiis (pielques jours, ((uand le comité du 1" arrondissement me donna l'ordre dé *^l'eiidre possession de la mairie. J'avais un ordre signé Raoul Rigault d'arrùLer le maire, M. Adolphe Adam, et de le fusiller eu cas de résistance.

.1»' «loniuinlai à |>ari«'i à. M. A'I.iiii. Il s.-ia riil.ii.|ii c.umiuc triu(»iii .-l ilira Ifxar.titudc <lo cv quo j'affirme. .lo vis iiii hommo ayant l'air très honnèto, jo résolus d'agir convonablt'iiM'ul avt'r lui.

« — .1 ai ordrode vous arrôlor, lui dis-j«».

« — Pouninoi uiarrtHor? me r/îpondit-il.

« -- l'arce que j'en ai reçu l'onlre.

« — Alors, anètez-moi.

« — Je no veux pas vous anvltT, lui dis-je; vous êtes libre.

<< — Fort bien, alors jo quitterai Paris domain.

« — Vous n'iroA pas ;\ Versaillos, au moins.

« — l'ourquoi pas à Versaillos?

« — l'arce que j'en subirais les conséquences.

« .îo connaissais Hnoiil Ripault, il ne me l'eut jamais pardonné.

« \ la suite de cette conversation, je laissai partir M. .\dam, sans même lui demander les clefs de la caisse dans laquelle il y avait de l'argent, .le rendis compte de ma mission au comité du I" arrondissement. Ou me fit des reproches très vifs d'avoir relâché le maire. Rigault voulait même me mettre à Mazas, car il n'y allait pas de main morte. Le colonel Henri me fit appeler et me nomma major de place du !•' arrondissement. .Je me servis de ces fonctions et de mon pouvoir pour maintenir l'ordre. J'établis, sans rétribution, des piquets au Théâtre- Fran(;a is.

« A cette époque eut lieu le départ précipité des employés de la Poste; départ qui jeta un si grand trouble dans les esprits. Henri me fit appeler et me dit :

« — La Poste est partie; la Banque va sans doute en faire autant. Prenez deux canons et allez avec vos hommes occuper la Banque.

• Je me rendis à la Banque ; elle avait organisé un bataillon, composé exclusivement de ses employés et se gardait elle-même. Je demandai le commandant Bernard à qui je fis connaître les ordres dont j'étais porteur. Mais en même temps je fis avec lui un pacte de protection : je lui promis d'intervenir au premier appel dans l'intérêt de ce grand établissement de crédit.

• Depuis, jusqu'.à la fin nos bonnes relations ont continué.

« C'est de moi qu'il recevait le mot d'ordre et presque chaque jour je passais à la lîaiique pour voir s'il n'y avait rien de nouveau. Je crois donc pouvoir élever la prétention d'avoir sauvé la Banque.

« Le 25 avril Boursier fut nommé chef de légion du 1" arrondissement.

« C'est Boursier, d'accord avec Napias Piquet, qui a brûlé le Palais-Royal. Je n'y suis pour rien. Enfin, le 27 avril, je donnai ma démission au 196* bataillon, et Bergeret m'attacha à sa personne, comme chef d'état-major. Dans ces fonctions encore je trouvai moyen de rendre des services. J'apprenJs qu'une brasserie Dreher, rue de l'Échelle, 2, a été dénoncée à Delescluze iomme donnant asile à un club de réactionnaires. On allait mettre à Saint-Lazare les deux dames fort respectables qui tenaient l'établissement, et à Mazas les consommateurs ; j'arrivai à temps pour éviter ce malheur. L'ordre portait de brûler la maison s'il y avait lieu ; l'ordre ne fut pas exécuté, grâce à moi.

a Au 22 mai, les troupes de Versailles étaient dans Paris. La lutte prenait un caractère tout à fait différent.

« Delescluze m'envoya commander le IIP arrondissement.

« J'avais établi mon quartier général dans un hôtel de la rue Montgolfier. J'avais à ma disposition huit cents hommes, deux cents canons, cent cinquante mitrailleuses, de la poudre, du pétrole.

« M. le Président. — Avez-vous tiré sur les troupes ?

« R. — Non, mon colonel, je n'avais même pas d'armes.

« D. — Mais enfin, vous ne niez pas avoir commandé le feu?

« R. — Non, mon colonel.

« D. — C'est la même chose. Continuez.

« R. — Le 24, à midi, la situation n'était plus tenable. Delescluze m'envoya l'ordre écrit de ftiire sauter le carré Saint-Martin et d'incendier le quartier.

« Cet ordre a été lu par des personnes qui en témoigneront, je l'ai déclaré ; je n'ai pas voulu m'associer à de pareilles monstruosités. Je me suis contenté de me replier sur BellevUle avec ce qui me restait d'hommes.

« D. — Combien vous en restait-il ?

« R. — Cinquante, environ.

« D. — Et les autres?

« R. — Tués autour de moi. (Mouvement dans l'auditoire.)

« D. — Et vous n'appelez pas cela la lutte à outrance, avoir perdu sept cents hommes sur huit cents ?

« R. — Pourquoi me les avait-on tués ?.. car vous en tuiez beaucoup. Je me repliai et je rejoignis Ranvier.

« D. — Vous vous repliez... en bataillant?

« R. — Oui, mon colonel, mais la cause était perdue ; je n'avais plus rien à faire et je saisis la première occasion de me cacher. Cela dura jusqu'au 14 juillet, jour où je fus arrêté.

« D. — Oui, vous erriez dans Paris sous le nom de Dury. Vous aviez même des papiers. Etait-ce pour passer à l'étranger ?

« R. — Mais, mon colonel, c'était pour ma sauvegarde dans Paris.

« D. — Enfin, je vous rappelle que vous avez les plus mauvais antécédents. Vous avez été condamné pour abus de confiance, puis pour désertion.

« R. — Pour abus de confiance par contumace, oui, mon colonel; aux travaux publics devant le conseil de guerre, sans être défendu, car pour défenseur on m'a donné un gendarme qui n'a rien dit.

« D. —Mais vous vous défendez a«sez bien vous-même, vous pouvez vous passer de défenseur.

f Nous allons entendre les témoins.

« On appelle mademoiselle /1/Ac?îac-.

« M"* Athenac dit qu'elle a connu l'accusé. Elle l'a vu pendant le siège des Prussiens en costume de capitaine des francs-tireurs, puis, sous la Commune en costume de capitaine, organisant la défense à la barricade du Pont-Neuf.

« L'accusé. — C'est faux; ce n'était pas au Pont-Neuf.

l»mi HiyTOlHK Dl' l'M.MS.lloVAL

• y.U Prè$iiUiit. — On iiii|m>i1. ; |MiiH(|uu vouh recuniuis.Hex livoii (H>iiiiiiaiiilé au (Mirr SaitilMarliii.

«' l{ - M. lis iirû('i«éin»Mit, uidii colonel, c ost dans lint^r/^t «If la vZ-rll'''. /h-muiâelle l'/iihuttène Àthenar, snnir «In pr«'Ci*ilont Irinoln. fait uncM|»'»posllioii iUeiili(|Ue.

" Lnrntsé. — .1»' ri'ponils conniu- lotit 1 1 Immiii! «nu- je nétai'* pas an Ponl-N^Mif.

.. Le lemnln. — .rajoute qu'à «ino «'spoque asse» éloi^ftiée l'acousé étant Venu chez ma so-ur en était parli «mi uie volant nnn robe d<» «oie.

<« .V" O'osseliii. — Ci'eàt un roquisiloire.

« A'art'Mit'.— (yostuni> inlaniie! On»' voiilez-vous que je fass«><runerobodesoie?

t< Femme A beville, née AthcnaCy sœur des fjrècédints ti*mitins. — Mil»» «lit avoir connu préfédoninient l'accusé Marigot, mais i(n»- depuis ioni^lcmp-^ «lin lui a n-nné sa porte. Dans les ilfiniors jours de la O^mniniif ellf a vu Mari^'ot passer -.i »ji<»val en costume d'otlicier supérieur des fédérés.

• M. le PiHhiilenl. — Vous avez eu des relations intimes avec 1 acrnsé:' i^ Lelfinoin. — Oui, monsieur, anlrel'oiM.

«< L'accusé. — En tlTct, mon colonel, cette femme a été ma maîtresse et je nfu suis pas plus lier pour cela.

« La dame Abeville va rejoindre les ;inlr<'s VlliL-nac. l^lle. non pins, n'a pas l'air lier en ce moment.

'« On appelle ensuite le témoin suivant :

« MiirheL optirieii nu Palnis-ftin/af. — Le témoin a vu Marij,'ot postéi'ieuremenl au "28 mai. Il était en bourgeois. 11 lui manifesta sou étonnement de lo voir encore à Paris. Marigot, alors le menaça de le souffleter.

« L'arcusé. — Les choses ne se sont pas passées tout à fait ainsi. .Ir in- mu ]'.iavoir peu de sympathie pour monsieur.

« >/« Gosselin. — Monsieur le Préaident, le témoin (jui vient de déposer, n'ayant pas été régulièrement cité, ne pouvait prêter serment. Je demande acte au conseil du serment prêté par lui.

« .V. le Président. — Pour(|uoi faire? N'avez-vous pas connu sou nom avant sa déi)osition?

« .V/« Gosselin. — Part'ailement, monsieur lo Président, aussi n'esl-ce pas la parfaite loyauté du miuislère public <iue je mets en question. Le conseil doit comprendre que, dans une affaire aussi grave, le défenseur doit relever tout ce ipii peut se produire dans l'iutérét de sou client.

« M. le Président. — .le ne crois i>as «pie Ion casse un jugement pour cela. Néanmoins je vous donne acte de ce que vous me demandez.

(i )L le commissaire du gouvemevient . — .Te demande acte é^ialenient «le ce que, en faisant venir le témoin, j'ai aveili le conseil et la défense qu'il ne pouvait être entendu qu'à titre de renseignement.

« .V« Gossehn. — Soit, mais cela ne retire pas le fait de Id prestation du serment.

«.)/. le Président. — Acte également est douué coulormémeut aux couclusious «lu ministère poblic.

« A l;i suite de ci't incident, on passe à raudition des témoins à décharge.

« ;)/. Mazoudier, de la Comédie -Française, dépose :

« — J'étais à Paris sous la Commune, traquépar les fédérés, qui voulaient al)solument me faire prendre du service ou me faire arrêter. J'allai trouver Marigot, qui voulut bien m'incorporer pour la forme dans son bataillon et je fus garanti de l'arrestation. Je dois ajouter au nom du Théâtre-Français que le capitaine Marigot a rendu de grands services au théâtre.

« J/"» Verlignon, propriétaire delà brasserie Dreher, rue de l'Échelle, 2 :

« — Au mois d'avril on dénonça ma maison comme donnant asile à une société secrète, ordre fut donné de nous mettre à Saint-Lazare, ma mère et moi. J'ai un mari malade; j'étais sans protection. Survint M. Marigot qui nous protégea et empêcha l'exécution des mesures que l'on avait ordonnées.

i( M. ie Président. — Vous a-t-il demandé une rétribution?... a-t-il exigé la gratuité des consommations?

« Le témoin. — Non, monsieur le Président. M. Marigot m'a toujours pnrfaitement payée.

« Veuve Tison, maîtresse d'hôtel garni, rue Montgolfier :

« — M. Marigot avait installé son état-major chez moi à partir du 22jusqu'au 26 mai, à midi. Il a sauvegardé le quartier.

« M« Gosselin. — Le témoin a-t-il vu entre les mains de Marigot un ordre signé Delescluze?

« R. En effet, cet ordre disait de faire sauter le quartier. Marigot l'a déclaré et a refusé de l'exécuter.

« Bernard jeune, employé de la Banque :

« Le témoin dépose qu'il a eu connaissance du caractère tout à fait protecteur de 1 intervention de Marigot à la Banque pendant la commune. Il ne peut du reste donner aucun détail, n'ayant point été en rapports directs avec lui.

(( Adolphe Adam, ancien maire du I" arrondissement.

« Il raconte les incidents de son entrevue avec Marigot, incidents déjà connus par les réponses de ce dernier.

« L'audition des témoins et terminée. M''^ Favard, de la Comédie-Française, citée à la requête de l'accusé, ne répond point à l'appel de son nom. L'éminente artiste avait cependant fait espérer qu'elle viendrait témoigner devant le conseil.

« M. le commissaire du gouvernement, lieutenant Guinez, dans un réquisitoire énergi(iue, soutient Faccusalion.

u II montre Marigot, agissant depuis la première heure jusqu'à la dernière, dans l'intérêt de l'insurrection. Cet homme, dit-il, n'est même pas un honnête liomme. Il a des antécédents déshonorants, le conseil doit le frapper sans pitié.

« Puis l'accusation suit Marigot dans sa défense au carré Saint-Martin, puis dans sa retraite à Bclleville. C'est ici le cas ou jamais, d'appliquer la loi dans toute sa sévérité. Il faut que celui qui a versé et fait verser tant de sang lave aussi de son propre sang les crimes qu'il a commis.

<« Le commissaire du gouvernement réclame en conséquence l'application de la peine de mort, conformément à l'article 5 de la loi de mai ]8")'i.

Gâ8 Ul;iTOUUi Ui: I'ALAIS-IUjVAL

« M* ftoasolin pri''.sriiii> la di IniM- :

<- — Je ri'iiu'iri»' \r iiiiiiihtrr»' imMic, dil-il, la <jiU'slioii okI nctti'iiK'nt posée : c'est la vio de cet hoinino t|iio l'on vous <lcmaiulo. Muis avant que votrn conncience le livro an peloton «l'ext-rutlon, il fandra que cola vous soit démontré néc«HHuire cl indisponsablo.

« L'avocat rappelle à son tour les dillérents actes du la vii> de Marigot et, s'attachant spiV-ialiMurnl à oxaniiutT ceux (jui sont compris (Iu2(> iu.irn au 28 mal, il essaie de démontrer que Mai'i^jot a rendu des services sérieux en n'exerçant (ju'avec une nue modération les pouvoirs terribles qui lui étaient confiés.

u II a sauvé tous ceux qu'il a pu sauver, ne pouvant, hélas! se sauver lui- Muiuo et aboutissant :\ la barre d'un conseil de (jnerrc où il vient d'entendre réi-lamer contre lui l'application de la peine suprême.

« Continuant sa plaidoirie, le défenseur dit que l'article 5 de la loi de mai l&Vi vise un crime purement politique. Il examine les jugements et arrêts rendus dans le sens de cette doctrine.

« Il faudra donc que je dise, ajoute en terminant M' Gosselin, que j'ai plaidé devant une justice impitoyable, ou vous me donnerez la vie de cet homme. Je m'adresse à vos consciences. Il vous est donné aujourd'hui de châtier peut-être un coupable. Si vous l'immolez, vous ferez une victime ou un martyr

« Cette plaidoirie chaleureuse parait avoir fait une heureuse impression sur l'accusé et sur l'auditoire. Marigot remercie vivement son défenseur.

« Le conseil se retire à six heures pour délibérer; il rentre après un quart d'heure, apportant un jugement qui déclare à l'unanimité Marigot coupable:

<( 1° D'avoir, dans un mouvement insurrectionnel, porté des armes apparentes ou cacliées ;

« 2° D'avoir, dans les mêmes conditions, revêtu des insignes militaires ;

« 3" D'avoir fait usage de ses armes.

« Le conseil le condamne en conséquence à la peine de mort.

• Au moment où cette condamnation est prononcée, on entend, dans le fond de l'auditoire, des sanglots.

« C'est la mère du condamné qui ne peut plus contenir son émotion.

t Reprenant bientôt courage, cette courageuse femme sort pour annoncer à son fils la terrible décision, avant qu'elle lui soit notifiée. »

Marigot s'est pourvu en révision.

Gsa

La léle de la princesse de Lamballe fut mise au boul d'uue pique.

NOTES COMPLEMENTAIRES

Nous avions terminé depuis longtemps les chapitres de cet ouvrage consacrés à l'histoire de Philippe Égalité, lorsque le hasard fit tomber entre nos mains un ouvrage fort curieux, écrit par un contemporain du prince et publié en 1800.

Liv. 87 *• ''•y*"'. 6dit«uj"-

m) Hi^TOTnE r»T^ rvTATj^-rjôYAT.

( tl iiUMi»m', on six voliiiiK'S \\\-',Vi, osl iutitiilr ; llndmc de lu runjuraliontli- i..-1'.-J. tl'fh-lranSt sutfxovimé Kijnlité.

\.i\ vlo du duc IMiilippo-.Iosoph nous pnralt trop inlôrossantr» pour «nn- nous lu'^'ligions do donnor los pn^^cH les plus ctiriouses d'un livre devenu très rare.

L'nuteur. royaliste passionna, ('<«t emMin .'i l'exa^t'-ration. mais la niômc partialité est le dt-fant (!<• tous ctMix <|ui t'crivcnt l'Iiistoiro <lo leurs coulenjpoiMins et sans leur areordrr nin' confianc»' entière, on ne peut cependant refuser de les entendre.

Plusieurs liisloritMis ont accusé 1*.-.I. d'OrU'aiis d'avoir, en liaine de la couiet dans un luit d'ambition, favorisé le bripandago et organisé la famine qtii désolèrent les dernières années du rè^ne de Louis XVI. Voiei ce <iu'en dit l'aut^'ur «jue nous voulons citer, et qui peut être intitulé: d'Ouléans, r.nv.v de biugands.

• D'Orléans voyant clairement que le tiers état allait être tout et le reste de la nation rien, s*enfonça dans cet ordre. Il laissa là toute circonspection avec la «oiir et se déclara franchement l'adversaire des deux premiers ordres. Il déchaîna contre eux sa lé^'ion <le libellistcs, (jui s'attachèrent principalement à calomnier ceux qui, commed'Kprémesnil, n'étant plus utiles à ses vues, pouvaient aucontrairey faire obstacle. 11 s'attacha de plus à orf^aniser une armée de brigands et d'assassins qui exécutât, à sa volonté, fous les forfaits que le besoin d'amener \ bien sa conjuration pourrait solliciter.

« Les deux principaux chefs de ces scélérats turent, pour la capitale, un nommé Coffmé et un nommé Poupart de Beaubourg.

t Une foule de particuliers ont été volés dans les deux premières .innées de la Révolution par des misérables aux ordres de ces deux monstres. Los objets volés se portaient nuitamment au Palais-Royal où d'Orléans, après avoir retenu pour lui la principale part, distribuait le reste à ses satellites. Je tiens ce fait d'une personne qui connaissait particulièrement Cofflné et Poupart. Comme par une suite d'affaires elle se trouvait intéressée à les ménager et pour sa fortune et pour sa vie, elio vivait avec eux dans une sorte d'intimité et en a su toute l'histoire des vols et des assassinats auxquels ils ont pris part.

« Entre ces vols, un de ceux qui rapporta le plus à d'Orléans fut fait à Lucienne chez la comtesse du Barry; ce fut Cofliné qui introduisit nuitamment les voleurs chez la comtesse ; ils lui prirent à peu près tous ses diamants que d'Orléans fit ensuite passer à Londres pour y être vendus.

« Ce furent encore les émissaires du prince qui volèrent, assassinèrent, dans la rue de l'Échelle une femme avec laquelle d'Orléans avait depuis longtemps des relations étroites : il lui faisait annuellement une rente viagère de douze mille livres. Cette femme qui poussait l'économie jusqu'àla parcimonie, avaitaccumulé unequantité considérable d'argent monnayé. DOrléansen connaissait le montant. L'infortunée fut égorgée et après sa mort l'on ne trouva chez elle ni bijoux, ni numéraire, m portefeuille. Dès qu'on eut connaissance de ce meurtre, on courut chez lo neveu de cette infortunée qui était premier clerc chez un notaire appelé Paulmier, pour qu'il assistât au procès-verbal de l'assassinat et du dépouillement de sa tante; il eut toute les peines du monde à arriver chez elle ; il fallut

qu'une forte garde protégeût sa marche. A chaque pas qu'il faisait des scélérats cherchaient à s'élancer sur lui pour l'égorger. Ils agissaient ainsi par oich-e de d'Orléans qui croyait que la mort du neveu assurerait mieux l'impunité de celle de la tante.

« Voilà une des sources où cet atroce conspirateur puisait une partie des ressources qu'il employait à acheter des factieux. Ce qui prouve à quel point les hommes en place ont poussé la timidité au commencement de la Révolution, c'est que, si par hasard on emprisonnait quelqu'un des larrons ou des assassins qu'il employait, on se hâtait de le relâcher.

« Aussi Goffiné ayant été emprisonné au Ghâtelet, après un assassinat qu'il était accusé d'avoir commis, recouvra sa liberté au bout de quelques jours parce qu'on sut que dans sa prison non seulement il ne niait pas être coupable de ce forfait, mais qu'il se vantait encore d'avoir reçu du premier prince du sang 1 ordre de le commettre.

« C'est à ce point qu'était poussée la frayeur qu'inspirait le crédit de ce prince. « D'orléans pensa que ce n'était pas assez d'être environné d'une bande de malfaiteurs, toujours prêts à se baigner dans le sang qu'il voulait faire répandre. Il voulut avoir à ses ordres une armée de rebelles qui jetât dans Paris une telle confusion et une telle épouvante que les Parisiens se vissent contraints pour leur propre sûreté de s'insurger eux-mêmes. Il chercha dans les faubourgs des chefs à cette armée.

ti II tenta successivement la fidélité de quelques particuliers. Il s'adressa entre autres au chef d'une manufacture de papiers peints, dont l'atelier occupait un nombre considérable d'ouvriers. Cet homme, appelé Réveillon, repoussa sans hésiter les propositions qui lui furent faites de la part du prince. On porta alors des paroles au chef d'une manufacture de salpêtre, nommé Henriot, voisin et ami de Réveillon. Henriot fut, comme Réveillon, incorruptible.

« A leur défaut on appela Santerre, brasseur de profession, et, comme les deux autres, domicilié au faubourg Saint-Antoine.

« Santerre, dérangé alors dans ses affaires, ignorant, insolent, brutal, ne doutant de rien, ayant les mœurs et les manières du petit peuple du faubourg, aimant le vin et la débauche, doué d'une force de corps, d'un embonpoint et d'une taille qui le rendaient propre à une certaine représentation, possédant d'ailleurs cette éloquence verbeuse, ce langage burlesque et grossier qui conviennent à un orateur des Halles. C'était l'homme qu'il fallait à d'Orléans.

« Il accepta avec joie le commandement des faubourgs. Une personne de sa profession qui a été son ami intime pendant quinze ans, m'a assuré qu'il avait reçu pour premier payement de ses fonctions, une somme de cinquante mille écus.

« Cette libéralité et celles qui la suivirent mirent Santerre en état de payer ses dettes et de montrer sa fortune, plus que médiocre avant la révolution, à un degré d'opulence qui a fini par égaler ses richesses à celles d'un de nos anciens financiers. Aussi longtemps que d'Orléans a conservé l'espoir de régner on a vu Santerre vivre avec lui dans la plus grande intimité ; on les a rencontrés plusieurs fois dans la même taverne, la même tabagie. Santerre avait en tout temps

IIISToiUK |)|- l'AI.\IS-K(n'.\L

son couvert mis au Pnliils-Hoyal et <l'0ili''aiis vniait ^alIlili^romont mangor rhez lui ; (les milliers i1«î tiMiioiiiH Ips ont vus millr lois parcourir ]ch rues du la capllali', Hi'uls. «laiis le môme cahriolrl

«• D'Orléans ayant dans la dernier»' classo c*. dans la hordo m«''mo des malTiit«Mns. (h's chefs, voulut on avoir aussi dans le tiers rtat... » (L'auteur rite dca ]»»M>^»imi;ij^'c< <|iii nous sont foiniii-.)

LK r.Vl.AIS-ROYAL KN 1780

« Le Palais-Royal était toujours le volcan d'où s'élançaient les torrents de feu (|ui inondaiiMit notre in;ilhoureuso palrio. On y tenait écolo publique de sédition, on y prêchait sans détour lo ré{,'icide; on y blasphémait avec effronterie contre Dieu, la religion et les prêtres ; on y dressait des prostituées dans l'art de corrompre les soldats que la cour faisait journellement arriver ;\ Paris. Quiconque, au milieu de cette cohue do frénétiques, voulait faire entendre la voix de la raison, était l)afoué, maltraité, couvert dt^ blossures, otplus d'une personne périt ou sui- la ]ilace même, ou des suites des outrages qu'elle avait reçus. T/affluence dans cf jardin était telle du matin au soir, qu'il regorf^'eait du peuple qui s'y fcMilait. Los orateurs entassaient les chaises, les siè<i;es, pour s'en composer des tribunes, mais l'édifice croulait sous les pieds qui le pressaient. « Les soldats de toutos armes, les cavaliers, fantassins, artilleurs ne bou^'oaient pas du jardin du Palais-Royal. On leur prodiguait les caresses, les rafraîchissements de toutes sortes, l'argent, les billets de caisse; on leur faisait promettre de ne point servir la cour et ils le promettaient.

« Les gardes du corps même ne furent pas exempts de cet esprit de vertige ; au serment qu'ils avaient fait en entrant au service de défendre le roi jusqu'à la mort, de veiller à la conservation des jours de la reine, du dauphin et de la famille royale ils ajoutèrent celui de ne /jqs faite le moindre mouvement contre le peuple, quelque chose quil tentât, n'étant pas nés français, dirent-ils dans la formule de «•e serment, pour agir contre les intérêts de la France et ne nous étant pas engagés à défendre les traîtres à la patrie et les jours des aristocrates. »

L'anecdote suivante a pour date le l'^ ou le 13 juillet :

« Le café de Valois était, comme tous les cafés du Palais-Royal, rempli de curieux, de perturbateurs, de motionnaires. Un de ces derniers, chaque fois qu'il avait harangué le peuple, rentrait dans le café, fendait la presse, et lorsqu'il s'était assuré que personne n'avait les yeux sur lui, il passait sa tête hors de la croisée qui donnait sur la rue et toussait légèrement; à ce signal une personne se glissait le long du mur, s'approchait du motionnaire et engageait avec lui à voix basse une conversation fort animée. Le dialogue fini, l'orateur revenait haranguer le peuple et retournait vers l'homme de la rue.

€ Une personne qui s aperçut de ce manège fut curieuse de connaître quel

était le génie qui inspirait le motionnaire ; elle se rendit dans la rue, se coula le long du mur et vint se placer sous les yeux mêmes de l'inconnu.

« Elle reconnut le duc d'Orléans, qui se voyant ainsi surpris, frissonna d'effroi et se retira.

« Je tiens cette anecdote de la personne môme qui fit cette étrange découverte. »

LETTUE DE LOUIS-PHILIPPE d'ORLÉANS

Après l'arrestation du roi à Varennes le duc d'Orléans adressa la lettre suivante à tous les journalistes :

« Monsieur,

« Ayant lu dans votre journal votre opinion sur les mesures à prendre après le retour du roi et tout ce que vous a dicté sur mon compte votre justice et votre impartialité, je dois vous répéter ce que j'ai déclaré publiquement dès le 21 et le 22 de ce mois à plusieurs membres de l'Assemblée nationale, que je suis prêt à servir ma patrie sur terre, sur mer, dans la carrière diplomatique, en un mot dans tous les postes qui n'exigeront que du zèle et un dévouement sans bornes au bien public; mais que s'il est question de régence, je renonce, dans ce moment et pour toujours aux droits que la constitution m'y donne ; j'oserai dire qu'après avoir fait tant de sacrifices à l'intérêt du peuple et à la cause de la liberté, il ne m'est plus permis de sortir de la classe de simple citoyen où je ne me suis placé qu'avec la ferme résolution d'y rester toujours ; et que l'ambition serait chez moi une inconséquence inexcusable. Ce n'est point pour imposer silence à mes détracteurs que je fais cette déclaration, je sais trop que mon zèle pour la liberté nationale, pour l'égalité qui en est le fondement alimentera toujours leur haine, contre moi ; je dédaigne leurs calomnies; ma conduite en prouvera constamment la noirceur et l'absurdité ; mais j'ai dû déclarer dans cette occasion mes sentiments et mes résolutions irrévocables, afin que l'opinion publique ne s'appuie pas sur une fausse .base dans ses calculs et ses combinaisons relativement aux nouvelles mesures que l'on pourrait être forcé de prendre.

« Signé : Louis-Philippe d'Orléans. »

« Les royalistes, bien loin d'ajouter aucune foi à cette hypocrite déclaration de d'Orléans, en conclurent qu'il se tenait assuré qu'on allait bientôt proclamer un régent du royaume. »

l'assassinat de la princesse de lamballe

L'auteur que nous citons accuse le duc d'Orléans d'avoir, par haine et aussi dans un but d'intérêt, soudoyé des assassins pour tuer la princesse de Lamballe. Cette infortunée, qu'un membre de la commune essaya de sauver, ne périt que

iVM lIFSTnti;!: Dr PAI.AIS-ROYAL

p.iivt! (]u'ello n'uiit pus riiilullit<('iu-.<> dr iloviiier 1 iiiteiiliuii du culuiMi ctiiircllo iii:iiii(tia (le «diini^'c. Noiih avons dit |)liis haut t'oininnil la t<'-to de lu victiiiiu fut ^♦nniu'UMe jus(|iie sous los f<Mn';li«'s tic l'liili|>|n' d'Orltans, mais ix-ul-rlri.' ik» lira-t-on point sans iiilérùt lo récit Kuivaul :

« D'Orli-aus so hâta d'ciivoyrr à l'hôlfldo la l'\»nM? uiio haudc d assansiu-s. lu iiouuné Hotoudo, ((ui depuis deux aus vivait dans la plus fraude intimité avec lo prince, se mit :\ leur tèlc. D'Orléans lui ordonna de lui apporter la tôte de la princesso. Il 110 fui (jUi" trop fidrlomont obéi. La princesse de Lamballe penlil la vie dans d'alVreusi's vl luuj^ucs tortures. Sa lélc fut mise au bout d'uno i»iquo ««t Hotoudo vint planter cette pique sous les fenêtres do d'Orléans. Itotondo 8'»sl vanté à tint' tabl(> publicpie à Londres de cette atrocité.

* Lorsque cet horrible trophée arriva, le prin(;e allait srintiiic ;i luhle avt-c ([U(>biues An^^lais ut une de ses prostituées, nommée Ajoncs de Bu lîon. Celle-ci tombe sur un fauteuil, se cache le visage avec les mains et s'écrie :

( — Ah! mon Dieu ! ma tète se promènera un jour de cette manière-là!

• Quant à d'Orléans, il s'avança vers lalenèlre, contempla froidement pendant (jnelques minutes cette sanglante image, et vint ensuite s'asseoir tranquillement à table avec ses convives. »

Autre anecdote du même genre, à propos de l'exécution de Louis XVI :

t Pendant qu'on immolait l'auguste victime, d'Orléans se tenait dans un cabriolet sur le pont Louis XVI. Il resta sur le pont jus<(u'à ce que le corps eut été emporté. Alors il gagna son Palais-Royal où il monta dans une voiture élégante attelée à six chevaux bais et alla dîner au Raincy, une de ses maisons de plaisance. »

L'assassinat de Saint-Fargeau le remplit, dit-on, de terreur. • Un supplice etïroyable commença pour lui. Le repos labandoinia. Il se crut environné d'assassins, il se revêtit dune cuirasse. Il se retirait pendant la nuit dans les appartements les plus secrets de son palais et, à l'exemple de Gromwel, il ne couchait plus deux fois dans le mémo lit... Dans son palais il devint invisible. A moins d'être bien connu de lui on ne parvenait plus jusqu'à sa personne... » 11 ne fut plus que le jouet des maratistes; il mendiait humblement leur protection, et les misérables la lui faisaient acheter par tous les sacrifices qu il était encore en son pouvoir de faire.

• Le prince se ruina complètement. Il résulta de ses profusions sans borne une masse de dettes effroyables. La duchesse, son épouse, gémissait eu silence depuis le commencement de la Révolution sur les forfaits de sou époux. Elle s'était retirée à Vernon auprès de sou père, et celui-ci l'engagea à se séparer de son indigne époux. Elle en fit la demande et fut exaucée. Le duc de Penthièvre mourut deux jours après. (4 mars 1793.)

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