GOMMENT D'ORLÉANS PRIT LE NOM DE PHILIPPE ÉGALITÉ
« Peu après les massacres des 2 et 3 septembre, .d'Orléans s'était trouvé luimême au dernier terme de la dégradation.
(( Il était monté dans la tribune des Jacobins, portant pour diadème le bonnet rouge. Là il avait déclaré solennellement qu'il n'était point le fils du dernier duc d'Orléans; que l'opinion publique qui voulait qu'il dut le jour à un valet d'écurie, disait la vérité; qu'il était notoire que son grand-père avait toujours refusé de le reconnaître pour un membre de sa famille, pour un Bourbon; qu'il souscrivait à ce jugement ; qu'il n'était moins notoire que sa mère n'avait jamais respecté l'union conjugale et qu'il avouait avec le public qu'il était le fruit de l'un des adultères de cette moderne Messaline...
« Il avait écrit ces honteuses et criminelles folies à la Commune de Paris, lui demandant un nom qui prouvât que ce n'était pas le sang de Henri IV qui coulait dans ses veines. La Commune avait en conséquence pris l'arrêté suivant :
« Le conseil général de la Commune de Paris arrête, sur la demande de Louis- Philippe-Joseph, prince français, ce qui suit :
1° Louis-Philippe-Joseph et sa postérité porteront désormais pour nom de f uiiille : l'égalité.
2° Le jardin connu jusqu'à présent sous le nom de Palais-Royal s'appellera désormais /arrfm delà Révolution.
« Dès ce moment, d'Orléans prit le burlesque nom d'Égalité et le donna à ses enfants. Le duc de Chartres s'en fit honneur parmi les soldats. Lorsqu'il eut émigré, des officiers autrichiens lui témoignant qu'ils ne concevaient pas comment il avait pu échanger le nom de ses aieux contre celui d'Égalité, il leur répondit :
« — Je n'ai pris ce nom que pour mettre dedans les badauds de Paris.
« Il se trompait et connaissait mal ses concitoyens. Jamais les Parisiens n'ont ('lé mis dedans par le duc de Chartres, jamais ils ne consentiraient à la honte de le voir revenir parmi eux. »
d'orléans et ses deux fils ex prison
Le jeune comte de Beaujolais, troisième fils de d'Orléans, fut également traduit à la mairie. Cet enfant, à peine âgé de treize ans, montra une fermeté qui eût dû faire rougir son père, mais la conscience du fils était pure et celle du père étant déchirée par le remords. Voici, m'a-t-on assuré l'interrogatoire qui s'établit entre le jeune Beaujolais et un des commissaires de la municipalité.
— Êtes-vous aristocrate?
— Oui.
— Avez-vous connaissance des projets ne votre père?
— Non.
— Avez-vûus eu des communications avec madame de Sillery?
69(5 iiisTOiiti; i»r r\i,.\is-i{()VAr.
— I"i (lonr f
'l'aiit <!»< frinu'lA djins un Age aussi trn<lro ont vrainiont un prcxlipo.
Lo ji'uni* roiuio do HtMujolais «'nliii d.ins lu prison de l'Abhayc »ur h»s onze Ihmiivs du uiatiri. — Son p«''iv y ontra !\ huit houivs du soir. Il y retrouva Laclos.
Le duc de Moutpcnsier fut arrêté i\ l'armée do Uiron et envoyé ;\ Marseille.
La duchosso de nourl)on, s<i«ur de d'Orlt-atis, cuira dans la prison de la Force :\ la nirine heure où son neveu de Ileaiijolais cuirait à l'Ahhaye. La duchesse d'Orléans eut la faculté de restera Vernon, parce qu'elle ét^iit malade, dit-on. mais (Ml ivalilii parce ipiclle était très aimée dans la c(.ntrée. Le prince deConli, t|u'une maladie rcU-nait au lit, fut jelé à l'Abbaye. Ce priiu;e, limii la conscience était dans son cotYre-fort, ne jouissait d'aucune considération
Le 11 avril, tous ces illustres prisonniers gagnèrent la route de Marseille; le voya}^'e se lit lentement, mais il fut pénible pour le seul prince de Conti (|ui souffrait beaucoup, car on eut pour les captifs tous les égards que comportait leur situation ; on ne savait trop d'ailleurs quel était le sort qu'on leur destinait...
Les Parisiens se livrèrent à la joie. Ils reprirent leur ancienne gaieté et lui firent leurs adieux on ces termes :
Toujours sur riiiimiilc clénie»t, D'Orléau.<t a fait des mcrTeille? ; El le praiid vuiaqiiour d'Oiios«aul Va, dit-on, ramer k Marseille.
Uoiidons grâce à la libi-rlé, Qu'il va porter sur nos galères; Un amant de l'égalité N'y peut rencontrer que des frères.
Il parait que d'Orléans n'augurait point mal de sa position. Il avait passé les premiers jours de sa détention à Marseille à se désespérer. L'espoir sembla ensuite renaître dans son âme. Il protita alors des adoucissements qu'on lui procurait dans sa prison pour se livrer avec fureur à toute la brutalité de ses anciens ^oûts. Dépourvu de tous ces talents agréables qui charment les loisirs d'un prisonnier, incapable d'aucune sorte d'application, il passait ses Journées à se gorger de viandes, de vins, de liqueurs avec les prostituées que son argent attirait près de lui. Ses gardiens, qui ne savaient pas si leur prisonnier ne serait pas un jour leur maître, n'osaient contredire aucune de ses fantaisies.
La vie qu'il menait dans sa prison était si licencieuse, si scandaleuse, que le jeune prince de Conti, qui partageait la même prison, ne put y tenir. Il écrivit à la Convention pour s'en plaindre et lui représenter qu'il préférait la mort au supplice d'être sans cesse en présence de ce monstre. Il demandait en conséquence sa translation dans une autre prison. On n'eut point d'égard pour sa demande. Le jeune Montpensier. de son côté, écrivait à ses amis de Paris avec beaucoup de naïveté et très peu de respect sur les mœurs dissolues de son père.
mSTOlUE DU PALAIS-ROYAL
Goûtez-moi ce viu, dit d Orléans.
Lo prince parut enfin devant le tribunal criminel du département des Bouches-du-Pthùne. Los membres de ce tribunal (|ui, comme les gardiens de d'Orléans, ignoraient les vues ultérieures qu'on avait sur l'accusé, et qui ne recevaient à son sujet nulle instruction de Paris, le déchargèrent honorablement de toute accusation, mais il ne fut point élargi parce qu'un arrêté du Comité do salut public le défendait, quoi qu'il plût aux juges de prononcer.
Dès qu'on eut à Paris la nouvelle de cette absolution, on commença à y craindre qu'il ne fut question de faire proclamer d'Orléans roi dans le Midi.
LiV. 88 A Fayard cdileur.
(.U8 HI81<»ll;K 1)1 l'AI.AIS-HoNAl,
Le ininiT •'•crivil à l;i ('.oiiNtulion jmiiii' tli'iii:iii<l«'r suiM''li'uj;i.'>.soiiii'iil; pas iiik.' siMilo rêlloxioii no suivit la l«'rliiro de sa lotlro, (|iii fut re|»ouHs««o par l'ordic du joue.
Vordcl, d auliv part, <iuoii{u'il )>ros.s<Mitlt <juu le siltMico du Kobespicne racliail uu dessein sinistre, osa puldier une apologie du prince; il en placiida lis murailles de Paris; on lut lafliche; on leva les épaule» et Robespierre garda 1»' silonoe.
Le duc resUi six mois h Marseille, puis fut décrété d'accusation et transféré à Paris. — Les détails donnés ici h ce sujetsont curieux :
• Sa translation de MarscMlie à Paris se lit brusquement et avec un tel mystère (jue quand il l'ut arrivé dans la capitale, personne no voulait croire à cette nouvelle. U>iand il ne fut plus permis d'en douter on ne sut que penser; on trembla de manifester une opinion à ce sujet, le sentiment général était même que l'on se proposait de le tirer de sa prison pour lui laisser enlin jouer le rôle qu'il avait toujours ambitionné.
« Ce sentiment ne doit pas paraître une folie, parce que, dans l'état de servitude où Robespierre avait jeté Paris et la France entière, toute conjecture sur d'i Orléans pouvait se réaliser.
« 11 était libre à Robespierre de faire tomber la tète de cet éternel conspirat'^iir ou de le ceindre d'une couronne. L'un ne lui était pas plus difficile que l'autre, et pour quelque parti (ju'il >•' (lécidi'if. il le ititnait sans avoir à craindre Il plus légère opposition.
• Le concier}j;e des prisons de la Conciergerie ne sacbunt pas si d'Orléans sortirait de sa garde pour monter sur un trône ou sur un échafaud, eut pour lui de grands égards. Il ne le confondit point avec les autres prisonniers. Il lui dressa un fort bon lit dans sa propre chambre. Ce concierge m'assure que Richard, concierge de cette prison, était en ce moment-là prisonnier lui-même, ainsi que sa femme et ses enfants. Toute cette famille n'a été délivrée qu'à la mort de Robespierre et la garde de cette prison lui a été rendue. Pendant sa détention, Lebeau, concierge de la Force, le fut par intérim de la Conciergerie, et sa femme resta chargée de veiller sur les prisonniers de la Force. C'est à la garde de Lebeau que d'Orléans fut confié, et c'est de ce même Lebeau que je tiens les derniers détads que je donne au sujet de ce prince, qui se comporta avec une dignité et même une sorte de hauteur.
<i — On voyait bien, — ce sont les propres expressions du concierge, — qu'il se souvenait d'avoir été premier prince du sang, il me traitait avec honnêteté, mais sans aucune sorte de familiarité; le mot de citoyen ne sortait jamais de sa bouche ; il buvait tout le long de la journée et encore une partie de la nuit ; il buvait de préférence du vin blanc de Champagne. U n'avait nulle idée qu'il devait mourir; pendant les heures qu'il donnait au sommeil, il dormait profondément. — Il ne pai'lait jamais des aûaires publiques.
Le jour même où il monta au tribunal révolutionnaire, il lui arriva, une ou deux heures avant d'y paraître, un panier de vin blanc de Champagne. En le recevant il dit au concierge :
— Voici, monsieur Lebeau, le iiit'illour vin qu'il soit possible de boire. Parbleu ! vous me ferez le plaisir de le goûter.
Lebeau, par respect, se défendit de cette invitation.
— Point, point de cérémonie, lui répondit d'Orléans, je vous en prie, goûtezmoi ce vin; je vous jure que personne au monde n'en a bu, je ne dirai pas de meilleur mais d'aussi bon.
Lebeau, cédant à ses instances, ôta son chapeau et tendit un verre que d'Orléans lui remplit deux fois.
Lebeau m'a dit naïvement que de sa vie, rien d'aussi délicieux n'avait flatté son goût. Quant à d'Orléans, il but sans se reposer une bouteille entière! disant à chaque coup qu'il buvait : — Ah ! que c'est bon I
Ce fut son dernier repas.
Il était à peine monté au tribunal ({u'un de ses valets de pied nommé La Marche rentra dans la prison pour lui rendre compte d'une commission. Ne voyant point son maître, il demanda à Lebeau d'une voix tremblante :
— Eli! où est donc Monseigneur?
— Au tribunal, répondit le concierge.
— Au tribunal ! reprit douloureusement La Marche.
Au même moment tout son visage se décomposa, ses traits s'altérèrent, des larmes roulèrent dans ses yeux ; il suffoquait. Il sortit précipitamment de la maison et depuis Lebeau ne l'a plus revu.
Ce La Marche est un modèle de fidélité, c'est le seul des serviteurs de d'Orléans qui lui ait été constamment attaché jusqu'au dernier jour de sa vie. Il prévenait tous ses désirs; il se multipliait pour lui être utile; il lui prodiguait ses soins avec une affection qui ne peut se peindre <.