PROCÈS ET EXÉCUTION DE PHILIPPE ÉGALITÉ
D'Orléans trouva au tribunal son co-accusé Goustard et le plus ardent de ses ainis, Vordel, qui poussa le dévouement jusqu'à venir le défendre.
Dès que d'Orléans eut pris place, l'interrogatoire commença comme il suit ;
— Votre nom?
— Louis-Piii lippe- Jos(>])h Égalité.
— Votre âge ?
— Quarante-six ans.
— Vos qualités?
— Amiral et député ù la Convention nationale.
— Votre demeure?
— A Paris.
Legroffier lut ensuite à Goustard et à d'Orléans l'acte d'accusation qu'Amar avait composé. Cette lecture finie, le président dit aux accusés :
i. Il c?l difficile de croire qur ce La Marche ait pu aimer ainsi un monstre. Nous n'avons jamais cru à d'Orléans, chef de brigands, assassin et voleur; mais celte o[.iiiion a été très répanvlue et nous avons cru devoir la reproduire, à ce titre. — .Irr.r.^ B.
700 flItsTOlKli UU l'ALAIR-nOYAr.
— Vuil;\ 00 «K)i:l le |t(ii|>|.' liatii.ais vous ucciiho j»ar Iru-j^aiio ÛQ ho» rcpréscnlants. PnMoz \u\o orrilli' atti'iifivt», les déhals vont comiin-iicer.
FoiiqulerTniiivilIc, alors, fait subir ù d'Oiiéuns rinlorrox.iloiro Riilvaiil :
— Av»'7.-vous connu Hrissol?
— Jo lai ronnn, mais jo no ni<' rappi-llo pas lui avoir pari»'- .l-imi^ i|u'il est :\ la C.onvonlion '.
— 0>i«'l •'•lait h' poste (|uo roinplissait près de vous Sillcry-Genli»?
— Il in't'lait altaclu' on (|nalili'' di-» ra|)ilaino des chasses du cl-dovaiit I)aupliiiit'.
— N'uvez-vous point ou chez Sillery des entrevues particulières avec Laclos, Hrissot ot autres conspirateurs?
— Non.
— Depuis quel temps avez-voiis cessé de fréquenter Pétion?
— Depuis qu'il m'avait conseillé de donner ma démission de représentant du peuple.
— N'a\ez-vous pas assisté h des conciliabules tenus chez Pétion?
— Non.
— Gomment avoz-voiis pu consentir à livrer votre fille entre les mains de ce traître ol do la Genlis, fomme adroite et perfide, qui depuis a émigré ?
— J'ai à la vérité consenti à livrer ma fille à la femme Sillery qui ne méritait pas ma confiance : elle s'est associée Pétion ; je lui ai donné, sans dessein, mon approbation pour qu'il l'accompagnât en Angleterre.
— Mais vous ne deviez pas ignorer que Sillery était une intrigante?
— Je l'ignorais absolument.
— Quel était le motif du voyage de votre fille en Angleterre?
— Le besoin de voyager pour rétablir sa santé.
— N'est-ce pas par suite d'une combinaison que vous, accusé, avez voté la mort du tyran, tandis que Sillery qui vous était attaché, a voté contre?
— Non, j'ai voté en mon âme et conscience.
— Avez-vous connaissance que Pétion ait été lié avec quelqu'un de votre famille?
— Non.
— Voii> n'avez sans doute pas ignoré qu'il entretenait une correspondance trOs suivie avec votre fils, qui était à l'armée de Dumouriez.
— Je sais ({u'il a reçu de lui plusieurs lettres.
— Avez-vous connaissance que Sillery était très lié avec Buzot et Louvet ?
— Non .
— Avez-vous connaissance que Louvet devait proposer l'expulsion -les L- ourbons hors du territoire de la République?
— Non.
— N'avez-vous pas un jour dîné avec Ducos et plusieurs autres députés consjnrateurs?
i. D'Orléans ignorait sans doute la fin tragique de Brissot, (Note de rauleur.)
— Je n'ai jamais eu de relations avec eux.
— N'est-ce pas par suite des liaisons qui existaient entre vous et la faction, que toutes vos créatures ont été nommées à la tète de nos armées?
— Non certainement.
— Mais, par exemple, vous ne devez pas ignorer que Servan n'était qu'un ministre de nom et que c'était Laclos, votre affidé, qui dirigeait le ministère ?
— Je n'ai aucune connaissance de ce fait.
— N'avez-vous pas dit un jour à un député que vous rencontrâtes : — Que me demanderas-tu quand je serai roi?
— Jamais je n'ai tenu ce propos.
— Ne serait-ce point à Poultier que vous l'avez tenu? Et celui-ci ne vous a-t-il pas répondu : Je te demanderai un pistolet pour te brûler la cervelle.
— Non.
— N'avez-vous pas été envoyé à Marseille par la faction à l'effet d'écarter les traces de la conspiration dont vous étiez le principal chef?
— Non,
— Gomment se fait-il que vous qui étiez à Marseille au milieu des fédéralistes qui firent emprisonner et supplicier les patriotes, ils vous ont laissé tranquille?
— Je parus devant un tribunal qui, après m'avoir donné un défenseur, m'interrogea et ne me trouva point coupable.
— A quelle époque ont cessé vos correspondances avec l'Angleterre?
— Depuis 1790 que j'ai été poury vendre une maison et des effets que j'y avais.
— Connaissez- vous le nommé Dumont?
— Non.
— N'avez-vous pas eu connaissance des courriers qui allaient et venaient de Paris à Londres à cette époque ?
— Non.
— Pendant votre séjour à Londres n'avez-vous pas été lié avec des créatures de Pitt?
— Non : j'ai vu Pitt parce que j'avais des lettres à lui remettre.
— N'avez-vous pas eu des relations avec des Anglais résidant en France depuis 1790?
— Je ne le crois pas.
— Les raisons du voyage de votre fille n'avaient-elles pas pour but de la marier à quelque prince de la maison d'Angleterre ?
— Non.
— Quels ont été les motifs de votre prétendue mission en Angleterre ?
— C'est que l'on savait que j'étais très lié avec le parti de l'opposition, et il s'agissait d'entretenir la paix avec l'Angleterre à cette époque.
— Avez-vous eu connaissance des manœuvres de Dumouriez avant que sa trahison eut éclaté?
— Non.
— Comment pensez-vous faire croire aux citoyens jurés que vous ignoriez
!••>< inaihruvt'os do ce srt'h'r.il. lui <|iii /tait votro rr«''aliiio, vous dont lo fllMCommnndnit 80us ses ordres», et i|ui a fui tï\or lui en parlu^'rant sa trnhiHott envers le peuple frnnrais, vous <|ul avi«z votio lillo pi-r-s de lui et qui entreteniez deg corrospoiidaiift's avti; lui?
— .lo n"ai jamais roci\ do lui <ju<' *\o[\\ ou trois lettres qui no roulaient que sur dos cliosox tn's indUlV'ii'nli's.
— Pourquoi dans la Ili-publuin.: s<»ullrii/-vous que l'on vous appolàt prince?
— J'ai fait ce qui dépondait do moi pour l'cinpiTlier ; je l'avais môme fait afliclier h la porte lU ma chaïuhro en observant que ceux qui me traiteraient ainsi seraient condamnés à l'am u le ea faveur des pauvres.
— Onellos élaieut les vues dos grandes larj:;osses que vous avez faites pen- (I int la l{<'volulii-M?
— .louai point f.tit de «^M'aiidcs knves>;os, j ai i le a.-..se/ heureux pour soula^^er mes concitoyens in<ligonts, au milieu d'un liivor rif^oureux, en vendant une petite portion de mes propriétés.
Tel fut riiiterroj]:atoirc qu'on nt subir ù d'Orléan-. Il était fort suporliciL-l. mais il n'était qu'une simple formalité; il ne .s'agissait que d'envoyer le prisonnier à la mort.
Vordel demanda ensuite (|uil lui fût permis de faire entendre quelques témoins en faveur de son client. Cette faveur lui fut accordée; ces témoins se réduisirent à un seul, Claude xVgoust, oflicier de paix.
Ce témoin raconta qu'il tenait d'une femme qu'un particulier avait été porteur d'une épée empoisonnée pour assassiner le citoyen Egalité; que lui, oflicier de p;uXj avait pris le signalement de co particulier et recommandé à l'accusé de se plastronner, crainte d'événement ; que celui-ci avait répondu qu'il se tranquillisât sur son c">mpte, que si le parliculior venait il lui brûlerait la cervelle. Le porteur de l'épéc empoisonnée, ajouta Agoust, était parti pour Gênes,
Le témoin dit encore que le citoyen Égalité lui avait dit qu'il ne voulait pas être roi, qu'il n'en fallait pas.
Vordel prit ensuite la parole. iSon plaidoyer fut long, mais faible. Il insi'^ta surtout beaucoup sur le voy.age de la lille de d'Orléans en Angleterre. Il avait accompagné celle-ci avecPétion. Quant à Dumouriez, il dit :
« Il est l'auteur de tous les malheurs arrivés à la famille de mon client : il a égaré l'esprit du jeune Égalité et la engagé à s'expatrier avec lui, tandis que l.i femme Sillery, d'un autre côté, pervertissait l'esprit de sa sœur qui est à errer avec elle. L'accusé ici présent a été longtemps à savoir ce que sa lille est devenue, ce n'est que depuis i> u de jours (|u'il a appi'- .M'tllo e<t dans un hôpital e:i Suisse. >
Vordel fit aussi beacixup valoir les sacrifices que son cli<"nt avait faits à la Révolution, et qui avaient dévoré toute sa fortune.
— C'est, dit-il, qu'il a toujours été l'ami de la liberté qui d'ailleurs était son seul élément.
Il parla également beaucoup de la haine que les royalistes portaient à racciisé.
HlSTOIllE DU PALAIS-UOYAL 703
« Ils ne pouvaient pas le soufïrir, il était leur plus mortel ennemi et si la contre-révolution avait pu avoir lieu, ils n'auraient pas manqué de le faire périr. »
Enfin Goustard et son compagnon ayant été entendus à leur tour, Hermann, qui présidait le tribunal, rendit le jugement fatal en ces termes :
« Le tribunal, d'après la déclaration unanime du jury portant que Louis- Philippe-Joseph Égalité, ci-devant duc d'Orléans, et Anne-Pierre Goustard, exdéputé à la Gonvention nationale, sont convaincus d être les auteurs et complices de la conspiration qui a existé contre l'unité et l'indivisibilité de laRépLiblli({ue, contre la liberté et la sûreté du peuple français, condamne lesdits Egalité et Goustard à la peine de mort. »
Goustard, en entendant ce terrible arrêt, perdit toute force et tout courage. Quant à d'Orléans il n'en parut ni étonné ni ébranlé; il s'écria d'une voix forte :
— Eh bien! marchons tout de suite.
Il descendit d'un pas ferme les gradins de l'estrade où il était assis et s'avança la tête haute dans la pièce où les exécuteurs l'attendaient. Il ne donna à leur vue aucun signe de faiblesse.
Il eut pour compagnons de son supplice Goustard et trois autres infortunés que le tribunal avait jugé la veille; ils se nommaient Gondier, Laroque et Brousse; ce dernier était un pauvre serrurier.
Tous furent placés sur la même charrette. Il y monta aussi un confesseur en habit laïque ; l'habit ecclésiastique était alors défendu. D'Orléans en montant sur cette fatale charrette éprouva un léger frémissement; il parut affecté; il n'est rien là qui doive étonner. Le premier mouvement de la nature, lorsque la mort s'approche, est un mouvement d'horreur. Tout ce que le courage le plus mâle peut faire, c'est de vaincre cette première impression.
D'Orléans, après avoir payé ce tribut dont aucun de nous ne saurait s'exempter, se montra supérieur à son adversité. Toutes les personnes im[)artiales qui l'ont vu marcher à la mort assurent qu'il ne fut homme et prince que ce jour-là. Il avait une contenance noble et assurée, nulle affectation : sa tête, qu'il portait fort bien, dominait tous les compagnons de son supplice, qui semblaient affaissés sous le poids de son infortune.
Ge fut vers les quatre heures après midi que le funèbre cortège sortit de la cour du Palais. On comptait si peu dans Paris que d'Orléans en ferait partie, qu'il y avait un très petit nombre de personnes au moment du départ; mais dès que le bruit se répandit que ce malheureux prince allait être exécuté, des flots de peuple se précipitèrent de toutes parts sur son passage, ce qui rendit le trajet jusqu'à la place de l'exécution fort long.
Les Parisiens montrèrent bien dans cette occasion l'horreur queleur inspirait ce conjurateur
D'Orléans entendait leurs imprécations sans paraître leur donner aucune attention. Son regard était assuré mais modeste, son attitude fière mais décente. Il parlait beaucoup à Goustard qui déjà était à moitié enseveli dans la nuit du tombeau, ne lui répondait point et ne paraissait pas même l'entendre.
Lorsque les condamnés furent arrivés sur la place du Palais-Royal, \a, voiture
IIISTUIUK DU i'ALAlii-UUVAL
s'nriV'Ia. D'Orl/'.ins llxa d'un rrll ser Ron p.ilaiH ; il promona «a viio lo Iohr do rins('ri|)tiiiii i|ir<>ii y voit «'iicore; son lèvres »'ii mèiiK' tniipH palpitairrit, comino s'il «mH rtSpt'té on liii-inômc ce (juil lisait La voilure u'avaiirant point, il tourna 11' dos à son palais ot llxa It* CliAtcau dlviu, toujours sans paraître ému.
Cependant il est assez vraisenihlaMi' <|uil souffrait crucllornent. Toutes c«h excroissances sanguines qui déli^'uraient sa physionomie ^«taient entièrement dis|iarues et son visajje, sans rtn; pâle, avait la Itlaiicliotir «les autres parties du corps; ee «jui ne pouvait être arriv<'- sin^ riiTil <<,. fût f;,if <.ii lui un.» révolution extraordinaire et douloureuse.
Lorsque la charrette eut dépassé la rue de Hichelieu, <iu'on appelle en co moment de la Loi, il fit sifjne à son confesseur de .s'approcher de lui, le pria de ne plus labandonner et ne cessa en effet de s'entretenir avec lui jusfju'au pied de l'échafaud où il reçut sa dernière bénédiction.
D'Orléans fut exécuté entre le pont tournant des Tuileries et le ]»ié(iesl;il qui portait autrefois la statue de Louis XV. 11 reeut le dernier coup avec intrépidité.
Désaugiers a fait du Palais-Royal, sous la Restauration, une spirituelle peinture que nous regrettons de ne pas avoir citée en son temps. Nous réparons ici cette omission.