Chronique de UŒH- de-bœuf. Touchard Lafosse
<* 108 iiisinini: ne fv\i,\i>? roy.vl
Mil ctVtl. «Ml l*/18 M"« Atlelaïdo d'Orléans prit lo voile. La céréiuoni».' fui iiia^iiirnjiu'. Los plus riches totiluros «lu j^ar«l«»ni<Mil)]f» f^';irnisHai«'iit r«'>;li»«; ilo CImIU's ; une partie «ks diamants de la couronne avaient ét«l- montés au soleil du sainl-sacroment ; plus do cinquantcs évoques remplissaient le chœur. Ce spectacle ravit à tel point une naïv«^ provinciale quelle .s'écria :
— N'est-ce pas i«'i lo paradis?
— Kh non, madame, répontlit quelt|uuij, il n'y aurait pas tant d'évèques.
La novice, paréo comme pour un bal, vit tomber sans regrets à ses pieds ses éléj^antes parun\s. Kilos t'taient inutiles aux plaisirs nouveaux que lui réservait le couvent, et «jui «léjà avaient adouci son noviciat. En effet la nouvelle religieuse, en dépit de l'abbesse. M"" de Villars, femme d'une piété sérieuse, avait inlrodnil à Choll«>s ttuis les plaisirs moiidains. Peu de temps apr«''S la prononciation des vo'ux do la lillc du régent, M'"* de Villars se déuiit en faveur de «'etle dernière et se retira chez les bénédictines de la rue Cherche-Midi, avec une pension de douze mille livres (jue paya lo duc d'Orléans.
La nouvelle abbesse bannit alors toute contrainte. Dans son salon, rendezvous des religieuses les plus jolies et les moins soucieuses de la règle, on faisait de la musique profane et de la peinture. Aux concerts succédaient des soupers.
Les clôtures de l'abbaye avaient été abattues. Enfin le scandale devint tel, que le nVcnt lui-même fut obligé d'intervenir.
Quand l'abbesse écrivait à son père, elle ne man«iuait jamais de mettre au- «lessous de sa signature : Épouse de Jésus- Christ, ce «|ui fit dire un jour au prince : — Je ne sais pas, mais je ne me crois pas au mieux avec mon gendre.
La Chronique de C Œil-de-bœuf résume d'une façon très complète et très spirituelle l'existence de l'abbesse de Ghelles :
« Les ^oùts de Madame l'abbesse produisent une suite d'anecdotes des plus singulières, bizarres ou plaisantes.
Il y a quelque temps un accès de dévotion étant survenu à Marie -Adélaïde d'Orléans, elle prit tout à coup en horreur la musique, déchira ses partitions, l)risa harpe, clavecin, guitare et jeta tout au feu en faisant chanter le Venicrealor à toute la communauté. Le lendemain madame la supérieure bâilla : le surlendemain elle déclara hautement qu'elle s'ennuyait ; le troisième jour on vit arriver de Paris un chariot chargé d'instruments et de cahiers de musique avec une calèche de laquelle descendit un chanteur de l'Opéra, qui venait remettre l'abbesse sur le ton de l'harmonie.
€ Quand l'acteur fut reparti, une nouvelle atteinte de mélancolie obscurcit le front de M'"* de Ghelles : Un soir après souper, elle annonça «lu'elle voulait visiter le tombeau qu'elle avait fait creuser pour elle. Une longue file de religieuses, ayant chacune un flambeau à la main, se dirige à onze heures du soir vers l'église du couvent. Les jardiniers munis de pinces soulèvent la dalle qui recouvre l'entrée du caveau funéraire. On y descend avec une échelle. Les assistants se rangent en cercle autour du sépulcre ouvert. La princesse s'y couche, se place, s'arrange, se croise les bras, comme si elle était morte, déclare qu'elle est satisfaite de son lit éternel et va se coucher dans un lit plus doux.
« Toutes les fantaisies d'Adélaïde d'Orléans ne sont pas aussi extraordinaires : il est des saisons durant lesquelles la communauté se remplit d'ateliers, où des ouvrières venues de Paris s'occupent à toutes sortes d'ouvrages de broderie, de lingerie, de modes. On pense bien que les jeunes personnes appelées de la capitale pour enseigner aux sœurs ces divers travaux leur apprennent bien autre chose ; mais c'est à peu près sans inconvénient pour des nonnes habituées à peindre en pied des Hercule et des Ajax. La supérieure s'exerce tour à tour dans tous les métiers ; elle travaille à la forge, «àTétau, à l'étable, fait des fusées volantes, des feux d'artifice et parait quelquefois noire comme une charbonnière devant ses religieuses. Dans d'autres moments vous voyez la princesse tresser des cheveux d'un doigt agile ; elle s'est réservée le droit exclusif de fabriquer les perruques de son confesseur.
« De temps en temps les armes occupent M""® de Ghelles. N'ayant habitué aucune des novices à manier le fleuret', elle passe des heures entières à tirer contre la muraille ; ou bien, saisissant une paire de pistolets que son père lui a donné, elle tiraille dans les cloîtres et fait mourir de peur les vieilles mères agenouillées à leur prie-Dieu.
« Viennent ensuite à Ghelles des savants, des théologiens. Adélaïde d'Orléans parle avec les uns astronomie, physique, chimie, médecine, mathématiques ; avec les autres elle discute sur les conciles, les schismes, les bulles ; en un mot cette princesse est universelle comme son père. »
L'auteur des Chroniques oublie les plaisirs de la chasse. L'abbesse de Ghelles, en grand costume chassait à cheval, avec ses favorites. L'abbaye avait une meute et une écurie.
Le régent eut encore d'autres filles et il est juste de dire qu'elles ne firent pas parler d'elles. Laissons-leur le bénéfice du silence que leur accorde l'histoire.
LES RUSSES AU PALAIS-ROYAL. — PIERRE LE GRAND. — LE RÉGENT SE MOQUE DE LUI-MÊME ET DE SON GOUVERNEMENT. — LE PRINCE RADZIWIL.
Ce fut au milieu de cette corruption et de ces folies qu'apparut à la cour de France une figure gigantesque et encore à demi barbare, le créateur de la Russie, Pierre le Grand. Il venait pour étudier de près notre civilisation et nous demander notre alliance. On lui rendit les plus grands honneurs, mais on ne comprit point ce génie brut et colossal, et on s'amusa de ses manières étranges et de celles de sa petite cour.
Les carrosses incommodaient Pierre I": il s'en fabriqua un lui-même. Ayant rencontré sous une remise la caisse vermoulue d'une espèce de phaéton, il la fit lier avec des cordes sur deux longues solives et en chargea les chevaux en forme de litière.
110 HiSTonn-: i>i' p\T.\îs-noYi/a.
La cour ilti crar HtHabliMSJiit les apivs-iiiidi autour do toiiucaux ilo l»i«*n', mis en chantier à lentréo du jardin du raiais-lioyal, où l'un éleva depuiH les bar raques des i?ulerios do bois ut unlin lu K:'l»'»*io d()rl6ans. Ce lieu on Kardu longtemps lo nom do rnmpda Tartaret. Les russes se grisaient avec de la bièro («l de l'eau-de-vio. « Toute la maison du c/ar, dit Dulybois, s'est cnivrùo pour rrbM)rpr PAques. i A l'Opéra, le czar demanda dj; la Mère et ce fut le n'(î<nl qui lui oITrit le verre et la serviette.
11 était avide de tout voir; il no trouva à admirer que le passé; le reste lu» parut si nusérable (jifen s rinit.'iiant il aniioin.a la déradeiiee et la luine prochaine du peuple français.
Il avait i)rédit juste pour la cour ; noblesse et royauté se mouraient.
Le réj^'ont du reste était le premier ;\ en convenir. En voici la preuve :
• Il fut admiré un jour de toute la compagnie de M"» d'Averne, 8a maltresse, où il lit une critique piquante de tout son caractère et des ministres qui étaient alors en jdace.
Ce «ju'il dit de lui-même fut d'un goût singulier, et si nouveau que tout Paris admira ses talents dans l'art delà médisance ; et les méchants, et les autres de l'ancienne cour, toujours déconcertés des facéties du i)rince, le furent aussi de celles que Je vais raconte»'.
« Le duc dOrléans vint un jour chez M"'« d'Averne, dont l'hôtel était le rendez-vous des beaux esprits du temps, et, se voyant environné de'gens de lettres, d'artistes distingués et de seigneurs de la cour, il lit en présence de tout ce beau monde la critique la plus amère de son gouvernement; il supposa pour cela une brochure et dit à la compagnie qui l'écoutait toujours passionnémont :
t Mesdames, les Français sont bien méchants d'écrire contre moi des libelles où je suis encore déchiré à belles dents, moi et tous les ministres aussi ; ils feignent (jue le «-zar ayant trouvé le gouvernement frainais plus sage que celui des autres États qu'il a parcourus, a envoyé exprès en P'ranceun ambassadeur pour me prier de I aider de mes conseils. L'ambassadeur me fait un grand éloge de la part de son maître et me fait répomlre :
« Sa Majesté czarienne, monsieur, me fait bien de 1 honneur d'avoir si bonne opinion de ma capacité : je ne le mérite pas. Louis XIV, jaloux de moi, m'a éloigné de ses conseils; mes études se sont bornées aux belles-lettres, à la chimie, à la peinture, à la musique. Ma naissance, il est vrai, m'a appelé à la régence ; mais je ne me mêle du gouvernement que pour jienser le soir, quand je suis ivre, avec mes compagnons de plaisir, à faire des édits qui annulent ceux de la veille. Je suis fâché de ne pouvoir aider votre maître dans ses grands projets; mais voyez le cardinal Dubois.
Le c.vrdinal Dubois.
« L'ambassadeur parlant à Dubois, qu'il avait été trouver de la part du prince, le cardinal lui dit :
« Il a voulu rire sans doute. Je duc d'Orléaus, eu vous envoyant à moi. Où veut-il que j'aie appris à si bien gouverner? Je suis le fils d'un apothicaire de village, j'ai commencé à Paris par être, en Sorbonne, laquais d'un docteur. Ma bonne fortune m'a fait sous-précepteur du Régent. Il m'a accablé do dignités, sans m'en donner la capacité. D'ailleurs je suis rongé de v... qui me consume et m'empêche, quand j'en aurais l'habileté, de me mêler des affaires de France. Allez donc voir M. le garde des sceaux et les secrétaires d'État.
« L'ambassadeurallavoirtous ces messieurs qui lui répondirent comme suit :
M. d'Armenonville, garde des sceaux.
« Est-ce comme garde des sceaux, monsieur l'ambassadeur, ou comme financier que vous venez me consulter? Je vous dirai que je n'ai guère connu que l'état de mes finances domestiques et jamais celles du roi; et comme garde des sceaux, on m'envoie sceller tout ce qu'on veut, sans qu'il me soit même permis de lire. Je ne suis qu'un homme de bonne volonté.
M. de Maurepas
« Je serais charmé d'être utile à Sa Majesté czarienne, dit-il à rain])assadeur de Russie; mais qu'elle ait la bonté de me laisser m'instruire moi-mèirfe. J'ai de l'esprit, de l'envie d'apprendre, de l'amour pour le roi et pour l'État : mais je sors du collège et je n'ai vu d'autre marine qu'un vaisseau qui remontait la Seine, il y a deux ans, et ceux qu'on fait faire, hauts de deux pieds, pour amuser les enfants de mon âge. Je ne désespère pas cependant de me rendre utile à Sa Majesté czarienne : mais je n'ai été qu'un aimable enfant, espiègle et ne faisant que des niches aux femmes jusqu'à ce jour.
M. DE Breteuil.
t A qui vous adressez- vous, monsieur? Je suis secrétaire de la guerre, il est vrai, mais je n'ai vu d'autres troupes que le régiment qui passa par Limoges pendant que j'y étais intendant.
M. DE LA VrILLÈRE.
« Tenez, monsieur, voilà mes formules de lettres de cachet. C'est tout ce ({ue je connais encore. En voilà une pour renfermer un pauvre prêtre à la Bastille. C'est tout ce qu'on me fait faire et tout ce que je sais faire. Je vous la donne de tout mon cœur. Vous pouvez la donner à votre maître, qui envoie son monde comme cela en Sibérie.