MAJORITÉ DE LOUIS XV. — M. D ORLÉANS. — S.VTNTE-GENEVIÈVE
Ainsi (juil est d"us;ige dans la famille royale, le duc do Charlres, à la mort de son iière, prit le titre de duc d'Orléans.
Depuis près d'un an (15 février 1723) le roi Louis XV avait atteint sa majorité, il avait treize ans accomplis; mais il devait rester en tutelle. Le duc, pour conserver le pouvoir, après sa régence, avait pris le titre de premier ministre; mais il ne le garda que quelques mois. Le duc de Bourbon lui succéda et partagea le pouvoir avec la marquise de Prie, comme celle-ci avait naguère partagé ses faveurs entre le duc do Bourbon et le régent.
Le fils de Philippe II d'Orléans n'avait pas hérité des talents de son père.
Non seulement son éducation, très négligée, ne s'était faite que des mauvais exemples de la cour, mais soit vice de naissance, soit épuisement précoce causé parla débauche, il avait de bonne heure montré un esprit faible et un caractère sans volonté.
Sa mère, qui le laissait à l'âge de quinze ans courir les bals masqués de l'Opéra, daigna enfin remarquer qu'il s'abrutissait dans les maisons de débauches, qui, depuis la Régence, s'étaient établies autour du Palais, comme autant de satellites ou de succursales.
Elle s'occupa de le marier. Elle Ht demander au prince de Bade la princesse d'Armstadtj sa fille; elle fut accordée et M. d'Argenson, chancelier de feu le régent, l'épousa par procuration. Le duc d'Orléans attendait sa femme à Ghâlon, où le mariage fut conclu le 18 juillet 172i.
La jeune duchesse, bien supérieure à sa belle-mère et à son époux, était belle» gracieuse et honnête. Elle n'était donc pas née pour le Palais-Royal ; aussi n'y vccut-dlle pas longtemps.
Elle mourut le 8 août 1726.
Dix mois après son mariage elle avait donné le jour heureusement à un lils, mais la naissance de sa fille lui coûta la vie. Sa belle-mère fut pour quelque chose dans ce malheur.
Cette princesse, qui jamais ne s'était inquiétée de ses enfants, s'occupait de tout ce qui se rapportait à sa belle-fille, dentelle était jalouse. A l'époque de sa seconde couche, la jeune duchesse fut atteinte à Versailles des douleurs de l'enfantement, mais sa belle-mère ne voulut pas qu'elle accouchât dans cette ville, et, malgré ses souffrances, elle la fit partir pour Paris. Elle arriva fort malade, au Palais-Royal, accoucha le môme jour et mourut quarante-huit heures après. Elle fut très vivement regrettée de son mari, qui avait subi sa douce et bienfaisante influence et avait renoncé à une vie de désordres. Il tomba dans une mélancolie profonde, et, bientôt après, dans une sorte de folie douce, de monomanie religieuse.
Il remit au roi sa charge de colonel général de l'infanterie et renonça également à faire partie du conseil.
La mort de sa femme ayant contribué à affaiblir son esprit, il était devenu d'une timidité maladive et par conséquent d'une pudeur excessive, insensée.
Il avait pris pour maîtresse une jeune fille dont l'honnêteté, la tenue et le langage chastes lui avaient plu.
S'étant attaché à'elle, il résolut de l'épouser, bien qu'elle fût sans fortune et de naissance fort modeste.
Un matin il se rendit chez la belle, bien décidé à lui proposer sa main ; elle était dans sa chambre à coucher lorsqu'il se fit annoncer, il attendit un moment au salon... car si, par surprise, il l'avait vue toute nue, ce malheureux prince en serait mort de honte et de saisissement.
Il se promenait donc dans le salon, en se répétant le petit discours qu'il avait préparé, quand tout à coup le ciel permit que la ceinture qui retenait sa culotte par derrière vint à casser!...
Pourquoi?... Gomment?... Chroniqueurs et historiens, qui noircissent tant d.' pages pour des futilités, nous laissent sans lumière sur ce fait important.
Le prince vit dans cette rupture un avertissement du Ciel qui s'opposait à l'union projetée et lorsque la jeune bien-aimée arriva, le prince, tenant ses culottes, la baisa sur le front, mais ne lui dit rien de ses projets et renonça à la faire duchesse d'Orléans.
Quelques jours plus tard. Son Altesse Royale se retira à l'abbaye Sainte- Geneviève.
Les émotions violentes lui étaient funestes. La rupture de sa ceinture et de son mariage accélérèrent encore le déclin de son intelligence.
Dans sa nouvelle retraite il ne pouvait recevoir sa jeune maîtresse et se consola de sa perte auprès d'une dévote d'un âge mur, Madame de Gontaut. Son Altesse passait presque toutes ses soirées avec cette dame et M. d'Argenson, mais comme les règles de l'abbaye l'obligeaient à se retirer de bonne heure il laissait souvent M. d'Argenson seul avec son amie.
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Kii .sortant il disail ù culle-ci :
— Mon (rliaïu'olier vous dira le taie.
Apiv» «juoUincH jours tl«» ce niaiu''^,'** inoili/Mliivot, moitit^ profnn»'... l'ofiirli-rdr Son Altesse s'ostcni oIiH^mmIp continuer tn-s inliniciuont la ronvorsalion do son niallro. La favorite no laida point h s'n\}ovri'\ i>\r f/u'en Hin/mt fc rcnfi'^ il s'exprimait beaucoup mieux que le duc d Orléans lui luènio, et bientôt elle autorisa M. b* chancelier à so cliar^er des communications on entier au lieu de se contenter de les tinir.
Le pauvr»' ilOrb-aus, surnommé Sainte-! ieneviève, devint la fable du Paris.
11 édiliait les prêtres et faisait rire les Parisiens. Sa folie, fort «louée d'ailleurs, était des plus singulières. Klle consistait ;\ ne jamais croire ni à la naissance ni à la mort «le ])ersoime. II se mettait en colère lorsqu'on lui disait «pi'une personne qu il avait connue avait cessé de vivre.
l'our lui l'existence humaine n'avait ni commencement ni lin.
La domoiselie qu'il avait en l'intention d'épouser étant morte deux ans après son mari.ij^e mampié, M. d'Orléans refusa obstinément d'ajouter foi :\ son décès, soulenanl (juc le roi avait fait enlever cette demoiselle pour qu'il ne piU l'épouser.
La même incrédulité se reproduisit à la mort de madame de Gontaiit et elle fut invincible. D'Argenson, «lui él;iit toujours le chancelier de Son Altesse, dut continuer de porter cette dame dans ses comptes pour la pension que le prince lui faisait ; autrement M. d'Orléans fût entré dans des accès de colère qu'il était prudent de lui éviter. Vainement la maréchale de Graramont proposa-t-elle à l'incrédule de le mener sur la tombe de M"" de Gontaut, sa fille; il persista à dire qu'elle ne pouvait être morte et qu'on le trompait.
Un jour ^L Silhouette, successeur de M. d'Argenson dans la cliarge de chancelier du prince, ayant oublié sa manie d'immortalité, lui parla de feu le roi d'Espagne.
— Qu'est-ce à dire, monsieur 1 s écria Son Altesse en fron«;ant le sourcil; de (pioi venez-vous me pailer-là ?
— Je disais, monseigneur, <iue le roi catholique défunt...
— J'entends bien, monsieur, mais apprenez que le roi d'Espagne n'est pas mort.
— Cependant, monseigneur...
— Qu'il ne peut pas l'être :
— J'avais pourtant cru...
— Qu'il ne le sera jamais !
— Monsieur le chancelier doit le savoir, dit le valet de chambre en tirant ^L de Silhouette par le pan de son habit, mais il l'avait oublié.
— C'est vrai, fit le chancelier, je ne sais où j'avais la tète, j'avair, oublié que le mot feu est un titre que prennent maintenant les rois d'Espagne.
— A la bonne heure, dit Son .\ltesse en se calmant.
Si le lils du Régent ne voulait pas croire qu'on mourût, en revanche il niait
les naissances avec la même obstination. A la première couche de la duchesse do Chartres, sa belle-lille, il fut impossible de le persuader (prcllo venait de lui donner un petit-lils.
Plus tard, la même princesse ayant mis au monde une iille, son mari supplia le roi d'ordonner que M. Joly de Fleury, procureur général, assistât à l'accouchement de cette princesse. Ce magistrat, mandé par le roi, remplit en efïet cette formalité et dressa procès-verbal de la naissance de M"® d'Orléans.
On pourrait s'étonner qu'on n'ait pas constaté la folie de ce malheureux Sainte-Geneviève, et qu'on ne l'ait pas interdit, mais l'orgueil de la famille et l'intérêt des parasites, moines, curés, dévots et dévotes, s'y opposaient. Ce monomane était au demeurant, un bonhomme, pas méchant et très charitable; il ne gênait personne. On ne le voyait qu'à l'église ; jamais à Versailles, ou à Moudon, pas même au Palais- Royal, qu'il regardait comme un lieu de perdition. Bien que nous partagions cette opinion, nous n'avons pas les mêmes scrupules que M. Sainte-Geneviève, quittons donc l'abbaye et rentrons au palais.
le duc de chartres. — la duchesse messaline. — le jardin du palais-royal d'après les Mémoires de casanova.
Singulière destinée ( Cette famille d'Orléans devait présenter de générations en générations les types des vices les plus monstrueux.
La corruption de la Régence n'avait pas été enterrée avec le prince Loth; elle n'avait pu s'accroître dans l'aristocratie, mais elle s'était répandue et généralisée. La dépravation la plus raffinée et les débauches les plus cyniques ne causaient plus de scandales. La bourgeoisie rivalisait avec la cour et le peuple imitait la bourgeoisie. De la meilleure foi du monde et parmi les plus sages, on ne reconnaissait plus aucune loi morale. Le marquis d'Argenson, un des plus honnêtes de ce temps, écrivait : Le mariage est un droit furieux dont la mode passera ; a il serait à souhaiter qu'il devînt un loyer où l'on pourrait entrer en octo bre et sortir en janvier, les unions libres étant bien plus favorables à la peuplade. » La fidélité conjugale était un ridicule que personne n'osait plus alTronter, et qui n'était pas débauché devait au moins le paraître. Mais en bannissant toute pudeur, les mœurs perdaient aussi toute délicatesse et tombaient dans la crapule. L'intrigue commencée dans un boudoir se terminait en orgie au cabaret de Ramponneau, ou dans un des nombreux tripots qui entouraient le Palais- Royal.
L'inceste était à la mode. Ghoiscul vivait publiquement avec sa sœur; le roi en riait :
— Vous serez damné, Ghoiseul ; lui dit-il.
— Mais vous, sire ?
r:s iirsToiiii.; i.i i-mms-hoyal
— nii! mol, c'est tlilTt'ronl. Jo siii.s l'oliit du Soigneur (Mtîm. de fîholHcul). M.itliiiMt» il«» Ltixeiiihniir^^', loiij»trnii>s clTit'-iu^t* M»'SH:ilino et innltrpssr- offrori-
ti''t» tir son frôro, usa un proniiiT ni:iri (houfllcrs), ot employa une poriidio meurtrlt'Te pour s'en faire un soi^ond d'un lininiuf déj:\ mari<^, Luxeuihnuri,'. Kll»* ko !lt la tendre amie de madame de Luxembourfî, menant la femme et h» mari aux bacchanales priapi(juos où, cette faibli» crcature, avilie devant sf)n mari, ^ris/^c ot le jouet de t(uis, devint un objft de dcj^'oùt (Hosenvan.
La nialhciiituse se vomit elle-mùme et mourut, céd.int la place à sa rivale. Mlle laissait une fille, la priiuvsse de Hobocq. Celle-ci «'tait faible delà poitrine; sa belle-mère sappliqua ;\ la tuer, lui i)arlant sans cesse de sa mort [trocliaine. Elle disait en entrant chez elle : • On sent le cadavre ici. •
r.hoiseul lui vint en aide.
Soit pour s'assurer l'amitié de Luxembourg, soit pour le piquant de la chose, il fit l'amour à la motirante et l'acheva en deux mois.
Le peu que nous disons ici des mœurs générales n'a d'autre but que de rappeler que princes et princesses d'<^rléans étaient simplement, comme on dit aujourd'hui, dans le mouvement de leur époque. La Caprée de la rue Saint- Houoré ne valait ni jdiis ni moins (jne Trianou ou le Parc-aux-Gerfs.
Cela constaté, racontons le maria^œ du duc de Chartres, fils de d'Orléans Suinte-Geneviève, avec Louise-Henriette de Conti (174-5).
^ Les deux époux étaient éperdument amoureux l'un de l'autre. Après avoir imité les tourtereaux, — sans gène dans l'expression de leur tendresse, — à la cour, à la ville, aux champs, la nuit, le jour et jusque dans le lit d.* b'urs amis, M. et M"»" d'Orléans se dégoûtèrent tout à coup l'un de l'autre.
Le duc prit une maîtresse, mais sans l'afficher; sa femme n'imita point sa discrétion et publiquement, sans vergogne, se livra à droite, à gauche, comme la meunière du moulin à vent de la chanson, à toute la foUp'ue d'un tempérament que rien ne pouvait satisfaire.
Ses emportements allaient jusqu'au cynisme. Tous les galants lui étaient bons, depuis les princes du sang jusqu'au petit-collet le plus obscur, depuis le bi3urgeois jusqu'au mousquetaire et son cocher Lefranc.
L'insatiable duchesse linit par descendre le soir dans le jardin, sous les grands marronniers plantés par Richelieu, pour y solliciter des plaisirs anonymes. On la calomnia sans doute par l'anecdote suivante :
Ou venait d'amener dans la cour un cheval que devait monter le duc.
C'était un étalon superbe et les signes de sa vigueur extraordinaire attiraient surtout l'attention de la duchesse placée au balcon une lorgnette à la main.
— Quel dommage, ma chère, dit-elle à une de ses dames, qu'un si bel animal ait les pieds si durs.
Il semblait que cette femme, hystérique probablement, voulût prendre à tâche de faire oublier tout ce qu'on sait des débauches des impératrices romaines. Elle-même s'attribuait la réputation dune Messalineet se flattait de surpa.sser son modèle antique.
La Fare montra nnc lauterne magique de sa composition.
Une grave maladie suspendit l'ess«r de son ambition. Nous aurons bientôt l'occasion d'en reparler.
Pendant celte longue suite d'infidélités, M. d'Orléans ne négligeait point ses plaisirs, mais sans rouler dans les excès de la Régence. Il s'était lié avec une dame de Villemeuble qui, dit-il, lui donna trois enfants, une fille et deux garçons.
Ce fut à cette époque que le Palais-Royal reçut la visite d'un aventurier vénitien, appelé par son esprit, son existence romanesque, son libertinage, à une
LlV. 17. A. Fata
iiD, Éditeur.
l.W HiSTOini: l>l PAI.AIS.HOYAIi
ccrtuiiiu célébrité. Nouh voulons parler do Juc«iii08 Casunova. Il nous a laissé six Vttluinos »lc luémoiros tirs intéressants, iiidlsponsablos pour crux ijui veulent iiinnattro les mœurs du wiu* siéclo, très amusants pour les lecteur» avides <l'avonlurcs ori^^inalcs et do galanterie» épicéas, et «jui ont été lus partout, excepté on Franco, où ils ont toujours été inlordils pour délit «le cynisme rt d'obscénilé. delà est très fAcheux, car, sans los saletés <jui Çi\ et li y révoltent par le naturalisme avec lequel elles sont rendues, les mémoires de Casanova ser.iient un livre très attrayant.
Leur auteur, lorsipieu 1707 il vint pour la première fois h Paris, était encore jeune, il n'avait pas vingt-cinij ans, et déjà il avait fourni de Venise à Uome et à Naplcs, d'Italie en Turquie et de là en Suisse et en France, une Ionique carrière. Il avait été tour ;\ tour al)))é. médecin, officier, magicien, entrepreneur de spectacles et de jeux. Il avait gagné, perdu et regagné plusieurs fortunes et avait eu plus d'aventures galantes que le duc de Richelieu.
La visite de ce singulier personnage au Palais-Royal, là description vivante iiu'il nous en donne, ses entrevues avec la duchesse de Chartres, complètement inédites, ne peuvent manquer d'intéresser le lecteur.
Nous ouvrons les Mémoires, au lendemain de l'arrivée de Casanova :
« Après le souper qui dura fort tard, je me rendis chez M"* Quinson, mon liotesse, où je me trouvai fort bien. A mon réveil, cette M"* Quinson vint me dire qu'il y avait dehors un domestique qui venait m'oITrir ses services. .le le fais entrer et je vois un homme de très petite taille, ce (|ui me déplut : Je le lui dis :
— Ma petite taille, mon prince, vous garantira que je ne mettrai pas vos hal)its pour aller en bonne fortune.
— Votre nom i
— Celui que vous voudrez,
— Comment ! je demande le nom que vous portez.
— Je n'en porte aucun. Chaque maître que je sers m'en donne un à sa guise et j'en ai eu plus de cinquante eu ma vie. Je m'appellerai par le nom que vous me «lonnerez.
— Mais enfin, vous devez avoir un nom de famille.
— Je n'ai jamais eu de famille.
— Eh bien, je vous appellerai : Esprit.
— Vous me faites bien de l'honneur.
— Qui m'informera de vous ?
— Au bureau des placements. M"* Quinson aussi. Tout Paris me connaît.
— G est assez; je vous donne trente sous par jour, je ne vous habille pas, vous irez coucher où vous voudrez et vous serez <à mes ordres tous les matins à sept heures.
« Baletti ' vint me voir et me pria d'accepter chaque jour le couvert chez lui. Je me fis conduire au Palais-Royal et je laissai l'Esprit à la porte. Curieux de ce