‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 15 sur 126 · Acleur italiea · texte numérisé non relu

Acleur italiea

lieu tant vanté, je commençai par tout observer. Je vis un assez beau jardin, des allées ])ordées de grands arbres, des bassins, de hautes maisons qui l'entouraient, beaucoup d'hommes et de femmes qui se promenaient, des bancs par-ci, par-là, où l'on vendait de nouvelles brochures, des eaux de senteur, des curedents, des colifichets. Je vis des tas de chaises de paille qu'on louait pour un sou. des liseurs de gazettes qui se tenaient à l'ombre, des filles et des hommes qui déjeunaient ou seuls, ou en compagnie, des garçons de café qui montaient et descendaient rapidement un petit escalier caché par des charmilles. Je m'assis à une petite table, un garçon vint aussitôt me demander ce que je désirais, je demandai du chocolat à l'eau ; il m'en apporte de détestable dans une superbe tasse de vermeil. Je lui demande du café, s'il en avait du bon.

— Excellent. Je le fis moi-même hier.

— Hier ! je n'en veux pas.

— Le lait y est excellent.

— Du lait ! je n'en bois jamais. Faites-moi une tasse de café h l'eau.

— A l'eau ; nous n'en faisons que l'après-midi. Voulez- vous une bonne bavaroise ? Une carafe d'orgeat !

— Oui, de l'orgeat.

« Je trouve cette boisson excellente et je me décide a'en faire mon déjeuner quotidien. Je demande au garçon si nous avons quelque chose de nouveau ; il me répond que la dauphine est accouchée d'un prince. Un abbé qui se trouvait à une table tout près lui dit :

— Vous êtes fou; c'est d'une princesse qu'elle est accouchée. « Un troisième s'avance et dit :

— J'arrive de Versailles et la dauphine n'est accouchée ni d'un prince, ni d'une princesse.

« Il me dit que je lui semblais étninger, et lui ayant répondu que j'étais italien, il se mit à me parler de la cour, de la ville, des spectacles, et finit par s'offrir h m'accompagner partout. Je le remercie, je me lève et je pars. L'abbé m'accompagne et me dit le nom de toutes les filles qui se promenaient.

« Un jeune homme le rencontre, ils s'embrassent et l'abbé me le présente comme un docte personnage dans la littérature italienne. Je lui parle italien : il me répond avec esprit, mais je ris de son style et je lui en dis la raison. Il parlait dans le genre de Roccace. Ma remarque lui plut ; en moins d'un quart d'heure nous nous lions d'amitié parce que nous nous reconnaissons les mêmes penchants. Nous échangeons nos adresses.

« Je vois, dans un coin du jardin, beaucoup de monde se tenant immobile et le nez en l'^ir. Je demande à mon nouvel ami ce qu'il y a de merveilleux.

— On se tient attentif à la méridienne, chacun a sa montre à la main pour la régler au point de midi *.

— Est-ce qu'il n'y a pas de méridienne partout?

— Si fait, mais celle du Palais-Royal est la plus exacte.

i. Plus tard ce cadran solaire fui remplacé par un petit canon qui fit le nii'me office.

laa HISTOIRE DU PALAIS-ROYAL

<r Je pars d'un t^clat do rire.

— Pouniiioi ri»'/.- vous?

— Pari'e qu'il est inipos.sible que toutes les mérldionnes ne soient pas égales. Voilà une hadauderio dans toutes les règles.

( 11 y i)onsc un instant, pui.s il se UR't A rire h son tour «,'t nio fournit ample matière de oritiiiuor les bons Parisiens. Nous sortons du Palais-Hoyal par la grande porte et je vois une foule do monde attroupé devant une boutique à l'cnsoi^jne de la Civette.

— Ou'est-i'o que cela?

— C'est pour le coup que vous allez rire. Toutes ces bonnes gens attendent leur tour de faire remplir leur tabatière.

— Est-ce qu'il n'y a point d'autre marchand de tabac?

— On en vend partout, mais depuis trois semaines on ne veut que du tabac de la civette.

— Est-il moilleur I;\ qu'autre part?

— Il est peut-être moins bon; mais depuis que la duchesse de Chartres l'a mis i\ la mode, on n'en veut point d'autre.

— Mais comment l'a-t-elle mis à la mode?

— En y faisant arrêter son équipage deux ou trois fois pour y faire remplir sa boite et en disant publiquement à la jeune personne qui la lui remettait que son tabac était le meilleur de Paris. C'en fut assez pour faire courir tous les priseurs de la capitale. Cette femme fera fortune; elle vend nour plus de cent écus de tabac par jour.

— La duchesse ne se doute pas du bien qu'elle a fait.

— Au contraire, c'est de sa part une ruse de guerre. La duchesse s'intéressant à cette jeune femme nouvellement mariée et voulant lui faire du bien d'une manière délicate, s'est avisée de cet expédient. Vous ne sauriez croire comme les Parisiens sont de braves et bonnes gens. Vous êtes dans le seul pays du monde où l'esprit puisse également faire fortune soit en débitant du vrai, soit en débitant du faux; dans le premier cas l'esprit et le mérite lui font accueil, et dans l'autre la sottise est toujours prête à le récompenser ; car la sottise est caractéristique ici et ce qu'il y a d'étonnant c'est qu'elle est fille de l'esprit. Aussi ne fait-on point de paradoxe en disant que le Français serait plus sage s'il avait moins d'esprit.

t Les dieux qu'on adore ici sont la nouveauté et la mode. Qu'un homme se mette à courir et tout le monde court après. La foule ne s'arrêtera qu'autant qu'on découvrira qu'il est fou ; mais c'estla mer à boire que cette découverte, car nous avons une foule de fous de naissance qui passent encore pour des sages.

f Le tabac de la Civette n'est qu'un fail)le exemple de la foule que la moindre circonstance peut attirer en un endroit. Le roi étant un jour à la chasse se trouva au port de Ncuilly et eut envie d'un verre de ratafia. Il s'arrête à la porte d'un cabaret et, par le plus heureux des hasards, il se trouve que le pauvre cabaretier en avait une bouteille. Le roi en prit un petit verre et s'avisa d*en demander un second, disant qu'il n'avait de sa vie bu du ratafia aussi délicieux. Il n'en fallait pas tant pour que le ratafia du bonhomme fût réputé le meilleur de l'Europe. Le

roi l'avait dit. Aussi les plus brillantes compagnies se succédèrent sans interruption chez le pauvre cabaretier qui est aujourd'hui fort riche, qui a fait bâtir à l'endroit même une superbe maison où l'on voit l'inscription suivante : — Ex liquidis solidum * inscription dont un des quarante immortels fit les frais.

— Il me semble, répliquai-je, que cette espèce d'approbation pour les opinions du roi, des princes, etc., est une preuve de l'affection de la nation qui les adore ; car les Français vont jusqu'à croire ces gens-là infaillibles.

— 11 est certain que tout ce qui se passe parmi nous fait croire aux étrangers que le peuple adore son roi; mais ceux d'entre nous qui pensent finissent par voir que ce n'est que du clinquant, et la cour n'y compte pas. Le roi n'est guère à son aise à Paris; il se trouve beaucoup mieux à Versailles au milieu de vingtcinq mille hommes qui le garantissent de la fureur de ce même peuple qui, devenu sage, pourrait bien crier : Meure le roi!... Louis XIV le savait bien, et il en a coûté la vie à quelques conseillers de la grande chambre pour avoir osé parler d'assembler les états généraux pour remédier aux maux de l'État. La France n'a jamais aimé ses rois, à l'exception de saint Louis, de Louis XII et du bon et grand Henri IV; encore l'amour de la nation fut-il impuissant pour le préserver du poignard des jésuites, race maudite, ennemie des peuples et des rois. Le roi actuel, roi faible, et que ses ministres mènent à la lisière, dit de bonne foi pendant sa convalescence :

« — Je m'étonne de ces grandes réjouissances pour ce que j'ai regagné ma santé; car je ne saurais deviner pourquoi l'on m'aime tant. »

« En causant ainsi M. Patu (c'était le nom de ma nouvelle connaissance) me conduisit jusqu'à la porte de Silvia. »

Nous les quitterons là, mais pour les rejoindre à la foire Saint-Laurent. Il vint à Patu l'envie de souper avec une actrice flamande nommée Morphi et il engagea son ami à être de moitié dans son caprice.

< Cette fille ne me tentait pas, dit Casanova ; mais que refuse-t-on à un ami ? Après avoir soupe avec la belle, Patu eut envie de passer la nuit à une occupation plus douce et, ne voulant pas le quitter, je demandai un canapé pour y passer sagement la nuit.

« La Morphi avait une sœur, petite souillon d'environ treize ans, qui me dit que si je voulais lui donner un petit écu elle me céderait son lit; je le lui accorde et me voilà dans un petit cabinet où je trouve une paillasse sur quatre planches.

— Et tu appelles cela un lit, mon enfant !

— Je n'en ai pas d'autre, monsieur.

— Je n'en veux point et tu n'auras pas mon petit écu.

— Vous pensiez donc à vous déshabiller ?

— Sans doute.

— Quelle idée! Nous n'avons pas de draps.

— Tu dors donc tout habillée?

— Oh I pas du tout.

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