Des liquides le solide
HISTOinF PfT I'AI,.\l!^-ROYAL
— Eh l»ion. ootioho.fol romme d'onliiniro ft jn to donnerai l<» petit ficn.
« Kilo Ro mot sur sa pnuvro p:iilhftRP ot ko couvre avec un rideau. Dans rot ^tnt Pidt't» dos haillons disparaît, jo no vois plus qu'une beaut/^ parfaite, mais je voulais la voir on (Mitior. Un i^cu de six francs la rond docile ot, ne trouvant en elle d'autre d«^faut qu'un manque absolu do propreté, jo mo mets à la laver de mes mains.
« La petite Ilrlùno porta lidèlomont i\ sa sœur les six francs que jo lui avais donnés et lui raconta comment elle les avait j,'ap:né9. Avant de m'en aller elle vint me dire que, conmio elle avait besoin d'arp;ont, si jo voulais elle diminuerait quelque chose, .le lui répondis en riant que je la verrais le lendemain. .Je contai l'affaire :\ Pntu, qui mo taxa d'exagération; et voulant lui prouver que j'étais connaisseur en beauté j'exigeai qti'il vit Hélène comme je l'avais vue... Il convint que le ciseau de Praxitèle n'avait jamais pu produire quoique chose de plus parfait. I)lancho coninie un lis, Hélène avait tout ce que la nature et l'art des peintres peuvent réunir de plus beau. La beauté de ses traits était quelque chose de si suave qu'elle portait :\ l'Ame un sentiment indéfinissable de bonheur, un calme délicieux. Elle était blonde et cependant ses beaux yeux bleus avaient tout le brillant des plus beaux yeux noirs.
f J'eus envie d'avoir ce magnifique corps en peinture et un peintre allemand mo la peignit divinement bien, pour six louis. La position qu'il lui fit prendre était ravissante
« Elle était couchée sur le ventre, s'appuyant des bras et du sein sur un oreiller et tenant la tète tournée, comme si elle avait été couchée aux trois quarts sur le dos. L'artiste, habile et plein dégoût, avait dessiné sa partie inféfieure avec tant d'art et de vérité qu'on ne pouvait rien désirer de plus beau... Je fus ravi de ce portrait; il était parlant et j'écrivis dessous : * 0-Morphi • mot qui n'est pas homérique, mais qui n'en est pas moins grec et qui veut dire belle.
f Mais qui peut connaître les voies secrètes du destin!..,
f Mon ami Patu eut envie d'avoir une copie de ce portrait ; on ne refuse pas un si léger service h son ami et ce fut le même peintre qui fut chargé de la faire. Mais ce peintre ayant été appelé à Versailles, y montra cette charmante peinture, au milieu de plusieurs portraits, et M. de Saint-Quintin la trouva si belle qu'il n'eut rien de plus pressé que de l'aller montrer au roi. Sa Majesté très chrétienne, grand connaisseur dans la partie, voulut s'assurer par ses yeux si le peintre avait copié avec fidélité ; et si l'original était aussi beau que la copie, le petit-fils de saint Louis saurait bien à quoi il le ferait servir.
• M. de Saint-Quintin, cet ami complaisant du prince, fut chargé de l'affaire: c'était là son ministère. Il demanda au peintre si l'original pourrait être conduit à Versailles, et l'artiste croyant la chose très possible, lui promit de s'en informer
• Il vint en conséquence me communiquer la proposition, et l'ayant trouvée délicieuse, j'en lis part aussitôt à la sœur ainée, qui en tressaillit de joie.
« Elle se mit à débarbouiller sa jeune sœur et, deux ou trois jours après, l'ayant habillée proprement, elles partirent avec le peintre pour faire l'expérience. Le
valet de chambre des plaisirs mignons du roi, ayant reçu le ;not d'ordre de sou mailre, vint recevoir les deux femelles qu'il enferma dans un pavillon du parc, et le peintre alla attendre à l'auberge l'issue des épreuves de sa négociation. L«k roi, une demi-heure après, entra seul dans le pavillon, demanda à la jeune 0-Morphi si elle était grecque, tira le portrait de sa poche, regarda bien la petite et s'écria :
— Je n'ai jamais rien vu de plus ressemblant.
« Bientôt après il s'assit, prit la petite sur ses genoux, lui fit quelques caresses et lui donna un baiser.
« 0-Morphi regardait attentivement son maître et souriait.
— De quoi ris-tu ?
— Je ris de ce que vous ressemblez à un écu de six francs comme deux gouttes d'eau.
« Cette naïveté fit partir le monarque d'un grand éclat de rire et il lui demanda si elle voulait rester à Versailles.
— Gela dépend de ma sœur, dit la petite. Mais cette sœur s'empressa de dire au roi qu'elle ne désirait pas de plus grand bonheur. Le roi les enferma de nouveau et partit; mais un quart d'heure après, Saint-Quintin vint les prendre, mit la petite dans un appartement, entre les mains d'une femme, et alla avec la sœur aînée rejoindre le peintre allemand, auquel il donna cinquante louis pour le portrait, et rien à la Morphi. Il prit seulement son adresse en l'assurant qu'elle aurait de ses nouvelles. Elle en eut en effet mille louis le lendemain.
« Le bon Allemand me donna vingt-cinq louis pour mon portrait en me promettant de me copier avec le plus grand soin celui qu'avait Patu. Il m'offrit également de me faire le portrait de toutes les filles qui m'en feraient venir l'envie.
« J'eus un véritable plaisir à voir la joie de cette bonne Flamande en contemplant les cinq cents doubles louis qu'on lui avait donnés. Se voyant riche, et me considérant comme l'auteur de sa forlune, elle ne savait comment m'exprimer sa reconnaissance.
«La jeune et belle 0-Morphi, car le roi l'appela toujours ainsi, plut au monarque par sa naïveté et sa gentillesse, autant que par sa rare beauté, la plus régulière que je me souvienne d'avoir jamais vue. Il la mit dans un appartement de son Parc-aux-Gerfs, véritable harem de monarque voluptueux, et où personne ne pouvait aller, à l'exception des dames présentées à la cour. Au bout d'un an la petite accoucha d'un fils qui alla, comme tant d'autres, on ne sait où ; car auss longtemps que vécut la reine Marie, on ne sut jamais où passèrent les enfants naturels de Louis XV.
0-Morphi fut disgraciée au bout de trois ans, mais le roi, en la renvoyant, lui fit donner quatre cent mille francs qu'elle porta en dot à un officier breton.
« En 1783, me trouvant à Fontainebleau, je fis la connaissance d'un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, fruit de ce mariage et véritable portrait de sa mère, dont il ignorffit absolument l'histoire, que je ne crus pas devoir lui apprendre. J'inscrivis mon nom sur ses tablettes en le priant de faire mes compliments à madame sa mère.
lae HiSTOmE du I-Ar^AIS-HOYAL
€ Uno méclmncetô do niaduiuc do Valoiithiuis, belle-sœur du prince de Moniu'o, fiif cause de la disj^M-Aco de la bel)"' ( )-M<>r|»hi.
• r.olle dame, fort coniuiei\ Paris, dit un jour à cotte jeune pcrboiiiir que, pour bien faire rire le roi, elle n'avait <iu'i\ lui demander comment il Irallail sa vieille femme. Trop simple pour deviner lo pièj^e, la jeune inj^énuc fit au roi cette iinpertiuente(iuestion ; mais LouisXV, iudi;,'né, lui lançaun rej^ard furieuxetlui dit:
— Malheureuse ! qui vous a instruite !\ me faire cette demande?
« La pauvre 0-Morplii plus morte que vive se jeta à genoux et lui dit la vérité^
« Le roi la (juitla et ne la revit plus. La comtesse de Valentinois ne reparut à la conv que dix ans après. Ce prince, qui savait f(U-t bien tous les torts qu'il avait envers sa femme, comme mari, ne voulait pas en avoir comme roi; et malheur à qui s'oubliait envers la reine ! »
(le fut encore, vingt-ciuti ans plus lard, par renlremise fortuite et involontaire de Casanova que Louis XV eut pour favorite la belle demoiselle Romans de Grenoble. Peut-être aurons-nous plus loin l'occasion d'en parler.
Pour le moment revenons au Palais-Royal.
On sait qu'à cette épo(pie les Parisiens étaient presque aussi superstitieux qu'aujourd'hui. En cela, du reste, ils ressemblaient auxRaliens, aux Allemands et i\ beaucoup d'autres. Casanova était très savant en magie et en cabale. Il faisait de sa science un passe-temps de société et très souvent il fut pris au sérieux.
< Le comte de Melfort, colonel du régiment d'Orléans, me fit prier, dil-il, de ri'pondreà deux (juestions par le moyen de ma cabale. Je fais deux réponses fort obscures, mais qui disaient beaucoup; je les cachette et les remets à Camille qu me prie le lendemain d'aller avec elle dans un endroit qu'elle ne put me nommer . Je la suis; elle me mène au Palais-Royal, où, par un petit escalier, elle me conduit dans l'appartement de M^^^ \-i duchesse de Chartres.
J'attends environ un quart d'heure; la duchesse vient et fait cent caresses à Camille pour la remercier de m'avoir amené. M'adres.sant ensuite la parole, elle me dit d'un air noble, mais très gracieux, toutes les diflicultés qu'elle trouvait dans les réponses que j'avais faites, et qu'elle tenait à la main. Je témoignai d'abord quelque embarras que les questions fussent de Son Altesse ; ensuite je lui dis que je savais faire la cabale, mais que je n'avais pas le don de l'interpréter; qu'il fallait qu'elle eût la bonté de faire de nouvelles questions propres à rendre les réponses plus claires. Elle se mit à écrire tout ce qu'elle n'entendait pas et tout ce qu'elle voulait savoir.
— Madame, il faut que vous vous donniez la peine de séparer les questions, cai' l'oracle cabalistique ne répond pas à deux choses à la fois.
— Eh bien, me dit-elle, faites les questions vous-même.
•— Votre Altesse me pardonnera, mais tout doit être écrit de sa propre main. £inaginez-vou3, madame, que vous parlez à une intelligence qui connaît tous vos secrets.
Elle se mit à écrire et fit sept ou huit questions. Elle les lut avec attention, et me dit avec une expression noble et confiante : — Monsieur, je voudrais être sûre que personne ne saura jamais ce que je viens décrire.
On l'écrasait, rue Quincampoix.
— Madame peut compter sur mou honneur.
Je lis avec attention, et je vois que son désir est raisonnable; je juge même qu'en mettant ces questions dans ma poche, je cours le risque de les perdre et de me compromettre.
— R ne me faut, madame, que trois heures pour faire ce travail et je veux que Votre Altesse soit tranquille. Si elle a affaire, elle peut me laisser seul ici, pourvu que personne ne vienne m'interrompre. Dès que j'aurai fini, je mettrai tout sous cachet ; que Votre Altesse daigne me dire à qui je dois le remettre?
— A moi-même, ou à M"°« de Polignac, si vous la connaissez.
LiV. 18. A. Fayard, Éditeur.
— ( )iii. madame, j'ai riionnour do la ronnaltro.
L:i (liiclicsso me remit un potit l»rii|ii<t i>nur îiIIiiiiki iiim- hi>\i/ii' et s «mi illa avec Camille, .lo restai seul, nitV'rmn \ clt'l, <'t troJH hoiircî^ après, comm^^ j»« venais do Unir, M'"* do PoliKuac, vint prendre le pnqunt cl jo m'en allai.
La duchesse do Cliarlres, tillo du prince «le Conli, avait vitl^^t-six ans. Kllc était remplie do toute sorte d'esprit (|ui rend une Icmnio adoral)le. Kilo était vive, sans préjugés, gaie, disant des bons mots, aimant la plaisanterie et le plaisir, (ju'elle préférait à une longue vie. Courte et bonne sont des njols qu'elle avait ton jours sur le bout de la langue. Kilo était jolie, mais elle se tenait mal et se mo- (juait de Mareol, mailro do grAces, (jui voulait l'en corriger. Elle dansait la tète penchée en avant ot les pieds en dedans et, malgré cela, elle était charmante. Mallieureusemeiit, elle avait sur la Hgure des boutons qui lui nuisaient beaucoup. On eroyait «pie cela venait du foie, mais c'était un vice dans le sang qui tinit par lui donner la mort, qu'elle brava jusciu'au dernier instant de sa vie.
Les questions qu'elle soumit à mon oraele avaient pour objet des affaires qui ref^ardaient son cœur : entre autres choses aussi, elle voulait savoir comment faire disparaître les petites bubes qui la défiguraient. Mes oracles étaient obscurs dans tout ce dont j'ignorais les circonstances, mais ils étaient clairs sur ce qui regardait sa maladie et ce fut ce qui les rendit chers et nécessaires.
Le lendemain, après diner, Camille m'écrivit un billet, comme je m'y attendais, me priant de tout quitter pour être à cinq heures au Palais-Royal, dans le môme cabinet où elle m'avait laissé la veille. Je n'y manquai pas. Un vieux valet de chambre qui m'attendait partit à l'instant et cinci minutes après je vis paraître la charmante princesse. Après un compliment plein de grAce, elle tire de sa poche toutes mes réponses et demande si j'avais des affaires.
— Votre Altesse peut être sûre que je n'en aurai jamais de plus pressée que
le la servir.
— Fort bien, je ne sortirai point non plus et nous travaillerons. Là-dessus, elle me montre toutes les questions qu'elle avait déjà faites sur
divers sujets et particulièrement sur le remède pour faire disparaître ses bubes. Ce qui lui avait rendu mon oracle précieux était une chose que personne ne pouvait savoir. J'avais conjecturé et deviné : si je n'avais pas deviné, c'eût été égal. J'avais eu la même indisposition, et j'étais assez physicien pour savoir qu'une guérison forcée d'une maladie cutanée par des topiques aurait pu lui donner la mort.
J'avais déjà répondu qu'elle pouvait guérir en moins de huit jours de l'apparence de la maladie sur le visage, et qu'il lui fallait un an de régime pour la guérir radicalement.
Nous passâmes troi>; heures pour savoir ce qu'elle devait faire, et, curieuse de la science de l'oracle, elle se soumit à tout : huit jours après, toutes ses vilaines bubes avaient disparu.
Jeus soin de la purger doucement; chaque jour je lui prescrivis ce qu'elle devait manger et je lui défendis tous les cosmétiques, lui ordonnant seulement de se laver soir et matin avec de l'eau de plantain. L'oracle modeste ordonna à
HISTOiliE DU PAL Aïs -ROYAL 13'J
la princesse de l'aire les mêmes ablutions partout où elle voudrait éprouver les mêmes effets.
J'allai exprès à l'Opéra lo jour où la duchesse y parut, avec une peau lisse et vermeille. Après l'Opéra elle alla se promener dans la grande allée du Palaislloyal, suivie de ses premières dames et fêtée de tout le monde. Elle m'aperçut et m'honora d'un sourire. J'étais vraiment heureux. Camille, M. de Montfort et Mme de Polignac étaient les seuls qui sussent que j'étais l'oracle de la princesse et je jouissais du succès. Mais le lendemain quelques boutons reparurent sur le beau teint de cette charmante femme, et vite ordre de me rendre au Palais- Pioyal.
Le vieux valet de chambre, qui ne me connaissait pas, me fit entrer dans un boudoir délicieux, près d'un cabinet où il y avait une baignoire. La duchesse vint bientôt, ayant l'air un peu triste, car elle avait de petits boutons sur le front et sur le menton. Elle tenait à la main une question pour mon oracle, et comme elle était courte, je voulus lui procurer le plaisir de lui faire trouver la réponse elle-même.
Les nombres traduits par la princesse lui reprochèrent d'avoir transgressé le régime prescrit etelle convint qu'elle avait bu des liqueurs et mangé du jambon ; mais elle était émerveillée d'avoir trouvé cette réponse, ne concevant pas comment elle avait pu résulter d'une pile de nombres.
Dans ces entrefaites, une de ses femmes étant venue lui dire un mot à l'oreille, elle lui dit d'attendre un instant dehors; ensuite, se tournant vers moi :
— Vous ne serez pas fâché, monsieur, de voir ici un de vos amis, aussi délicat que discret?
En disant cela, elle se dépêche de mettre dans sa poche tous les papiers (jui n'avaient point rapport à sa maladie, puis elle appelle.
Je vois entrer un homme que je pris, à la lettre, pour un garçon d'écurie; c'était M. de Melfort.
— Voyez, lui dit la princesse, M. Casanova m'a appris à faire la cabale.
Et en même temps elle lui montra la réponse qu'elle avait tirée. Le comte ne la croyait pas.
— Allons, dit-elle, il faut le convaincre, que voulez-vous que je demande?
— Tout ce que Votre Altesse voudra.
ElUe pensa un instant et tirant de sa poche une petite boîte d'ivoire, elle écrit : « Dis-moi pourquoi cette pommade ne me fait plus aucun effet. »
Elle fait la pyramide, les colonnes et les clefs, comme je lui avais enseigné, et prête à faire la réponse, je lui apprends à faire des additions, des soustractions <iui paraissaient sortir des nombres, et qui pourtant n'étaient qu'arbitraires ; ensuite je lui dis d'interpréter les nombres en lettres, et je sors faisant semblant d'avoir quelque besoin. Je rentre lorsque je crois que sa traduction peut être arhevée et je trouve la princesse dans le plus grand étonnement.
— Aht monsieur, quelle réponse!
— Fausse peut-être; mais, madame, cela peut arriver.
— Fiiiisso, iiionsitMir? ])iviiic! La voici : Elle n'a do force que sur la poau •l'uiit' fiMiimo qui nu pas ciigeinirr.
— Je no trouve point celle rôponse-la éloiiii.iiile, ina(lani<\
— Je le crois, inDUsicur; mais c'est parce (jue vous ne savez pas (juc cotte poinniaile est celle que l'abbé do Brosses uic donna il y a cinq ans, cl qui alors me l^'ut'Mit : c'était dix mois avant que jaccouchasse du duc de Montpensier. Je donnerais tout an monde i)0ur apprendre à faire moi-même celte sublime cabale.
— Comment, dit le comte, c'est cette pommade dont je sais l'histoire?
— Précisément.
— l'.'est surprenant.
— Je voudrais encore faire une question qui regarde une femme dont je ne voudrais pas dire le nom.
— Dites la femme ([ue j'ai dans la pensée.
Alors elle posa cette question : — (Juellc est la maladie de cette femme? Elle fait l'opération etjo lui fais obtenir pour réponse : — Elle veut en imposer à son mari.
Pour le coup, la duchesse jeta les hauts cris. 11 était fort tard et je me disposais à partir, quand M. de Melfort, qui parlait à Son Altesse, me dit que nous sortirions ensemble. Il sortit et me dit que la réponse cabalistique sur la pommade était vraiment étonnante.
En voici l'histoire :
— M'"" la duchesse, jolie comme vous le voyez, avait la figure si chargée de boutons que le duc, dégoûté, n'avait pas la force de l'approcher maritalement; aussi la pauvre princesse languissait-elle dans l'inutile désir de devenir mère. L'abbé de Brosses la guérit au moyen de cette pommade, et, son beau visage uni comme un satin, elle se rendit à la loge de la reine au Théâtre-Français. Le duc de Chartres, sans savoir que sa femme fût au spectacle, se trouvait en face dans la loge du roi. Sans reconnaître la duchesse, il la trouve belle et s'informe quj elle est ; on le lui dit; mais il n'en croit rien; il sort de la loge du roi et se rend auprès de sa femme, lui fait compliment, et la même nuit lui fait annoncer sa visite. Il en est résulté que, neuf mois après, M'°« la duchesse mit au monde le duc de Montpensier, (jui maintenant a cinq ans et se porte fort bien.
Pendant sa grossesse la duchesse continua d'avoir un beau visage; mais dès qu'elle fut accouchée, les boutons revinrent et la pommade est demeui'ée sans elfet.
En achevant ce récit, le comte tira de sa poche une boite en écaille avec le portrait très ressemblant de la duchesse et me dit :
— Son Altesse vous prie d'accepter son portrait, et si vous voulez le faire monter, elle vo.us prie de vous servir de ceci.
C'était un rouleau de cent louis. Je reçus la boite et les cent louis en priant le comte d'exprimer toute ma reconnaissance à Son Altesse. Je n'ai jamais fait monter le portrait, car alors j'avais besoin d'argent pour autre chose.
Dans la suite, la duchesse me fit plusieurs fois appeler; mais il ne fut plus question de la guérir : elle était incapable d'observer le régime nécessaii-e. Elle
me faisait quelquefois passer cinq ou six heures à l'ouvrage, sortant et me faisant donner à diner ou à souper par le bon vieux valet de chambre qui n'ouvrait jamais la bouche.
La cabale ne roulait que sur des affaires secrètes qu'elle était curieuse de connaître, et souvent elle trouvait des vérités que j'ignorais moi-même. Elle désirait que je lui apprisse à la faire, mais jamais elle ne me pressa : seulement elle me fit dire par M. de Melfort que si je voulais lui apprendre mon secret elle me ferait avoir un emploi qui me rapporterait vingt-cinq mille francs de rente. Hélas! la chose était impossible. Je l'aimais à la folie, mais jamais je ne me permis de lui en rien faire apercevoir : mon amour-propre fut le correctif de mon amour. Je craignais que sa fierté ne m'humiliât; et peut-être eus-je tort.
Ce que je sais c'est que je me repens encore d'avoir écouté une sotte crainte. Il est vrai que je jouissais de plusieurs privilèges, dont peut-être elle m'aurait privé si elle avait connu mon amour.
Un jour elle voulut que ma cabale lui dit si on pouvait guérir un cancer que M"^s de la Popelinière avait au sein et j'eus le caprice de lui faire répondre que cette dame n'avait point de cancer et qu'elle se portait fort bien.
— Gomment s'écria-t-elle, mais tout Paris le croit. Elle fait consultation sur consultation!
Ayant vu à la cour M, le duc de Richelieu, elle lui dit qu'elle était sûre que ^jme (Je ifi^ Popelinière n'était pas malade. Le maréchal, qui était du secret, lui dit qu'elle se trompait. Mais elle lui proposa une gageure de cent mille francs. Je tremblai quand la duchesse me conta cela.
— A-t-il accepté? lui dis-je avec anxiété.
— Non ; cela l'a étonné; et vous savez qu'il doit le savoir.
A trois ou quatre jours de là elle me dit d'un air triomphant que M. de Richelieu lui avait avoué que ce prétendu cancer n'était qu'une ruse. Elle ajouta que le maréchal avait dit qu'il payerait volontiers mille louis pour savoir comment elle avait découvert la vérité.
— Si vous voulez les gagner, me dit-elle, je lui dirai tout.
— Mais non, madame, je vous en supplie.
J'eus peur d'une attrape. Je connaissais la tête du maréchal : l'aventure du trou dans la paroi par où ce seigneur s'introduisait chez cette dame était connue de tout Paris, et M. de la Popelinière même avait contribué à rendre la chose publique en refusant de recevoir sa femme, à laquelle il faisait une rente de douze mille francs par an.
M""" la duchesse de Chartres avait fait des couplets charmants- sur cet événement, mais personne ne les avait connus hors de sa coterie, à rexc(3ption du roi, qui l'aimait beaucoup, quoiqu'elle lui lançât souvent des brocards.
Un jour, par exemple, elle lui demanda s'il était vrai que le roi de Prusse dût venir à Paris. Louis XV lui ayant répondu que ce bruit n'était qu'un conteen l'air :
— J'en suis bien fâchée, lui dit-elle, car je meurs d'envie de voir un roi ».