Mémoires de Jacques Casanova de Sci?igall, t. II
Itô HISTOIHK Dr l'Al.AlS-hOYAI.
MOItT |)K M. SAINTE-OKNEVIÈVK. — LKS UlAllANTK TAULHAUX DU RÉGKNT. — INOCULATION DU DUC DE OIIAUTHES ET DE SA SŒUR. — MOUT DE LA DUCllESSE D'oULÉ.VN"^ — ISCKNDIK DE LA SAIJ.B d'oI'ÉUA. — M*« DE MONTESBON.
Casanova, obli^ô il'accoinpaf^ucr son fr^rn à Dresfle, quitta le Palais-itoyal, mais sans lui din* un adieu ôtornol.
Le 4 lévrier 17;V2 1(> duc d'Orléans mourut .i S;unto-< ioiiovit-vc. ^nri obstinalion à ne croire ni à la naissance ni à la mort no se démentit point même à ses derniers instants. Ce fut imj vain «luc son confesseur lui refusa le viatique à moins quil ne reconnût ses petits-enfants: il ne put obtenir de lui cet acte de condescendance. Après avoir lonf,'temps vécu commo un véritable religieux, le duc d'Orléans mourut sans avoir été administré.
Cela n'empècba point le curéde Saint-Sulpice de dire naïvement : — Si j'étais pape je le canoniserais, seulement pour avoir résisté à l'exemple du Palais-Royal pendant la régence. — Hienpeu d'ecclésiasticjues y avaient résisté.
La reine dit en apprenant la mort du prince : « C'est un bienbeurcux qui laissera après lui bien des malbeureux. » Ces p;iroles a»iraient pu lui servir d'épitapbe; il était en elfet généreux et charitable.
Mais que ces grandes qualités, dont nous nous plaisons à lui tenir compte, ne nous empêchent pas de parler de ses faiblesses d'esprit. II en est de trop curieuses pour être omises et que nous aurions dû déjà citer plus haut.
Le régent avait considérablement embelli le Palai.s-Royal. Ahii des lettres et (tes beaux-arts il y avait rassemblé, à grands frais, une collection de tableaux de toutes les écoles, ((ui acquit en Europe une juste célébrité, mais qui, malheureusement, a été en partit^ détruite et en partie vendue à l'étranger.
Le régent avait commencé sa collection en achetant celle que Christine de Suède avait formée en Italie. Christine était plus savante qu'artiste, elle était incapable d'apprécier les chefs-d'œuvre réunis pour elle. Pigonial de la Force raconte que plusieurs toiles du Corrège avaient sei'vi de paravent dans une écurie du palais de Stockholm jusqu'à ce que Sébastien Bourdon, l'élève du Poussin, les découvrit dans la fange !... C'étaient la Danaé, C Amour qui tend son arc, FÉducatton de f Amour, la Léda, F Enlèvement d'Io, une Sainte Famille, le Portrait de César Borgia et eufin le Mulet qu'il avait fait pour l'enseigne d'un cabaret où il n'avait pu payer son écot.
La galerie du régeut renferuiait un Annibal Carrache, deux Poussin, plusieurs Raphaël, des toiles du Guide, du Dominiquin, de Véronèse, du Titien, du Tintoret, de lAlbane. de l'Espagnolet, de Rubens, Van Dick, Teniers, Wouwermans, Van Ostade, Lesueur, Lebruu, Claude le Lorrain.
(1 Au nombre des Raphaël, on remarquait une Sainte Famille qui était échue à deux sœui's; elles voulurent en conserver chacune une moitié et comme le
tableau était peint sur bois, elles le firent scier en deux parties égalO'3 : D'un côté se trouvait Saint-Joseph et de l'autre la Vierge avec la moitié du corps de l'enfant Jésus. Lorsque le régent en eut acheté une partie il eut beaucoup de peine à se procurer la seconde ; il y parvint néanmoins et posséda ainsi tout à la fois un monument du génie et de la bêtise. Ce tableau est en Angleterre.
A la mort du régent (à qui il sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup aimé les arts, les lettres et les sciences) son fils, déjà atteint de sa monomanie religieuse, se trouva scandalisé par les chefs-d'œuvre de la galerie ; il fit brûler sous ses yeux quarante tableaux des plus grands maîtres de l'école italienne... ' » Un garçon d'appartement sauva de cet autodafé la Leda de Veronèse et la Veims de l'Albane.
Le malheureux fou eut pour instigateur un individu qui passait pour savant et même pour un homme sensé, mais abêti par la dévotion, l'abbé Mongault, qui avait été son précepteur.
Le duc de Chartres, son père étant mort, devint duc d'Orléans.
Peu d'années après il rendit le plus grand service à la France en y popularisant l'inoculation... Dans le mois d'avril 1756, dit un manuscrit contemporain, il fit inoculer au Palais-Royal M. le duc de Chartres et M"° de Montpensier sa sœur. Le roi ne l'avait ni approuvé ni désapprouvé. Presque tous les courtisans de ¥. le duc d'Orléans n'étaient pas de son avis, et avaient tâché de le détourner de cette entreprise qu'ils regardaient comme téméraire. Geux-mômes qui étaient partisans de l'inoculation n'osaient pas la conseiller. Quelques jours avant l'inoculation, M^^ la duchesse pleurait devant son mari qui lui dit :
— Madame, quoique mon parti soit bien pris, si ce n'est pas de votre consentement que se fait cette inoculation elle n'aura pas lieu : ce sont vos enfants comme les miens.
— Eh ! monsieur, répondit la princesse, qu'on les inocule et laissez-moi pleurer. La guerre s'étant rallumée en 1757, le prince servit sous le maréchal d'Estrées
et eut la gloire de contribuer à la victoire d'Hastenbech. Le premier courrier qui en apporta la nouvelle descendit au Palais-Royal, et la duchesse d'Orléans lut, du haut du balcon qui donnait sur le jardin, le bulletin de la bataille à la foule assemblée,
La duchesse, usée par les excès, touchait alors à la fin de sa carrière. Elle mourut deux ans plus tard au Palais Royal, à l'Age de quarante-trois ans.
Au moment de mourir elle entendit, de son lit, le bruit du tournebroche de la cuisine de l'abbé Mongault, et elle dit en souriant :
— Je peux mourir tranquille, l'abbé Mongault n'en perdra pas un coup de dent. Le 6 avril 1763 un incendie se déclara vers huit heures du matin dans la salle
d'Opéra. Le fou avait pris dans la loge du prince, où l'on avait fait sécher des peintures nouvelles. En moins de deux heures la salle était brûlée. Le feu était terrible, il se communiqua rapidement aux toits de l'aile mitoyenne du Palais et gagna l'horloge ; il allait atteindre la porte du côté de la place lorsqu'on fit