‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 22 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

DE LA UÉVOLITION A L'FMriIlE (1790-1801)

FORTUNE IMMENSE DES D'ORLÉANS. — LE IWllTI ORLÉANISTE. — LE PALAIS-ROYAL ET SES CLUUS. — LES d'oRLKANS AUX JACOBINS.

Nous avous déjà parlé des richesses amassées par Philippe I" d'Orléan.s. Louis XIV avait cru en contre-balancer l'importance en élevant la fortune de deux de ses bâtards, dotés chacun de cinquante millions ; mais ceux-ci ne hiissèreut d'autre héritier que M"" de Penthièvre qui, par son mariape, apporta cent millions au duc Philippe-Joseph. Elle réunit deux cent cinquante millions.

Le duc eut de son père sept millions et demi de rentes, et de sa femme quatre millions et demi; en tout douze ou treize millions.

Ce que la R.-volution lui coûta, il le rattrapa dans les loyers du Palais-Royal.

D'après ces chiffres on peut se représenter le nombre de personnes tenues par la naissance et l'intérêt dans la dépendance du duc d'Orléans. C'était un personnel très considérable; les seuls gardes des forêts eussent fait une petite armée et avec eux il faut compter les domestiques, employés, intendants, fermiers, puis la légion des fournisseurs retenue par les chaînes du crédit; puis les artistes, les ouvriers, enfin les solliciteurs et les clients fle la charité. La maison d'Orléans était donc un petit royaume. Plusieurs générations nombreuses en avaient vécu et plusieurs espéraient en vivre, car les emplois, les fonctions, autrefois, dans ces familles princières, n'étaient pas variables comme aujourd'hui, ils étaient héréditaires.

A ce petit monde s'était joint, depuis 89, une foule de mécontents et d'aventuriers qui ouvrirent aux aptitudes sans emplois et aux cupidités sans ressources un débouché dans la politique, une nouvelle carrière, un art classé aujourd'hui parmi les arts libéraux.

En voyant la royauté aller à la dérive à la révolution, comme un navire aux récifs, ils se rangeaient du côté où ils croyaient que viendraient les épaves du naufrage. D'Orléans leur semblait l'héritier naturel ; et ceux qui doutaient de lui, nous le verrons bientôt, espéraient dans son fils le duc de Chartres.

Les animaux féroces mangeaieot le repas.

Mirabeau avait proposé son alliance au duc d'Orléans; plusieurs généraux, Dumounez, Valence, qui avait épousé la fille de M- de Genlis, comptaient sur lui; Danton y vint plus tard... et combien d'autres...

Il n'alla au-devant de personne ; on vint à lui.

A partir d'octobre, il se montra plus accueillant. Vengez-moi, semblait-il due, moi de mon côté je prendrai soin de sauver ma fortune à travers la tempête ({ue vous déchaînerez.

C'était son grand souci.

LiV. 23, A. Fayard, éditeur.

IJlsKHhK iJl P\LAI^.IM)Y\I.

Il l'aiNinl îi son but; ••( s'il i\o put saiiviT s.i tôto. Il s.niv.i hu rMiliiiii-. I,. Hi'voiiitioii n'y «liniirniit ricti.

hlsoinh» tout (ïcstiito, fil l")!»."» M;:«l;iiin' il'Orlt'aiiH rciiliii «laiis M-I»iiiii* p r sonnais et sou lils rolroiiva I»' n-^l- ■ n isi'i i>ii < '■niino l)icn« n<Mi . n.in ,.ii (laii^ le milliard de l'iiiiltMiinili'.

Lo Puluis-ltoyal était iKliiiiraliioincnt kiIiih et roiiHlriiit, pour )-ti-o un ;^'r.iii<l foyi'i* politit|iit'.

\ peine Ifs j(alori»?s sont-ellos hâtios, eu mai Si), ou y trouve le «iul» dv H'.i, clnl) élégant r[ ina;^nirn|Uo foinlé par 'rallcyraml, Sicyès, Hailly. Cliapolior, et I/i Faypft»'. Li- jardin dovienl un foruni nouveau. Le riiijiw.'srl/vc, il va lietcuir MU (lui), plus vivant <|ue le preinior, plus iiuporlant. A deux pas de \h, rue Saint- Uonoré, s'installa 1^ fameux idiih des .lacohins.

Prenons ptmr visiter ci-s doux it-uiiioiis un j^uido sAr, <'l dont on ne p«iit li'i user l'aiitoril»''. — Au cirque d'altord. « Je vous y mène tout droit, j'âart»' devant vous ootte foule ai^dlée, ces j^ioupes bruyants, ces nuées tie femmes voué' aux libertés de la nature, je traverse les étroites ^'aleries «le bois, encombrées, étoulTées, et par ce passaj^e obsiMir où nous descendons (juin/»; marché- i'- ;mets au milieu du ciiiiue,

■ Ou prêche! qui s'y serait attendu dans ce lieu, dans cette réunion si inon- «laine. mêléede jolies femmes éfjtilvoqucs? Au premier coup du'il on dirait d'un sermon au milieu desfiil.s... Mais non, l'assemblée est i)lus }^'rave,jc reconnais nombre de gens d>' lettres, d'académiciens: au pied de la tribune je vois M. de lleiidorcet.

« L'orateur, est-ce bien un prêtre? L>e robe, oui; belle ligure «le «iuarante ans environ, parole ardente, sèche parfois et violente, nulle onction, l'air audacieux, un peu chiméri(]ue. Prédicateur, poète ou prophète, qu'importe? «-est l'abbé h'auchet, ce saint Paul parle entre deux Thécla, lune «lui ne le quitte point, qui, 1) >n gré, malgré, le suit au club, à l'autel, tant est grande sa ferveur ; l'autre dame, une Hollandaise, de bon cœur et de noble esprit : c'est madame Palm- Aedler, l'orateur dos lemmos qui prèihe leur émancipation. Elles y travaillent activement. M"^ Kéralio publie un journal. Tout à l'heure M"" Roland sera ministre et davantage.

c ^;ortous à la lueur jaune des réverbères, qui de loin eu loin perce le brouilard de la rue Saint-Honoré; j'aime mieux suivre le flot noir de la foule qui va tuute dans le même sens jusqu'à cette petite porte du couvent des Jacobins. C'est là «pie tous les matins, les ouvriers de l'émeute viennent prendre l'ordre de Lamcth, ou le recevoir de Laclos, l'agent du duc d'Orléans. A cette heure le club est ouvert. Entrons avec précaution, le lieu est mal éclairé... Grande réunion pourtant, vraiment sérieuse, imposante. Ici de tous les points de la France vient retentir l'opinion; ici pleuvent des départements les nouvelles vraies ou fausses, des accusations justes ou non. D'ici partent les réponses. C'est ici le Grand Orient, le centre des sociétés, ici la France franc-maçonnerie, non «^hez cel innocent Fauchet qui n'en a que la vaine forme. Oui, cette nef ténébreuse

HISTOIRp] DU PAL.VIS-KOYAL 170

n'en est que pins solennelle. liegardez, si vons yioiwcz voir ce grand nombre de députés: ils ont été jus({n'ù quatre cents; aujourd'iiui ce ({ue vous voyez, deux cents environ, toujours les principatix meneurs, Du port, Lamelli et cette présomptueuse figure provocante et le nez au vent, le Jeune et l)rillant Barn:ive. Pour suppléer les députés, la société a admis près de mille membres, tous actifs, tous distingués.

« Ici, nul homme du peuple. Les ouvriers viennent, mais à d'autres lieui'es, dans une salle, au-dessous de celle-ci. On a fondé pour leur instruction une société fraternelle, où on leur explique la constitution. Une société de feuimes du peuple commence aussi à se réunir dans cette salle inférieure.

« Les jacobins sont une société distinguée, lettrée. La littérature française est ici en majorité : La Harpe, Chenier, Champfort, Andrieux, Sedaine, tant d'autres . et les artistes abondent : David, Vernet, Larive, et la révolution au théâtre, le jeune Talma.

« Aux portes, pour viser les cartes et reconnaître les membi'os, deux censeurs portiers, Laïs le chanteur et ce beau jeune homme, le digne élève de M"'"= de Genlis, le fils du duc d'Orléans.

« L'homme noir qui est aiî^Dureau, qui sourit d'un air si sombre, c'est l'agent même du prince, le trop célèbre auteur des Liaisons dangereuses. Grand contraste ! à la tribune parle M. de Robespierre.

« Un honnête homme, celui-là, qui ne sort pas des principes. Homme de mœurs, homme de talent. Sa voix faible et un peu aigre, sa maigre et triste figure, son invariable habit olive (habit unique, sec, et sévèrement brossé) tout cela témoigne assez que les principes n'enrichissent pas fort leur homme. Peu écouté à l'Assemblée, il prime, primera, toujours davantage aux Jacobins. Il est la société même, rien de plus et rien de moins. » (Michelet, Histoire de la Révolution, t. II.)

Ainsi en 1790, le parti d'Orléans a une grande iniluenceaux Jacobins, et l'on saii. que cette société avait des succursales, — si je puis dire, — dans toutes les \ illes de quelque importance. La société puisait à la caisse du prince pour les besoins de sa propagande. C'était Laclos qui, au Palais-Royal, cour des Fontaines, rédigeait et pu))liait le journal de la société, sous le titre de Journal des amis de la Constilution. Cette feuille était le recueil périodique de toutes les accusations anonymes portées à la tribune des Jacobins ou envoyées de province. A ces lettres, à ces communications utiles ou perfides, Laclos ajoutait des bouts d'articles d'inspiration orléaniste. L'orléanisme circulait ainsi et était inoculé dans toute la France sous l'autorité de l'organe des Jacobins.

En dehors de la cour des Fontaines, beaucoup de journalistes travaillaient pour les d'Orléans. Desmoulins disait que le duc de Chaitres, reçu membre des Jacobins, le traitait « comme un frère ». De môme que Danton au club des CordeUers, il lui était favorable, et en tête d'un de ses journaux il mit un jour une gravure vcprésentant le jeune prince au lit d'un malade à rHôtel-Dieu et faisant une saignée.

lîrissot, Marat lui-même étaient favorables aux d'Orléans. On ne pensait pas

iii-i(»ii;i". i>i l'\l.\Is-I{(»^ \i.

encore i\ la ré|»ul)li(nif. Cello forme de Koiiveriiemenl /«laltulorH coii<Iaiuii«CHcvè' r mrut par les .lacoMiis. — IlolH-spiorre tout !<• prcinier.

LE DUC DE r.HAnXBKS. — l.\ IMltOICTION DE IjANTOJ».

En K/iK), la lli j»ul(liiiiir t-lait eiK'ore iiiic ulupit.'. € Nous ntlions pas dix qui y pensions •, dil Desnioulins, qui lui eût préféré un roi constiluliounel lil>éral.

Si le cavalier nu, *hn\[ nous avons parlé, et le B icchusde la Folie de Chartres n'obtenait pas la conlianco de tous ceux qui se détachaient de Louis XVI, sans renoncer à la monarchie, il y avait, pour le remplacer, son lils...

11 est temps de parler de «co jeune héros ». Rappelons d'abord l'éducation (jui lui avait été donnée : une adolescence studieuse, élolj^née du Palais-Royal, passée à Relie-Chasse, à Passy, avec ce gouverneur étranjje, qui, élevé*' dans le vice et pour le vice, savait si bien prêcher la vertu. Elle lui donna beaucoup de lumière et beaucoup de calcul. Elle lui donna l'adresse avec les hommes et lui enseigna la souplesse devant les événements; tua chez lui l'enthousiasme, les penchants optimistes naturels à la jeune v>e, éteignit à mesure qu'elles naissaient les illusions sur les hommes et les choses ; amortit les passions, et lui montra la sagesse dans un scepticisme voilé. Elle supprima l'Age chez son élève, remplaça la nature par létude et l'instinct par la volonté.

A dix-sept ans le jeune prince était un homme mûr.

A quatorze ans il était colonel-propriétaire du régiment de Chartres infanterie. Il le visita à Givet, au retour d'un voyage à Spa en 1787.

L'année suivante, il visita le Mont sSaint-Michel. La barbarie des prisons le révolta. Il voulut que l'on détruisit la fameuse cage de fer construite par le conseil du cardinal LaBalue, qui y fut enfermé, et dans la juelle plus tard souffrit dix-sept ans un malheureux gazetier de Hollande, coupable d'avoir écrit contre Louis XIV...

Mais Louis Philippe I" oublia les bons sentiments du duc de Chartres et se souvint du Mont Saint-Michel, pour v enfermer barbes. Martin, Bernard. .. et tant d'autres.

On le vit ensuite assidu aux séances de l'Assemblée constitua'.ite, affilié par son père aux Jacobins, étudiant en révolution. Toujours assez dans le flot pour être populaire, et pas assez pour engager l'avenir, t Sa famille, dit Lamartine, était la meilleure partie de son patriotisme; » ce qui veut dire qu'il préférait sa famille à sa patrie. A la nouvelle de la suppression du droit dainesse, il embrassa son frère Montpensier en lui disant : » Je n'ai pas besoin de te dire combien cela me fait plaisir. Lors même que la loi eût toujours existé, il n'y aurait pas eu pour cela de différence entre nous. C'était une injustice. »

Un décret de l'Assemblée constituante ayant obligé les colonels-propriétaires de quitter la carrière militaire, ou de prendre le commandement effectif de leurs régiments, le duc de Chartres prit le commandement du 14® régiment de dragons, qui portait son nom et se trouvait à Vendôme.

Nous devrions nous arrêter là dans la biographie du duc de Chartres, mais qu'il nous soit permis de la prolonger jusqu'à 1793, afin de ne pas en éparpiller les traits.

A Vendôme, le duc déroba un prêtre assermenté à la fureur populaire, et sauva un ingénieur tombé à l'eau et qui sans lui se noyait.

La ville lui décerna une couronne civique. En août 1791, il quitta Vendôme et fut nommé commandant de place de Valenciennes. La guerre ayant éclaté, il fit ses premières armes sous un ami de son père, le général Biron.

En 1792 il fut nommé maréchal de camp et commanda une brigade de dragons sous les ordres de Luckner. Il avait vingt-trois ans.

Il s'était fait accepter des anciens soldats comme prince, des nouveaux comme compatriote, de tous comme camarade. Son intrépidité était raisonnée.

Elle ne l'emportait pas ; il la guidait.

Sa taille était élevée, sa stature solide, sa tenue sévère. Sa familiarité martiale avec l'officier, soldatesque avec le soldat, patriotique avec les citoyens, lui faisait pardonner son rang. Mais, dit Lamartine, sous l'extérieur d'un soldat du peuple, on apercevait au fond de son regard, une arrière-pensée de prince du sang. Il se livrait à tous les accidents d'une révolution avec cet abandon complet,'niais habile d'un esprit consommé. Bien faire ce que la circonstance indiquait en se fiant du reste à l'avenir et à son rang, était toute sa politique. Machiavel ne l'eût pas mieux conseillé que sa nature. Cette ambition froide et patiente, n'échappait cependant à personne. Dumouriez la comprit et s'empressa de la servir en mettant en relief les mérites du jeune prince, en lui donnant toujours le rôle le plus avantageux. Dans les bulletins de Valmy et de Jemmapes, tout était combiné pour exagérer ses services.

Après Valmy, Sillery se fit envoyer comme émissaire à l'armée, pour tâter les Prussiens surles chances que les d'Orléans auraient d'être acceptés de l'Europe.

Un peu plus tard, lorsqu'il vint triompher à Paris, Dumouriez fit alliance avec Danton. Celui-ci était chez Servan, ministre de la guerre, lorsque le duc de Chartres y vint pour se plaindre d'une injustice. Danton prit à part le jeune prince et lui dit tout bas : « Venez demain chez moi, je vous entendrai et j'arrangerai votre affaire, moi. »

Le duc s'étant rendu à la chancellerie, Danton le reçut avec une sorte de brusquerie paternelle.

— Eh bien! jeune homme, dit-il, qu'ai-je appris? On assure que vous blâmez les grandes mesures prises par le gouvernement, que vous vous répandez en compassion pour les victimes, en imprécations contre les bourreaux?

Le prince avoua que l'armée avait horreur du sang versé en dcliors des champs de bataille et que les massacres de septembre lui semblaient déshonorer la liberté.

Ill> M '1 lil. I 'I I' \l. \ |-> l!< t^ AI,

— VouM iMos lro|) joiiii»' |Miiir jiiKur <lo ven t''Vi'MiPiii<»nlM, n''|»li«|ii:i hunluii; |»oiir loH ooinpiondn». il laiitrln^ à luiiliu-.? où iioiih HoinmoM. Non» avloii'< l)i'M«iii «io inoltro un tlonvo ilo snnKeiilro les tyrans »»t noiis. A l'avftnir, tJiiKf»7,voUH! Hctonrn«>y. ù larnH't'; batti'/.-vous bion. main ne prodipnfz pas inulilenient vofre vio; vous îivoz di» iinml»roiisos ann<'.'s devant voiih; la Franco naiino pas la Iti'pnliliqu»; l'ilo a les lial»itikle«, les rail)lo.ss<'s et les bosoins de la mAnanhic: «près nos oraROs, elle y sera rainenéo par ses vices, on par ses nécôUftlWs: (pii sait ro que la destinée vous réserve? Adieu, jeime bonnne. Kouvenéz-voun «b- la prédiction ilc hanliMi,

A\ \IUi:E du Dl'C n OULKANS. — sa I-OPI LAIirrÉKST PEni>UK. — LACLOS ['BOl-OW. Al'X

•lACOULNS LA HÉGBNCE.

liontrons dans 1 ainiéi' 1701.

Alors que sa poimlarité était florissante, le duc d'Orléans, obéissant i'i r«*s instincts d'avarice, se rendit tout à la fois ridicule et odieux.

En ce temps de misère alïreuse, alors (jue le trésor était à sec, il obtint du

comité de linanres, une promesse de lui pavi>r 1.^ . init:.! irmio >;r.mt Jnni .«

maison recevait la rente depuis le régent.

Le régent avait fait si^^mer en faveur de sa tille, par Louis XV, Hy,é de on/.»j ans, une dotation de <juatre millions, et au bout de soixante-dix ans, non content de la rente, Louis-Philipi>e-Josepli venait demander ce capital!...

De ce coup, Brissot et Desmoulins eux-mêmes furent révoltés et dénoncèrent le prince élionlé à l'indignation publique. Une foule do royalistes révolutionnaires en devinrent républicains. La royauté constitulionnelle reçut une blessure mortelle, et la nécessité de la république fut démontrée.

L'année suivante (1791) malgré toute Ihabileté de Laclos, les cliam-esdes d Orléans décrurent rapidement et ce fut <lu Palais-Hoy:il que partirent contre cu.k les premiers coups. Oui, ce ne fut ni des Jacobins, ni des Cordeliers, mais du club établi dans le cirque, que partit, avec l'anathènie aux monarchies, l'acclamation de la République. Le premier journal ({ui se ].ron"n,:i linvi Tuf 1 t rifinl,,. lie fev, de Faueliel, rédigé alors par Bonneville. Dans son numéro du 21 juin, il s'écria :

« On a ell'acé du serment le mot infâme u.- imi... Plus de rois, plus de mangeurs d'hommes ! < >n changeait souvent de nom et l'on gardait toujours la chose... Point de ypgent. point de dictateur, point de protecteur, point d'tJrléans, point de Lafayette...

€ Je naimo pointée ttls de Philippe dprléans, qui prend justement ce jour pour monter la garde aux Tuileries, ni son'père, qu'on ne voit jamais àlA.ssemblée.

» Est-ce qu'une nation a toujours besoin d'être en tutelle?... Que nos dépailenients se confédèrent et déclarent qu'ils ne veulent ni tyran, ni monarque, ni protecteur^ ni régent, qui sont des ombres de roi, aussi funestes à la chose publique que l'ombre de cet arbre maudit, le Bohon-upas, dont l'ombre est mortelle. »

Le roi était alors à Varennes. Les Parisiens disaient : « Bon débarras! » , « Il serait malheureux que cet homme perfide nous fût ramené, disait Desmoulins et il proposa à ses auditeurs du Palais-lloyal, dans le cas où le roi serait lamené; qu'on l'exposât trois jours à la risée publique et qu'on le reconduisît par étapes à la frontière.

C'eût été le parti le plus sage.

Le parti républicain grandit et S'affirma partout. Les Orléanistes efïrayés de ses progrès, tentèrent d'enlever la régence. Laclos la proposa aux Jacobins, mais sans obtenir la majorité. Il revint à la charge dans son journal en changeant le titre de régent en celui de modérateur.

Enfin le roi ramené, et l'assemblée n'ayant rien statué sur la royauté, Laclos, aux Jacobins, demanda qu'on fît à Paris et en P'rance une pétition pour la déchéance.

— Il y aura, dit-il, j'en réponds, dix millions de signatures; nous ferons signer les enfants, même les femmes...

Danton appuya; Robesi)ierre également, mais en écartant les femmes.

Voyait-il le piège? Les femmes, toutes royalistes, n'auraient signé- contre Louis XVI qu'au profit d'un autre roi.

Sur ces entrefaites, une bande d'aboyeurs du Palais-Royal et de filles deslinés à appuyer Laclos, firent irruption dans la salle et se mêlèrent aux membres du club.

Jjaclos remonta à la tribune.

— Vous le voyez, dit-il, la pétition est nécessaire; voilà le peuple, le'peuple la demande.

Il était près de minuit; il obtint que la pétition serait portée au Champ de Mars.

Le club nomma Danton, Laclos et Brissot pour la rédiger.

Danton s'étant retiré, Laclos se trouva seul avec Brissot. Ce dernier prit la plume et l'homme de d'Orléans dicta.

11 établit d'abord rabdication de fait, le roi étant suspendu et mis en état d'arrestation ; puis il conclut à la nécessité de pourvoir au remplacement par tous les moyens constitutionnels...

Quels moyens constitutionnels? La régence... d'Orléans...

Et Brissot, tout intelligent et républicain qu'il élait, écrivit cette phrase traîtresse et signa.

Le lendemain la pétition fut lue aux Jacobins; il^n'y avait que peu de monde, elle passa. Portée aux Cordeliers, elle allait passer, quand Bonneville protesta.

— On trompe le peuple, s'écria-t-il, avec ce mot de constitutiomiel. Voilà un», autre royauté. Vous ne faites autre chose que remplacer un par un.

Les jacobins n'étaient pas encore de cet avis.

ltJ4 UlSlUllU. i)L l'ALAlS-llUVAL

— lYeiuv. ^arde, dit l'un deux, le peuple n'est pas mtlr pour la n'pul'lique.

Ou mit la plitaso ^\^} I^iclos aux voix, elle lui rcjetiM', le mot rumitinttouucl fut etïaoé i>t l'on ajouta que l'on ne reconnaîtrait plus ni Louin XVI m aucun (Uitif roi.

On décida (]uu la pétition uin.si corrigée, serait le lendemain signée par le peuple sur l'autel do la Patrie, au Champ de Mars. AAn de prévenir tout conflit, IJonnevillo «'t Dosnioulins passèrent à lllotol do ville pour s'assurer do l'autorisation pour la réunion du lendemain. On leur donna une autorisation verbale, dont ils se contentèrent.

Cependant l'Assemblée était avertie. Royaliste, elle redoutait une pétition (lui, parson importance, aurait eu l'autorité d'un ordre. Klle vota un décret qui garantissait l'autorité royale, dans le présent et dans l'avenir, en ces termes : .. Que la suspension du pouvoir exécutif durerait jusqu'à ce que l'acte constitutionnel fût présenté au roi, o[ accepté i)ar lui. •

Le décret fut affiché le lendemain malin, et proclamé ;\ son de trompe h tous les carrefours par les huissiers de la ville.

Nous n'irons pas plus loin; nous ne raconterons pas le massacre du 17, au Champ de Mars. Les royalistes avaient besoin d'un conilit, ils en saisirent loccasion avec empressement. La pétition républicaine fut noyée dans le sanj?. Les Orléanistes purent dirent :

€ Vous voyez; si vous nous aviez écoulés... »

Cependant, loin d'être en progrès, ils perdaient du terrain.

Entraîné par le soin que nous mettons à suivre l'intrigue orléaniste, nous n'avons pu mentionner à sa date un petit événement dont le jardin du Palais- Royal fut le IhéiUre.

Le 4 mai, se répandit dans Paris un bref du pape qui insultait la Constitution, déclarait nulles les élections de curés et d'evéques, et leur défendait d'administrer les sacrements.

Le lendemain, au Palais-Royal, on se réunit pour brûler le mannequin du pape et eu même temps le journal de labbé Royou, organe ultramontain.

Ce n'était ni la première ni la dernière exécution en efligie. Un jour les soldats deDumouriez, indignés des insultes que Marat prodiguait à leur général, pendirent un mannequin qui représentait VAmi du peuple. Cette exécution et les coups de plat de sabre que Westermann lui administra brutalement sur le Pont- Keuf, engagèrent Marat à se conformer à la maxime * pour vivre heureux vivons caché. »

En bonne justice cependant, ce n'était pas Marat, mais Dumouriez qui eût mérité dètre exécuté dans le jardin de son patron.

Les galeries de Bois.

LA ROYAUTÉ ABOLIE. — LA RÉPUBLIQUE PROCLAMÉE. — PHILIPPE-ÉGALITÉ. — MA- DAME DE BUFFON ET DANTON. — TABLEAU DU PALAIS-ROYAL EN 1792. — LES MYSTÈRES DES CAVES.

Le 21 septembre 1792 l'Assemblée législative termina ses séances et céda la place à la Convention nationale. Le 21, sur la proposition de Gollot-d'Herbois et

Liv. 24. A. Fayard, éditeur.

ISli

ins'i'()ii;i; hi r\iAis-iu")YAL

«le (îrô^oirc, l;i lluiivt'iilioii tU'iiclii, au iiiilii'U des a|>|»laiiilissiiiu«nls. lu ro\ miIâ nbolio en France, «t proclama la Képubliijiic.

Paris nomma à la (îoiivontion le duc d'Orléans et la Somme t*lnl Alex. Sil- |i i> . D «JrK'anM, qui »|uel(iucH jours plus tard renonça X ses litroM pour le nom d !']«.; al lié ({ue lui donna Hriicrt, sic^^'oa i\ gaucho; 8illery siéjîea h droite.

IjH (Convention, pour d'Orlt'ans, était un rofiiKe, il 8' y o traça : il eAt voulu pouvoir s'y cacher, et, pendant les premiers mois jusqu'en décembre, on parut louiilier. On commença par ^'occui)er du sort de Louis Wl. l'n jour, apns la séance, Paine lut sa trop fameuse lettre; lO^'alité cul la fAcheuse idée de monter i\ la tribmie.

— (iitûyens, dit-il, ma lille.âgée de t{uiu/e ans, a passé en Angleterre en octobre 17îU avec la citoyenne (ienlis-Sillery, son institutrice, et deux jeunes personnes élevées avec elle depuis son enfance : la citoyenne Henriette Sercey. orpheline, et l'autiv, lu citoyenne Pamela Seymour, naturalisée française depuis plusieurs année>>.

• La citoyenne Sillery a lait l'éducation datons mes enfants, et la manière dont ils se comportent, prouve (|u'ollo b's a foi-més de bnuuc heuro aux idées républicaine^.

• In des motifs de ce voyage de ma tille a été «le la soustraire à l influence des princiiies d'une femme ( sa mère) très estimable sans doute, mais dont les opinions .sur les alfaires présentes n'ont pas toujours été conformes aux miennes.

« Loreque des raisons si puissantes retenaient ma fille en Angleterre, mes fils étaient aux armées, .le n'ai cessé d'être avec eux au milieu de vous, et je puis dire que moi et mes enfants ne sommes pa.s les citoyens cpii auraient couru le moins de dangers si la cause de la liberté n'avait pas triomphé. Il est impossible, il est absurde d'envisager le voyage de ma lille comme une émigration. Mais le plus léger doute .suflit pour tourmenter un père. .levons ]»rie donc, citoyens, de calmer mes inquiétudes. Si par impossible, et je ne puis le croire, vous frappiez de la rigueur de la loi ma lille, quelque cruel (fue fût ce décret pour moi, les sentiments de la nature n'étoufferaient pas les devoirs du citoyen et, en l'éloignant «le la patrie pour obéir à la loi, je prouverais de nouveau tout le prix que j'attache à ce titre de citoyen que je préfère à tout. •

L'Assemblée renvoya dédaigneusement la demande d'Égalité au comité de législation.

La Convention commençait à s'inquiéter de compter un Bourbon dan-^ .-^on sein.

Trop voisin du trône pour être sincère, trop tidèle à la Révolution i>our qu'on pût l'accuser, il l'embarrassait et elle eût voulu l'oublier. On l'attendait au procès de Louis XVI. Se récuserait-il?

Ceux qui lui gardaient encore quelque bienveillance n'osaient l'appuyer ouvertement. Dans ces derniers temp-^. il avait cherché à cimenter l'alliance de Danton.

€ Danton, avec une riche nature «-n éléments de vues, n'avait guère de vices coûteux, il n'était point joueur ni buveur; il n'avait au. un luxe et il n'eût pu en

avoir; c'était justement l'époque où les hommes de luxe étaient obligés de cacher le leur. Il aimait les femmes, il est vrai; néanmoins, surtout la sienne. Les femmes, c'était l'endroit sensible par où les partis l'attaquaient, cherchaient à acquérir quelque prise sur lui.

« Aussi le parti d'Orléans essaya de l'ensorceler par la maîtresse du prince, la belle madame de Buftbn. » (Michelet.)

Mais cet Hercule ne pouvait filer longtemps aux pieds d'Omphale. 11 était d'un caractère trop mobile.

Puis l'histoire ne nous dit pas ce que la belle mit d'ardeur dans ses galanteries politiques. II fallait bien du courage de sa part pour se jeter dans les bras d'un tel amoureux. Il n'était pas beau, Danton, et les massacres de septembre ajoutaient peu à son prestige. La dame de Bufifon déjeunait avec d'Orléans, lors- <fue la foule, par ses cris, l'attira à une fenêtre et elle devint toute pâle en voyant au bout d'une pique la tête de la princesse de Lamballe...

— On m'en fera peut-être autant plus tard, dit-elle.

En offrant ses lèvres à celles de Danton ne lui arriva-t-il point de penser à la tète de la pauvre Lamballe?... ^

A cette époque les d'Orléans pouvaient croire qu'ils touchaient à la crise finale de la Révolution et ils ne désespéraient point de doubler le cap des tempêtes. L'affaire du roi allait mal, mais le royalisme allait bien. Le roi, c'était une victime nécessaire. Ses frères et les émigrés avaient accepté déjà qu'on l'immolai. Dans l'opinion de beaucoup de royalistes la mort du roi ne devait faire que du bien.

Ceux qui étaient rentrés en secret pour tenter de le délivrer, perdaient courage. Défenseurs du roi martyr, chevaliers de la reine noyaient leurs dernières espérances dans le vin que leur versaient les filles du Palais-Royal.

C'était dans ce bazar central des ambitions et des vices qu'ils vivaient sous les déguisements les plus divers. Les filles étaient royalistes et incapables de les dénoncer. Ils avaient naturellement des passeports en règle; on pouvait s'en procurer à bon prix, ainsi que des cartes civiques. Quant à la police, elle était trop mal faite pour les inquiéter.

Tandis que leurs hôtels restaient déserts et qu'on les croyait en Allemagne ou en Angleterre, ils circulaient tranquillement au Palais-Royal, couchaient chez des filles, ou dans la soupente d'une arrière-boutique, ou encore sur la banquette d'un tripot.

Le jeu, l'orgie les consolaient de la perte de leurs biens. Ce n'était qu'au Palais-Royal qu'ils pouvaient retrouver des salons dorés, éblouissants de lumière, des caves bien montées, de belles filles, des tables luxueuses. Au Palais-Royal on vivait la nuit plus encore que le jour. Le peuple lassé, le petit bourgeois effrayé commençaient à délaisser la politique, et les beaux jours où le jardin se transformait en forum étaient passés.

« L'ennui et le dégoût, écrivait Marat, ont rendu les assemblées désertes » (déc. 1792). Les sections étaient presque abandonnées. Le temps était déjà loin où Fauchet prêchait la liberté au cirque, et où Camille haranguait sous les marron-

\M lIlsToim-. hi l'\l.\l- l;n\ \i.

niers. IrÀnc d'imioconcp élail p.issr. l 'lus de rondes joyeuse» duiittée» avec le» pnrdosfran(:aises, plus t\o Inhlps fraloriicllcs dros.séf.s lo Ini^ d«'s allt'»«H.

Au porron, l'ii faci» la rno Viviciiiic.sf louait la iJoursc «-t à 1 ciilour par groupes, une sorU» do uiaivlu' où l'on olïrail pI achetait des denrées et desmanliaiidistvs do loulos t's|n''ct'>.

C)i» y traliiiuail de tout cl priinipaloiiiciil dos fausses nouvelles.

Sous les jjalorles, des cafés et dos restaurateurs très frécpicntés et déjà célèbre» : le restaurateur Kévrior. où fut tué Lepelletior, situé ;\ lu place du Potit-Véfour; le café de Foy. disparu il y a (pioLpies années à pi-ino; (joraz/.a, où fut trainre la mort de la tJirondo.

Au-dessus de ces restaurateurs et de ces cafés, des salons loués par de» sociétés riches, ou des salles do jeu: plus haut des fdios.

• La vie, la mort, le plaisir rapide, ^^Tossior, violfiit. le plaisir exlerniinalnir: voilà le Palais-Uoyal de'.);;.

Il fallait des jeux et <iuoii pût. sur iiiit- carte, se jouer en une seule fois, d'un seul coup se jierdre.

t II fallait des lilles; non point de cette race chétive que nous voyons dans les rues, propres à confirmer les hommes dans la continence. Les fdlos que l'on promenait alors étaient choisies, s'il faut le dire, confine on choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux llorissants de chair et de vie qu'on montre au carnaval. Les seins nus, les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tète empanachée dénormes bompiets de (leurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes.

• Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au Palais. lloyal quatre blondes colossales, énormes, véritables Atlas de la prostitution, qui, plus que nulle autre, ont porté le poids de l'orgie révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s'agiter aux Paieries de bois l'essaim des marchandes de modes, dont la mine si)irituelle et les piquantes œillades rachetaient peu la maigreur!

« Voilà les côtés visibles du Palais-Koyal. Mais qui aurait parcouru les deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, «jui eût monté les neuf étages du passage Radzivvil, véritable tour de Sodome. eût trouvé bien autre chose. Beaucoup aimaient mieux ces antres obscurs, ces trous ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sacs, caves éclairées le jour par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade «le vieille maison, qui à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait lodorat dès le bas de l'escalier.

« Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses où s'était réfugiée une foule d'hommes, les uns contre-révolutionnaires, les autres désormai:> sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les événements, n'ayant plus ni cœur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à se créer un allié dans le jeu et dans les femmes; pendant tout ce temps dorage, ils s'enveloppaient là-dedans, décidés à ne penser plus. Le peuple mourait de faim et l'armée de froid ; que leur importait ?.. . • (.Michelet. Hisl. de la licvolulio », t. vd.

Au contraire, ils devaient en être enchantés. La Terreur précipitait ses coui>s.

Ces enragés Parisiens, qui n'avaient pas le courage de vivre à l'étranger, pour qui l'air respirable manquait dès la banlieue; qui, semblables à certains malades, ne vivaient plus que de poison et ne trouvaient ce poison que dans le vice parisien, ces émigrés à l'intérieur s'étaient résignés à l'échafaud. En arrêtait-on quelques-uns? les autres les regardaient partir sans émotion en se disant : Eux aujourd'hui, nous demain. Et ils reprenaient leur verre et leurs cartes.

Tous ces réfugiés n'étaient pas riches et n'avaient pas leurs aises; tous n'étaient pas nobles non plus, beaucoup étaient des employés de la maison royale, ou d'anciens gardes constitutionnels; mais les plus souffrants étaient les plus aigris et les plus dangereux.

Ils se cachaient dans les caves, attendant l'heure de frapper un coup, de délivrer le roi ou de le venger, comme fit l'un d'eux, le garde Paris, ancien employé du comte d'Artois, avec (^ui une parfumeuse des Galeries de bois partageait son lit.

Au-dessous donc des maisons de jeu et de filles, se trouvaient de véritables repaires de bravi et d'assasins, d'hommas à poignards qui n'avaient plus d'espoir que dans le crime.

Enfin, comme le Palais-Royal ne pouvait contenir tant de monde, il s'annexait les rues avoisinantes.

Les rues Richelieu et*Vivienne étaient pourries de ce monde interlope, auquel se mêlaient les jeunes républicains qui n'appartenaient à la Révolution que par leurs aines. Les passions de leur âge et le scepticisme naturel aux générations qui entrent dans un nouvel ordre de choses sans l'avoir conçu et créé, leur permettaient de trouver du bon dans les plaisirs et la compagnie des hommes de l'ancien régime.

Ils les rencontraient dans des salons ouverts à de petites coteries, ennemies du tumulte et des promiscuités brutales. La maîtresse du logis était la veuve d'un émigré, ou de quelque gros traitant ruiné parla Révolution; elle s'entourait de filles charmantes, les siennes ou d'autres, qui savaient causer et allier la la grâce et l'esprit à une galanterie raffinée.

Après ces salons en venaient d'autres tenus par des actrices, des femmes de lettres, des intrigantes politiques de tous les degrés. Ces femmes, chez qui Ion jouait et que l'on intéressait aux parties, n'étaient pas moins dangereuses que les filles des Galeries.

En 1792 et 1793, la misère du peuple et la terreur ne mettaient aucun frein à l'amour des plaisirs, et les débauches des jacobins ou des montagnards ne le cédaient en rien à celles des royalistes. Cruels le matin, voluptueux le soir, ils sortaient des comités, du tribunal Révolutionnaire, ou de la place de la Révolution, pour aller s'asseoir à des tables somptueuses, au théâtre, dans des loges grillées, ou à la campagne avec des femmes galantes. Le spectacle de la mort, sa menace toujours suspendue leur criait de se hâter de jouir d'iicurcs rapides qui n'avaient pas de lendemain.

190 lll>|n||;|. |.| |'\|,\|>-H(.N \|

NOUVKI.LKS ATTAQUES COSTHF. LKH D*oni,I>ANS. — .lt(iF.M>:NT I»K I/)UI8 XVI. — I.K

voTK u'tcAurt:

K^J'iitt' avail ou tort de uioiitcr :\ l.i trilmno; il attira l'attention sur lui et ne pont obtonir ce (|u*il demandail. Il lut obli^;*^ d«t faire sortir sa fille de France et •récrire au duc do Chartres (le i^'t'néral Pliilippp-l''palit«'') de venir clierclier sa sirur et de la conduire en Helgique, ce qu'il (il.

Mais de ce jour, ^a famille Éi^alité dut pressentir de nouvelles ri^jucurs.

Le U) décembre, on eiïet, la Convention ayant décrété la peine de mort contre tout attentat ;\ l'unité de la Hépultlique, Hu/.ot demanda le bannissement des d'Orléans. Dans un discours éloijucnt. il démontra que, par sa fortune, ses amitiés puissantes en Angleterre et en Allomagno, l'ex-prince était en conspiration permanente contre la République. Il démasqua son prétendu républicaidsme, lU reparaître ses titres dissimulés sous le nom d'ftf;alité, parla de son fils et dos généraux Valence, Jiiron, Dumouriez.

Louvet appuya la proposition de Ruzot, mais leurs amis restèrent neutres; ils n'étaient pas prêts; i)uis t|uelt{ues-uiis, coinme liin-i'-re. subi^saiful riiifliniice de Sillery et de sa femme.

Ainsi les Orléanistes s'appuyaient à la fois sur la riironde, par Pclion, Darrèrc, Sillery, et sur la Montagne par Danton.

La proposition de Buzot fut ajournée après le procès de Louis XVL

C'était là, nous l'avons dit, que l'on attendait d'Orléans. Nul n'avait pu pénétrer le secret de son intention. Se récuserait-il comme parent? ou quel serait son vote?

C'est un grand drame que le jugement de Louis XVL Son exposition exige de longs développements qui ne peuvent avoir leur place ici. Dans le compte rendu d'un procès politique, l'iiistorien ne peut se borner à un simple récit des débats, il doit à la fois expliquer la conscience des juges, l'objet de l'accusation et la conscience de l'accusé. La justice politique est contraire à la notion pure de la justice, elle nest de celle-ci qu'une forme imparfaite. La véritable justice politique ne saurait exister que dans l'bistoire, et les accusés ne sauraient bénéficier de l'impartialité de celle-ci.

Nous vous renvoyons donc à l'Histoire de la Révolution et nous nous bornons à reproduire le rôle rempli par le maître du Palais -Royal.

Le 16 janvier 93, l'aspect de Paris était menaçant : mais tout Paris n'était point dans ses sections et ses rues; la population la plus nombreuse, ainsi que nous l'avons toujours vu, se tenait chez elle ne manifestant aucune opinion. Il est certain que depuis la fuite à Varennes, l'opinion générale, impitoyable à Louis XVI, s'était, par le temps et par la captivité de la famille royale, non seulement calmée, mais inclinée vers l'indulgence.

L'autre partie de la population, la plus active, la plus passionnée était arrivée, au contraire, à une exaspération furieuse, par la crainte de voir un grand coupa-

ble échapper au châtiment. Si l'on n'eût jugé des sentiments de Paris que par cette dernière, on eût pu croire que Paris était furieux. Dans tous les lieux publics on n'entendait réclamer que la mort de Louis Gapet. Il semblait qu'en immolant cet homme, on mettrait lin à toutes les calamités. Malheur à qui osait émettre une opinion contraire.

Le matin, un vainqueur de la Bastille, nommé Louvain, ayant osé dire dans sa section qu'on pouvait affermir la République sans verser le sang de Louis XVI, un fédéré, pour toute réponse, lui plongea son sabre dans le cœur. Les assistants traînèrent le blessé par les pieds dans la rue, où il rendit le dernier soupir.

Le soir un colporteur de journaux, sortant d'un cabinet de lecture du Palais- Royal, fut accusé par un passant de distribuer de» écrits favorables à l'appel au peuple. On l'entoura et il tomba dans le jardin percé de trente coups de couteau.

Des dragons se répandirent, le sabre à la main, au jardin Égalité et aux Tuileries, en chantant des airs patriotiques, puis se rendirent au Val de Grâce, où ils ])risèrent les vases funèbres qui contenaient les cœurs de plusieurs rois et reines et jetèrent ces reliques à l'égout.

Aux abords de la Convention grondait une foule immense, à travers laquelle les députés s'ouvraient difficilement un passage. On leur jetait ces mots : Ou sa mort ou la tie^ine. Les couloirs étaient remplis d'hommes armés, commandés par les chefs les plus violents.

L'enceinte de l'assemblée, mal éclairée, présentait un aspect étrange.

Les tribunes publiques, qui descendaient en amphithéâtre jusqu'aux bancs élevés de la Montagne, regorgeaient de monde.

« Vous vous représentez, dit Mercier, témoin oculaire, vous vous représentez dans cette salle le recueillement, le silence, une sorte d'effroi religieux? Point du tout, le fond de la salle était transformé en loges, où les dames, dans le phn charmant négligé, mangeaient des oranges ou des glaces, et buvaient des liqueurs. On allait les saluer et l'on revenait. »

Le côté élégant, mondain, était voisin de la Montagne, où siégeaient les membres les plus riches, sous la protection de Marat et de Robespierre. Là se trouvaient Lepelletier, Égalité, Héraut de Séchelles, le marquis de Ghateauneuf, Anacharsis Clootz; leurs maîtresses s'étalaient derrière eux, couvertes de rubans tricolores : « Les huissiers, du côté de la Montagne, faisaient le rôle d'ouvreuses de loges d'opéra, conduisaient galamment les dames. Quoiqu'on eût défendu tout signe d'approbation, néanmoins, de ce côté, la mère Duchêne, l'amazone des bandes jacobines, quand elle n'entendait pas résonner fortement le mot mort, faisait de longs : Ah ! ah ! » Les hautes tribunes destinées au peuple ne désemplissaient pas d'étrangers, de gens de tout état ; on y buvait du vin, dol'eau-de-vie, comme en pleine tabagie. Les paris étaient ouverts dans tous les cafés voisins.

« L'ennui, l'impatience, la fatigue, caractérisaient tous les visages. Chaque député montait à son tour à la tribune; c'était à qui dirait : mon tour approche-t-il? On lit venir un député malade; il vint affublé de son bonnet de nuit et de sa robe de chambre : cette espèce de fantôme fit rire l'assemblée. »

Ce va-et-vient perpétuel des bancs à la tribune, les groupes des députés sans

«'ossc ronj|»u8 ot reformés au iniliou do la KaIJ«; faisaionl do ccllc-ri l'imaj^r d iiuc |>l UM» i)ul»li(|u<'. Les l)ancs rlaioiit prosquo vidrs. Lassi'o d'une Héaiirc d«' (|iiinze luMiros ({iii devait dinvrsaHK interniption Jusqu'à la lin du jui^eiueut, les d*'jMiU>H causaient outre eux Adeuù-voix, ou s'assoupisHaient houk le i)oidH de la rati^uc.

Ouolquês uns calculaiont s'ils auraient li' temps do mander avant di'iiitttro leur opinion, tandis (pie des femmes piipiaient des cartes pour comparer les votes.

Los iirpiiti's riaient api>elés selon l'oidre alpliai)(''lii|ue de leurs drpartcmenti*: les députés do Paris ne devaient doue voler ({ue vers la lin de la séance. Tous, Daulou, Marat, Legondro, liillaud-Varennes, Panis, Sergent, Fréron, CoUot dllerbois, David, Fabre d'Ki^iantine, Robespierre votèrent la mort.

Le duc dOrléans y fut appelé le dernier.

l'n profond silence se lit à son nom. Sillery, qui, depuis quelque temps, se détachait des jacobins et du prince pour se rapprocher des girondins, avait volé contre la mort. On s'atlondait qu'Orléans volerait comme son ami, ou qu'il se récuserait au nom de la nature et du saii;.;.

Aux yeux des jacobins môme, il était récusé ! Il ne se récusa pas.

Il monta, lentement et sans émotion, les marches do la tribune, déplia un papier i\n"û tenait à la main, et lut d'une voix stoïque les paroles suivantes :

« Uniquement occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteront par la suite h la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort! »

i Ces paroles tombèrent dans le silence et dans l'étonnement du parti môme auquel le duc d'Orléans semblait les concéder comme un gage. Il ne se trouva pas, dans la Monta^ïne, un regard, un geste, une voix pour applaudir. Ces montagnards, en jugeant à mort un roi captif et désarmé, pouvaient bien bles.ser la justice, consterner l'humanité, mais ils ne consternaient pas la nature. La nature se révoltait en eux contre le vote du premier prince du sang. Un frisson parcourut les bancs et les tribunes de l'Assemblée '. Le duc dOrléans descendit troublé de la tribune, doutant, à ces premiers symptômes, de l'acte qu'il venait de consommer. Le véritable héroïsme de la liberté ne fait pas fermer le cœur humain. On n'a pas horreur de ce que l'on admire. Les vertus comme celles de Brutus sont si voisines du crime, (jne la conscience des républicains eux-mêmes, se troubla en face dg cet acte. Sacrifier la nature aux lois, paraît beau au premier coup d'oeil; mais la consanguinité aussi est une loi, et il n'y a pas de vertu contre une vertu !

<. Si ce vote était un sacrifice à la liberté, l'horreur de la Convention fit voir au duc que le sacrifice n'était pas accepté; si c'était un gage, on ne lui demandait pas tant ; si c'était une concession à sa sûreté, elle payait sa vie trop cher.

« Attaqué déjà par les Girondins, à peine toléré par Robespierre, client de Danton, s'il avait refusé quelque chose à la Montigne, elle lui aurait demandé sa tète. Il n'eut pas la grandeur d'âme de la lui offrir.

«L'avenir en aurait payé plus que le prix à son nom. Robespierre lui-même

Page 1