LES DAMES DE SAINT-AMARANÏHE
Tandis que Chaumette improvisait le culte de la Raison, Robespierre méditait d'établir celui de \ Être- Suprême. Les royalistes mettaient leur espoir dans une dictature. Ils voyaient Robespierre obligé de périr ou de s'y frayer un chemin sanglant...
Parvenu au pouvoir suprême, serait-il Monk, ou Gromv^el?... En tout cas, ils n'auraient plus qu'un homme à acheter ou à combattre. Ils voyaient en lui un homme d'ordre, ennemi des persécutions religieuses. Enfin, en 93, au moment le plus sinistre de la Terreur, la popularité de Robespierre était peut-être plus grande chez les royalistes que chez leurs ennemis. La petite église de Catherine Théot et de dom Gerle l'adorait déjà comme un messie, comme l'homme de Dieu destiné à rétablir la vérital)le religion.
Après la proclamation d(3 r>]tre-Suprême et la cérémonie qoii l'accompagna ceuK qui approchaient Robespierre annonçaient à leurs amis un nouvel ordre de choses, la lin de la terreur et un gouvernement régulier. C'est ainsi que M. de Quesvremont, ancien courtisan du duc d'Orléans, et, depuis, familier de Robespierre, en parlait à M"^° de Sainte- Amaranthe.
Cette femme, qui n'était peut-être qu'une aventurière, niais (|ui en imposait par son irrésistible beauté, se disait la veuve d'un gentillhomme tué dans les journées du 5 et 6 octobre, en défendant la porte de la reine, à Versailles. Elle avait quelque temps habité l'ancien hôtel Helvétius, au coin de la rue Vivienne et de la rue Croix-des-Petits-Cliauips. Ses salons réunissaient, au commencement de la Révolution, des hommes éminents de tous les partis Mirabeau, Sieyès, Pétion. liuzot, Louvet, Vergniaud. Ses grâces, la séduction de son esprit faisaient oublier à ses hôtes les divergences d'opinion et maintenaient au diapason de la courtoisie le ton des discussions politiques.
Cependant elle ne cachait point ses préférences et laissait voir qu'elles appartenaient à la monarchie. Elle gardait, dans ses salons, les portraits du roi et de la reine.
Sa lille, âgée de seize ans, belle etîiussi séduisante que sa mère, venait d'é-
l>oiisi'i' M. «I»' Sarliiu's, IIK <lii miiiistr.' «If \.i police île LoiiIh XVI, iiiuIm m'cii nnr- (lait |):is iiiuiiis atitoitr d')'!!*' (le noinlticiix adorateurs.
Sartiiios, nvaiit sou uiaria^o. avait ru pour inaltri'H.sc M"" (irauduiai.Hon, actrice (lu ThéAtrc-Frauçais. Leurs rclatious H'étaieut déuouéeM HaiiH Me liriser : ils ^ardaieut l'uu pour l'autre utio amitié sincère, et, lorsque Kartines, ({ui s'était éloij^'ué de Paris avec sa helle-uji're, y revenait secrùtcment. il allait voir sou amie, qui lo mettait au courant des inlrij^'ues politiques. M"" (irandmaison arrachait ces secrets j\ l'acteur Trial, patriot<' fougueux et ami d<' Robespierre. Mais en vain, elle dit à Sarliin's qu'il riait imprudent de rentrer à Paris; que la lutte san^^lante en^aj^'ée entriî les (•omit»''s et Robespierre ne permettait point d'enliovoir la lin de la ttMr»iir, Sartinrs. comme sa belle-mère et sa femme, n'écoula (pie sfs illusions.
M""" de 8ainle-.\marantlie, éprise d'un Hidx'.spierre idéal, restaurateur de la reli}4ion, de l'ordre et de la monarchie, voulut rouvrir ses salons, y attirer le grand homme, le connaître, le séduire. Elle rentra donc à Paris avec sa fille, son gendre et son fils, enfant de «{uinze ans.
Les amis qui l'entouraient, la félicitèrent de son courage et contirmèrent ses espérances. M. de Ouesvremont, disciple de Catherine Théot, parla à M"* de Sainte-.-Vmaranthe du nouveau cnltf comme d'une pi-ofonde conception de Jiobespierre. H rengagea à se faire itiitier: elle se tirent ainsi bien venir du niaîlre. Une autre adepte, la marquise de Ghastenay, acheva de la convaincre. Sartines, sa femme et sa belle-mère furent introduits nuitamment dans la chapelle de la rue Contrescarpe, où elles retjurent le baiser de paix do la vieille folle qui s'appelait la Mère de Dieu.
Lorsque l'on se fut ainsi mis. à ce (jne l'on croyait, en odeur de sainteté, on rouvrit les salons de l'iKJtel Helvétius, (|ui bientôt eurent pour habitués le vieux maniuis de Sombrenil, sauvé du massacre de l'Abbaye par l'héroïsme de sa tille, MM. de Quesvremont. de Saint-Mauris. de Laval-Montmorency, l'acteur Trial, les actrices Grandmaison et liuirette, le Jacobin Desheux et Robespierre jeune, tous deux épris de madame de tartines.
L'austère Maximilien n'avait pas de chance avec les membres de sa famille. Sa sœur Charlotte, à deux pas de la maison Duplay, vivait, avec son ennemi, l'infâme Fouché; son frère Augustin, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de plaisir, faisait à son aîné une propagande maladroite et comproniettait son nom par la légèreté de ses mœurs.
M""= de Sartines, à qui Augustin n'avait rien à refu-er. obtint de lui tju'il déterminerait Robespierre à se montrer chez elle. Trial joignit ses instance à celles d'Augustin et Maximilien y consentit. Saint- Just l'accompagna.
« Soit, dit Lamartine, qu'on eût fait pénétrer dans son esprit le désir et l'orgueil de voir les deux plus célèbres beautés de Paris s'incliner devant sou génie; soit plutôt qu'il voulût tendre par elles une amorce aux partis proscrits pour les rattacher à l'ordre régulier qu'il méditait, il consentit à une entrevue avec ses deux admiratrices.
(( Il y fut reçu en dictateur qui consent à laisser pressentir ses desseins. 11
HISTOIRE DU PAr.ATS-ROYAL
Maillard et les femmes au 5 octobre.
s'assit à sa table au milieu d'un cercle de convives choisis par lui-môme. Il respira l'enthousiame. Il se laissa gourmander doucement sur les excès qu'il souffrait trop longtemps. Il parla en homme qui devrait retourner, contre les seuls «•oupables, la guillotine qui frappait encore tant d'innocents. Il entr'ouvrit ses desseins pour y laisser luire l'espérance. »
Les résultats de la visite de ces deux hommes, Saint-Just et Robespierre, ne se firent pas attendre.
Le comité de sûreté fit d'abord arrêter Desfieux, qui, délivré à grand'peine par Col lot d'Herbois; fut repris et exécuté le 24 mars avec Hébert.
LiV. 28. A. Fnyaid. rditeup.
2IM iii^'|iMI;i i»i l'\i.\is.n()v\f,
S.iiiil.Iu^t liMii.MMil i<M->tiit«' iiiir iiotr, niiitrr l.t maison «pi il rrr<|iit'iit:iit, au t'o!ml«'<|ui, l«» .'II, Ht ant'tcr (luthcrini* Tliéos et hom principaux ndfploK, puis, eu uu'iuo (cni|»H, M. «le SailiuoR, M"* dr» Saiul-Aïuuraullin, su lli|p, «on Jf'uno IIIb, MM. (!•• PouK, do S.iint-Mamis, de SoMilufuil, ilo LnVrtl-Moiitinorency, de IJoliaii-norhoforl, Miclionis, miiuicipal du Tfinpl»», coupuitlo «le t'ompassifiii pour la roiuo. M*'* di« liauiarliuliMo , d llprtMufsnil , (irauduiuisou, U'ivi, douu'stique doceUc-ci, la pililn l)liinc)d!^R0UHn Nlrolo Houchiirt, qui, nu innin<id di> i'arroHtalion. apportait du liu^*^, Crcll)' nouaud ot <tn fhiuiilo, Lninlral iitii avait It'ut/Mrassassiui r (lojlol d IIimIioIs, cm tout Kdixnuti' iiiM'SfUiUOH, auxipu'lk-H on joi^juit lt> portier d(> la uiaisou où I.auiiral avait coniiuix non attenlnt et la leiMiiM* de re couiMt'r^>o, • rnu/iafitc» (nus (leur, dlsiilt rnccusnteur, dtnnvuirpns fait l'rhitcr assfz (le joie tjunnd Idsstitain avait étr nri'Mé. »
A (pii doit-on imputer l lultiiitive, dans l'rirreRlatiou do« Sarlines et Salnt- Amaranthe?
Ivsl-ce à Saint-.ïust soid?... Mst-oo à Salnt-.Iust, du rnn^onteuiPid <lo l{ol). -,pierre?
Bien plutôt, car l'un n'aKi><sait pas aana l'autre.
Lt' l(Mideniain de la sojréopassri; chez M"* de Siiliite-Amaranthe. 1 rial aurait laitoltserver àSaiut-Jusl (^ue ieurami avait «'dé trop loin dans «es «'païudiemenls politiques, que le Comité de artret«5 générale avait ou vent de cotte entrevue et de ees confldeucps, qu'il fallait prévenir d'nutros Iniliserétions et «acrlÛer une société eompromottanto.
Saiut-Just communiqua lavis de Trial h Robespierre. Celui-ci frémit à la pensée du parti «lue la haine du Comité pouvait tirer contre lui, en le présentant comme l'habitué d'une maison de jeu et de (galanterie. Puis il réfléchit que le Comité, étant instruit, agirait: (|ue l'alTiiire était irrémédiable, (pie l'efTet en serait aii^'ravé par sa résistance, et Saint-.Tust alla porter la dénonciation au Comité.
On sait que cette Ificheté, loin de profiter :\ ces deux hommes, concourut puissamment à leur perte. Elle couvrit d'odieux Hobespierre, et ses ennemis
I épandirent le bruit que Saiut-.Iust avait voulu avoir M"* de Sartines, et «pie (éi.iit par rapfe de jalousie qu'il l'avait dénoncée.
Lt's arrestatitMis révoltèrent le «oMirdes femmes — Sonibreuil, sa Jille n'avaittdle pas acheté la vie de ce vieillard en buvant le verre «le san<,' «le l'Abbaye? Kt la petite Nicole, pauvre ouvrière...
Le mouchard qui larrèfa raconte (]non arrivant an septième étafre où elle lotjeait sous le toit, sans autres menl)les«ju'nne paillasse et un panier de guenilles, les larmes lui vinrent aux yeux. Il le dit au Comité de sûreté, où on lui répondit «pl'on ne prenait pas légèrement un attentai contre Robespierre!...
Le procès qui suivit fut en effet appelé Procès des assassins de Robespierre.
II ne comprenait que cinquante-quatre accusés; il fut très court, grAce à la loi obtenue par Robespierre, le 20 prairial, qui supprimait toutes les formalités lé^'ales. L'exécution fut plus longue. Le comité, «lans un calcul perfide, voulut lui donner une solennité sinistre et inusitée. Les cinquante-quatre condamnée lurent revêtus «le la robe rouge et «lu voile noir (feapnrriçiffe*.
( Jéluit déverser le ridicule eL iudieux sur le ciiel' du pouvoir.
Parricide, la vieille Théot I Parricides, Nicole Bouchard cl Ai"' GraiidinaisoM ! Parricides, Soinbreuil et Lamiral ! Parricides, les UeiiauL
il suflisait donc d'offenser Robespierre, père du peuple, ou de lui [)orlcr ombrage pour être parricide.
-Jamais à aucune époque de l'histoire, je ne dirai i)as de f'rance, mais ilu monde, on n'avait souffleté pareillement la justice et le bon sens. Jamais tout ce ([u'il y a de sacré pour le cœur et la raison n'était tombé aussi bas.
Et ces terroristes, terrorisés par Robespierre, afin de lui dérober leur tèlc, voulaient l'écraser sous le poids des victimes.
Ce n'était plus même la vulgaire ambition du pouvoir qui affolait ces hommes des comités de la Convention, c'était la peur; c'était pour se défendre qu'ils Re jetaient à la face des tètes de femmes, de vieillards et d'enfants, qu'ils jouaient aux boules avec des tètes humaines.
Pour donner encore plus de force à sa démonstration de tyrannie, le comité de sûreté générale imagina d'entourer l'exécution des cinciuante-quatre, «in même appareil militaire qui avait été déployé pour Louis XVI.
Une escorte de cavalerie et des pièces d'artillerie chargées à mitraille, précédaient le cortège, composé de huit charrettes.
Dans la première, M™"de Saint-Amaranthe, d'Éprémesnil, Grandmaison, de ï-^artines; dans la seconde, Sartine et son beau-frère enfant, Sombreuil et son hls. Tous les regards se tournaient vers ces tètes de femmes que l'on allait couper, et s'enivraient de leur beauté, de l'éclatante blancheur de leur cou, relevée par le rouge de leur chemise.
A la vue de (décile, de Nicole, du petit iSaint-Amaranthe, des femmes criaient :
— Oh I pas d'enfants ! pas d'enfants !.. . Lamiral disait à Cécile Renaud :
— Vous avez voulu voir un tyran! eh bien, regardez, en voilà des centaines sous vos yeux.
La marche dura trois heures.
Le carnage dura trois quarts d'heure.
On commença par les plus obscurs, le domestique de M"'= Grandmaison, les lleuaud, les théophilantropes, puis la blanchisseuse Nicole.
« On m'a conté le fait suivant, dit IMichelet.
« Un homme très dur et très fort, d'une constitution athlétique, de ces gens qui n'ont point de nerfs, (pii n'ont que des muscles, gagea de supporter de près la vue de l'exécution. Était-il avec les bourreaux ou autrement, je ne sais. Il endura tout sans broncher, vit répandre de tète en tète, l'horrible tleuve de sang.
Mais, quand cette petite lille vint, s'arrangea, se mit à la planche, dit d'une voix douce au bourreau : «Monsieur, suis-je bien comme ca? » tout lui tourna, il ne vit plus rien, sa force de taureau manqua, il tomba à larenverse; un moment on le crut mort; il fallut le rapporter chez lui. »
Puis vinrent M'"^ Grandmaison, M"'*^ d'Éprémesnil, les gentilshommes, le
î«o iiisToinK ne pai^ais-hoval
jcmu' Saiiil-Aiii:ii;mlho. Sa Sd-ur «l sa môro virent luV'ripittM* mou cor|w daiiH le imnler. I.our tour approcliait. La flllo oi la inrn^ MViuhraMnAnMit d'in) lonv «-l «leriiicr baiser qu'intoi romiut rox«'Ciit«Nir. La m» •!(• la lillo ivjoij^iiit ••••II.- <lo son jpuno frùrc, la mère mniinit l'avant-diMiii^re : Sartines lo dornior.
(lo inassacn:. tnis m srnir avt'c tant <riialiil.'l.«, soiili'va !«• ponplo c(»iilr»" l{ol)cspi(M'n'.
11 n'avait plus à craindr.' !«• poi^'iiard il-' 'JaUini. ni 1.' pistolol de Mmla. ni !•■ couteau do Samson ; do ro jotir les entwinis (ju'il se proposait do fairo exéciil^T l'avaient devancé dans le crinio et noyé «laiis le sanjî.
11 y eut encore des charrettes cependant; celles duO tliorniidor... il y eul urio fournée do (V2 têtes parmi lesquelles se trouvait celle d'André C.hénier!... Pui-^ une autre encore de (luaranto-cinij...
Lanne, membre du comité, en avait déjà demandé une «le trois cents pour laquelle on aurait recruté des galériens ; mais sa proposition avait été écarté.'. Kouquier « humainement, sagement » l'obli^ta à se contenter d'une trentaine « auxquels, peu de jours après, on en ajouta autant. »
Assez de ces lugubres histoires, n'est-ce pas? lievenons au Palais-Égalité ; rouirons chez nous.
LA SOLrrUDE AU PALAIS-K<i\LlTÉ. — LK 10 THI;UMIIm>U. — SKS <:ONSKQt'KN«:i:S