Arrêté da S/ilut public da 10 mars
il établi de modestes restaurants et un petit bal, dont le crin-crin s'entend à peine. Il n'y a plus une seule curiosité à voir sous les galeries, et, s'il reste quelques badauds, le bruit des charrettes qui passent, vers quatre heures, pour la place de la Révolution, les attire et les entraîne rue Saint-Honoré. Plus personne... mais pour nous
... Paies encore a des asiles verls, Les aaiours des baisers, les muses des concerts; Je ne veux pas mourir encore!...
Nous voici au 10 thermidor... Que se passe-t-il donc?... Voilà de nouveau les arcades peuplées, le jardin envahi ; les cafés retentissent de chants et de cris joyeux. Les lilles parées, des bouquets au sein, comme pour une fête, traversent rapidement le jardin et courent vers la rue. Qu'est-ce donc? Où va tout ce monde ?...
Il est cinq heures. Il s'élève, de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais. une rumeur formidable, un grondement défoule d'où jaillissent par moment des cris perçants de femmes : — A mort! A la guillotine!...
Ce sont des charrettes qui emmènent Robespierre et les siens au nombre de vingt et un, et ce sont des cris de vengeance et de joie féroce qui les saluent au passage.
Leur agonie sera cruelle ; ils n'arriveront pas avant six heures à l'échafaud. Après cela, la foule reflue au Palais-Égalité par flots tumultueux. Cette foule bruyante de jeunes gens, de femmes, auxquels se mêlent les réfugiés des caves et des greniers, tout ce qui a tremblé, s'est caché et a été traqué, compose un ensemble infernal. Le sang de Roljespierre les enivre. Beaucoup se trouvent vengés; un plus grand nombre encore est soulagé du cauchemar delà guillotine. A la même heure, l'espoir pénètre dans les prisons qui regorgent de prisonniers.
Les habitants des galeries croient renaître à une vie nouvelle et, en eftet, malgré la misère chronique, Paris bientôt va être en proie à une fureur de plaisirs qui rappellera, en les surpassant, les orgies de la Régence.
Nous avons dit à quel degré était la moralité, pendant la Révolution, et nous ne pouvons dire qu'elle baissa beaucoup, après thermidor; mais il y eut une recrudescence dans la passion des divertissements, du luxe et des débauches ; je ne sais quoi aussi d'effronté, et un mélange bizarre de raffinements et de cynisme grossier, qui ont marqué les mœurs de cette époque d'un cachet particulier.
Une nouvelle génération, sevrée de tous les plaisirs, surgissait, avide de jouissances. Elle caractérisait la transition qu'elle avait mission d'opérer entre l'anarchie et la réorganisation, entre un bouleversement et la nécessité, pou^. l'économie sociale, de reprendre des fonctions régulières.
Le Directoire fut cette transition. Après le 10 thermidor, il y eut encore des exécutions, plusieurs fournées, mais plus de 10,000 prisonniers furent rendus à la vie, et un nombre incalculable de citoyens, paralysés par la terreur, reprirent l'usage de leurs facultés.
msroiiti'; i>i r m.m- iio^ \i
Diiii^ lo iiiiiiilirt', il y eut buiiiicoiip de royaliHlcM iiicui-i'i«iblen, huiis «loiili.'. inaiH (|i>K lois hii^m'm et \u\v {>oiicti niiciix tailu ciihkcmiI nulli à Imn hoiimottir aux loi» iiodvellos liu pays. UiiKouvcriHMiHMil (l(> forr«)iH''H ii iiispireni jaiiiniH l«; renjM'cl, mais la nWoltopt lo iiu-priH.
L^'^ luassacrt's l'I les pr»»Mwiptiuii>«. dt-puis la >;uiil liartlii'l'iny et la ifvotatiin» th' IV'ilil (le N'ailles, ont prouv/- «lu'ils nrlairnt «pif des <I«'>.i>Iii'H.
La iioiivcllr ^«Mirratiuii dont iiuii-s a\oii.s parlé, et ((ui duvait ne rendre cûlùbrc sons les surmuns de muscadins ot fl'innoyaW'es, avait «[iiin/f on sci/e ans en HU, sa jeunesse avait été sevrée de tous les plaisirs (pje la nature réclame, hou expansion, son épanouissement avaient été compromis par les violenc«u et le» terroui*8. Éloi«înéc de l'action, comme mineure, elle avait assisté A la cliut<; de l'ancien lé^'ime où elle était née, crili(|né les actes, jiipfé l«'s corps et les hommes et pris en haine naturellement les autoritaires nouveaux, la so<iété tyranniqu»* et ombrageuse des jacobins.
Elle avait fait trop si mi venl la<(ueue aux boulani^eriesavcr li-^irmmeH; ellt-aviii trop souvent diné de lélocpience de M. de Robespierre ; elle avait pris en debout les braillards et les débraillés, la carmagnole et le bonnet rouge. Puisque le luxe des vêlements n'était pins un privilè;,'e de la naissance et «pie tout le monde avait droit à la soie et au velours, pourquoi se condamner aux ^'uenilles. Ils voulaient du luxe et des plaisii-s. Tous n'étaient point, comme on l'a trop dit, des royalistes ; la plupart étaient des lils de nuirchands, d'artisans, d'employés, mais tous étaient des ennemis acharnés des jacobins, des républicains autoritaires (deux-mots qui hurlent de se rencontrer) des puritains hypocrites. Ils les provoquaient et les traquaient sans relâche, les chassaient des lieux publics, et leur faisaient payer en avanies, en méchanceté souvent, tout ce (pi'ils en avaient sidii lie frayeur honteuse el d'ennui.
Les royalistes se mêlaient à leurs ranj^s et faisaient campagne avec eux. (Vêtait un élément dangereux, plein de haines, et qui entraînait ses camarades dans tous les excès de ses représailles.
En 89, les amis du roi (tout le monde était royaliste) voulaient mettre au service de leur cause, leur talent de spadassins, et menaçaient les patriotes de leurs épées ; on sait que ces derniers repoussèrent avec mépris les duellisb-s politiques.
En 95, la jeunesse dorée qui, plébéienne d'origine, ne portait pas l'épée, se fit une arme du bâton; mais la canne, comme le gourdin des incroyables, devint sur la voie publique un instrument de vexation, plus redoutable que léiv^e.
Cette tyrannie au petit-pied s'exagéra par ses succès et par l'impunité ; sa forfanterie devint de l'impudence, ses audaces dégénérèrent eti lâchetés, comme sa gaieté et sa coquetterie en excentricités folles et son libertinage en débauches et eu dépravation.
Le beau sexe ne se laissait pas dépasser dans cette réaction insensée. Élevées dans un chaos moral, où se heurtaient les principes les plus opposés, elles s'en dégageaient dans une complète indépendance de conduite : parvenues à lâge de plaire, pour peu que la uature les eût favorisées, elles trouvaient, dans le plaisir
inèiue, les ressources nécessaires à une vie de plaisirs et ne voyaient rien au delà.
Plaire les affranchissait de la tutelle de leurs parents, plaire les dispensait des liens conjugaux, — si méprisés déjà sous Tancien régime, — ot des devoirs de la maternité.
Les hommes semblaient passer leur temps à s'habiller, les femmes à se déshabiller. Elles ne trouvaient plus d'étoffes assez transparentes. Elles se montraient encore plus provocantes, plus libertines, plus insolentes que les hommes. Des deux côtés on n'adorait plus que la vigueur physi({ue. Beaux mâles et bel'e^ femelles.
Toute décence est bannie; l'amour n'est plus selon le mot de Chamfort, qui datait déjà de loin, que « l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidémies. »
« On se marie pour divorcer, on se démarie poui- se remarier. Le mariage, qu'est-ce donc? Un bail résiliable de semaine eu semaine, de nuit en nuit. Qu'est-ce donc? Une contredanse ! » (de Goncourt).
Quant à l'opinion politique des femmes, vous la connaissez ; elles sont presque toutes royalistes.
Telle était la société mondaine que nous allons voir fleurir et se décomposer sous le Directoire, le Consulat et l'Empire.
TROISIÈMF PARTIE
surs LK DlHKCTiiIlli:. — I.K rnNSÎLAT KT I T.MIMIlK
i.i: i)iHKCT<'>inK. — i,i:s Tvrnovviii.i.s nr i'Ai.\is-r,(isr,HK. — f\ r>HAMF'. ATP.or.i:.
\.o r> octobre 17!t.'», l;i (loiivoiition avait fiMininr' sa mission. Avant de disjtnraitre, elle avait élahort' uni» noiivellf constitution ol or^janis»'- une nouvello foi-nio (\o jj;ouvornonit'nt,
(lolui-ci socomposiit de deux Conseils : l'uu leConseil dfs Cin<j-Cenls devait proposer les lois ; l'autre, celui des Anciens, était appelé à les sanctionner.
Les dons, conseils réunis désii^naietit ciiii| membres chargés du pouvoir exécutif qui prenait le nom de Directoire.
Les premiers membres du Directoire liut'ut Leloiunour, La Heveilière Lepeaux, Rewbel, Barras et Carnot.
Os faits rappelés, afin de mieux préciserai date de notre récit, nous n'aurons plus, Dieu merci ! à parler de politique (juautant que celle-ci se mêlera incidemment aux scènes de mœurs.
En !)() et 97. la situation dont nous avons es({uissé rapidement l'aspect fjénéral s'est développée. LindilTérence de Barras, l'indul^ionce de Carnot, la trahison muette de Barthélémy imposaient silence aux patriotes et encourageaient les royalistes; en même temps. la fièvre de plaisir atteignait son paroxysme.
Déjà, les femmes se paraient de fleurs, de lis d'argent et, dans les broderies des cravates des muscadins et des châles des merveilleuses on pouvait distinguer les portraits de Louis XVI et de Marie-Antoinette et du Dauphin. Au théâtre, on bafoue les jacobins et les comités révolutionnaires.
Dans les promenades, on fait la chasse aux jacobins, «aux coupeurs de tètes > on les insulte impunément.
Au Palais-Royal, qui n'a jamais été plus brillant et jilus bruyant, les royalistes prennent la revanche des exécutions par la parole de Camille Desmoulins. Leurs groupes ou leurs bandes ont aussi leurs orateurs, leurs juges et leurs
Le duc de Chartres prit le commandenient du 14» dragons,
exécuteurs. Ce que Camille a fait pour d'Espresineiiil et tant d'autres, ils le fout aujourd'hui contre les patriotes. « Triste retour des choses d'ici-bas. » Ils ont moins d'esprit, et ils n'envoient pas à la lanterne, mais ils ne sont pas moins cruels. Ils emploient, contre les victimes qu'ils ont choisies, les supplices du
ridicule et de l'injure. Ils ont renoncé aux invectives classiques, traduites du
grec ou du latin, et mêlent aux drames de leurs vengeances le comi(iue anglais.
je comique froid qui ricane plus qu'il ne rit et doufles saillies donnent le frisson.
Ils procèdent avec méthode; un jour pour celui-ci, - demain viendra le tour de
LiV. 5^9. A. Fayard, éditeur.
ZM
lllsioii;!.; hi I'\l.\|s-|{()VAL
rt'hii.lA.Ils sont iinpitoyablos et ils ne »onl pus toujours juHtc».l*ariiji ceux qu'iU iill;ii|Ui'nt cl iiiiimilfiil, il vu est (jiii ne sont «oupahlcH <riuieuii ««xo-h «îI i|ui • oiiiiiiuiidtMit lo ivspc'cl lie toUH; nous ueii voulons (ju'uu uxeniplo que iiouk allons citer.
Vers le roujtutMn-iMntMit de 1 /'.•"<, ;i 1 un (!•'.•> anKlcH de la preinicr»! ^airiii' df l)Ois se voyait nue boutiiiuc dont lensei^m' portait : Cabinet littcmirc de Gérardm.
Cette boutique ouvrait à la fois sur le jardin et la galerie, et, à travers se» iliAssis vitrés, laissait voir des rayons cliartjés de livres et unie table couverte do journaux, où I on ne voyait de monde <|ue dans lis premières heures de la matinée ou de lu soirée.
Au comptoir, placé dans un angle, se tenait une femme d'une trentaine d'années, pâle, l'air soullVant. mais sinî^'ulièremeïit sympathique et à qui il ne manquait (jn'un jn'u (!•• frai.lirur pour étn- tout à lait belle.
Un jour de mai, vtr> ciinj heures, elle était occupée à classer des brochures. Assis j\ la table, un citoyen qui écrivait donna un dernier coup de plume et se leva.
— Là ! jai tini, dit-il.
— Déjà?
— Mais il est tard ; il est «juatre heures linumlu lI La SentmcUe se tire à fiii<l heures.
— Ainsi vous partez, lit la jeune femme avec regret
— Sans doute.
— .le vais rester seule,
— Il est étonnant que votre maiù ne soit pas encore de retour du conseil, niais il ne saurait tarder.
— Si vous le rencontrez, Leuliette, dites-lui, mon ami, qu'il se hâte, ne s'arrête chez personne... seule ici... j'ai peur.
Elle mit dans ses paroles un accent qui toucha l'excellent homme (jue son mari avait pour collalwrateur.
Il s'approcha d'elle, lui prit les mains avec affection :
— Ne craignez donc rien, lui dit-il, les chiens qui aboient si fort ne mordent pas. D'ailleurs des scènes pareilles ne se renouvelleront plus. Le jardin aujourd'hui est assez calme.
Elle secoua sa jolie tête affligée.
— Ils reviendront, dit-elle. Ils n'obéissent pas à un ca]»rice, mais au mot d'ordre d'un complot, je sais trop où ils veulent en venir.
— A vans faire fermer boutique parbleu !
— Oh ! si ce n'était que cela... ce sera bientôt fait, nous chercherons un autre gagne-pain... mais ailleurs ils nous poursuivraient encore. Ils ne nous lâchei*ont plus jusqu'à ce qu'ils soient airivés à leur lin.
— Et que veulent-ils donc?
— Ma mort.
— Quelle folie I Ce n'est pas à vous qu'ils en veulent, mais à notre journal La Senlinelle.
zzli
— Dites à son rédacteur ; mais n'osant l'assassiner comme Lepellotier Saint- Fargoau, ils me frappent, ils jurent ma mort, certains que Louvet en mourra de douleur. Ah! les lâches 1... les lâches!...
— Pauvre femme! Mais patience, vous quitterez cette maison. Louvet cherche à céder son bail; il me l'a dit...
Puis Jetant un coup d'œil au jardin:
— Vraiment, reprit-il, je crois que tous ces bandits sont aujourd'hui h. la campagne. Allons, il faut que j'aille à l'imprimerie, du courage, citoyenne, et à bientôt. C'est moi qui vous apporterai le premier mille de la Sentinelle.
Leuliette s'échappa et se prit à courir vers le quartier Saint-Germain où se trouvait l'imprimerie du journal qu'il rédigeait avec le député Louvet.
La jeune femme le suivit un instant des yeux puis tout à coup se retira comme fi'appée d'une apparition terrible.
Entre les piliers des arcades, elle venait d'apercevoir deux éclaireurs de l'ennemi: deux brillants incroyables qui, appuyés sur leur canne torse, dans une attitude penchée, le lorgnon à l'œil, paraissaient observer le cabinet littéraire et probablement le retour de Louvet.
Ils n'attendaient que lui pour donner le signal à leur bande, et le plus beau leinps du monde ne pouvait point les arracher à la tâche que leur haine s'était donnée.
Mais quels étaient leurs griels /... En quoi le charmant et spirituel auteur de Faublas pouvait-il leur être odioux? Louvet n'était point « un buveur de sano-. »
N'avait-il pas été à la Convention l'éloquent adversaire de Robespierre? proscrit avec les Girondins, n'avait-il pas en prairial pris la défense de ses proscripteurs, les montagnards? 0 n'était pas de citoyen plus honorable et plus sympathique...
Oui, mais c'était un républicain de la première et de la dernière heure et le rédacteur de la Sentinelle, cela suffisait pour soulever la haine de ces incroyables et les résoudre à le tuer lâchement à coups d'épingles en faisant périr de peur sous ses yeux une femme qu'il adorait.
Lodoïska — c'était le nom qu'il lui avait donné, — avait été le premier amour de son adolescence et l'unique passion de sa vie. Ces sentiments partagés par la jeune fille avait été contrariés par les deux familles, mais les amants n'avaient point cessé de se voir et de s'adorer. Devenue libre, Lodoïska s'était réunie à son amant dans une petite maison cachée à la lisière d'un bois des environs de Paris.
Là, elle partageait avec lui son esprit comme son cœur ; ils travaillaient ensemble, épris des mêmes poètes et des mêmes philosophes, s'inspirant de leur jeunesse, de leur solitude et de leur amour. Louvet n'avait pas vingt ans, lorsqu'il écrivit un livre calqué sur les romans à la mode et les mœurs corrompues de son temps : les aventures de Faublas avaient eu un succès prodigieux. Se trouvant alors loin de la foule, loin de cet être impersonnel, le public, et ne prévoyant pas qu'il aurait un jour à l'affronter en face, il avait laissé courir à sa plume toutes les imprudences, toutes les indiscrétions. Il avait donné le nom de Lodoïska à son héroïne et s'était complu à lui prêter les traits de sa beauté.
29R lllsinmi-: DI- l'AFAIs l:ov\l
Ln jeuno f«Mnm(» routât* in -onnuo, invisible n'nvnll pan ou à on rouf^lr. O'iHquos amures d'oubli nvaitMit pa se sur rcttt'fantaisip; ni lui, nloUo n'y KOiij»caiont plus. — Les évoneuH^jU poiilitjueH avaient aj)porl/' aux occupations «le leur esprit dos fUMnents jjIus sérieiix et déjà ils s'enivraient do n''puldiainiftmc bien lonjîtiMUps avant (|ue l'heure sonnât pour la Urpublirpiu.
Nous l'avons dit, ils n'avaient ipriinf 'wwr .'i ilcnx I.(.il.,i~l<,i. ( '.'Init ^T'"• î{(». land plus tendre et plus heureuse.
Dès que la presse fut libre, Louvel alla à Paris le jour, pour revenir le Hoir près de Lodoïska. Il se mêla aux luttes des partis ; ^'râce à u::e fortune indél)cndante (pi'il ne mènaj^'ea pas assez, il se lit nonnner :\ l'Assemblée lé^dslative. Lanlhenas le présenta chez les Roland, dont il devint l'ami.
M"* Roland, dans ses mémoires, trace de hii ce portrait :
« Louvet, dit-elle, pourrait bien quelquefois payer le tribut de son extérieur. Petit, frêle, la vue courte, l'habit négligé, il ne parait rien au vulgaire, qui ne remarque pas au premier abord, la noblesse de son front, le feu qui s'allume dans ses yeux et l'impressionnabilité de ses traits à l'cxjtression dune grande vérité ou d'un beau sentiment. R est impossible de réunir plus d'intelligence et plus de simplicité et d'abandon. Courageux comme unlion.douxcommerenfant.ilpeut faire trembler Catilina à la Ifibune, tenir le burin de l'histoire et répandre la tendresse de son âme sur la vie d'une femme aimée. •
Louvet lit connaître ;\ M°^ Roland sa chère Lodoïska. Ces deux femmes se comprirent par la politique et par l'amour. U écrivit la Sentinelle pour Roland et la Gironde, dont il fut un des orateurs éniinents.
Nous avons dit qu'il fut proscrit avec elle ; ajoutons qu'il se ruina dans ces luttes pour la vie ou tout autre intérêt que celui du parti doit s'oublier. Rentré après thermidor, il siégea de nouveau à la Convention, puis fut nommé au Conseil des Anciens.
Mais cette magistrature lui était plus onéreuse que lucrative et pour se créer quelques ressources, il avait loué le cabinet littéraire Gérardin, laissant sur l'enseigne un nom qui lui permettait de ne pas aflicher le sien.
Pendant deux ans , M°° Louvet avait pu y tenir modestement sa place sans que le moindre incident fâcheux eût troublé sa tranquillité, mais plus tard, vers 1797, son mari avait soutenu contre les royalistes de plus en plus nombreux une polémique violente. Ces articles avaient signalé Louvet à la haine delà jeunesse dorée.
Le cabinet de lecture de la Sentinelle était devenu le sujet de leurs critiques, puis l'objectif de leur insolence. Une ligue s'était formée contre l'ex-conventionnel. Cette bande de deux ou trois cents porte-gourdins, se réunissait donc chaque soir devant le cabinet Gérardin ameutant avec elle tout le Palais-Royal, toute la séquelle des badauds et des filles.
Avec une méchanceté atroce, ils avaient imaginé de se servir du roman de Louvet pour insulter sa femme, de l)afouer son amour avec l'expression de son amour même ; de la lapider, si l'on peut dire, à coups dinjures. de railleries obscènes, ou de citations du roman de Faublas.
Faublas n'était-ce pas Louvet ? Lodoïska n'était-ce pas elle ?
Cela faisait beaucoup rire.
Et les femmes dos galeries de bois n'étaient pas fâchées do voir la chipie du cabinet de lecture, plus méprisée qu'elles.
D'abord Louvet avait tenu tête ; mais la manifestation avait grossi et pris des proportions écrasantes, le bruit de ses clameurs s'entendait jusque dans la rue Saint-Honoré.
— Qu'est-ce donc ? demandaient les passants.
— Rien du tout. C'est Louvet et sa femme que l'on siffle.
A la seconde ou troisième tempête, on n'y fit plus attention. Les malheureux assiégés sentirent le désespoir succéder à la colère. Une tristesse noire s'empara de Lodoïska et Louvet, effrayé de son chagrin, résolut de céder le commerce qui l'aidait à vivre.
N'était-ce pas affreux? Sous les yeux d'une police indifférente, en sortant du Conseil des Anciens, qui siégeait aux Tuileries, le député applaudi devenait le jouet et la risée d'une foule ignoble. Et, tandis qu'il siégeait, il se demandait si l'on n'assassinait pas chez lui.
Il rentrait donc anxieux et pressant le pas.
A peine eut-il mis le pied au Palais qu'il fut signalé sous les arcades et que des cafés une multitude de jeunes gens sortirent en criant : Le voilà ! le voilà I
Quelques coups de sifflets avertirent la population des deux rues sales qui bordaient le Palais-Égalité, et bientôt la foule emplit le jardin retentissant de cris sauvages.
A ces hurlements, Lodoïska qui venait d'ouvrir à son mari, s'arrêta, saisie, suffoquée. Il l'entoura de ses bras et l'entraîna dans un angle de la boutique où elle pouvait se croire moins exposée. Puis se dérobant à sa terreur, il s'écria :
— Crois-tu que j'aie peur de ces misérables? Il s'élança à l'entrée du magasin.
La foule le salua d'un ah ! ah ! de première satisfaction.
— Faublas I le chevalier de Faublas ! crièrent deux incroyal>les. Et le rire épais de la multitude accueillit cette raillerie.
Les bras croisés, le front levé, Louvet se tenait devant sa porte, défiant cette tourbe, comme s'il eût voulu concentrer sur lui seul toute son attention.
Une espèce de colosse en perruque blonde qui, sous son habit et ses culottes de soie à raies bleues et roses, dessinait des formes d'hercule, s'avança, en cavalier seul, vers Louvet et lui dit avec une prononciation languissante et enfantine :
— Citoyen buveur de sang, gentil enfant de chœur de sainte Guillotinette, nous voulons contempler ton adorable compagne, la belle Lodoïska.
— Oui I oui I appuyèrent les meneurs, Lodoïska ! Lodoïska I
Et ce nom éclata d'un millier de poitrines et roula sous les arcades comme un tonnerre.
7S0 msToiin: i»i i'\i.\îs.ii(»Y\f,
I,onvi>t il'MinMir.iit iiiipassililt».
— .l.iloux, vil;»in jaloux, r.'prif lo rorypiM'f. on ns-tn rncM l'idole i\(* mon Aiiu^ ?
l'it il s'avança ponr lorpnor dans la bouticjuo, il apurent la nialhonroiiH^» fiMunic cf. de son jjonniin, indiqua sa rolrailc.
— Sn* ma pa'olc! c'ost ollo. \,n voilà ! rria-lil.
Il se lit alors iino pniisstV nn'iiaranto, ot r<nt «'•n^rfînm/'nos boufTonnant, «e contorsionnaiit •mi altitudes obscènes, cnvoyèronl dos baisers h leurs victimes ; landi-< «{n'eiitr»' eux, ponr voir, se ^iiissaiont des femmes qui criaient :
-- Oh ! elle se cache !.. Oh ! •Ile a roufîi ! oh ! oh f qu'elle e^i (h-.M.. • Pnj^ bietittd se reculant :
— Gare ! Prenez parde au petit !..
(TiMait TiOnvet <pii «s'élanrait deh<^)"->. ]>• pnin- i. im.-. ir w-^-.rn' hiùme ci lunileversé de fureur.
Mais les gaillards qni l'assaillaient se riaient de sa rapte et d'un moulinet de leur ^'ourdin le tenaient ;\ distance.
— Enlevons-le ! cria une voix.
- Oui. la promenade en triomphe !..
A cette menace terrible, le nialhetireux recula... Oue serait-il devenu, jouet de cette mnltitude? Il se retira saisi d't'pouvante. Sa femme acconrut ponr mourir avec lui. Elle pleurait ; quel rép;al pour ses bourreaux !
— Oh ! elle pleure !.. Elle pleure !..
— Il pleure aussi... Pleure Louvet. Va, tu as bien raison !
— Laissez-les. Regardez la femme! Refjardez, elle défaille., elle tombe... Oh : oh!..
Et de rire !..
— Elle se meurt... Pour sûr, elle en mourra !
Alors, pour mettre le comble à la terreur de leurs victimes, les jeunes beaux l.iandissant leurs cannes s'avançaient contre la boutique en hurlant :
— A mort le buveur de sang ! A mort le sans-culotte !..
— A bas la Sentinelle f Prenez-la ; déchirez-la. Au feu !
(Quelques individus se jetèrent sur l'étalage pour déchirer et jeter au vent des brochures et des journaux, mais les chefs de la bande intervinrent :
— Pas de violence! criaient-ils. Messieurs, respectez la propriété!.. Respect au député de la R.' publique !..
A bas la République !.. Vive le roi !..
Assez!... assez pour aujourd'hui.
F2t donnant l'exemple de la retraite, ils séloignèrent vers les arcades.
La foule qui les avait suivis fut plus lente à se dissiper. Elle était encore nombreuse, quand Leuliette entra »lans le jardin, accompagné d'un porteur de journaux. Il vit de suite ce qui venait de se passer et se hâta de rejoindre ses
amis.
Il trouva Louvet assis dans un coin, soutenant sa femme évanouie.
— J'arrive trop tard, lui dit-il.
Louvet ne répondit rien. Qu'eût pu faire Leuliette? Deux hommes pouvaientils davantage qu'un seul.
Leuliette dit à son ouvrier de l'aider. Tous deux prirent les volets de la boutique et fermèrent en plein jour, ce qui aurait fait croire à un deuil. Il se forma quelques groupes de femmes inquiètes qui murmuraient et se disaient : — Est-ce ([uelle est morte?..
Elle n'était pas morte et, comme on dit, n'en valait guère mieux ; ses yeux pâles se rouvraient dans le demi-jour de la clôture.
Tout était fermé avant quelle fût tout à fait revenue à elle. Leuliette alla chercher un flacon de sels et son ouvrier sortit pour retenir une voiture.
Une demi-heure plus tard ils étaient chez eux, rue de Grenelle n° 1495, ci-devant hôtel de Sens.
Il eût été difficile de dire qui des deux, de Louvet ou de sa femme, avait été le plus cruellement meurtri par cette exposition à l'outrt^ge, plus douloureuse que le pilori antique. Lodoïska tomba malade. Louvet ne quitta point son chevet ; il ne reparut ni au Palais-Royal, ni au Conseil des Cinq-Cents et laissa à son ami toute la besogne du journal. Les idées les plus sombres s'nmparaient de lui.
Il se disait que, puisqu'il était permis d'exécuter ainsi les républicains, c'est que la République était morte. Ce n'étaient pas des modérés qui l'avaient accablé d'outrages, leur haine ne se portait que sur les jacobins, la queue de Robespierre. Les Girondins n'avaient jamais été plus détestés que par les royalistes. Ces derniers n'avaient pas pardonné aux fondateurs de la République ; les terroristes leur étaient moins odieux.
Eux-mêmes ne pratiquaient-ils point la violence? Ne la poussaient-ils point jusqu'au crime? La province n'était-elle point désolée, ravagée, par des bandes de brigands à leur solde ?
Cette scène à laquelle nous venons d'assister, n'était-elle point le prélude de la terreur blanche ?
Louvet eut la vision de tout cela.
Le Directoire, glorieux au dehors par ses armées, était impuissant à l'intérieur; il n'inspirait aucune confiance et, faute de confiance, tout dépérissait. L'armée seule était organisée et respectée.
Il put entrevoir l'avenir.
Il ressaisit sa plume; il prédit, dans la Sentinelle, le coup que le parti montait contre le Directoire. Il prédit et mourut huit jours avant l'événement. Comment mourut-il ? Nous le dirons en peu de mots. Il n'avait pu se remettre de l'outrage ([u'il avait subi. « Il en fut poignardé, » dit un historien.
Un matin, sa femme, étonnée de ne pas le voir paraître, monta dans sa ciiambre, et le trouva pendu.
Désespérée, elle voulut chercher dans le suicide la tin de ses maux: elle prit du poison. Mais son médecin, qui était aussi son ami, amena près d'elle son jeune enfant et la supplia de vivre.
L'amour maternel l'arrachaàla mort, elle consentit à prendre un contrepoison.
!UBa HLVloilil!: i>U i'AlAlS-HuVAL
AlMiKS LK l'IlVMI. LA COMKIMK. — l.V l'li;<:i: A SUC«:È8 DU TIIÏ^IATliK MOXTANhIIlH
Noub vt'iluns de voir coimiiciit les ruyalibles et les llienuidorieiis pratiquaient le respect do lu liberté individuelle; nous allons voir comment ils «avaient lusti^er d'une ciiti(iuo, — souvent juste, nous l'accordons, muis tropsotivent exagérée et toujours monlanto, — les jacobins, les comités et los tribunaux révolutionnaires (|u'ils venaient de renverser.
Après le drame, assistons à la comédie, l'it-nons pour une demi-heure, .si vous le voulez bien, unelo^e au tliéàtr(> de la Montansier. Il vient de rouvrir et jamais il n'a eu do pareil succès.
Le théAtre du Palais-È^'alité donne, depuis trois mois, une comédie politique, édite avec esprit, avec une verve comicpie (jui couvre de ridicule et d'odieux les terroristes à bonnets routes, i)0ur la jdus grande {gloire de leurs vainqueurs et de leurs persécuteurs.
Cette pièce est d'un jeune débutant, le citoyen iJucancel. elle est intitulée:
Llntévieur des Comilis Itcvolutinnnaires ou les Aristides modernes. — Trois actes en prose.
Cette pièce nous donne mieux l'idée de l'esprit du temps, que les meilleures dissertations. La scène en est placée à Dijon, la seule ville qui osa protester contre l'exécution de Hobesjjierre et de son parti.
Nous pourrions nous borner à en rendre compte, mais, comme elle est anmsanteet très peu connue, nous croyons qu'il est préférable de la reproduire.
La salle et le public nous sont connus; les beaux, les belles, beaucoup de gens naguère emprisonnés par le Comité de sûreté. Un vieillard qui sort de prison, lie manque pas une seule représentation. On le remarque chaque soir, ne i»erdant pas un mouvement des acteurs, j)leurant de joie, comme en extase, battant dos mains, en s'écrianl : — Oh ! comme je me venge de ces coquins-lài
Mais, sur la dernière ritournelle de l'orchestre, le rideau se lève.
l>bHSU>?(AGtS.
AUISTIOE, aucten chevalier d'industrie, présideot du Comilc. *
CATON, «Dciea laquais, escroc, membre du Comité, (:rand aboycur.
SCÊVOLA, coiffeur gascon, membre du Comité.
BUL'TUS, ancien p<-)rtier de maison, membre du Comité.
TORQUATL'S, rompaillenr de chaises, membre du Comitc.
DUFOUR père, négociant, honnête homme, persécuté, ofticier uumciptl, membre du Comiti.
DUFOUR fils, officier de la garde nationale perréculé.
La citoyenne DUFOUR mère, jierséculée.
F.\NCHETTE, domestique chex Dufour.
DESCHAMPS, domestique chex Dufour.
V1L.\IN, homme contrefait, commissionnaire au Tribunal rérolotiouaaire.
Un officier municipal. Cinq gendarmes.
Un garçon de bureau. Deux agents du Comité à Ogure pile el moostacb*.
HrSTOrRE DU PALAIS-ROYAL
Pliilippe-Kgnlité ixiarcliant ù réchafaiid.