‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 4 sur 126 · DE RICHELIEU A LOUIS XV · texte numérisé non relu

DE RICHELIEU A LOUIS XV

ANNE D AUTRICHE AU PALAIS-ROYAL. — RETOUR DE LA MORLIÈRE, MADAME COMBALET.

Après la mort de Richelieu, Anne d'Autriche, investie de la régence, vint s'établir au Palais-Royal avec le jeune roi et son frère, Philippe d'Orléans. On peut dire que c'est au Palais-Royal que Louis XIV fit ses premiers pas, et même son premier faux pas, puisqu'un jour, en jouant dans le petit jardin, sur l'emplacement duquel on a bâti le Théâtre-Français, il glissa et tomba dans le bassin. On a dit que c'était son frère Philippe qui l'avait poussé.

Gela est bien possible, car la plus complète mésintelligence ne cessa de régner entre ces deux princes. Ils se battaient et se jetaient au visage leurs cuillers chargées de bouillie.

A la mort de son oncle, la belle Marie Gombalet s'était retirée dans un couvent à Chaillot, assez vexée des avantages testamentaires faits à d'autres parentes, et en particulier à M.""^ d'Aiguillon, qui avait hérité du Petit-Luxembourg.

Le chevalier de laMorlière était rentré à Paris, mûri par un trop long séjour à la cour mélancolique de la vieille Marie de Médicis, mais toujours fringant, beau cavalier et plus entreprenant que jamais.

Désireux de secouer les brouillards germaniques et de se retremper dans les souvenirs de sa première jeunesse, sa pensée se tourna tout de suite vers celle qu'il avait failli épouser.

Après avoir eu l'honneur de saluer la reine et le cardinal Jules dans ce palais dont la fondation lui avait coûté dix-sept ans d'exil, il se dirigea vers le couvent des ursulines de Chaillot. Il avait choisi un jour où il devait y avoir prise de voile, cérémonie qui attire toujours beaucoup de monde. Les religieuses recevant alors de nombreuses visites, il espérait que les pensionnaires seraient également au parloir. Il ne courait ce jour-là aucun risque d'être remarqué plus ({ue tout autre et se trouverait confondu dans la foule. Il s'y rendait donc sous le même costume qu'il portait autrefois, et faillit tomber à la renverse en reconnaissant Marie Combalet, à quatre pas de lui, qui le regardait avec une sorte d'extase. Plus femme, plus formée, elle lui parut aussi belle encore. Il n'eut des yeux que pour elle; elle n'en eut que pour lui. Mais ils n'osèrent se communiquer leurs

impressions. Maru* rr.-lail st'iiai.'c «le la Morlu-rc par qij<'l(|ucs amion qui lit- la <|uillaioul pas. 11 fui le dornicr à iiiiilltT !•• p iiloir.

Dt'ux lunircs nprôs, il reçut d'cllo uno loltru.

Kilo lui prij^uait av«'C tant d'jinltMir le plaisir que lui avait procura sa présouoe qu'il ut» pensa plus qu'i\ l'en faire jouir lo plus souvent possil»lo.

II lui répondit done (ju'pIIo le verrait à la ines.se de son é^dise tous les dimanches et fêles.

Après avoir fait ce niam"';,'*' pendant deux ou trois semaines, il (H.iit d**veiMi, sans s'en douter, l'objet de l'attention de loutet; les nonnes, pensionnain's et religieuses, et sans excepter les plus vieilles. Tout le chœur Tattcndait à la minute, et l'on s'avertissait (juand on lo voyait entrer eljjrendre l'eau bénite. On remar- (piait (ju'il ne rej^ardait jamais du côté do la yrille derrière laquelle se tenaient les recluses, ni aucune femme qui entrait à l'église ou en sortait. On se perdait en conjectures sur les raisons de sa présence dans une chapelle oi\ ne venaient que (piebpies personnes Agées de la bourgeoisie du quartier.

Mais ce genre de vie le desséchait et ne pouvait durer longtemps.

Un jour, après la messe, et comme il allait se retirer, une femme passa près de lui et laissa toniber une lettre, ([uil s'empressade ramasser, et il lutce qui suit :

(i Une religieuse, qui depuis un mois et demi vous voit tous les jours do fête à sou église, désire faire votre connaissance. Elle ne vous invite pas à la faire appeler au parloir, parce qu'avant que vous vous mettiez dans la nécessité de lui parler, elle désire ([ue vous la voyiez, et pour cela elle vous indiquera une ilame que vou.s pourrez accompagner au parloir. Cette dame ne vous connaîtra pas, et ne sera point par conséquent dans l'obligation de vous présenter, si pur hasard vous ne voulez pas être connu.

« Si vous croyez que cette manière de faire connaissance ne soit pas c<jnvenable, la religieuse vous indiquera une petite maison à Chaillot, où vous la trouverez seule à la première heure de la nuit tel jour que vous marquerez. Vous pourrez souper avec elle ou vous en aller un quart d'iieure après, si vous avez alîaire ailleurs.

f Aimeriez-vous mieux lui donner à souper à Paris? Eu ce cas, fixez-lui le jour, Iheure et le lieu.

• Je suis certaine que vous me répondrez, et que vous devinerez l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse. Aussi je vous prie de la remettre demain à la même femme qui vous aura fait tenir celte.lettre. Vous la trouverez à onze heures du matin, dans l'église, au premier autel, à main droite.

€ Songez que si je ne vous supposais pas le cœur aimable et l'esprit élevé, je ne me serais jamais déterminée à une démarche qui pourrait vous faire porter sur ma personne un jugement défavorable. »

L;i démarche, en effet, annonçait une folle, mais sa singularité même séduisit le chevalier. Il pensa qu'il avait probablement affaire à une amie de la Combalet qui avait parlé de lui. 11 lui répondit :

< Je vous réponds sans vous connaître; vous sentez, madame, qu'à moins d'être un fat, je dois appréhender une mystification

« 8'il est donc vrai (fue celle qui m'écrit me rende justice en me supposant des sentiments nobles et me juge digne de faire sa connaissance, quoiqu'elle n'ait pu méjuger que par l'apparence, je me crois dans l'obligation de vous obéir.

«Des trois moyens que vous avez eu la bonté de m'offrir, je n'ose choisir que le premier. Je ne me nommerai pas; mais aussi je vous promets sur l'honneur de n'apprendre votre nom que pour vous rendre hommage.

i Permettez-moi d'espérer que vous viendrez seule à la grille.

« Si je n'ai pas choisi l'un des deux autres moyens offerts, c'est que je crains d'être pris pour dupe ; mais ils ne seront pas perdus dès que vous me connaîtrez et que je vous aurai vue. J'irai demain au même endroit chercher votre réponse. »

La correspondance s'établit par l'entremise indiquée. Il reçut ainsi une lettre et un billet. La première contenait la réponse suivante :

« Vous avez choisi le moyen qui fait le plus d'honneur à votre esprit, et, respectant votre incognito, j'écris à la comtesse de S... ce que je vous prie de lire dans le billet ci-joiut. Veuillez le cacheter avant de lui faire parvenir. Vous irez chez elle à votre commodité; elle vous donnera une heure et vous accompagnera ici. Elle ne vous fera point la moindre question.

« Toutefois vous apprendrez men nom et vous serez libre, si cela vous plait, de me faire appeler. De cette manière notre connaissance sera faite. »

Le billet adressé à la comtesse de S. était ainsi conçu :

« Je te prie de me venir parler, quand tu en auras le temps, avec le porteur de ce billet ; tu obligeras beaucoup ton amie. »

Le chevalier exécuta de point en point ce qui lui était indiqué. Il prit donc i-endez-vous avec la comtesse et l'accompagna au parloir du couvent. Quelques minutes après, il voit une religeuse qui va droit à grille, pousse un bouton, en fait sauter quatre carreaux qui laissent une large ouverture à travers laquelle la comtesse et la religieuse purent s'embrasser. M™° de S. s'assit en face de son amie, etle chevalier, se tenant un peu de côté, pouvait contempler à l'aise une des plus belles femmes qu'il fût possijjle de voir.

Elle pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans ; son visage, d'un bel ovale, était d'un teint un peu pâle ; ses yeux, bien fendus, étaient d'un bleu céleste ; sa physionomie douce et riante, ses lèvres belles et humides de la plus suave volupté; ses dents, deux rangées de perles.

Elle ne le regarda point un seul instant et bientôt prit congé de son amie et disparut.

En retournant à Paris, M"^e de S. dit à la Morlière :

— ¥■"« de Fléville est belle.

— Très belle.

— Elle a aussi beaucoup d'esprit.

— Je le crois, bien que je ne lui aie point parlé.

— Ce qu'il y a d'étrange c'est qu'étant belle, riche, libre, remplie d'esprit, très cultivée et, je crois, esprit fort, elle ait pris le voile. Ce fut un véritable caprice.

48 IIISTOIIIK l)[] PALAI.S-ROYA.L

— La «Toyoz-vous heiirouse, madaino 1

— Oui, si olie 110 se rcpoiil pas de ce caprice.

— 8i vous la revoyez dites-lui, je vous j)rio, cju'ellc a fait sur moi la plus vive et la plus profonde improasion, et (\uq je ne dùsire rien tant que do lui parler.

— Vous j)ouvoz la deniaiidrrA la jrrille.

Deux jours plus tard, le clievalifr ndourna au couvent et lit demander la sœur Philomène, nom que portait en religion M"' de Fh-ville. Elle no tarda point, a'i venir. Son visaj^'cidait touten feu. 11 s'assit «mi faro «l'cllr», et ils restèrent plusieurs minutes à so contempler sans mot dire. Knlin il rompit le silence.

— Uuand pourrai-je avoir le bonheur de vous convaincre de mes .sentiments on toute liberté et dans toute la joie de mon cœur?

— Nous souporons à ma maison do campagne quand vous voudrez, pourvu que je le sache deux jours d'avance, ou j'irai souper avec vous à Paris, si cela ne vous gôno pas.

— Cela ne fait qu'aui,Miu'Uti'r mon boiiln-ur. Ma fortune me pt'rnift de vous recevoir ainsi qu'il convient à une personne de votre rang et de votre beauté.

— Cg que vous me dites m'est très agréable et me permet de vous dire à mon tour <iue je suis assez riche pour n'avoir rien î\ refusera mon amant.

— Mais vous en avez un ?

— Oui, et c'est lui qui me fait riche. 11 est mon maître absolu, et je ne lui cache rien, mais c'est un maître indulgent, un ami véritable. Après-demain en tète à tète je vous en apprendrai davantage. N'avez-vous pas aussi une maîtresse ?

— La seule femme que j'aie aimée est depuis très longtemps séparée de moi.

— Je vous plains. Si j'occupe un jour sa place dans voti'e cœur, personne, mon cher ami, ne m'en arrachera.

— Mais votre amant ?

— Il sera heureux de mon bonheur. C'est dans son caractère.

— C'est inconcevable !...

— Vous apprendrez un jour à le connaître. Mais midi va sonner ; il est temps que nous nous séparions.

— Mais (iuand vous reverrai -je?

— Après-demain. Voici l'adresse et la clef de ma maison. Il y a du monde, car il faut bien que nous soyons servis. Mais personne ne vous parlera, et vous n'aurez besoin de parler à personne. Vous vous y rendrez à huit heures du soir. Vous monterez l'escalier qui est en face de la porte de la rue ; vous verrez une porte verte que vous ouvrirez, et vous vous trouverez dans l'appartement. Je serai dans la seconde pièce.

Il baisa tendrement la main qui lui tendait la clef.

— Est-ce en religieuse que je vous verrai? reprit-il.

— Je sors en religieuse, mais j'ai là une garde -robe complète pour me transformer.

— Oh ! j'aimerais tant à vous retrouver en religieuse.

Arrestation du maréchal de Bassompières.

— Je comprends. Vous vous figurez une tête tondue et à faire peur; mais rassurez-vous, dit- elle avec malice.

— Dieu! que dites-vous?...

Mais pardon ; je vous oITcnse, pardonnez-moiune crainte put'rile. Elle sourit et se leva.

— Séparons-nous, dit-elle.

Elle ouvrit la petite fenêtre dont nous avons parlé, accorda un baiser à son amant et disparut.

LiV. 7. A. Fayaiid, Éditeur.

60 HiSTOlUK bU lALAiiJ-UOYAL

Au jour «'l il riiourr llxrs, la Mtulipio fui ;i la |i«'(ile maison do sœur IMiilonuMie. Il 1.1 trouva habillro en sécuilôro uveo lu plus grando ri«'«Kanc«î. Le salon l'tait t'clairé par des^jirandoles otpar ((uatro Kuperbesflnuibfaux.dont lalumi<''r«* riait rollétéo par des places. Il la trouva d'une beauté toute diliïTciito. Kilo «'lait coifTôc (Ml chovoux, co <|ui lui allait ;\ ravir, mais l'amoureux chevalier n'cilt pas oso lui en faire conipliiuont. Il se jota à ses plods, s'onipara avec transport de ses belles mains, de ses bras nus d'une rondeur et d'un modelù digue de Vénus, mais ellfi lui opposa cotte rôsislanou qui ne retarde l'inslaiit du bonheur <pie pour en rondro los dôlicos plus prôciousos.

— Mon ami, dit-elle, j'ai un appétit ([ui promet do faire honneur au souper.

Elle sonna. Une fennue entre deux i^ges, d'un extérieur fort décent vint couvrir une table poiir doux personnes «l après en avoir mis sur une autre à portée tout ce qui était nétossairo pour se passer de serviteurs, elle posa successivement sur la table huit mets dans dos plats d'argent, placés sur des réchauds.

Ce souper aussi délicat qu'abondant était arrosé de bourgogne etdecham-

]»agne.

Ils s'entretinrent des plaisirs de la cour qui no paraissaient pas étrangers à M'"" de Fléville.

Voici de nouveau, dit-oUe, la reine Anne avec un cardinal, mais celte fois

elle est tout à fait veuve, et Jules Mazarin est jeune, galant et, de plus, Italion'.

— Elle n'est plus jeune, elle.

— Une reine paraît toujours moins que son Age. Elle a les yeux beaux, et lour couleur mùlée de vert les rend plus vifs.

Le sourire de sa bouche petite et vermeille est encore charmant. Elle a la gorge assez belle, les mains et les bras parfaits, un teint d'une blancheur de neige. Tout celasous leretlet delacouronne ne peut manquer de séduire un homme qui vit en rapports constants avec elle et qui peut la voir à toute heure.

— Il n'osera peut-être.

— M. de Larochefoucaud *, cpii ne l'aime point, a dit de lui qu'il a plus d'audace dans le cœur que dans l'esprit, au contraire du cardinal de Richelieu, qui avait l'esprit hardi et le cœur timide.

Pour moi, je ne crois pas, dit la Morlicre, que Richelieu ait été son amant.

Je suis certain, au contraire, qu'il la haïssait. D'ailleurs il avait eu assez de la

reine Marie.

— Richelieu la détestait parce qu'il craignait toujours que Buckingham, ou d'autres, devançant la lenteur du roi, n'ajoutassent à la couronne de ce prince les emblèmes dus à son impuissance... relative.

— 11 n'a rien empêché... du moins quant à ces emblèmes dont vous parlez, et son ombre ne peut aujourd'hui eft'rayer le cardinal Mazarin, à qui je souhaite du lioii temps.

— Un cardinal n'est pas un ange.

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