‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 42 sur 126 · DE L'EMPIRE A LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

DE L'EMPIRE A LA RESTAURATION

ÉTABLISSEMENT DE L EMPIRE. — LES UÉGORATIONS. — FAUX ÉTAT CIVIL DE NAPOLÉON. — LE PALAIS-ROYAL SOUS L'eMPIRE.

Le 30 avril 1804, le tribunal proposa de nommer Napoléon Bonaparte empereur héréditaire; le Corps législatif accueillit cette proposition avec faveur et le sénat avec un enthousiasme d'autant plus légitime que le traitement de ses membres était considérablement augmenté. Il se rendit ventre à terre à Saint- Gloud, pour y porter à son bienfaiteur le titre d'empereur des Français. Napoléon, en le remerciant, termina son discours par ces paroles très sages, et qui s'appliquent parfaitement à Napoléon III :

« Mon esprit ne serait plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de mériter la confiance de la grande nation. »

Depuis deux ans, il avait institué l'ordre de la Légion dhonneur; le 14 juillet 1804. deux mois environ après la proclamation, de l'empire, il distribua les grandes décorations de l'ordre aux principaux personnages de l'empire, puis il partit pour Boulogne, où il devait distribuer aux soldats la croix, qui désormais remplaçait les armes d'honneur.

Se rappelant, à Sainte-Hélène, cette époque de sa vie, lempereur ajoutait à ses considérations une anecdote assez amusante :

« Dans mon système, disait-il, de mêler tous les genres de mérite, et de rendre une seule et même récompense universelle, j'eus la pensée de donner la croix de la Légion d'honneur à Talma. Toutefois je m'arrêtai devant le caprice de DOS mœurs, le ridicule de nos préjugés, et voulus au préalable faire un essai perdu sans conséquence : je donnai la Couronne de fer au célèbre castrat Crescentini.

« La décoration était étrangère, la personne aussi, l'acte devait être moins aperçu et ne pouvait compromettre l'autorité, tout au plus 1 ui attirer quelque mauvaise plaisanterie. Eh bien, voyez pourtant quel est l'empire de l'opinion et sa nature : je distribuais des sceptres à mon gré, l'on s'empressait de venir se courber devant eux, et je n'aurais pas eu le pouvoir de donner avec succès un

r/R iiismiKi-: i»i i'vlms-uoyal

8iiii|)lt> nihuii ! Mon ossiii toiiniu trùs iiiiil. Il lit urnnd hniit h l'aria; il cinporUi ranalhômo <lo tous loa salons : la nj:»lvrillamo s'en donna à cciMir joie, ot lit ilnii inrrvoillos. Ponriantdans nnfi (l«\sl)iillantert koIt^pr dn fanbonr;,' Saint-rîormain, l'indi^Miatlon qu'elle avait «uscitéo so noya dans un bon mot.

i — C'est uiJO abomination, disait un beau |):irleur, une horifur, une i»roiaiialion. Kt quel pouvait «"itro le titre d'un C.ri'sc.Mjlini? s'rnia-til.

« Sur quoi la belle Gra88ini,80 levant njiijcstueusoinent do son siège, lui r<^pllquadu «;este et du ton le plus tht^Atral :

« — Kt sa tjlessnttre, monsieur, pour (juni la comptez-vous?

• Ce fut alors un tel brouhahade joie, d'applaudissements «pie la pauvre Grassini, se trouva fort embarrassée de son succès '. •

Les fêtes suect'drrent aux fêtes: apr«'s les distributions solennelles des croix de la Lé^'ion d'iionneur vint la fête ilu 15 août.

dette date quia toujours été donnée comme colle de la naissance de Napoléon, a été contestée. M. le commandant .Tuny <lans un important ouvrage intitulé Donnitarle cl son temps, s'exprime ainsi à ce sujet '

« On n'est pas d'accord sur la date exacte do la naissance de Napoléon. Les biograplies officiels le font naître à Ajaccio, un an après .Toseph, le 15 aoftt 1709.

« Il est plus probable (juil naquit à Cortelo 7 janvier 1708 et qu'il fut le premier enfant de Charles Hona|Kirte et de Lœtilia Ramolino. Cinq docaments étAblisf^ent celte ilate, tandis qu'un seul indique le 15 aoAt 17(">ft et Napoléon lni*méme, dans une lettre à Paoli, semble adopter notre hypothèse en disant : — Je naquis quand la patrie périssait; trente mille Français vomis sur nos côtes, noy«nt le tr/jne de la Liberté dans des flots de sang, tel fut le si^ctacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. »

• Sil était né le 15 août 1709, plusieurs mois après la pacification de l'île, Bonaparte n'aurait pu entendre les cris des combattant». Né le 7 janvier 176S, an contraire, il pouvait parfaitement employer cette image.

« Il est donc très vraisemblable que l'histoire a rajeuni Napoléon de quinze mois ; elle lui a enlevé son droit d'aînesse. Et voici l'explication vraisemblable de cette supercherie :

«Les écolesmilitaires, sous la monarchie, ne recevaient des élèves qu'au-dessous de l'Age de dix ans. Quand, en 1779. Charles Bonaparte obtint une bonrse à Brienne pour un de ses fils, cette bourse ne pouvait revenir qu'à celui de ses enfants qui était né en 1709. OrJoseph, né probablement à cette, date n'avait aucune dispopition pour la carrière des armes, tandis qne Napoléon voulait être militaire; leurpèfe n'eut qu'à opérer la substitution de leurs états- civils et à changer les prénoms de l'iicte de naissance de 1709. Ce faux n'était pas dô nature h troubler la conscience un peu élastique do Charles Bonaparte. »

Toujours l'histoire du grain de sable, du fait rainuf5cule qui influe sur les destinées du monde.

I. La Grassini avait été la luailresse de Napoléon nous avons raconté cela dans YHisloùe ilct Tmileries.

Napoléon, en 1804, rayonnait de tout le prestige de sa gloire militaire. La nation se trouvait grandie par lui. Elle lui était reconnaissante de la paix d'Amiens etla coalition reformée par l'Angleterre contre nous lui rendait encore Napoléon plus cher.

Le gouvernement était à grands spectacles , et occupait ainsi l'imagination de la foule. Après les pompes du sacre, on avait encore les revues des troupes, les spectacles militaires, alors superbes. Le Palais-Royal prit doue un aspect nouveau auquel contribua l'élément militaire.

Les royalistes s'éloignèrent et s'effacèrent.

Le Palais du Trihunat devint bonapartiste.

C'est de cette époque que date le café Lemblin, où, plus tard, nous verrons les vaincus de 1814 tenir leur quartier général. En même temps se fondèrent les cafés du mont Saint-Bernard et des Mille-Colonnes et le café Borel. Le premier était situé à peu de distance du café de Foy et au rez-de- chaussée d'une maison occupée par le fameux confiseur Berthelmont. Comme son nom l'indique, il avait été construit à la glorification du passage des Alpes par le premier consul. On y voyait des grottes en rocailles et un Saint-Gothard en relief assez mal réussi, puis une collection de mannequins représentant les costumes de différents peuples, tyroliens, suisses, italiens et autrichiens.

Le café des Mille-Colonnes était pour l'étranger et le provincial une des sept merveilles du monde. Aucun voyageur n'aurait voulu quitter Paris sans avoir eu l'éblouissement de ses colonnes de cristal reproduites à l'intîni par des glaces.

Le café Borel, tenu par un ventriloque, donnait des soirées de mystification. Un compère, déguisé en paysan, s'entendait appeler par une voix qui paraissait venir du jardin. Il témoignait d"abord sa surprise, son inquiétude, se levait, se rasseyait, puis enfin, quittait la table au milieu des rires de l'assistance... plus mystifiée que lui. D'autres fois, on entendait dans la salle les vagissements d'un nouveau-né que tout le monde, et les garçons principalement, cherchait partout des yeux.

Ces farces, source inépuisable d'une innocente gaieté, firent la fortune de Borel dont l'exploitation se prolongea jusqu'à la fin de la Restauration.

Pondant que nous sommes sur ce sujet citons encore la société du Cancau qui se réunissait au café de la Rotonde.

Cette société de cliansonniers épicuriens, qui existe encore, avait été fondée par Piron, Collé, Duclos, Fuseiller, Crebillon fils. Boucher, Rameau, Bernard. Jamais la gaieté, l'esprit et le goût n'érigèrent à la critique un plus singulier tribunal. Les mœurs et les productions littéraires du jour y passaient sous les verges de la satire ou de la raillerie. Les ouvrages des membres du Caveau n'étaient pas épargnés. Les arrêts se rendaient en chansons et étaient arrosés d'excellents vins.

Comme il ne se permit jamais de politique, l'existence du Caveau ne lut pas un instant menacée au milieu des plus terribles révolutions. On y garda imperturbablement le ton l)achique et grivois sans se laisser troubler par le tonnerre des victoires, ou l'écroulement des dynasties.

\u-ik.ssii8 du l'.uvoau riait lo rliil) i»u Salon des Arts, i|ui avait son eiitico par la ruo UcaujoUiia cii face do la rue Vivlcmio.

Ouaiit au café de la Rotonde, dont ros doux «randea sociétés étaient les tributaires, il était déj;\ le rendez-vous do prédilection dos étrangers de tous pays, ou, pour mieux dire, le café spécial des rendez-vous pour tous les voyageurs (jui no connaissaient personne :\ Paris. Combien do fois, sous l'cmpiro, a-t-on vu des frères d'armes revenant, l'un, d'Espagne, l'autre, de Uussio, s'y retrouver et se jeter dans b's bras l'un d»^ l'antre.

Deux amis à Poiidiclu''ry,onseséparant,sedonnôrent rendez- vous ;\ trois ans, jour pour jour, de onze heures îi midi, au café do la Rotonde.

Le mC'me établissement était encore lo lieu de rendez-vous annuel des comédiens qui venaient dans la quinzaine île Pà<iues. api-.'-s l'oxpiration de r;uiii.'e théâtrale, chercher de nouveaux engagements.

Nous pourrions, en passant une revue complMo de tous les cafés et restaurateurs célèbres du Palais-Royal sous l'empire, parler également du café de Foy, de Vefour, de Chevet et des Frères Provençaux. Mais ces grands établissements n'éUiient alors qu'à leur début; nous nous contenterons, pour le moment, de les citer et nous attendrons pour raconter leur gloire qu'ils aient fourni une plus longue carrière.

Nous avons dit que sous l'empire l'élément militaire fut prédominant au Palais-Royal; la galanterie, naturellement, n'eut pas à en souffrir. Vénus ne tarde pas à paraître où traîne sur la dalle le sabre de Mars, où sonne l'éperon du hussard.

Comme disait alors une fille do Madame Angoi : • Pour moi, je ne sais pas si toutes les femmes me ressemblent, mais j'ai toujours aimé les gens d'épée. De tout temps les guerriers ont fait la passion des femmes célèbres '. »

Les guerriers, sous Napoléon, ne connaissaient guère les loisirs de la vie de garnison. L'intervalle entre deux campagnes était rarement assez long pour permettre la publication d'un mariage, et la lune de miel des jeunes mariés était rognée de plusieurs quartiers.

Tout se faisait rapidement. Le plaisir n'était qu'une étape entre la mort et une promotion; on l'emportait d'assaut, sans ménager les munitions, avec les largesses du marin au long cours, lorsqu'il déboucle sa ceinture, et l'amour versait le coup de létrier, tambour battant.

Dire que ce train de vie plaisait à tout le monde ce serait peut-être exagéré. Il était pénible à quelques-uns de n'achever que près d'une nymphe du Palais- Royal la déclaration commencée à Dresde pour une blonde Saxonne; et comme aux gares favorisées de cinq minutes d'arrêt, les affamés n'avaient le temps que de se brûler les lèvres; — dégustaient-ils? La trompette sonnait le boute-selle.

1. Mfiilame An^ot ou la poissarde piD-ienue, opéra comique en deux actes par .Maillot,

Les Incroyables.

En 1805, an soir de septembre, le capitaine Hervé, après un souper fin en tète-à-tête galant, sortait de chez Gorazza pour prendre l'air du jardin. Il était dix heures; un vent frais frissonnait dans les feuilles; mais ce petit rougeaud d'Hervé, cinglé dans sa carapace militaire, chauffé par le Champagne et la galan terie, n'en pouvait être incommodé.

LiV. 30. ^' ^"y*'"^' é(iit«nr.

3R3 inSTOlRK Ki: r\I,\IS-I{()YAI

— Il (ait froid, (lit sa compa^'iio, nvoc un mouvcinoiit d'rpaiilo. Il fait lioauroup tlair.

— C'est lo nord-ouost, repartit rofllclor, lo vent du camp do Poulop-ne, «m sacrô vent.

1-0 oapiliiiuo était en permission et avant do se mettre à tal»li', ci- soir l.i, il avait appris qu'en vertu dune troisième coalition nu-fn.-ni-.c l'.inn.'r illait se porter en AIlemap;ne. Cela le contrariait fort.

Sans doute la nouvelle campa^;ne lui promettait do 1 avancement, et un capitaine de vinpt-liuit ans qui savait lin-, écrire ci compter avait devant lui une brillante carritMO... Mais il avait aussi la chance de rester en totalité, ou en partie, dans les retranchements d'une redoute, dans un fossé du champ d'honneur, et si pareille chose devait lui arriver en Autriche, cotte fois, c'eiM été doublement regrettable. Je vous on fais juge :

Depuis la veille, il avait gagné (10,000 francs à la roulotte et avait fait la conquête d'une femme ravissante.

Quitter celte Armidc avant d'avoir mangé avec elle ses soixante mille francs, c'était vraiment cruel.

Déjà, plusieurs régiments filaient sur Strasbourg. Encore, si on lui eût laissé son congé de quinze jours, mais on lui en rognait ])rès des deux tiers,

Ventrebleu!... jurait-il, pestait-il mon capitaine...

— Mais qu'as-tu donc, jeune héros? lui demandait la tendre Isabelle.

— Ce que j'ai, morbleu!... C'est que demain ou après, f... il faudra que je décampe, mille tonnerres!... Demande-moi si je .suis content?... Avoir de l'or plein ses poches, une femme fraîche comme une rose et faite au tour, et quitter tout cela...

— Achète-moi un souvenir, au moins?

— Deux si tu veux! Que m'importe si je dois me la lairo casser la-oas

— Eh bien! deux. Passons donc sous les galeries; il fait un vent. En approchant des Arcades et s'arrètant tout à coup ;

— Oh! vois-tu, bébelle, fit l'officier d'une voix assourdie par la colère, — il y a de quoi faire une folie.

— (^uoi donc, mon petit?

— 11 y a de quoi déserter

— Eh bien, oui, reste parbleu. Je te cache, moi.

— Non, c'est insensé... mais c'est pour te dire... Zabelle. Et comme il entrait dans la galerie, elle le retint.

— Attends donc; je vois là, devant le bijoutier, une ancienne connaissance. |t

— Eh bien?...

— Tu vois ce garçon qui dévore des yeux l'étalage; e?5t-il raffalé, hein? C'est un fils de famille qui a été très riche, pourtant... A cette heure, il erre comme un chien perdu...

— Eh bien, passons-nous?

— Attends; c'est inutile qu'il nous voie entrer che^i Bossange... C'est chez Bossango que tu m'achètes une parure, n'est-ce pas ?

— Bossange ou un autre...

— Regarde-le donc, c'est étonnant comme il te ressemDie.

— ïu trouves?

— Oui, s'il était moins pâle, avec ton uniforme...

— Tu t'y tromperais?

— Oh I moi, non; je te trouve quelque chose déplus distingué et puis tu as un signe particulier.

— Où cela?

— Près de la hanche gauche. •

— Tiens, je ne me connaissais pas ça...

— Une femme... rien n'échappe à une femme qui aime.

— Et lui, quel signe particulier a-t-il?

— Oh I je n'en sais pas si long sur son compte.

— Quand je n'y serai plus il sera mon remplaçant.

— J'aimerais bien mieux qu'il te remplaçât à l'armée.

— Ehl ehl... moi aussi.

— Tu voudrais bien?

— Sans doute, mais hélas c'est impossible...

— Ah! le voilà qui vient à nous.

Elle tendit au jeune homme le bout du doigt.

— Bonsoir, Hector, ça va bien?... Monsieur rejoint son régiment, nous allons faire quelque emplette.

Hector salue l'officier qui lui rend son salut.

— Monsieur est bien heureux, dit-il, de suivre une aussi noble carrière que celle des armes.

— Je voudrais vous voir à ma place, monsieur, repartit le capitaine en riant.

— C'est une façon de dire.

— Mais non, en vérité, fit Isabelle.

Puis, sondant du regard son amant, elle reprit :

— Mais on est mal sous cette galerie, entrons donc à la Rotonde pour causer, voulez- vous?

Hervé et l'étranger y consentirent. Une idée bizarre venait d'éclore dans la tête de l'officier où le Champagne bouillonnait encore: c'était, puisque cet homme lui ressemblait si bien et aimait si fort l'état militaire, de lui proposer d'être son remplaçant secret, au moins pour la campagne d'Autriche.

Sa maîtresse aussi ne songeait qu'à cela. Non qu'elle l'aimât, mais parce qu'elle ne voulait pas qu'il portât son argent à l'étranger.

Ce fut elle qui mit sur le tapis cet étrange projet.

— Regardez-vous donc, fit-elle en indiquant une glace, c'est étonnant; vous vous ressemblez comme deux frères?

— Eu effet, dit Hervé, je crois avoir l'avantage de ressembler à monsieur.

— Mêmes yeux, mêmes traits, continua Isabelle; même taille. C'esit à se

'2»h iii-miiii.: i.i i'\i,\is-nov\i.

im'pieiulro... Ili'otor, avec ton uiiiformi', sor.iit un aulro lol-mùiiio X la tèle «le ta coiMpa^înie.

— Mais monsieur n'a jamais servi, pt-ul-ètre?

— l'artlon, rapitainc, j'avais encore l'an «lernicr les galons de sous-offtcier.

— C'i'st, entre nous, une ressemblance de plus ajouta Hervé. Kt vous avez «piitté rarm«'e ?

— J'avais fini mon temps; mon père venait de mourir tii me laissant une l>etite forliiiie. .le m'empressai d'alltr recueillir mon héritage et de venir le l>t'rilre ici.

— A la roulette?

— Oui, capitaine.

— Vous y ave/ perdu ri moi j'y ai ;^a;,'né.

— Voilà pourquoi, dit lsal>elle, M. Laforèl voudrait bien reprcn<lrc ses galons et pourquoi tu voudrais bien rester ici.

Tuis, portant de l'un à l'autre un ri't^'ard interrogateur:

— Si ça pouvait s'arranger?

Les deux hommes sourirent sans oser répondre. Il y eut un silence et ce fut Isabelle (jui le rompit.

— Eh bien, ;\ quoi pense/.-vous? dit-elle. Croyez-vous que ce soit impossible?

— Quoi donc? fit Laforèt.

— Ne faites pas l'enfant, vous avez bien compris ce que nous désirons.

— Expliquez-vous, je vous prie, demanda Laforêt. Vous désirez que je parte à la place de monsieur? Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas?

— C'est très sérieux, au contraire. Nest-il pas vrai, Achille? dit Isa' elle au capitaine.

— Moi, je ne demande pas mieux, répondit celui-ci d'une voix étouffée par la crainte et la honte. Cela m'embête de partir. Je n'ai jamais eu le temps de jouir de la vie, et je donnerais ma brillante carrière, comme dit mon^^ieur, pour un mois de bonheur. J'offre mon équipement, mon nom, mes papiers et dix mille francs à qui consentira à me remplacer pour la campagne. Je connais l'empereur; brosser les Keiserlichs et les Russes, c'est l'affaire de trois mois. Après quoi nous nous retrouverons ici à la Rotoiide.

— Mettez douze mille.

— Soit. En échange et en vous attendant j'aurai votre nom et vos papiers.

— Vous serez Hector Laforcst.

— Et vous Achille Hervé. Isabelle battait des mains.

— A vous, reprit le capitaine, de vousbien tenir. . . autrement nous serons fusillés.

— Mais non, fit tout à coup Laforest, c'est insensé. Au régiment je serai démasqué par ceux qui vous ont connu.

— Ah! j'oubliais de vous apprendre, mon cher monsieur, que pour certaine affaire que je vous raconterai, jai obtenu de changer de régiment. Du vingthuitième je passe au quarante-sixième. Mon ancienne brigade fait partie actuellement du corps de Bernadotte et je dois partir avec le général Ney.

— Très bien alors.

— Réfléchissez, avez-vous d'autres objections à me faire ?

Laforest réfléchit un instant. Il était impossible d'être plus sérieux dans une plus folle extravagance.

— Il y a encore quelque chose qui me chiffonne, dit-il, et que je dois vous avouer.

— Quoi donc?

— L'argent du jeu retourne au jeu, vous promettez de me donner six miiie francs dans trois mois ; mais êtes- vous sûr de pouvoir remplir votre engagement? j'aimerais mieux partir avec la somme ronde.

Hervé fronça le sourcil.

— Vous êtes méfiant, répondit-il ; si je l'étais autant que vous, mon camarade, il n'y aurait rien de fait. Mais nous allons passer la nuit ensemble, pour faire plus ample connaissance, et, demain, si nous n'avons pas changé d'idée, nous irons prendre les douze mille livres chez mon notaire. Vous comprenez que je n'ai point pareille somme sur moi.

— Tùpez-là, capitaine, dit Laforest en tendant la main à Hervé.

iir

Ainsi fut ébauchée l'extravagante convention que ces deux fous conclurent le lendemain. Ils avaient le même âge, le même amour du plaisir, le même mépris du danger, et ils étaient de ces hommes qu'une aventure séduit d'autant plus qu'elle est bizarre et périlleuse. Ce troc opéré si gaiement devait, comme on le verra, avoir un dénouement tragique.

Tous deux étaient également enchantés de leur marché. Laforest qui, en dévorant à belles dents son héritage, n'avait fait qu'exciter un appétit qu'il ne pouvait plus satisfaire, se réjouissait d'avoir pour trois mois la paye de capitaine et douze mille francs ; Hervé, d'autre part, toujours pauvre jusqu'alors et esclave du service militaire, n'était pas moins heureux de mener pendant quelques mois la vie à grandes guides.

De tous les plaisirs, il ne s'interdisait qu'un seul : le jeu.

Au bout de quelques jours, la tendre Isabelle, voyant son étoile pâlir, avait appelé à son secours les adroites complaisances de la Pompadour pour Louis XV, ou de la Sabran pour le Régent. Elle n'était pas jalouse de l'ex-capitaine, et, pourvu qu'il se laissât voler, elle était prête à aller au-devant de tous ses caprices. Elle excellait à égayer un souper, à organiser une orgie ; et son amant, qui n'était qu'un libertin, lorsqu'il l'avait connue, descendait rapidement avec elle les degrés de la plus abrutissante dépravation.

On eût dit de ces hommes qui, dans des excès de tous genres, cherchent à s'étourdir, à étouffer la voix de leur conscience, ou la crainte d'un dénouement fatal.

080 IUd'r<)li:i; hi- l'ALAI^ l;<'N M

L'or foiuluil sous ses tloi^'t-, <f il i'-t;iil à d.'.siixT pour lui que la oaïupi-n.fiU courte.

Son remplaçjuit, ou si vous le vouloz hou Sosie, lui écrivit deux ou Iroi» fol», pour le rassun-r. \»il iio so «loutail (l.« l.-ur snporclicrie.. Il lui seuiblail u'avoir jamais porté liautro nom que colui dlItM-vt', »t il faisait houm-ur à ce iioui par sa couduite et sa bravoure.

Le 2,') soptoiiibr.', il rtait avei" Ncy ù Slrasljour^. L'cinpfr.'ur y ;uTivu le 2li. Lu, Napoléon iloiiua à larmée une or^'anisaliuu uuuvcUo ; i.ui., il l.i tlivis;i .-n sept corps.

Clia(|ue corps était complot eu iufantorio, et avait .sou aiiillcrie cl ba cavalerie.

11 forma en même temps uue i/iservo d'élite, — la garde impériale. Ceci fait, la campa^'iio est ouverte. L'empereur a devant lui «luatre armées; il en né^^li^'o deux, cliarye un de ses lieuteuauls d'arrêter la troisième, commandée p;u' le prince Charles, et se réserve d'anéantir la <juatrièmc, celle que le général Mack, précédant les Russes, conduit à travers la Bavière vers les défilés de la Forêt Noire.

Mack croit que les Français vont débaucher par ces défilés ; Napoléon le trompe, tourne la position et tombe sur les derrières de Mack, dans la plaine de Nordlinj^H'M, il le bat et le rejette sur Elchingen, où Ney achève la victoire, dans une lutte acharnée.

« Là, écrivait Hector, mon général s'est battu comme un simple grenadier, en enlevant mon régiment pour l'attatiue la plus meurtrière que vous puissiez imaginer. J'eus le bonheur, mon cher ami, de me trouver à ses côtés, il fut conttMil de moi, et me voilà chef de bataillon !... »

— Pourvu (ju'il ne se fasse pas tuer, se dit Hervé. Puis il admirait sa conduite.

— C'est un brave et digne garçon ; il agit bien. Il mérite mieux que douze raille francs et je veux lui garder une poire pour la soif, un millier de francs, ou deux, qui lui permettent de se retourner quand il sera ici.

Dans cette bonne intention, il regarda au fond de sa bourse.

Nom... de... nom!... Il avait été un peu vite. 11 ne fallait pourtant pas se réduire à tirer la queue du diable, en attendant qu'il pût rentrer dans son uniforme. «< Mais cependant — je devrai, se disait-il, lui payer mes épaulettes de chef de bataillon...

tt Ce sera deux mille francs ; dussé-je congédier Isabelle et boire de l'eau.

La seconde lettre qu'il reçut lui apprenait que le G octobre la grande armée avait passé le Danube.

Le 10, l'armée autrichienne était investie dans un cercle de fer et enfermée dans Ulm. Le 19 octobre, elle se rendit prisonnière. En trois semaines, GO.OOO hommes avaient été pris et tués, et nous avions pris 200 canons et 8<3 drapeaux, sans avoir éprouvé de pertes sensibles.

i L empereur, disait Hector, ne fait plus la guerre avec nos bras, mais avec nos jambes. »

Cette lettre avait été expédiée de Vienne, où Napoléon était rentré le 13 novembre.

Gomme la précédente, elle respirait l'allégresse la plus vive. « Dans cette capitale, décrivait-il, on nous ordonne la discipime la plus sévère, mais j'ai tout de môme l'occasion de dénouer les cordons de ma hourse. Les grisettes de Vienne, délivrées d'une police hypocrite, no le cèdent en rien aux nymphes du Palais-Royal. Et ceux d'entre nous qui logent chez les bourgeois, y trouvent une hospitalité antique.

« Bien que je ne sache pas quatre mots d'allemand, je vis en famille avec mon hôte, qui m'offre des vins exquis, et dont les trois filles, trois adorables blondes, n'ont déjà plus rien à me refuser. Ah ! la vie charmante que celle de l'officier en campagne, quand son drapeau est victorieux... »

— Oui, pensa Hervé, il dit vrai. En campagne, on vit deux fois plus qu'ici. Quelles émotions I quelles luttes viriles, quels spectacles et quelle vaiiétô d'impressions ! Ici, la vie pourrit dans les voluptés basses. Ah ! j'ai eu tort de ne pas partir. Non seulement j'ai trahi mon devoir, ce qui est toujours une déchéance morale, mais je me suis avili en mauvaise compagnie, dans des plaisirs faciles.

« C'est cette fille qui m'a énervé et perdu... Mais bientôt le retour de ce bravo garçon va m'en débarrasser.

Ce cher Hector, il avait bien raison de me dire .

« Que vous êtes heureux de suivre la noble carrière des armes. » Ces j^aroies me faisaient sourire I... Aujourd'hui je répète avec lui, avec son enthousiasme I « la

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