‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 43 sur 126 · NOBLE GA.RRIÈRE DES ARMES · texte numérisé non relu

NOBLE GA.RRIÈRE DES ARMES

A partir de ce jour, le capitaine Hervé ne songea plus qu'au bonheur de re prendre son service. Il ne pouvait voir un officier sans le dévorer d'un regard d'envie. Chaque jour, il allait au Carrousel voir le commandant des Tuileries pas ser la revue de la petite garnison du château, et, quand passait un régiment, il emboîtait le pas derrière, avec les badauds et les enfants.

Enfin il commençait à raconter ses campagnes au risque de compromettre son incognito.

Cependant Napoléon ne s'endormait pas sous ses lauriers. La prise de Vienne était un superbe triomphe qui ne terminait rien : Deux armées menaçaient encore le vainqueur de Mack : à droite, celle d'Italie, commandée par le prince Charles, contenue par Ney et Masséna; à gauche, la grande armée austro-russe, commandée par les deux empereurs, occupait la Moravie.

Napoléon marcha à sa rencontre, franchit le Danube avec C5, 000 hommes et, le 25 descembre, arriva à Brûnn.

Quatre-vingt dix mille Russes occupaient les hauteurs d'Austerlitz. Le plan de l'ennemi était de tourner notre droite, de nous couper la route de Vienne et de nous rejeter en Bohème, où la Prusse se disposait à entrer pour s'unir à ses alliés secrets...

L'empereur avait deviné ce dessein et était instruit également des armements de la Prusse. Il parut se prêter à leur manœuvre; il affaiblit ostensiblement sa

nrRTolllK 1)1 l'AI.MS KoY.M.

dn«llc l'I Kmu- olTiil lu roulo do Vicnrio, mais il occupa fortement à gauche lu rouit' «i'Olmiit/, ou s'appnyant sur des hauteurs qu'il couvrit d'artilh-ric. Laniics eut le commaiulciiiiMit de cette position. Au centre, il plaça Soult avic trois divisions seulement, on faco du plateau do Pratzen où étaient massés les Kussos, et, doriièro, il dissimula une forte réserve de 25,000 homtnes.

Tondant toute la journée du l"f décombro, l'armée enuonii»' opéra son mouveiiUMit tournant sur notre droite, délilant ;\ portée do fusil, devant nos troupes iminol)iles, sans comprendre, à la facilité do l'opération, «pfello donnait dans un piégo.

« Avant domain soir, dit Napoléon, celte armée est à moi. »>

Le lendemain, en ollot, les Russes ayant altaipié les villafjos de notre ailo tiroite (lo point faible) et s'en étant emparé, 25,000 français s'élancèrent sui* le plateau de Pratzen, y culbutèrent la garde impériale russe, coupèrent en doux l'armée ; tout en se rabattant sur les divisions ennemies jusqu'alors victorieuses à droite. Des milliers de Russes, de front et do liane, se trouvèrent rcp »ussés sur l'es marais gelés ; l'artillerie dominant romiùt les glaces et les engloutit.

En môme temps, Lannes livrait bataille à la cavalerie russe dont Murât achevait la défaite.

« Le soir l'ennemi comptait l.'),000 morts; nous avions fait 10,000 prisonniers et conquis 280 pièces d'ai-tillerie.

Nous renonçons à dépoindre l'onthousiasmo de Paris à la nouvelle de cette T.cloire; il fut immense. Auslorlitz étall pour l'enipire ce que Maron^'o avait été pour le consulat.

Lorsijue le capitaine Hervé vit poiterles drapaux russes et autrichiens à Notre- Dame, il pensa devenir fou.

(c Misérable I se disait-il, tu aurais dû être de cette immortelle journée. Pourras-tu vivre encore avec le remords de ne pas y avoir pris part. »

Avec quelle impatience, quelle anxiétô, il attendit une lettre de son remplaçant!

Êtait-il mort?... Devait-il le revoir?... Enfin la lettre suivante arriva :

« Mon cher Laforest,

« Je t'écris au lendemain de la grande victoire, le cœur battant sous l'étoile de l'honreur que la main du général Ney vient de placer sur ma poitrine. Je rentrerai en PYance avec le grade de colonel, aussitôt que mes blessures, du reste assez légères, me permettront de monter à cheval... »

Et il signait : — Colonel Hervé.

A cette lecture, ce que l'ex-capitaine ressentit n'était plus de la joie. Il pâlit d'inquiétude.

Colonel. .. chevalier de la Légion d'honneur. .. blessé à Austerlitz. . . Cette gloire, cette fortune ne tombaient-elles sur son nom que pour l'écraser?... Qu'allait-il

ipiiiiiîl—^"? — If- ^--UiJi ' nmsfâ,

Les Chauffeurs.

résulter de tout cela?... Que dirait-il à cet autre lui-même, lorsqu'il se retrouverait en sa présence ?... Quelle contenance garderait-il?... Et lui, le soldat glorieux, quel langage lui tiendrait-il?

Cette pensée lui causait un trouble étrange et pénible.

Tandis qu'il s'annulait de jour en jour dans une existence vile, sous le nom de Laforest, un autre, incarnant sa personnalité, rendait son nom glorieux.

Le capitaine Hervé devint jaloux d'Hervé le colonel.

Et ce qui le vexa le plus, ce fut de savoir son nom inscrit à la Chancellerie de la Légion d'honneur.

LiV 37. ^- P***»»! Ediloup.

980 msKum-: i»r I'\i.\is-|{(>vm,

A la rijîuoiir, il pouvait roimid/ror koii n'inplaraiil pay«'« d'nvan(r<« pour lo nr:u\t'. do coloiit»! «ju'il lui rapportait, mais il n*- lui avait point pay* sa rroix... uti Ici honnour no H'achotait pan... ou a^ louips-là du ukmus.

(îes considérations acljevfront de le déj^oùler l'»ul h fuit do loxistenro «pi'il menait, ot il résolut do rompre avec sa maltrosso ot la hando de parasites qui l'culouraif.

— Ma chère enfant, lui dit-il, Hector Laforosl rentre en France; jerall«ndsde jour en jour, jo vaiaroprondro le liarti.iis militaire.

— (,1a te semblera dur, dit Isabollo.

— Mais non... au contraire.

— Au contraire est du dernier galant.

— .le veux dire (pio je suis las do l'oisiveté. « Puis ma bourse est à sec.

— Je m'en doutais et lu as dû remaniuer ma discrétion?

— Oui, tu es une excellente tille ; tu as de la délicatcss»'.

— Depuis (juinzo jours, mon ami, je ne t'ai pas coûté un sou. (Iracc a mes petits talents, nous avons vécu sans ftiire appel à ton notaire.

— C'est vrai. Tu as donc fait des dettes, friponne?

— Mais nou...

— Tu joues alors?...

— Mais non. Comment tu no sais pas avec quel argent nous vivons.

— Sur l'honneur, je me le demande.

— Tu veux faire semblant de ne rien voir.

— Comment? que veux-tu dire?

— Je comprends qu'il y a des hommes que cela gêne, et qui se respectent assez pour ne pas daigner s'en apercevoir.

« Je me suis donc dit : Ce pauvre ami est à sec, mon devoir est de faire un peu d'argent; il s'en apercevra, il nest pas si bête; il sait bien que les alouettes ne tombent pas toutes rôties, mais il fermera les yeux...

— Oh ! oh ! s'écria Hervé... est-il possible?... Explique-toi, malheureuse. « L'argent, depuis quinze jours, où le prends-tu?

— Vous ne le savez pas? fit Isabelle sincèrement étonnée.

— Misérable!...

Il lui saisit le bi-as et la .secoua avec violence; mais elle se dégagea, rouge de colère.

— Allons donc ! s ecria-t-elle avec un air de mépris. Est-ce (jue je me suis tant gênée devant vous avec votre ami de laMartiniêre?

— Quoi ! La Martinière I... Un ami!... Mais il faut qu'il me rende raison... 11 faut que je le tue.

— Le tuer! Ce pauvre garçon qui vous a nourri.

— Je ne mange pas de oc pain-là, moi.

— Il fallait donc le dire plus tôt, et ne pas le laisser payer vos fournisseui'S.

— Encore î

— Sans donJe. Votre bottier-., votre chemisier...

— Mais je suis un liojnmc perdu d'honneur.

Ah! Dieu! queHe iurauùe ! Dans quelle fange me suis-je roulé! Alors Isabelle vexée :

— Après tout, de quoi vous plaignez-vous tant? S'il y a quelqu'un de déshonoré ici, ce n'est pas vous.

— Et qui donc, coquine? Toi, peut-être? mais tu n'as plus d'honneur àperdre, toi.

— S'il y a quelqu'un de déshonoré en tout ceci, c'est Hector Laforest, dont vous portez le nom.

Hélas ! c'était trop vrai !... Il avait souillé ce nom. Ce fut un nouveau trait de lumière sur l'abîme qui, de jour en jour, se creusait sous ses pas.

Il en était donc à redouter le retour de Laforest autant qu'il l'avait désiré un mois auparavant.

Deux fois par jour, il allait au café de la Rotonde tressaillant chaque fois qu'apparaissait un officier. Le 46" de ligne était rentré depuis longtemps déjà ; il était étonnant que le colonel ne reparût pas et gardât le silence. Les réserves d'Hervé étaient complètement épuisées. Après avoir rompu avec la femme funeste qui l'avait enchaîné à Paris, il avait eu la faiblesse delà revoir. Il avait gardé un pied-à-terre chez elle, un petit cabinet de l'appartement qu'elle occupait, au troisième étage d'une maison de la galerie de Valois.

Enfin, au mois de février, il écrivit au colonel.

Entre autres choses il disait :

« Pourquoi, si vos blessures exigent le repos, ne quitteriez-vous pas le service ? Nous nous étions donné rendez-vous à trois mois au café de la Rotonde; depuis un mois, la campagne est terminée, et nous devons nous retrouver dans l'état où nous nous sommes rencontrés en 1805. »

La réponse ne se fit pas attendre.

Le lendemain, à huit heures du matin, avant qu'Hervé fût levé, le colonel entrait chez lui.

Il était revêtu de son bel uniforme, et la croix d'honneur brillait sur sa poitrine.

— Bonjour, monsieur Laforest, dit-il. Gomment va la santé, et qu'y a-t-il pour votre service ?

Le capitaine en fut tout étourdi.

— Merci, mon cher Hector, répondit-il. Excusez-moi, je vous prie; je ne vous attendais pas si matin. Asseyez-vous, et permettez que je m'habille.

— Ah çà, mon cher Hector^ reprit le colonel, vous n'êtes donc plus qu'en second chez notre aimable nymphe? Le concierge m'a dit qu'il croyait que vous couchiez chez M. de la Martinière.

209 iii.-inii;i, m r\i.\is-i:<>v.vL

— I.aiHHons colli' parlirul.irité, j«' vouh rt'X|»li«|u<'iai |»liis lard.

— Ah ! monsieur I^furest, on en dit <l«i bclU'S sur votio roiiiplf*.

Lo capitaine, blossô du ton KOiiaillour «lu colonel, lui répliqua avcr humeur :

— Kt pouniuoi persistez-vous donc à m'apiuhîr Laforenl?

— Parce «luo tel est votre nom.

— C't''tait. jusqu'à <••' matin, mon ikhm ilciiipruiit, mais jo ne vous ai appelé, mon cher monsieur, que pour vous le romlp'.

— Oui-da! Telle est votre intention?

— Oui, monsieur.

— Il est propre, ;\ cette heure, le nom que vous V(juh'z me rendre; quand je vous lo conliai, monsieur, il était sans gloire, mais du moins sans tache.

— Quelle tache y voyez- vous?

— Mais, d'abord, la condition où je vous trouve, cette }inriiculonir «pie vous olTrez de m'expli«iuer.

— Que signiUe?

— Quant à une explication, capitaine, nous choisirons un autre terrain «pie celui-ci, s'il vous plait.

— Ah! ah ! Jo comprends. Vous vous trouve/ bien <lans votre unifonne <le colonel et vous renoncez à tenir vos engagements; c'est odieux et c'est boujron.

— Moi, je trouve que c'est raisonnable et juste. Vous n'auriez rien réclamé si j'avais commis une mauvaise action au régiment et si l'on m'avait dégradé. Dans le cas contraire, vous ferez de même.

— N'y comptez pas. Dès cette heure, je reprends le nom d Hervé.

— Vous vous perdrez.

— S'il le faut, je me perdrai avec vous.

— A mon tour, répliqua le colonel dont la colère alluma le regard, je vous dirai : f N'y comptez pas ! Moi, reprendre un nom que vous avez traîné dans la boue, et vous rendre en échange un nom qui n'était rien et que j'ai illustré... un nom inscrit au livre d'or des légionnaires de l'honneur!... Vous donner un grade conquis au prix du sang sur trois champs de bataille... jamais, monsieur,

jamais!

— Et mes douze mille francs?... Et le grade de capitaine, qui abrégea pour vous de moitié la carrière parcourue, les comptez-vous pour rien?

— Les douze mille francs?... Je vous les rapporte.

— Je ne les accepte pas.

— Les voilà.

Et le colonel jeta une bourse sur la table.

— Et mon grade de capitaine?

— Est-ce douze mille francs encore? Je vais vous les donner. Qu'à cela ne

tienne.

— Insolent!

— Misérable I Est-ce que je te demande, moi, le grade de brosseur de l'amant d'Isabelle?

— Ahl c'en est trop! Tu veux donc que je te tue? Un tel outrage exige du sang.

— Tu l'as dit. Désormais, un de nous est de trop en ce monde. Il faut me tuer ou être tué par moi.

— Allons, grâce à Dieu, j'ai encore mon épée.

— Inutile.

— Et pourquoi?

— Parce qu'à l'épée une blessure n'est pas toujours mortelle. Si vous restiez sur le carreau, grièvement blessé, rien ne serait terminé et cela ne ferait pas mon affaire.

— Le pistolet, alors?

— Oui. En avez- vous ici ?

— Non.

— J'en ai sur moi; les acceptez- vous?

— Oui.

— Très bien.

— Et vos témoins?

— Je n'en veux pas. Tout doit rester secret entre nous. Ne voyez-vous aucun inconvénient à instruire des étrangers des raisons de notre querelle?

— C'est vrai. Eh bien, sortons; je vous suis où il vous plaira d'aller.

— Permettez. Avant de venir ici, ma résolution était prise et mon plan de conduite arrêté. Voici, s'il vous plait, comment les choses doivent se passer. Nous n'avons pas besoin de sortir d'ici; il convient, au contraire, que nous y demeurions, et que la mort de celui qui va mourir soit attribuée à un suicide. En conséquence, j'ai déjà rédigé la déclaration suivante :

« Aujourd'hui, 26 février 1806, pour des raisons de moi seul connues, je me

donne volontairement la mort. »

Signé : Hector Laforest.

— A vous maintenant, monsieur, d'écrire un billet semblable, signé Achille Herv4. Gela vous convient-il?

— Mais après, quelles seront les condition» du combat?

— Nous allons nous asseoir devant cette table, en face l'un de l'autre, chacun appuyant le canon de son pistolet au cœur de son adversaire. Une seule arme sera chargée. Les armes, placées sous une couverture, y seront prises au hasard. Enfin les deux billets, déposés sur la table, resteront à la disposition du survivant. Cet arrangement vous convient-il?

Le capitaine, qui l'avait écouté attentivement, s'approcha d'un petit bureau et dit:

— C'est bon; je vais écrire.

Et il traça sa déclaration de la main la plus calme.

Le colonel chargea un de ses pistolets et remit les deux armes à son adversaire. Celui-ci les cacha sous un drap et dit au premier :

«3U4 H16TUilifc: DU K\I.\lS-|{nVAL

— Proii»»z.

Tous (li'ii\. raiiMc à la main. iK s«' plafiMciil ainsi «jnil a\.iil i't<'' cotiv^nu, conservant, m jippan'iu'i», un ralnn» iniportnrliuliliv

Uno (It'tonation icltMitil presipn' aussifùl, of lo capitaine IlcrV)'* tontlia luoit, la faco contre la table.

Au bruit, Isabelle îiccoiirul tl so nVria, épouvantes.

Mais le j'olonel la saisit vivement jtar le bras et lui imposa silence.

— H vient «le se suicider, lui dit il. Mile lit un si^no d'incrédulité.

— Savi/vous lire? Voici un écrit de sa main ijui l'atteste. i;ilt' y jt'ta un rej^ard.

— Ce billet est signé Laforcst, dit-elle.

— N'était-ce pas son nom?... N'est-ce pas son é<'riture. Allons, voilà cent napoléons et ne doute/, plus.

Il mit un rouleau d'or dans la main de la courtisane et desc»'n<lit leHcalier de service, qui communi<|uait au cabinet du mort.

Oueltjues voisins avaient bien entendu le coup de feu, mais ils avaient pensé qu'il provenait d'un décavé qui bf faisait sauter, et ils ne s'en étaient pas émus.

Isal)t'llt' alla faire la déclaration du suicide chez le commissaire, et le soir reparut au Ûal sentimental, un lieu de plaisir dont nous avons à parler.

LE B.VL SENTIMENTAL ET LE C\FÉ DES ÉTRANGERS. — LA FOHKT NOmE. — LA

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