POLICE DES MŒURS
Le bal et le café, «(ui se prêtaient un mutuel soutien, ne formaient qu'un même établissement. Il avait pris le nom de café des Etrangers, mais le public lui en avait donné un autre, impossible à écrire ici. Les débauchés de bon ton l'appelaient le B'il sentimental.
Cet établissement, non seulemeîit toléré, mais protégé par l'autorité, avait été créé sous le Directoire; il se maintint sous l'Empire et pendant la Restauration. Des jeunes gens imberbes n'y étaient pas reçu^, mais les portes en étaient ouvertes aux femmes et aux tilles de tout âge ; c'était le lupanar le plus monstrueux qui eût jamais existé.
L'établissement comprenait un café et un restaurant au rez-de-chaussée, à peu de distance du café de Foy, et au premier une salle de j»'U, une salle de bal et quantité de petits salons, chambres et cabinets particuliers.
Le café et le restaurant n'avaient rien de remarquable. Pas de luxe, et pendant le jour peu d'éclat et de bruit. Malgré des prix assez élevés, la cave était médiocre et la table sentait la gargotte. La clientèle n'était composée ni de buveurs ni de gourmands, mais de joueurs, de chevaliers d'industrie et de
proxénètes. Cependant, dans ropiniuii de son propri(''lairo, le Café des Etrangers rénnissait tous les plaisirs que l'on pouvait attendre du Palais-Royal. Que recherchaient tous les pèlerins acheminés vers cette capitale de la capitale? Était-ce d'admirer les beautés de ses édifices? De visiter le café du Mont-Saint-Bernard? D'être témoins dos mystilications de Borel et de Fitz-James, les célèbres ventriloques, ou de voir le Sauvage?
Non, non, non; un poulet-marengo, deux bouteilles de Champagne et un castorlin faisaient bien mieux leur affaire. Au Café des Etrangers, tout était disposé pour répondre à ces goûts simples et sérieux. La variété des locaux, leur aménagement spécial et luxueux, et aussi une bande de soupeuses, de rameneuses, choisies et stylées, permettaient à la débauche d'y réaliser tous ses caprices, soit dans un tète-à-tête modeste, soit au sein d'un paradis de Mahomet. Il y avait là de grands salons où flambaient des orgies dignes de la Folie-d'Orléans et de ces chambres discrètes et capitonnées qui gardent les secrets delà débauche et complaisent à ses extravagances. Salles à manger, café et chambres sentimentales, étaient ouverts nuit et jour ; à onze heures s'ouvraient les salons de jeu et de bal.
Ceux-ci, resplendissants de lumières, de glaces et de dorures, étaient envahis par des flots de jolies femmes, prêtresses de Vénus, desservant les temples nombreux élevés à cette déesse dans tous les environs, par de brillants officiers, des jeunes gens et des vieillards attirés par les séductions de la luxure et du jeu, l'éblouissement de l'or et l'ivresse de la valse.
Au milieu de tout ce monde circulaient, comme des reptiles, les usuriers et les entremetteurs, qui avaient quitté pour la nuit leur quartier général, la Forêt-noire.
On désignait alors sous ce nom, au Palais-Royal, les sombres galeries qui avoisinaient le Théâtre-Français. Dans les quelques boutiques dont ces galeries étaient garnies, les lampes n'éclairaient que d'une lueur douteuse et suspecte des transactions qui n'exigeaient point le grand jour.
Ces rôdeurs de la Forêt-noire avaient au Bal sentimental les intérêts les plus divers : des dupes à faire, des passions à servir, des créances à recouvrer, des emprunteuses de bijoux, de parures, à escorter, à surveiller, jusqu'à l'heure où la fortune du jeu leur permettait de payer leurs boucles d'oreilles ou les colliers de perles qu'elles avaient au cou. — Des revendeuses à la toilette, de la même Forêt ou d'ailleurs, attendaient également d'autres belles pour des raisons analogues.
Dans ce magnifique bazar, tout était à vendre ou à louer, excepté la pudeur et la vertu qui restaient à la porte.
Quant à la police, gardienne des mœurs, bien loin de contrarier ce beau désordre, elle le favorisait. On sait comment était alors composée la brigade de sûreté. C'était une bande d'ex-forçats ou repris de justice commandée par un forçat évadé, le célèbre Vidocq. Ces gens-là avaient, quant à la traite des ])lanches et à la pudeur, autant de scrupules que des corsaires de larchipcl grec, et Vidocq, dans ses Mémoires, reconnaît lui-même que ses agents, pour s'entretenir la main, dépouillèrent plus d'une fois dhonnètes bourgeois.
HiSTOIlU-: l»|- l'AI.MS-llOYAL
Tout était (loiu: perniiH ou toléré. Tout était possible à qui avait de l'or. Le vicp ne se refusait rien. II jouissait d'une impunité dont il eût été bien étonné do se voir privé. .Vussi, i)iirrouro/. les journaux d»* ct'llf époque, et vous ne trouverez point do procès pour outrages aux moeurs.
DlSSOLUTlO.N 1>U TRIBUNAT. — DERNIKIŒ VISITK DK NAPOLÉON AU PALAIS- ROYAL. — PROJETS DE TRANSFORMATION. — LA FIN M; LKMI'IRK.
Kn 1M07, au laite de sa puissance, Napoléon voyait dun a-il iinjuiet le Tribunat servir d'organe aux aspirations libérales. Il songea à s'en débarrasser. Par un sénatus-consultc du 10 août et un décret du '^), il transféra au Corps législatif les attributions constitutionnelles du Tribunal.
Après une allocution respectueuse du président, M. Carion-Nizas, tribun, proposa de voter une adresse à l'empereur * pour frapper les peuples de cette idée que le Tribunat a rc(:u l'acte du sénat sans regret pour ses fonctions, sans inquiétu<le pour la patrie; et (jue les sentiments d'amour et de dévouement au monarque qui ont animé le corps vivront éternellement dans chacun de ses membres. »
Cette proposition fut unanimement adoptée.
Après la dissolution du Tribunat, le Palais-Royal fut réuni au domaine extraordinaire de la couronne et en fit partie jusqu'en 1814.
Napoléon vint un jour le visiter, à cinq heures du matin, dans le mois d'août 1807, avec M. Fontaine son architecte.
L'apparition inattendue de M. Fabro de l'Aude, président du Tribunat, contraria le désir qu'il avait d'être seul : il termina sa visite au second salon, sans vouloir même aller jusqu'à la salle des séances, et il emporta les préventions défavorables qu'il avait contre le Palais-Royal, et que rien dans la suite n'a pu détruire.
Cependant plusieurs projets furent présentés à Napoléon pour tirer parti de cet édifice et lui donner une destination quelconque. Un de ces projets, dit M. Fontaine, consistait à y établir définitivement la Bourse et le tribunal du commerce <iui avaient été expulsés des Petits-Pères lorsque cette église fut rendue au culte catholique.
Ou les avait transportés provisoirement au Palais-Royal où ils occupaient le vestibule à colonnes de l'aile da milieu du rez-de-chaussée sous la salle du Tribunat. Selon le projet dont nous parlons, la grande salle auraitoccupé tout le premier de l'aile sur le jardin avec deux grandsescaliers àses extrémités. Le rez-dechaussée aurait été distribué en portiques à jour et en boutiques de marchands. Lp bureau, le tribunal et ses dépendances auraient rempli le reste du Palais- Royal, Mais ce projet ne reçut aucune exécution, .;
Ciporces Cadouclal,
On voulut ensuite en faire le chef-lieu de l'État-raajor de la place de Paris, pour y loger le gouverneur de la ville, puis encore en faire un palais des beauxarts avec les écoles de peinture, de sculpture, d'architecture : rien de tout cela ne s'exécuta.
Enfin, on imagina d'y reporter une autre fois, mais isolément et au milieu de la grande cour, le théâtre de l'Opéra avec des salons et des appartements qui auraient servi à donner des fêtes publiques, mais ce projet fut repoussé comme les autres.
LiV. 88. A. Fayard, éditeur.
'.^08 flISTOIHK ])[■ I'\I,.\IS.I{()V\I.
C.t' in' fui i|in> loiscpp^ |»:uvoiiii ;iti soiniin't dosa puinniinco, Napoléon H'apon.'nt iiu'il mniiijiiaif de palai?* pour les rois <|iii vcnaiont r^nrlrc lioiiiiiiaKo à «a j^loir»', (lu'uii lui pro]>nsa <'t (piil parut a^^n'cr l'iilZ-o «l»» coinpnMKln: lo Palais-Iioyal dans 11» plan jtt'MU'ral tli» la rruniou dts j'ilais du Louvr»! et dus Tuil«'ri«*.H, et do fain* •Ml sorte que par dea nrcs, des j^'alrrics, »'l des colonnadcH, ces trois ^rnndH édinccs n'Minis ]>n's<MitaH.sriit lo plus vasto eu^^PinMc «d la plus ina^iiifl)|uo résideiirc do ><(Uivorain (pii eût ôtt'' jusqu'alors.
Nôatimoius.il no fut pasdouin^ plus de suite ù ce projet (ju'aux précédent», cl lo Palais-Hoyal, qui n'avait été auiéliorô on riou par le Réjour du Trihunat, resta tolloiueiit discn'dité. apn-s tant de déj^radations, ((uo, dans los (U-rnièrcs annéos do l'Knipire, on alla jusrpi'à proposer do le mettre on vente, jmur en faire un (d»jot de spéculation.
Projet absurde, ijiii iinirouseniout no fut pas adapté. Le l'alais dovait roslf-r dans son état de d«''lai)roinont et d'abandon, jusqu'au retour du duc d'Orb'-ans.
Nous allons parler bientôt de cette triste époque. L'histoire de l'Rnqtire victorieux no fournit jjIus rien à la chronique du Palais-Royal ; la fin de l'Kmpiro, — 1S14 — va au contraire nous fournir des pages intéressantes.
Le jardin qui avait été le forum de la l{évolution de 89, fut, en 1814 et en 1815, un dos derniers champs de bataille do la France.
Ce lien impur se lava dans le san;^ versé pour Ihonneur de la patrie.
Le Palais-Royal pour être patriote resta bonapartiste... mais il faut le dire aussi, il attendit pour protester contre l'étranger et les royalistes, qu'ils eussent envahi ses établissements et son jardin.
Lo monde des joueurs et des viveurs, était complètement détaché de toute idée politique, et pour lui le Palais-Royal résumait l'univers. Il n'entendait rien de l'écroulement de l'Empire, entraînant dans sa chute la fortune de la France. L'Europe coalisée avait franchi nos frontières; il semblait l'ignorer. La France était envahie, on se battait à trente lieues de Paris, une catastrophe était imminente; rien de tout cela ne s'apercevait au Palais-Royal. Toujours les mêmes plaisirs, toujours la même foule, aussi joyeuse, aussi ardente quaux jours de la plus haute prospérité. On se hfltait d'y jouir du présent.
Tandis que la dernière armée, dans des efforts héroïques et prodigieux succombait épuisée de victoires, le Palais-Royal était témoin d'incroyables orgies : avant d'aller à la mort, des conscrits, des ofliciers y faisaient de bruyants adieux à la vie. De braves et jeunes fous y voulaient vivre vingt ans en une nuit, puis, vingt-quatre heures après, ils allaient se jeter sur le canon ennemi, et à ceux-là en succédaient d'autres. Les légions des nymphes, loin de diminuer, grossissaient au contraire chaque jour, et lor ruisselait sur les tapis verts.
Le 30 mars 181 i, les habitants furent réveillés par le canon qui tonnait dans le rayon d'une lieue et demie autour de la capitale... mais le Palais-Royal conserva encore le même aspect. Sa quiétude ne fut troublée que vers cinq heures du soir par l'apparition d'une civière portée par deux hommes, et sur laquelle reposaix un cadavre ; c'était celui du malheureux ventriloque Fitz-.Tames qui avait été se battre à la barrière Clichy.
HISTOIRE DU PALAIS-KOYAL -i'.W
Mais rûiuotion ne fut que passagère, et ce soir-lù comme la veille, le Palais- Royal fut resplendissant de lumières.
Le lendemain, cent mille Russes, Prussiens et autres Allemands, inondaient les rues de Paris.
Tous les habitués des jeux et des cafés, s'enfuirent devant l'invasion... mais les prostituées restèrent.
Seulement elles ne prirent pas la cocarde blanche, afin de se distinguer des grandes dames du noble faubourg Saint-Germain.
On sait le spectacle éhonté que les royalistes donnèrent, et parmi eux les femmes particulièrement. Dans leurs manifestations aussi burlesques qu'odieuses, de grandes dames dansèrent au jardin des Tuileries avec des officiers allemands et embrassèrent publiquement des Cosaques.
La chair à plaisirs du Palais-Royal continua à se vendre, seulement elle augmenta ses prix.
Plus que jamais des tlots d'or roulèrent dans les établissements des galeries.
Tant qu'on n'y vit que des étrangers, les recettes montèrent, mais cela dura peu. Bientôt aux soldats hâlés par le soleil et noircis par la poudre, se mêlèrent des hommes aux allures étranges, aux formes surannées, au langage d'un autre siècle. Ils portaient de grosses épauletles sur un habit à la française, et un chapeau rond à bords étroits sur des ailes de pigeon.
Sous prétexte qu'ils avaient été ou s'étaient cru quelque chose, vingt-cinq ans auparavant, ils prenaient un ton dédaigneux et tranchant, se faisaient servir et, sans argent, ne comprenaient pas qu'on pût leur refuser quelque chose.
Ces marquis de Carabas, dont l'insolence ridicule a été immortalisée par Déranger, commencèrent à irriter les marchands et les marchandes du Palais- Royal. On finit par leur rire au nez, et à renvoyer :
Daus leurs vieux castels Ces nobles mortels.
On n'avait pas vu de ces caricatures au Palais-Égalité, alors qu'une cocarde blanche suffisait à vous faire monter à la guillotine.
Le 17 mai, un personnage portant le costume de général, et accompagné de deux officiers, ses aides de camp, se présenta à la porte du Palais.
Le suisse qui portait encore la livrée impériale ne voulait point lui permettre d'entrer.
L'étranger insista et finit par donner son nom; le suisse s'inclina et le laissa passer.
C'était l'héritier des ducs d'Orléans, qui rentrait dans le palais de ses pères.
Le duc Louis Philippe s'arrêtant avec émotion au bas du grand escalier, se baissa et en baisa les marches.
aui) HISIOIHKDU l'ALAlS-HoYAL
! I >> ' r.ST JOLH-. — INi; Soinilfc. \ I,\ MiiNTANMIIU. — LA FIN IjE I. I.Ml'Illi:. —
HKNTIIKH DKH DOUHUON8.
Hioii ilaiitipatliiijue aux Parisiens ut iiiùnie au caractère national, coniinc !•• gouvernement de malheur préparé par Fouché et Tallcyrund et campé aux Tuileries, sous la protection du c/ar Alexandre.
O'ielle ironie du destin que le retour de ces princes qui menac.-aient tous les intérêts nouveaux, et parlaient de nous ramener à 178S. Glia(iue jour était niarqué par un déli !\ la justice et ;\ la raison. Au nom de Louis XVIII, ce revenant sexa^'enairectimpotent.onne respcctaitni les droitsacquis, nila libcrtédcs cultes, ni la liberté de conscience, ni Ihonneur national. Les émigrés et les traîtres se partageaient toutes les faveurs, l'apostasie était un titre aux plus hautes dignités.
Les mots jiatrie, j,doire, honneur, liberté, étaient proscrits. Le gouvernement étant étranger, les Prussiens et les Anglais, étant les sauvi-urs de la civilisation de la France, il était de bon goût de n'être plus Français.
On devait copier les modes anglaises, couper ses moustaches, mettre un œillet blanc à sa boutonnière, avoir l'air gai, heureux dans la semaine, et l'air dévot et recueilli le dimanche. Toutes les grandes institutions de la monarchie, se trouvaient rétablies : les gardes du corps, les gardes suisses, les gardes de Monsieur. LesTuileries regorgeaient de chapelains, d'aumôniers, de confesseurs, de prêtres, de toutes les variétés. On avait rétabli la procession du vœu de Louis XIII.
Une ordonnance de police, frappant d'une amende les ouvriers coupables d'avoir travaillé le dimanche et les aubergistes ou limonadiers, qui avaient ouvcnt leur maison avant midi. Toutes les dispositions à prendre pour les processions do la Fête-Dieu, avaient été portées à la connaissance des sujets du roi, qui avait remis en vigueur les ordonnances de 170'2 et 1720.
La plupart des héros de l'Empire se faisaient des modèles de platitude, Bourmont, Marmont, Berthier, Soult principalement se déshonoraient a l'envi. Soult proposa d'élever un monument aux émigrés tués à Quiberon.
Cette proposition lui valut le portefeuille de la guerre que l'on ôta à Dupont, le général qui avait capitulé à Baylen.
Le même Soult... mais le lecteur va nous accuser de trop nous écarter de notre sujet, quand notre intention est de montrer l'épaisseur du voile de deuil et de honte qui s'étendait alors sur la France et qui, malgré tout, jetait son ombre sur le Palais Royal. La physionomie de ce quartier s'assombrissait.
l'ne irritation croissante se remarquait chez les habitués des galeries et du jardin. Un grand nombre d'officiers en demi-solde reparaissaient sous les arcades et y disputaient le pavé aux émigrés du café de Valois, ou aux officiers étrangers. Les Anglais étaient surtout l'objet de leur haine. On pouvait prévoir des collisions sanglants et les duels à mort qui allaient s'engager.
Le café Lemblin était leur quartier général. L<à on vivait les regards tournés vers lile d'Elbe. Que devenait l'empereur"? A quoi pensait-il? abandonnerait-il la
France, son aimée fidèle? II n'avait qu'à paraître, qu'à parler, et toute cette fantasmagorie bourbonnienne s'évanouirait.
En effet, dix mois à peine s'étaient écoulés, et les Bourbons s'étaient de nouveau enfuis à l'étranger.
Le 1" mars 1815, Napoléon débar(iuait à Cannes. De là, il se rendait à Grenoble, et, le 10, il arrivait à Lyon, d'où le comte d'Artois, chargé de défendre la ville, prenait la fuite.
Le 18 mars, « de la dix-neuvième année de son règne » (ainsi comptait Louis XVIII), le roi donna l'ordre à sa maison de se rassembler au Champ de Mars, afin de protéger sa « retraite. »
Cettemaison dontl'équipement et l'entretien avaient déjà coûté 18 millions et qui devait se composer de 5,000 hommes n'en avait que 3,000 au plus et parmi ceuxci plus d'un tiers n'avait point de chevaux, et plus de la moitié, pas d'armes. Rassemblés à onze heures, ils se mirent en marche à deux heures du matin et le jour les prit avant qu'ils fussent arrivés à Saint-Denis.
Plus tard, à l'apparition des troupes de Béthune qui venaient les reconnaître, ils furent pris d'une panique et se jetèrent dans une fondrière, d'où il fallut les aider à se dégager. Ce cortège bizarre fut licencié à la frontière.
Le 20 mars, Napoléon rentra aux Tuileries, calme et sans montrer ni joie ni amertume. Son retour ne donna lieu à Paris à aucune grande manifestation publique. L'armée seule montrait de l'enthousiasme. Dans le peuple on était simplement satisfait de la déroute des Bourbons. Cependant, le Palais-Royal fit éclater sa vive satisfaction. Les hommes aux ailes-de-pigeon s'étaient envolés, les galeries revoyaient les brillants uniformes et au théâtre Montansier, — transformé depuis quelque temps en café-concert, — on célébrait le retour du grand homme et la fugue des émigrés.
Il arrivait parfois que des amateurs demandaient au public la permission de faire entendre des couplets de leur composition, presque toujours des couplets patriotiques ou politiques.
Un soir, un jeune officier se présenta sur le théâtre et s'avançant vers la rampe absente :
— Messieurs et mesdames, dit-il, mes amis et moi nous avons résolu de vous donner un échantillon de notre talent en fait de poésie nationale. A l'exemple des anciens bardes nous chantons nos vers nous-mêmes; nous comptons sur vous pour les chœurs ; vous ne les savez pas, mais vous êtes trop bons Français pour ne pas les deviner.
Trois salves d'applaudissements répondirent à cette allocution et le jeune officier d'une voix mâle et bien timbrée, commença ainsi :
Croyez-vous que Louia puisse être Roi d'uue grande nation ?
LE prBLic EN cnoF.rn Non, non, non; non, non, non, uoiil
Mni* il |>.)tirralt fort blou pou t Aire 'iouTcriipr un prUt cnnlon?
ClItVI K
Non, non, uun ; non, non, non, nun I
L'orriciia
Alors que le diable Icatraicio Au ROinbre palaii) ilr< Plulon !
tumim Bon. bon, bon ; bon, bon, bon, bon I
LOFriCUB
Et chnnfons tous h perdre haleine Vive le grand Napoléon !
cnocuB bon, bon, bon; bon, bon, bon, bon I
Cinq couplets de la même foive siicct-dèreiit à ceux-ci et furent applaudis chaleureusement. Puis un vieux sergent, portant de larges balafres sur le visayo, succéda à l'oflicier et d'une voix de tonnerre, chanta sur l'air Mon père elail pot, les couplets suivants :
Vou^ (|ui ViioUz ces Uourbous Nourris par l'Angleterre, !»oj-ez tondns, tendres montons.
Huant à moi, sans mystère,
Je me f... du roi.
Du comte d'Artois,
Et du duc d'Anpoulème ;
D'ia Duchesse aussi,
Du duc de Berri,
Et de ceu.x qui les aimeal !
L'enthousiasme fut au comble et le lendemain tout Paris connaissait ce couplet, ou cette profession de foi rimée.
Cette « pot'sie nationale » ne tlorit i^is longtemps au café-coucei1 Montausier. mais elle ne périt point, au contraire. Son souffle inspira un de nos satj'riques les plus spirituels et les jdus mordants. Béranger. C'est dix, c'est vingt chansons politiques de ce poète que nous aurions à citer, si nous ne craignions de reproduire des vers heureusement connus de tout le monde.
Nous avons raconté ailleurs' le retour de Napoléon aux Tuileries, la revue des fédérés des faubourgs, le Champ de mai, Waterloo, enfin l'abdication de l'empereur. Depuis la tin du Directoire, le Palais-Royal est resté presque en-