LA NUIT DU 26 AU 27 AOUT
On sait que le testament du prince de Condé donna lieu à un procès et fut attaqué par les héritiers directs, les Rohan, comme entaché de captation.
La captation est l'acte de celui qui parvient à s'emparer de la volonté d'un autre et à s'en rendre maître. Le prince a-t-il été, relativement à M"^^ de Feuchères; dans cette situation où l'âme subjuguée n'a plus la force de résister aux ordres d'une puissance dominatrice ?
Nous avons mis sous les yeux du lecteur tous les documents capables de l'éclairer à ce sujet, à lui de prononcer.
A lui aussi de juger quelle part le duc et la duchesse d'Orléans eurent dans les intrigues de la Feuchères.
Pour nous, si les manœuvres de cette dernière furent coupables, le duc et la duchesse d'Orléans ont encouru dans ces agissements une bien lourde part de responsabilité.
Mais la justice a prononcé, et nous devons respecter ses arrêts.
C'est avec la même réserve et la même impartialité que nous raconterons la mort tragique et mystérieuse du prince de Condé.
Nous la raconterons tout de suite, bien que nous soyons obligé d'intervertir ainsi l'ordre chronologique des faits, la révolution de Juillet dont nous avons également à entretenir le lecteur, ayant précédé d'un mois le drame de Saint- Leu ; mais nous croyons que notre récit y gagnera en clarté.
La baronne avait emmené le duc de Bourbon à Saint-Leu. Elle voulait le décider à convertir le legs fait en sa faveur en une donation. — Le testament ne lui laissait point sans .doute une entière sécurité; elle craignait qu'il fût attaqué et que sa situation près du duc n'aidât à justifier l'accusation de captation. Enfin
866 msroïKK DU PAI.AIS-ROYAI.
U protection <1*'r d'Oiiéuns, ou du moins lour.s protestations do dévouement, ne
sullisHU'ut pas ;\ lu rassuiv.r.
Les finis «i eiiro^ji.stroment conftiiltirai)leH (|u'eiiti'a!imit une donation n«^ l'arn*taiont pas.
I,oi'S(jn«> le vn'illani fiil i-li'- ai r:nliij à son l'icii-;iiiii''' ( '.liaiitill\ , oii li jonis^iml, ou croyait jouir, d'un» iiulôpcndancc relative, au milieu dos créaturcM do la baronne, il so trouva comme prisonnier. Il out :\ subir d'incessantes tracasseries.
— Mt''liL'/-vous d'elU'! lui avait dit !<• haioii d<» Koucbères en s'éloignant, — ello est capable de se porter à tous les excès.
F^Uti lui faisait peur et cependant il lui résistait.
Sur ces entrt;faitps éclata la révolution de Juillet, ('et événement évoqua dans l'esprit du prince les souvenirs île IW. En revoyant le drapeau tricolore, en entendant (jnelques passants chanter la Mcuseiilatse, il eut peur, et malheureusement son entourage d'anciens émigrés, partagea sa frayeur en l'exaltant. On ne parlait plus an chAteau de SaintLeu que de confiscation, d'émigration ot de guillotine.
Les nobles débris (jui en composaient la petite cour, parlaient de rouvrir les cadres de l'armée de Condé et d'émigrer une seconde, ou une troisième fois. En vain leur maître objectait son grand Age et ses infirmités, ces voltigeurs de 1815 ne voulaient rien entendre.
Ce cabinet des antiques se classait sous les étiquettes suivantes :
M. de Préjeau, gentilhomme de la chambre;
M. de Lavillegontier, pair de France et premier gentilhomme du prince:
M. de Choulot, capitaine des chasses;
M. de Flassans, gendre de la baronne;
M. de Bolzunce, gentilhomme de la chambre;
M. de Quesnay écuyer; le général Lambot, aide de camp; M. de Surval intendant <,'énéral; M. l'abbé IV'lier de la Croix, aumônier.
Le duc dOrléans, qui venait d'accepter la couronne, en eût entendu de belles sur son compte, s'il avait pu les écouter!
Le tils d'Égalité, i\ leurs yeux, était plus criminel que Robespierre et 1 av.-nturier corse. La baronne seule imposait silence à leur indignation, et M. deFlassans se joignant à elle, bientôt le vieux Gondé, tout en pleurant son vieil ami Charles X, sourit avec indulgence à son nouveau souverain Louis-Philippe. Il accepta même de celui-ci la plaque de la Légion d'honneur, — le niartvr^ .I»' l:i croix!
Mais ce n'était peut-être que pour mieux dissimuler ses desseins .^eiiets?..
11 complotait alors avec M. de Choulot de s'évader de Sa;nt-Leu et de se réfugier en Angleterre.
Empruntant à ses connaissances cynégétiques ce que l'on appelle un change, le capitaine des chasses avait imaginé, pour faciliter la fuite de son maître, de faire prendre le costume de celui-ci à un domestique qui lui ressemblait et qui ferait courir la baronne d'un côté, tandis qu'ils s'échapperaient d'un autre.
Bons vieillards!... La baronne n'eût pas été fAchée de voir son vieux fuir en
Angleterre. Elle s'apprêtait à le rejoindre et (ainsi qu'en témoigne un billet que possède Louis Blanc) elle se faisait délivrer par Rothschild une traite d'un demi-million sur l'Angleterre.
Mais au moment du départ tomba la Saint- Louis (25 août.) Le village en fête obligea son seigneur à répondre aux ovations qui lui furent décernées, et le voyage fut différé. Le lendemain 26, ne fut pas moins joyeux que la veille. Le duc semblait de très bonne humeur. Il reçut la visite de M. de Cossé-Brissac, le retint à diner et le pria même de coucher au château.
Le soir, ayant perdu au whist, il s'abstint de payer en disant : A demain.
Puis, suivi, comme d'habitude, de son chirurgien, le chevalier Bonie, et de son valet de chambre, il entra dans sa chambre à coucher.
Le comte après l'avoir déshabillé et mis au lit lui demanda :
— A quelle heure monseigneur veut-il que j'entre demain matin.
— A huit heures, répondit le prince avec sa tranquillité ordinaire.
Le comte se retira, emportant la clef de la chambre de toilette. Il prenait cette précaution parce que cette pièce communiquait avec la chambre à coucher, dont son maître laissait souvent ouvert le verrou, et avec un corridor d'une part et un escalier de l'autre, lequel escalier conduisait chez M°>e deFeuchères.
Ajoutons que le corridor en communication avec la chambre de toilette, aboutissait au vestibule du château.
Au-dessus de la chambre du duc de Bourbon, à l'entresol, étaient les serviteurs particuliers de M'"^ de Feuchères.
Le lendemain à huit heures, le comte frappa chez son maître. — Pas de réponse. — Il se retira étonné et revint avec M. Bonie. Pas de réponse encore. — Ils se rendirent alors chez M">« de Feuchères.
— J'y vais, leur dit-elle; lorsqu'il reconnaîtra ma voix, il ouvrira. Et, à demi vêtue, elle les accompagna.
— Ouvrez, monseigneur; c'est moi!
Même silence.
Ce va-et-vient, ces appels réitérés, avaient éveillé l'attention d'autres personnes du voisinage : Manoury, valet de chambre, l'abbé Briant, Louis Leclerc accoururent.
Manoury enfonça la porte et pénétra chez le duc, suivi de Lecomte et de Bonie.
Les volets étaient clos; la chambre dans une obscurité presque complète, que combattait à peine une bougie qui brûlait dans l'âtre derrière un garde-feu.
Manoury ouvrit une croisée.
Et alors, en face, à l'espagnolette dune autre fenêtre, on vit le duc de Bourbon pendu, ou suspendu par le menton, à l'aide de mouchoirs.
Avant tout la position du duc demande à être bien précisée.
Il était suspendu à l'attache du haut de l'espagnolette, placée à six pieds et demi do la hauteur du sol de la chambre, au moyen d'un mouchoir de poche en toile, passé dans un autre mouchoir semblable au premier, formant anneau, en passant sous la mâchoire inférieure, et derrière le sinciput.
r,p promler nirtiiclioir vUiii nom'» par devant, un pou au-desHus du càUi droit du cou; le socoml élail nou»^ à son rxtrt'niilô accrocliéo à l'cRp.'if^noletto. Los nuMids rtaiiMil «l»"i Uduids «lits do poupro.
\éO corp», accrochû h ces deux mouchoirs, (Huit tourné la face du c^tu de la croisro, àlai)arli«'j,'auche; la jouo riait en contact ûveclc voici, la tète légèrement inclinée vers la poilrine.
Le virta^e était décoloré; les lèvres entrouvertes laissaient voir le bout de la lan^'ue.
Les liras peiulaleiil raidis et placés en avant, les poin^js fermés.
Les bouts des pieds touchaient le tapis, les talons élevés l'un de trois pouces, l'untre d'un pouce et^lemi .seulement; les genoux ;\ demi-lléchis.
Le corps était vêtu d'un caleçon de toile et d'une chemise.
Dans les mouchoirs, pas <lc nœuds coulants; aucune pression exercée sur la trachée-arlére. Le mouchoir était assez lûche pour fjue les témoins pu.ssent passer les doi^'ls entre réloiïe et la tôle. Ainsi la disposition du corps et son api»aroncc rendaient incompréhensible la mort par suspension.
On se demandait aussi comment, dans les convulsions de l'agonie, où l'instinct de conservation remporte souvent sur la volonté, lo duc, dont les pieds touchiiient le sol n'aurait pas tenté d'échapper à li niorl: cppcndanl Ifs mains crispées témoignaient d'une crise nouvelle.
Par quoi la mort avait-elle été causée?
Les mouchoirs n'avaient pu comprimer les vais.seaux et interrompre la circulation et provoquer l'apoplexie. Il n'y avait pas eu non plus suffocation; les liens n'ayant pas comprimé le larynx.
Doux valets, un Irlandais et un Italien, qui avaient vu beaucoup de pendus déclarèrent spontanément que jamais ils n'en avaient vu dont les yeux fussent clos, le teint pâle et la langue non tuméfiée.
Knfin le duc était sans force et d'une extrême maladresse. Il avait été blessé, d'un coup de sabre à la main droite et avait eu la clavicule gauche cassée ce qui l'empêchait d'élever la main gauche au-dessus de la têle.
Le juge d'instruction, qui vint dans la matinée, dressa l'état des lieux.
Il constata que le verrou était tiré à l'intérieur, supprimait les communications avec l'extérieur; mais plus tard ce fait perdit de son importance, lorsqu'on reconnut qu'à l'aide d'un cordon l'on pouvait du dehors ramener le verrou dans sa gâche.
M. Bonie déclara qu'une chaise renversée non loin du mort avait pu servir au suicide; mais il revint sur cette déclaration, en se rappelant qu'en entrant il avait poussé cette chaise du pied. D'ailleurs, eût-elle été à sa portée, le prince n'eût pu monter monter dessus, lui qui, pour monter l'escalier, s'aidait à la fois de la rampe et de sa canne.
Chantilly. . >
Le lit était ouvert et affaissé ; le bandage, que le duc portait seulement le jour, était entre les draps. Avant de se coucher, le duc avait remonté sa montre de chasse et l'avait posée sur la cheminée. Il avait fait un nœud à son mouchoir afin de se rappeler quelque chose le lendemain.
Ses pantoufles, dont il se servait rarement, n'étaient pas à leur place accoutumée; pourquoi?...
Enfin les gens qui faisaient le lit affirmaient avoir, comme ils en avaient coutume, poussé le lit contre le mur d'alcôvej et l'on trouva le lit éloigné du mui' d'un pied et demi environ.
LiV. 47. A. Fatard, Editeur.
.Sur l;i clu'iniiiée su voyiUt'iit (k-iix l).)H;;irs <|ul aval' r ( ' • -'i;- ' rt ctciiitesj. Le duc les uvalt-il ételnlCK? I»ouri|uoi 1...
Les papiers du mort devinrent l'objet d'une ciitiuètc; nmi;*, à l'étonnciiicnt yciii'ral, on no trouva pas un nn)t tracé de la main du duc.
Cette preinidre enquête devait être suivie d'une instruction plus sérieu <•. Lu roi avait appris l'événement \ onze heures du matin; il envoya tout de suite à Saint- Lou M. Ouillaumo, son secrélaire, ainsi «pic MM. do Sémonvillc, Caucliy, Pastjuier et do Huniif^ny. Ces messieurs seprcsenlèrenlau ch.'ïteau au couina- ncement de la soirée.
Dès ((ue M. (tuillaumu fut entré dans la chambre mortuaire, Lecomte, créature de madame do Feuciières, lui fit rem ir(iuer devant la cheminée des papiers décliirés qui jonchaient le foyer, et dans les cendres d'autres papiers consumés. Il les recueillit avec soin et ils furent remis le lendemain au procureur du roi qui, en réunissant les fragments, parvint à recomposer ce aui suit :
Saint-Leu appartient au roi
Philippe
ne pillés, ni ne brûlés ^^
le chAtean ni le village ^^^
ne faites de mal à personne
ni à mes amis, ni ;\ mes
gens. On vous a égaré
sur mon compte, je n'ai ^^^
urîr en .illanl
cœur le peuple
et l'espoir du
bonheur de ma patrie.
Saint-Leu et ses dépend
appartiennent A votre roi
Philippe, ne pillés, ni ne brûlés
le le village
ne niai à personne
ni es amis ni à mes gens
Un \ous a égarés sur niuii compte je n'ai <iu à mourir en souhaitant bonheur et prospérité au peuple français et à ma patrie. Adieu pour toujours,