‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 56 sur 126 · On était le 7 et Cliarles X ne s'cpt embarqué que le IG · texte numérisé non relu

On était le 7 et Cliarles X ne s'cpt embarqué que le IG

400 HlbTOlltE DU TALAlS-ltOVAL

g«^in'r;il du roy.uinie, et soh tlesremlfàuls ;"i porpiUiiitr, <l« iiiAleon mMe, parordro do priinogénituro et à l'eTrlusioii porpéliiolle des feniiiu»H ot do Inir i|f.scf;ndanco.

« En ronsn'quonco, S. A. li. Louis-I'lulippt) (K )rl<':iiis, duc dUrlôaiis, IhmiI-naiit ^«''nt'îial du royaunu*, sera iiivilo à airc.opter et à jurer lus clauses et l'-s ou^'agemonts ci-dessus énoncés, l'observation do la (îharte constitutionnelle cl les modifiralious indiiiuées, et, après l'avoir fait devant les Chambres assemblées, à prf luho le litre de mi des Français. »

Au moment du vote, un député réclama la convocation des collèges électoraux. Cette proposition fut écartée avec dédain.

— Allons donc I... fit Casimir Perrier.

Labbey de Pompières ayant demandé que chaque votant inscrivit son nom sur un registre, ne fut guère mieux accueilli, et le don de la couronne fut volé comme un simple article du réfjlement.

Voici quel fut le résultat du scrutin :

Nombre do votants 252

B'Uiles blanches 219

Boules noires 33

« Peu d'instants après, dit ironiquement l'historien de cette époque, les habitants de la rue Saint-Honoré regardaient avec surprise quelques bourgeois qui se diiitîe;iieiit, (juatre à quatre, vers le Palais-Royal. Ces bourgeois allaient ai>preiilre au duc d'Orléans qu'il était roi. »

L'historien en titre du Palais-Royal, .M. Vatout, a de la peine ici à contenir son enthousiasme :

« Le 7 août, le Palais-Royal devait être témoin d'une scène aussi touchante que majestueuse... » Les députés « furent reçus dans la grande salle de la Psyché par le duc d'Orléans, entouré de toute sa famille. M. Laffitte lut au prince la déclaration de la Chambre. Après cette lecture, le duc d'Orléans répondit :

— Je reçois avec une profonde émotion la déclaration que vous me présentez ; je la regarde comme l'expression de la volonté nationale ', et elle me parait conforme aux principes politiques que j'ai professés toute ma vie. Rempli de souvenirs qui m'avaient toujours fait désirer de n'être jamais destiné à monter sur le trône, exempt d'ambition, et habitué à la vie paisible que je menais dans ma famille, je ne puis vous cacher tous les sentiments qui agitent mon cœur dans cette grande conjoncture ; mais il en est un qui domine tous les autres, c'est l'amour de mon pays, je sens ce qu'il me prescrit et je le ferai. »

« Son Altesse Royale était fort émue, dit Vatout, son discours s'acheva dans les larmes (!!) Les cris de Vive le roi ! Vive la reine! éclatèrent dans l'enceinte du palais et furent répétés par les mille voix du peuple qui se pressait dans les cours. »

1. C'est de l'aplomb. La nation ignorait ce que venaient de faire en cachette 219 individus sam wtandat.

Charles X leiuet l'acte d'abdicatiou et quitte Rambouillet.

C'est-à-dire que le duc allait au-devant de ce tas de badauds qui réprésentait là le peuple français. 11 se montra avec Laffitte ; et Lafayette, les voyant au hulcon, naturellement s'empressa de les rejoindre. Et la foule applaudit comme toujours, bien que Lafayette n'eût pas embrassé ses deux amis, selon son habitude. Gela manquait à la comédie de ces illustres farceurs.

Le soir même les pairs vinrent au Palais-Royal apporter leur adhésion.

Il ne restait plus qu'à proclamer le roi en grande cérémonie. A cet elfet, on éleva, au Palais-Royal, un trône ombragé de drapeaux tricolores et surmonté d'un dais en velours cramoisi. Devant le trône on disposa trois pliants pour le

LlV, .)l , A. Fayard, éditeur.

480 llliiTOlUL: DU i'Ai.A18-llOVAL

llrutcnaiil p'iu'r.il i«l pour s.-, .|..ii\ lil, aiins. luo lai»!.: rr.oiiverN' <l<' v<-lours, où s.» trouvaient l'iV-riloirr ot la pliiiiit' devant st-rvlr à la sij,.|i:«liir.' -In . entrât, si^paniit (lu trôno lo pliant «Icstinô au princt

\.o duc d'OrIrans (H sou oidrco au son de la MnisiUlaisf A au bruit du canon des Invalides. 11 prit pla.-.', so couvrit et invita les doux Chanihrt'.H h. n'asseoir.

Caniinlr Perricr lut la d/'claration ; lorsqu'il fut arrivé à ces mots : « Apjudle au trône S. A. \\. IMiilijtpc d'Orléans, . lo prince reprit avec vivacité : " Louis- IMiilippe. >»

\.Q président de la Chambre des pairs ayant lu ensuite l'acte dadhéaion de la pairie, Louis-Philippe lut son acceptation, puis se leva, ûta son gant, se découvrit et proMonra la lonmile du serment ((ue lui remit Dupont Alo l'F^ure).

Cette formalité remplie, le roi sij^na trois originaux de la Charte et de son serment au milieu des cris do Vive le roil Vax mémo temps, quatre maréchaux déployèrent les attributs de la royauté : le sceptre, la couronne, l'épée et la main tlo justice. On enleva un îles pliants et le roi mouU sur son trône.

Il le possédait pour dix-huit ans.

LES ACCLAMATIONS DU rALAIS-HoYAL ET LES PllEMIKUS COUPS DE CiRIITE

bi [ \ ( i!n riiiK

Chaque soir, lorsque la musique de la garde nationale s'y faisait entendri', la foule emplissait le jardin du Palais-Hoyal. Souvent, par ses acclamations, f^lle invitait la famille royale à paiaitre, et le roi se rendait si volontiers à son désir qu'au bout d^^ quebiuos jours elle s'en faisait \\\\ jeu. Dans les hôtels, des guides se ciiargeaient de l'entrepris»» de la même manifestation populaire. Ils prenaient un franc par An^^dais.

Louis-Philippe n'était pas tout à fait dupe de ces mauvaises plaisanteries, mais dans les premiers jours, tant que la capitale gardait la sourde émotion de l'insurrection éteinte, il croyait prudent de se montrer bon enfant.

Le () octobre, jour de l'anniversaire de sa naissance, les gardes nationaux du poste du Palais-Royal demandèrent la permission d'offrir un bouquet à Sa Majesté, et. le lendemain, lorsque la garde montante arriva, chaque garde national avait un bouquet d'immortelles dans le canon de son fusil. Le roi, suivi de ses cinq lils, tous portant l'uniforme de la garde nationale, fit ranger la garde et les soldats de ligne en bataille et les passa en revue. En même temps, la reine et les priuces.ses se montrèrent sur la terrasse et provocjuèrent de nombreux vivats.

La mort tragique et mystérieuse du prince de Condé vint alors faire une triste diversion à cette félicité jusque-là sans nuage. Les carlistes ne se gênèrent pas pour accuser la baronne de Feuchères d'assassinat et Louis-Philippe de complicité. Ils j-edoublèrent en même temps de railkrie contre les familiers de la cour nouvelle.

L'Académie française ayant décidé, en interprétant le testament de M. deMontyon, que ce dernier avait fondé un prix pour la meilleure comédie, on déclarait que ce prix était tout naturellement acquis à la « Comédie de quinze ans. »>

On nommait le jeune duc de Chartres le « grand poulot, » en souvenir d'un tendre surnom que la reine lui donnait dans son enfance ; puis, plus tard, lors de l'intervention en Belgique, « poule d'eau. »

On annonçait la mise en vente, chez les libraires du Palais-Royal, du « Traité d'économie domestique, ou l'art de couper un liard en quatre. »

Le chapeau gris et le parapluie du prince-citoyen ne tardèrent pas à prendre place dans la caricature populaire; la critique s'essayait; du bec et des ongles elle en était à ses coups d'essai ; nous la retrouverons plus tard. Et cependant la satyre avait de quoi se donner carrière ; les sujets ne lui manquaient pas, mais l'on craignait de jeter trop vite de l'eau sur les feux de Bengale de la victoire parisienne, de ternir la gloire de juillet. Puis les imbéciles, qui sont assez nombreux, n'auraient pas supporté les coups de sifflet détachés contre la mascarade infâme de ce que l'on appelle des opinions politiques, contre les serviteurs de Charles X en train de changer de livrée et les démocrates de la veille devenus les sujets dévoués du roi-citoyen.

Enfin en regard des Raton de la fable qui s'administraient les marrons tirés du feu, que dire des honnêtes et braves Bertrand, ces éternels héros de batailles dont ils ne comprennent pas la raison et ne récoltent que les coups?

Mais personne n'avait la générosité, le courage de dire et de démontrer au peuple combien il était bête...

La misère sévissait cependant d'une manière cruelle; et, tandis que les braVes combattants étaient désarmés et renvoyés à leurs taudis sans pain, les ateliers restaient fermés et les boursiers, les fonctionnaires, les politiques, invités à secourir les ouvriers, rejetaient toutes les propositions d'entreprises utiles qui pouvaient fournir du pain aux travailleurs sans ouvrage.

La création d'une imprimerie pour une édition des œuvres de Voltaire, de Rousseau et des encyclopédistes fut repoussée par cette raison qu'après la victoire du libéralisme, ces œuvres de propagande étaient inutiles.

On n'avait dans les arsenaux que 900 fusils, il en fallait trois millions. Le gouvernement en refusa la fabrication à l'industrie nationale, qui la réclamait, et fit des commandes en Angleterre.

L'Angleterre était, pour Louis-Philippe, une seconde patrie, son pays de prédilection. En cela il ressemblait à son père et à son aïeul, le régent. Pendant dix-huit ans il caressa la chimère funeste d'une alliance anglo-française. Il lui sacrifia plus d'une fois les intérêts et la dignité de la France.

(D'autres après lui se sont épris des mômes illusions, et l'on sait ce qu'il nous en a coûté.)

Le 4 septembre, le roi proposa à son conseil la nomination du prince de Talleyrand à l'ambassade de Londres. Laffitte se prononça contre un tel choix parce quil était impopulaire ; Dupont (de l'Eure) le déclara dangereux et immoral ; MM. Mole et Bignan les appuyèrent.

404 HISI«HI{K bU V'ALAIiS-HOYAL

1,1' roi n'insista point.

L»» it'ndi'inuin. riillt\vrauil ne trouvant à dlnor chez, l^iffitto, lui «lil :

— Je V0U8 reniHrcip do vos paroloH ilhior, je Hais tout; le roi m'a tout «onlé.

— Voua Bave/- alors en <|uo1h termes j'ai p.nlt' (\f* votre capacil»^?

— Passons.

— J'ai ajouté <|uc jo vous croyais incapalilo <l<' inan(|ucr 5\ votre parole.

— C'est de cela «pio je vous remercie.

— Il est vrai (pi»' j'ai parl<^ aussi do votre impopularité.

Talleyrand nv n'-pondit (pie par un sourire, Kf, (pn'hpu's heures après, Laflitt.' apprenait de la bouche du roi quo Talleyrand »'tait ambassadeur A Londres.

lj»''K've dt> M"" de fîfnlis t'tait un aihniiatour de ro polili<jiie sans scrupule. On se souvient (piavanl il'at'icpti'r la oonronno il lui avait deinandi!- son avis. INMit-t^tre, comme M. de Montjîon, aurait-il ausxi dit de lui : « Comment ne pas adorer Talleyrand, il ost si vicieux ! »

L'ex-évùipie, l'ex-oonvcntioimel régicide, le prince de Bénéveiit, cet homme dont la vie n'était qu'un tissu de trahisons et de fourberies était donc le modèle que se proposait le roi-citoyen ? Il n'était pas de nom plus justement méprisable et odieux que celui de cet homme.

Pouvait-il ignorer que. dans sa jeunesse, il s'était élevé par la protection dune courtisane? Gomme tout le monde, il savait que, noble, il avait voté contre la noblesse, évoque contre le clergé. Conventionnel, n'avait-il pas trahi la Révolution, aidé à renverser le Directoire? N'avail-il pas gagné le portefeuille de ministre des affaires étrangères au 18 brumaire, puis trahi Napoléon, son bienfaiteur, comme il avait traiii Barras, son ami? N'était-ce pas chez lui, en 1814. que s'étaient ouvertes les négociations de Paris, préliminaires honteux des déplorables traités de Vienne?

C'était chez lui qu'on avait décidé de donner un million à Metternich, un million à Nesselrode, soixante mille francs à chaque négociateur subalterne, pour les indemniser de la peine qu'ils prenaient de nous dépouiller.

Et cet homme de tous les désastres et de tous les crimes de lèse-nation, malgré les ministres, était l'homme d'État pour qui Louis-Philippe marquait tout d'abord ses préférences !,..

L'auteur des traités de 1815 allait représenter à Londres une révolution qui, dans la pensée du peuple, était une protestation contre Waterloo et ses résultats!...

Du même coup ainsi, Louis-Philippe s'annonçait tel qu'il devait être : hypocrite avec ses amis véritables, et monarque absolu, sous le masque constitutionnel.

Nous allons le voir bientôt se débarrassant de tous ceux qui se sont sacrifiés ou dévoués à sa fortune : Lafayette, Laffitte, Dupont ; puis éloigner tous ceux qui, restés fidèles à la liberté, peuvent lui rappeler ses engagements. Il n'attend que le moment opportun.

LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X. — SCÈNE ENTRE DUPONT DE l'eURE ET LE BOI. — ÉMEUTES. — l'INDÉPENDANCE DU CŒUR

Notre intention n'est point d'écrire l'iiistoire politique du règne de Louis-Philippe, mais seulement de retracer les scènes qui peuvent le mieux mettre en lumière le caractère de l'un des seigneurs et propriétaires du Palais-Royal, et les événements auxquels cette résidence a servi de théâtre.

Nous ne pouvons donc passer complètement sous silence le procès des ministres de Charles X, parce qu'en cette circonstance on vit se relever la tète menaçante de l'insurrection et la royauté de Juillet pnlir pour la première fois devant ses éléments d'origine.

Les ministres étaient enfermés à Vincennes.

Le peuple avait contre eux une haine qu'on ne saurait comprendre aujourd'hui, et à grands cris réclamait leur mort.

Louis-Philippe ne voulait pas relever l'échafaud politique.

— Mon père, disait-il avec une émotion vraie, est mort sur l'échafaud!...

Avant que le procès vint devant la Cour, il fit demander aux Chambres l'abolition de la peine de mort. Depuis son avènement on avait sursis aux exécutions capitales.

La Chambre prit la proposition en considération ; un député demanda qne, dans une adresse au roi, on exprimât le vœu de l'abolition de la peine de mort pour crime politique, et qu'on laissât au souverain l'initiative de cette réforme. — La Chambre vota l'adresse avec enthousiasme.

Cependant, comme ce vote devait froisser le sentiment populaire, le lendemain le ministère proposa comme « un acte de reconnaissance nationale, » d'accorder aux veuves des citoyens morts dans les trois journées une pension annuelle et viagère de 500 francs. Leurs enfants devaient toucher, jusqu'à l'âge de sept ans, une rente de 250 francs. L'Hôtel des Invalides serait ouvert aux blessés.

Cela ne manquait ni de justice ni d'à propos, mais n'empêcha point que l'on criât : Mort aux ministres !

Cette imprécation est affichée contre les murs du Luxembourg ; elle est promenée, inscrite sur des drapeaux, du Panthéon au Palais-Royal, dont le roi fait fermer les grilles. La foule chante la Pnynsienne de G. Delavigne :

i 0 jour d'éternelle mémoire!

Pnris n'a plus qu'un cri de gloire En avant marchons Contre les canons, A travers le feu, le fer des Ijalaiilons, Courons à la victoire! (hU.)

¥ïn iiisroïkK im; palais-hoyal

Los hatailloiis «li> la ^anlo natioii:il<' acn»iin'iit. La foule, rr|KiiisH.'<', pn-ud lo l'IuMJiii» (lo Viiu'ciUHVs. L«' m'<iirral I » luiiiesiiii sort du cliAtonu ri, pour elFrayer les manifostants, leur drclaïf <|uil fi'ia plutôt sauter li» donjon (jue d'en ouvrir li>< portes. Les bandes irritées reviennent alors sur it; Palais-Itoyal, toujours chantant la f'ivlo'nmr .•

I.i-K trol« riiuliMiri* loiit revenues Kl la (oloiUK! nvor llcrlé Fait briller U trovi'rs ici mut L'(iiT-»'n-(iel df la liberlr.

0 jour d'éleriu'llo mémoiri'! etc.

Puis : .\ mort les ministres !

Le eonseil »''tait assemblé. Le roi so promenait sur la terrasse avee Odilon lîarrot.

— Vive Harrotl crièrent les manifestants.

Alors Louis-Philippe, se toui^nant vers le préfet de la Seine, dit avec un sourire douteux :

— lai aussi entendu crier « Vive Petion 1 » autrefois...

C'était du temps où il criait « Vive la République! "

La garde du palais lit bonne contenance et l'émeute se dissipa, i\ la grande satisfaction de Louis-Philippe, qui, le lendemain, revêtu de l'uniforme de la garde nationale, descendit dans la cour du Palais-Royal avec son f\ls aîné et le général Lafayette pour y remercier les bourgeois armés, qu'il appelait gracieusement ses chei's camarades.

Mais une proclamation de celui que le roi avait comparé avec malice à Petion troubla la sérénité de ce beau jour.

Odilon Rarrot. préfet de la Seine, fit afficher que l'adresse de la Chambre au roi était inopportune. Louis-Philippe fit proposer à ses ministres le remplacement de M. Rarrot. Celui-ci, soutenu par le cabinet tout entier, avait pour amis Lafayette et Dupont (de l'Eure), et ces derniers parlèrent de le suivre dans sa retraite. Le roi n'insista point, mais, le lendemain, en se retrouvant en présence de Dupont, il lui annonça sans dissimuler sa joie la retraite du préfet.

— M. de Lafayette y consent, ajouta-t-il.

— M. de Lafayette! sire, se récria Dupont (de l'Eure), Votre Majesté se trompe assurément.

— Je lai entendu, monsieur.

— Permettez-moi, sire, de croire aune erreur de votre part. M. de Lafayette m'a tenu à moi un langage différent, et je ne crois pas le général capable de se contredire à ce point.

Le visage du roi devint pourpre.

— Au reste, poursuivit le ministre, ne parlons que de ce qui me concerne. Puisque M. Odilon Rarrot se retire, je réitère à Votre Majesté la prière d'accepter ma démission.

— Mais vous m'avez dit ce matin tout le contraire.

— Moi, sire! j'affirme cette fois que vous êtes dans l'erreur.

— Quoi! monsieur, vous me donnez un démenti. Tout le monde saura que vous m'avez manqué.

— Sire, répartit le ministre avec fermeté, quand le roi aura dit oui et que Dupont (de l'Eure) aura dit non, je ne sais auquel des deux la France croira.

Nous renonçons à dépeindre l'émotion de Louis-Philippe et le trouble ressenti par les ministres qui l'entouraient. Dupont s'était levé pour sortir ; le jeune duc d'Orléans, avec une remarquable présence d'esprit, s'avança aussitôt vers lui, lui prit les mains et, le conduisant au roi :

— M. Dupont est un honnête homme, mon père, dit-il; il ne peut y avoir en tout ceci qu'un malentendu.

Louis-Philippe embrassa son ministre qui, touché de tant de bienveillance, consentit à rester au gouvernement.

Enfin la Chambre des pairs se constitua en cour de justice, et les débats du procès s'ouvrirent.

Mais en même temps l'émeute reparut, envahit le Luxembourg et força les pairs à lever la séance.

Les quatre batteries d'artillerie de la garde nationale commandées par des républicains se préparèrent au combat. On commença à trembler au Palais- Royal. Le roi se méfiait de tout le monde, non seulement de Barrot, mais du préfet de police Treilhart, qu'il songea même à faire arrêter.

Le jour où le jugement devait être prononcé, on dut entourer le Luxembourg d'une véritable armée. Six onts gardes nationaux et deux escadrons de lanciers protégeaient la porte du palais; le jardin était occupé par la garde nationale, enfin, plus de trente mille hommes gardaient les rues de la rive gauche et les abords de la résidence royale.

Les débats étant terminés, le président ordonna qu'il en serait délibéré et les accusés sortirent de la salle. Une voiture les attendait à la porte du Petit-Luxembourg; ils y prirent place et, par la rue Madame et les boulevards extérieurs, sous une escorte de 2,000 cavaliers, partirent au galop pour Vincennes.

A la nouvelle de cette fuite, la colère de la multitude ne se contint plus.

La nuit tombait (on était au 21 décembre,) on se bousculait dans l'ombre; on se battait à coups de bâton et de couteau.

Au bruit du tumulte la terreur s'empare des pairs; ils se précipitent en désordre vers les portes de la salle.

— C'est indécent! s'écria le président Pasquier, l'audience n'est que suspendue ; que l'on ferme les portes 1

Mais les huissiers n'ont pas le temps d'exécuter les ordres; les pairs forcent les issues; quelques-uns môme se déguisent pour s'échapper.

A dix heures, le président rentre dans la salle d'audience : — Juges et spectatMu-s ont presque tous disparu.

Le lustre même, pour ne pas éclairer de si honteuses défaillances, s'est éteint; et c'est dans l'obscurité, en face des fauteuils vides (jue le président prononce l'arrêt qui condamne tous les accusés à la prison perpétuelle et M. de Polignac à la mort civile.

4H» HlsnHIil. hi l'ALAlbUuVAL

AiiiM, les p.-iiis du C.haiioH X,unii«xé8 par 1 iiiMiirrection à la «oiiroiitio dp l.oiiis-lMiilipiK', jetaient à l'eau Iciiih anciens nnuK, «Ich hommeH qu'ilK d(>v:ii<>nt «'slinier, et cola pour conserver leur !)« I habit brodé et leur hIôbo à li Chambre liauto.

l''ioic-vous donc ù vos amis et à la justice!...

Cependant un coup de canon retentit.

Il apprenait au roi «pie les condamnés étaient en sûreté, mais les républicains léiinis dans la rue Daupbinr crurent à un si^'ual et ciièjent aux armes eu se précipitant vers les quais.

I.a foule irritée, amassée derrière eux ju^qu au Luxembour^j, était prête a les suivre. l'MIe comptait sur les canons que la ^arde nationale avait |)iacés dans la cour du Louvre; mais elle trouva les j;rill«!S fermées; elle descendit alors ju.siju'au Palai.s-Uoyal eu poussant des clameurs.

Sur ces entrefaites, une dépufation des écoles se présenta au palai>. Le roi l'accuoillit avec beaucoup de g;ràce et la renvoya charmée de la simplicité aftectueuse de ses manières.

Un moment la cour avait eu peur; elle avait pu croiie à unr lusui i»'( tiou qu'elle eût été impuissante à écraser, mais le tlof populaire soulevé, uuuupiantde direction çt de but s'était retiré comme il était vtim.

L'impuissance des républicains étant ainsi conslalée, Louis-lMiilij»pe crut pouvoir faire quelques pas de plus dans le sens autoritaire, et jugea le moment favorable pour commencer i\ .se débarrasser des hommes qui s'étaient faits les instruments de sa fortune.

Le premier sacrifié fut Lafayette.

Il croyait l'avoir assez usé et compromis pour pouvoir le destituer.

Le 24 décembre, sans avertir le général et par conséquent sans l'entendre, la Chambreabolitle titre de commandant général des gardes nalionalesdu royaume.

C'était une destitution sous une forme équivoque.

Lafayette en lut blessé au cœur, et comme il n'était pas destitué directement, il envoya sa démission au roi.

Celui-ci lui répondit le lendemain :

« Je reçois à l'instant, mon cher général, votre lettre qui m'a peiné autant que surpris par la décision ({ue vous prenez; je n'ai pas encore eu le temps de lire les journaux. Le conseil des ministres s'assemble dans une heure; alors je serai libre, c'est-à-dire entre (piatre et cinq que j'espère vous voir et vous faire revenir sur votre détermination. »

Il n'avait pas encore lu les journaux!...

('-'était par eux qu'il apprenait ce que devenait son gouvernement... Aussi la lettre du général lui causait une surprise extrême.

Lafayette pouvait-il être dui>e de pareils subterfuges ' il était donc très irrité lorsqu'il s.e rendit au Palais-Royal.

Le roi l'accueillit avec les plus vifs témoignages d'afl'ection : il blâma la Chambre et ses ministres et comptant bien sur son refus, il rengagea à garder au moins le commandement de la garde nationale de Paris.

HISTOIRE DU PALAïa-ROYAL

Le géuéral DaumesDii déclure qu'il fera plutôt sauter le donjon que d'en ouvrir les portes.

Lafayette repoussa cette offre ainsi qu'on l'avait prévu et l'on prit acte de son refus pour déclarer que s'il se retirait c'était volontairement, par orgueil blessé et malgré le roi.

Louis Philippe put donc adresser aux gardes nationaux cette proclamation rédigée avec la franchise qui avait déjà dicté la lettre citée plus haut.

« Braves gardes nationaux, mes chers compatriotes.

« Vous partagerez mes regrets en apprenant que le général Lafayette a cru devoir donner sa démission. Je me flattais de le voir plus longtemps à votre tète.

LrV. 5Q. A. Fayahd. Kditear.

410 HISTOIHE DU l'ALAlS-HOYAL

aniiuiuit volrozôlo par non exemple ot par \o HOtivoiiirdoB j^rands sorvicfs «{u'ila ronduH a\ la cause do lu liberté.

« Sii rotniito m'est d'aiitiint plus s.-nsiltli' ([u'il y a qiiflt|U<'M JDiirs fiirorn, co «lij^ne (^•''n«'»ral prônait um« part ^{loriuuso au maiiilio» de l'ordre public «pio voua avez si uoblomoiit ot si oftloacement protégé jHîndanl lesdorniôres agitations.

«Aussi ai-jo la consolation do pens«'r (jne je n'ai rion n^'^^li^f^ pour /'iiari/nci :\ la jjardo nationale ce qui sera pour «'ll'^ un sujet de vif'< rei^'iet-^ t-t pour moimême une véritable peine.

IiOUI8-I*Iin.lPI'K.

Mai/i on commençait à no plus croire le roi.

n'autrt» part, Dupont (de l'Kure), indifjné. donna sa démission.

EUo fut cette fois acceptée avec empressement. <^Mi n'avait plus besoin de lui.

«Les services do M. de Lafayette, dit l'auteur do 17/u/ojrerfe <//z an*, étaient trop connus pour qu'on les lui pardonnAt.

Cl Tel est le vice dos monarcliies ({ue si on les sert d'une manière éclatante, ou les menace. Le reproclie d'ingratitude est frivole, adressé à la personne des rois ; c'est au principe môme de la royauté ({ii'il convient de l'adresser. Tout roi qui se montrerait reconnaissant h l'ép^ard d'un sujet, citoyen illustre, créerait par 1;\ au trône une position subalterne. »

Restait M. Laftitte. Intelligent et sincèrement libéral, il ne pouvait suivre Iontemps Louis-Philippe dans la voie réactionnaire ouverte par Guizot et Broglie.

Le roi avait acheté la forêt de Bi'etouil à M. I/iffitto, dont la révolution avait embarrassé les affaires. Mais il importait au crédit de M. Laffitte que le plus grand secret couvrit cette vente qui, une fois ébruitée, pouvait éveiller les soupçons sur ses embarras financiers, alarmer les créanciers de sa maison et l'exposer à des remboursements précipités. Il avait donc été convenu que l'acte de vente ne serait pas enregistré.

Cependant quelques baii([uiers, dont l'élévation de M. Laffitte excitait l'envie, avaient formé le dessein de le perdre. Poussé par eux, un conseiller intime de Louis-Philippe lui représenta que, dans la situation menacée où se trouvait M. Laffitte, traiter avec lui sans précaution était une imprudence.

Le 13 novembre, le banquier reçut de Louis-Philippe la lettre suivante :

« Mon cher monsieur Laflitle,

D'après ce que m'a dit un ami comiuuu dont je ne vous dis rien de plus, vous devez bien savoir pourquoi, jai profité de l'insistance de M. Jamet, àquile secret de l'acquisition a été confié, non par moi, mais chez vous, pour enregistrer le sous-seing privé le plus secrètement possible. »

Ce dernier trait d'ingratitude et d'égoïste méfiance montre ce que valait Louis- Philippe comme homme de cœur. Laffitte pour lui donner la couronne avait compromis son crédit, et pour le récompenser, son ami précipitait sa ruine.

Le caractère du prince se révèle ici dans tout ce qu'il avait d'étroit et de mesquin.

De tous les d'Orléans, il n'est que le premier Philippe, frère de Louis XIV, qui eût été capable d'une pareille vilenie.

Laffitte volontiers se serait démis du ministère, mais il craignit de montrer sa blessure et attendit.

Peu de temps après, il lut dans le National une dépêche du ministre de la guerre de la plus haute importance politique et qui avait été reçue, quatre jours auparavant, par son collègue.

On la lui avait donc cachée, à lui président du conseil!... Il s'en plaignit à Louis-Philippe. Celui-ci, avec son hypocrisie ordinaire, lui répondit dans le langage le plus affectueux, et l'engagea à demander une explication à ses collègues. Il obéit. Accueilli avec une froideur significative, il apprit que déjà Casimir Perrier était appelé à le remplacer.

La dépêche cachée n'avait été qu'un moyen imaginé pour l'avertir indirectement de sa disgrâce. On n'avait plus de sacrifices à lui demander et on le remerciait.

LE ROI REFUSE LÀ COURONNE DE BELGIQUE POUR SON FILS. — LETTRE OU LOUlfci- PHILIPPE SE DIT PLUS ANGLAIS QUE FRANÇAIS

Nous passons sous silence la politique étrangère du Palais-Royal, malgré le vif intérêt qui s'y rattache. Nous dépasserions autrement le but modeste que nous nous sommes proposé. Cependant nous devons dire quelques mots de la révolution belge.

En septembre 1880 une insurrection avait éclaté en Belgique contre Guillaume d'Orange; les troupes hollandaises, vaincues, avaient été ol)ligées de se retirer; un congrès s'était réuni pour assurer l'indépendance du peuple belge.

La révolution avait déchiré les traités de 1815 et soulevé contre elle les susceptibilités de l'Angleterre, de la Prusse et de l'Autriche. La Belgique chercha un appui naturel dans la France. Ou elle se réunirait à elle, ou elle lui demanderait un roi.

L'Angleterre se déclara énergiquement contre ces intentions, qu'elle eût été impuissante à combattre par les armes, étant épuisée d'argent. Elle avait pour elle le vieux Talleyrand, qu'elle flattait, et Louis-Philippe.

Le roi qui, nous l'avons dit, basait sa politique étrangère sur l'alliance anglofrançaise, déclara qu'il ne consentirait pomt <à la réunion de la Belgique à la France, et se défendit d'un agrandissement national avec autant de force que d'un amoindrissement de territoire. Déplaire à l'Angleterre était, pour lui, sacrifier un système politique, et aussi manquer à tous ses devoirs envers « la grande nation » qui avait dépensé vingt milliards ù vaincre la Révolution et l'empire. Il

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écrit liii-m^inc.

Le 'J« juillrt ISO'i, il rtrivail à rrvô<|uo de I^ndntT, au sujet d»; l'orainoii funt'bre du duc dlOunhieu, |)rououf('t' à Londres:

• Mon cher milord, j'éluis certain que votre Aine élevée éprouverait une viv»indij?nation i\ l'occasion du meurtre atroce do mon infortuné cousin ; sa mère était ma tante; lui-mônio, après mon frrro, ('•tait mon plus proche parent... Son Korl est un HVertissenuMit pour tous. Il nous indi(|uc qnr, l'usurpateur corse ne sera jamais tran<{uillo tant (ju'il n'aura pas efl'acé notre Tamille entière de la liste des vivants, delà me fait ressentir plus vivement que j(! no lo faisais, quoique cela iie .soit ^Mière possible, lo hienfait de la ^;énéreuse proleclion (jui nous est accordée par votre nation magnanime, .lai (juitlé ma patrie de si bonne heure que j'ai à peine les habitudes dun Français, et je puis dire avec vérité que je suis attaché à r.Vngleterre, non seulement i)ar la reconnaissance, mais aussi par goiit et par inclination. »

En présence des hésitations de Louis-Philippe, un grand parti avait renoncé à soutenir la candidature du dtic de Nemours pour oiïrir la couronne au fils du prince Eugène, le jeune duc de Leuclitemberg.

Mais, si le roi des Français croyait devoir refuser la couronne pour son lils (h; crainte de l'Angleterre, il ne voulait pas non plus d'un lionapartc pour voisin. Donc, après avoir refusé de Nemours par l'organe d'un diplomate, il le proujit par un autre, à la condition (jue la candidature de Leuchtemberg serait retirée; — se réservant de reprendre sa j)arole lors(|ue le désarroi serait jeté parmi le> partisans du lils du priu Eugène.

En effet, le Congrès national belge députa dix de ses membres chargés de se rendre à Paris pour oti'rir la couronne au duc de Nemours.

Le 17 février 1831, à midi, la députation belge se ja-ésenla au Palais-Hoyal. Deux aides de camp la reçurent au haut du grand escalier et la conduisirent dans la salle du trône, où l'attendait le roi, ayant à sa droite le duc d'Orléans, et à sa gauche le duc do Nemours.

Le président du Congrès proutiiii-a un dlMiMirr, a|)rès Iciuel il donna lecture de l'acte du Congi'ès.

Louis-Philippe répondit par un discours H;5sez long où il remercia le peuple belge et déclina Ihouneur fait à sa famille. Entre autres choses, il dit : — « Les exemples de Louis XIV et de Napoléon sufliraient pour me préserver de la funeste tentation d'ériger des trônes pour mes lils. » — Il termina : « Que la Belgique soit libre et heureuse! Qu'elle n'oublie pas que c'est au concert de la France avec les grandes puissances de l'Europe (ju'elle a dû la prompte reconnaissance de sou indépendance nationale ! et qu'elle compte toujours avec confiance sur mon appui pour la préserver de toute attaque extérieure ou de toute intervention étrangère. »

Quant à cela, ou sait qu'il a tenu parole et que, quelques mois plus tard, le 4 août, il donna l'ordre de faire entrer 50,000 hommes en Belgique, dont l'indépendance était menacée par un retour otïensif du prince d'Orange.

La réception des députés belges iut la dernière solennité qui eut lieu au Palais-Royal sous le règne de Louis-Philippe.

Mentionnons encore, toutefois, la visite de l'empereur du Brésil, don Pedro, (jui assista à une grande revue de la garde nationale dont il admira avec étonnement la magnifique tenue.

Le roi devait bientôt quitter le palais de ses pères pour celui de ses cousins. Il lui en coûtait. Le Palais-Royal était le berceau de la royauté de Juillet et son séjour de prédilection. Le bonheur le suivrait-il ailleurs?... Le suivrait-il sous le toit où était né le duc de Bordeaux ?...

Une sorte de crainte superstitieuse devait s'ajouter à ses goûts particuliers pour le retenir au Palais-Royal.

Mais le château des Tuileries avait dans le monde un prestige de grandeur monarchique qui manquait à la résidence de la rue Saint-Honoré. La politique triompha des affections et, le l®'" octobre 1881, le roi et la famille royale allèrent habiter le Palais des Tuileries.

Le Palais-Royal ne resta point désert cependant ; il resta affecté à la résidence de la sœur du roi, Madame Adélaïde.

Pour la première fois depuis Richelieu, les deux palais cessèrent d'être rivaux et vécurent en parfaite harmonie.

Louis-Philippe ne prenait aucune décisian importante sans avoir pris eonseil de sa sœur. Une étroite amitié les unissait et, en délinitive, la politique du roi ne cessa point d'être la politique du Palais-Royal.

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