‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 6 sur 126 · DE SŒUR PHILOMÈNE · texte numérisé non relu

DE SŒUR PHILOMÈNE

Rentré chez lui, dans la matinée, la Morlière y trouva une lettre. L'ayant ouverte avec cmpresscmont et ayant regardé tout d'abord la signature, il y trouva les initiales M. C. ({u'il traduisit sans se tromper Marie Gombalet. Ce rappel inattendu le remplit d'une crainte vague, mais suffisante à rctarderun instant sa lecture. Enfin il s'enhardit et lut ce qui suit :

« Mou tljcr alibt»,

« C.w pDur moi vous êtes toujours l'abbô do la Morlièrc, coinmo vous avez toujours viu^'l iius. Après avoir eu lu sui prise ot le buiiln-ur de vous voir ;'i uotrc uiosso, j'ai romarquy comiuo tant d'autres votre absence. Voil:\ bien lonj?teinpft que vous n'ôtcs venu à la petite ehapelle do Sainte-Ursule do Chailloll... Tout d'aiiord je mo fl^^'urais (jue c'était pour moi que vous y veniez ; et maintenant encore il m'est pénible d'abandonner celte idée. Vous avez voulu que je n'ouJjliasse point notre première et sin^julière rencontre, et «lurant votre long exil vous avez saisi toujours avec empressement les occasions de vous rappeler à mon souvenir. Comment depuis votre retour ;\ Paris, m'auriez-vous comidèlement oubliée?

« Si détacbée (juc je sois d'un monde «jui se drtaelie de m<»i, je tiens encore au souvenir du meilleur temps de ma vie.

« Avec ijuel plaisir, clier abl)é, je rc<'ueillais dans ma cellule les impressions diverses et toutes llalleuscs de votre apparition dans notre église, et combien il m'était délicieux de penser que celui que les sœurs elles mères de ma vocation, jeunes et vieilles, admiraient était le même la Morlière dont le cardinal avait été jaloux I Mais ces charmantes illusions se sont vite dissipées. Un hasard me les a enlevées. Pourquoi vous ne venez plus à la chapelle, je le sais maintenant ; c'est qu'il vous suffit d'aller au parloir. Écoutez donc. Dernièrement en traversant un corridor, je laissai tomber mon mouchoir et, pour le ramasser, je fus obligée de me baisser et de déranger un tabouret placé contre la cloison du parloir. Je remarquai alors à cette cloison une fente. J'y regardai et j'y vis qui? Vousmême, mon ami, vous entretenant d'une manière très vive avec ma charmante amie la mère Ph. Vous vous imagineriez difficilement ma surprise et ma joie. Je me hâtai de m'éloigner de crainte d'être remarquée par quelque indiscrète.

« Écrivez-moi donc, je vous en prie. Pourquoi votre amie ne deviendrait-elle point votre confidente? Ne craignez point de me rendre jalouse. Dites-moi comment ma chère Ph. a fait votre connaissance. C'est ma tendre amie. Nous n'avons aucun secret l'une pour l'autre. Je suis certaine que vous vous aimerez. Encore une fois, je ne suis point jalouse, mais cependant je vous supplie de revenir encore à la messe, que je puisse vous revoir. .Te vous attends dimanche prochain. Adieu. »

Entre mille réflexions qu'une telle lettre devait suggérer au chevalier, la pensée du danger de la fente de la cloison ne fut pas la dernière.

n lui répondit par une fable, car la délicatesse ne lui permettait pas de lui dire carrément la vérité, et il ajouta que son amitié pour Ph. voulait qu'elle la prévint tout de suite qu'elle l'avait vue au parloir. Il terminait en assurant que bien qu'il trouvât cette religieuse d'une beauté accomplie, il ne l'aimait pas. Il n'était venu lavoir que par curiosité, mais lui avait caché son nom. Il la priait donc de garder le même secret tout en parlant de l'inconnu que l'on avait remarqué à la chapelle.

Il porta sa réponse en allant à la messe. En sortant du couvent il remarqua qu'il était suivi par un individu qui devait être un espion.

Il multiplia les détours et fit toutes les manœuvres nécessaires pour s'en assurer, et il resta convaincu qu'il était surveillé.

Qui pouvait avoir intérêt à payer le mouchard? Était-ce l'amant de la belle nonne ? Était-ce quelqu'un de la cour ?

Il allait souvent au Palais-Royal, où il avait été tout d'abord bien accueilli par la reine. — Anne d'Autriche avait été la plus fidèle amie de Marie de Médicis. A la mort de sa protectrice laMorlière devait compter sur la veuve de Louis Xlil.

La cour de Cologne, comme l'on sait, n'était pas riche, et la Molière n'y avait pas fait fortune. Mais la reine l'avait compris et, malgré la parcimonie avec laquelle le cardinal Mazarin réglait toutes les dépenses, on lui avait fait une pension qui lui permettait de vivre d'une façon décente.

En disant à M""" de Fléville qu'il était riche, il avait cru se conformer à une exagération nécessaire. En l'invitant à souper à Paris, il s'était exposé à grever son budget d'une dépense énorme. La rencontre de l'espion, qui annonçait un ennemi caché, vint donc s'ajouter aux soucis que lui donnait son prochain rendez-vous.

Il éloigna tout d'abord l'idée que Marie Gombalet voulût se venger de la faus^:e foie qu'il lui avait causée. Mais il craignit que le cardinal, dont l'avarice était connue, ne le fît surveiller pour chercher un prétexte de lui supprimer sa pension.

Trois jours de suite il se montra très assidu au Palais-Royal, cherchant tout à la fois à plaire et à deviner s'il jouissait toujours au même degré de la faveur royale.

La reine n'avait point contre l'œuvre de Richelieu la même aversion, la môme haine qu'elle avait vouée à la personne du cardinal.

Les ennemis de celui-ci, en rentrant à la cour, manifestant leur intention de démolir tout ce que le grand politique avait édifié, furent assez froidement accueillis de la part d'Anne d'Autriche, leur ancienne alliée.

L'intrigante duchesse de GhevreUse, à son retour d'exil, avait déclaré bien haut qu'il fallait restituer aux grands tout ce que Louis XIII et Richelieu leur avaient enlevé.

La reine accueillit mal l'amie dont elle avait cessé de partager les idées.

Mazarin, décidé àaft'ermiretà continuer l'œuvre de son maître, surveillait avec soin les anciens conspirateurs graciés qui se pavanaient en le persiflant.

Parmi eux, on remarquait le duc de Vendôme, fils légitime de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, ses deux enfants, le duc de Beaufort, futur roi des Halles, Marsillac de la Rochefoucaud, Potier, l'aumônier de la reine, surnommé la bcte m Urée.

Cette cabale des imporUinis, comme on l'appelait, se préi)aiMil ù ralhinicr la guerre civile. Notre galant chevalier ne tenait pas être confondu dans ses rangs; aux mystères des conspirations il préférait un souper galant, et ambitionnait modestement de s'attacher à la cour dans quelque emploi pacifique en attendant

M HIPTOIRE DIT PALAIS-nOVVT,

qu il \m\1 olilt'iiir un héin'lico, cVst-:i-diii! le titre d'abbô do qiiel«iiio inoiiu.itcro dont il M aurait qu'à tuuchor les rovunus.

Mais il avait reiioncr au petit collet, dire/, vous peut être.

Niinporlo : l'habit ne faisait pas lo béuélieiaiie.

Au Palais-Hoyal, il évita donc avec soin les niipiiiiunts et eut lo pl.iisir «f l'honneur dèlre remarqué par un personnaj^jo étran^^er qui paraissait «lésireux de lairu sa connaissance ; c'était le prince de; Leybach, dernier représentant que l'AUenia^Mie, à la veille de re|>rentlre leslujstllités, eilt laissé à la cour do France. (.0 prince, jeune et riche, alToctait dans ce moment critique un certain dél:ichument dos j^raves intérêts dont il était chargé, et soit dissimulation, soit entraînement naturel pour lo plaisir, ne semblait vivre <|u'au milieu des fétcs. Il nn ])lut H s'entretenir avec la Morliére do Colo«,'ne et autres grandes villes du Uhin ; et ils se séparèrent enchantés l'un de lautre.

Le lendemain de cette soirée, la Morliére se mit en quête d'une maison di^ne de recevoir sa maîtresse et qu'il pût louer pour ([nelquc temps. Il trouva dans le faubourg Saiut-Ciormain un petit hôtel «lue venait de (juittcr un riche Italien, obligé de s'absenter pour plusieurs mois. L'hôtel était garni de tous ses meubles. La Morliére le trouva d'un luxe admirable et d'un goût exquis. Tout semblait y avoir été calculé par l'amour du plaisir. La salle à manger était munie d'un porto-manger tournant, pris dans l'épaisseur de la muraille qui permettait aux maîtres et aiix domestiques de ne point s'apercevoir.

liO salon était orné de superbes glaces, de lustres de cristal do rocho, de girandoles de bronze doré. La cheminée en marbre blanc était surmontée d'un trumeau recouvert d'une mosa'ique représentant des scènes voluptueuses. Des sofas élégants étaient placés à droite et à gaucho.

A côté se trouvait une pièce octogone, dont les parois, le parquet et le plafond étaient entièrement recouverts de magnifiques glaces de Venise et disposées de manière à multiplier les images du couple amoureux qui s'y introduisait.

Tout auprès se trouvait une belle alcôve avec deux issues secrètes : à droite, un élégant cabinet de toilette; à gauche un boudoir et une baignoire en marbre de Carrare. Partout les lambris étaient ciselés en or moulu, ou peints en fleurs et en groupes d'arabesques.

La Morliére ordonna aux concierges de garnir les lustres de bougie, les chargea d'acheter lo linge nécessaire, et de louer un cuisinier et des aides de cuisine. Les buffets et les dressoirs étaient restés approvisionnés de vaisselle et de cristaux. Il ne restait qu'à louer de l'argenterie.

Le lendemain il envoya des vins, des liqueurs, des confiseries, puis passa une revue générale afin d'éviter les déceptions.

Enfin l'henre du l>erger sonna. Un carrosse doré s'arrêta au lieu du rendezvous. La porte de riiùtol s'ouvrit aussitôt à une personne enveloppée d'un long manteau. A peine entrée la belle nonne se débarrassa de son pardessus et apparut aux yeux surpris et charmés de son amant sous un élégant costume de gentilhomme : habitde velours rose, veste e:culottedesatin,colet manchettes de points d'An'^leterre, boucles et bagues de diamants et désinvolture d'un raffiné accompli.

Elle se promena de lonj,' en large, enchantée d'être admirée, mais elle fut servie à souhait en entrant dans le cabinet de glaces, où elle ne se rassasiait point do contempler SCS portraits multipliés. Le feu aux joues, l'œil brillant, la bouche humide etmi-closc elle se tendait les bras dans un charmant badinage et semblait s'éprendre d'elle-même.

Le chevalier ravi croyait rêver et délirait.

— Non, s'écriait-il en se roulant à ses pieds, non, femme adorable, tu n'es pas faite pour un mortel... Mon bonheur est trop grand... Tu ne seras jamais à moi. Un dieu jaloux de ta beauté divine va t'arracher de mes bras.

— Es-tu fou, mon ami? Mais je suis à toi.

Brûlant de désirs, il lui tendait ses mains suppliantes. Mais elle le calma d'un mot, chuchoté dans un baiser :

— Plus tai'd, dit-elle.

Lorsqu'ils furent àta])le, il lui demanda qui l'avait conduite en voiture.

— C'est mon amant, dit-elle.

— C'est un homme étonnant, fit le chevalier, il est unique et taillé sur un modèle qui n'a été fait que pour lui. Mais je sens que je ne saurais lui ressembler.

— Mon amant est bon, doux, aimable, dit M"" de Fléville, cependant avec lui mon cœur est toujours vide et la nuit d'amour que je vais passer ici sera la première de ma vie.

— Comment tu n'en as jamais passé avec lui ?

— Plusieurs, mais l'amitiéenfit tous les frais; l'essentiel, l'amour, nous manquait.

— Sera-t-il curieux demain de savoir si tu as été heuyeuse ?

— Certainement il me demandera des nouvelles, pour m'èlrc agréable.

— Étrange. Il est vieux sans doute I

— Non, il est jeune.

— Laid alors?

— Il est beau et spirituel.

— Il est riche, dis-tu; va-t-il à la cour?

— Quelquefois. — Et "toi, mon ami, as-tu vu la reine? Il court des bruils de guerre ; qu'en faut-il croire?

— Elle va, en effet, être reprise en Allemagne et dans le Nord, on va envoyer de grands renforts au duc d'Enghien. (').

— • Ah !... fit la dame, mais on dit que le cardinal est sans argent?

— Ce n'est pas ce que je crois.

— J'espère, mon ami, que ces événements ne t'obligeront pas à quitter Paris.

— Tu peux être sans inquiétude. Mais on parle donc de politiiiue au couvent?

— Un couvent a toujours été un foyer de cancans et de nouvelles. Nous ne sommes détachées du monde que pour en éviter les ennuis et jouir d'une liberté

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