Histoire intime du second onpire, 1 volume
dire, mais un somptueux et élégant liôtel, situé entre une cour assez spacieuse et un jardin d'une très convenable dimension. — Le rez-de-chaussée, bien dis' tribué pour la réception, se composait d'une pièce d'attente, de six salons de grandeurs diverses, communi(|uant entre eux, et d'une salle à manger, arrangée en serre du plus gracieux aspect.
a Des tableaux modernes d'un heureux choix, des bustes, des figurines précieuses, des bronzes d'art décoraient ces beaux salons, et la façon dont étalent distribuées et groupées toutes ces richesses indiquait de suite que la princesse elle-même était artiste.
« La cousine de l'empereur aimait du reste à s'entourer d'intelligences d'élite, de littérateurs, de sculpteurs, de peintres. Elle n'avait pas toujours la main très heureuse dans ses intimités intellectuelles, témoin Sainte-Beuve ; mais on remplirait une longue page des noms de tous les amateurs du i)eau qui se pressaient dans ce cénacle où, durant les mois d'hiver, se succédaient les concerts, les bals, voire même les comédies de salon. L'été la princesse ha])itait d'ordinaire le château de Saint-Gratien. »
Les familiers du Palais- Royal étaient les bienvenus à l'hôtel de la rue de Courcelles, et réciproquement.
Les deux salons fusionnaient. Cependant, comme la princesse était i)lus écoutée aux Tuileries que son frère, beaucoup de ses courtisans cachaient des solliciteurs. Plus d'un artiste, plus d'un poète dut au patronage de la princesse le succès de ses débuts.
Le prince Jérôme appuyait également avec chaleur ceux dont il aimait le talent ou partageait les opinions.
On a trouvé des lettres adressées à l'empereur vraiment curieuses. Dans l'une d'elles, il écrit :
« Sire, vous serez peut-être étonné de recevoir cette lettre quand vous verrez surtout qu'elle ne vous parle ni de politique, ni d'affaires personnelles, ni de demandes. M. Renan est mon ami ; c'est un esprit très supérieur ; je le vois souvent et nous causons philosophie. Il publie un recueil de divers articles et je l'ai engagé à y joindre une préface résumant des idées sur les sujets l'es plus élevés. C'est cette préface que je vous envoie et pour laquelle je vous demande une demiheure.
(t Je ne partage i)oint toutes les idées de M. Renan, mais une grande partie ; je crois que vous ne regretterez pas cette lecture. Laissez-moi donc esitérer qu'elle vous donnera quelques instants d'intérêt et de hautes réllexions. »
Un des amis de la première heure du prince et le familier le plus écouté du Palais-Royal fut Emile de Girardin.
Il eût l'idée singulière de le faire nommer préfet d'Alger, et à ce sujet écrivit à son cousin la lettre suivante :
« Le développement de la ville d'Alger doit donner beaucoup d'éclat au nouveau gouvernement (celui de Mac-Mahon) je voudrais y faire une belle promenade, des docks, de beaux établissements, de grandes rues, un monument pour la statue de l'empereur, en un mot tout ce qui peut frapper l'imagination, être utile
51Q lll>r<»lltK l»l l'ALAlS-llUÏAL
ol diuiMor iiU(^ i^Taïuli' uW'o di'la l-'iaiit'i' cl lif riMiipcirur. Il faut pour rolu y faire arriver los capitaux privÛH; un ntiuunistrateur habile, fnrmo, perHÔvi'rant, voyant les afTairos de haut san« Ht'mliarrasHcr des d«ttAilH, poursuivant ufdre but. est indispensable; j'ai une idée ipic personne no soupronnc ot sur l:ii|ut'llo je viens prendre vos ordres, (piebpn' Iti/arrf» et sin^julièrr qu'elle puinsc vouh paraître. C'est de nonmn^r M. Kniile de (iirardin à cette place ; sauR l'avoir coiisullô, je crois (pi'il acioptiTail.
€ Sa ti'nariti', srs tab'uls, son dévouement sur le(|ucl voum pouvez, jo crois, compter, la position de sa femme, son amour de l'étude le rendent propre \ ce» fondions, s'il veut les accepttM*.
«Politiipiementc'estun dn lusse, il est délesté des républicains ; s'il accepte, il est plus que compromis et ne pourra (jue vous servir.
0 De j)lus, ce que ses idées politicjui^s imurraicnt avoir d'effrayant est sans inconvénient en Al;,'éric.
« 11 a beaucoup de ressources dans l'cspril, c'est un ami des mauvais jours qui, an fond, aime et admire l'empereur, (jui est très ambitieux cl a la rai^e de faire quelque cliose.
« Sa femme est gentille, il a S(),0(M) livres de rente, dépensera et représentera Mon. En un mot, je crois qu'il pourra faire beaucoup de bien et aucun mal. Même ce qui paraîtra étrani^e et iMallcmlu ii'esl i)as un inconvénient. Je réponds de ses bonnes relations avec le ^'énéral Mac-Malion ; il a un caractère très liant et souple avec les hommes de bonnes manières. Quel danger peut- il y avoir? Si vous êtes mécontent vous pourrez toujours le révoquer, et d'avoir élé l^éfet d'Alger ne le grandira pas beaucoup et n'en fera pas un homme dangereux ; au contraire, il sera compromis avec nous sans retour... »
L'empereur ne répondit pas.
SUITE DL' mAMH sujet — LES AMI.^ DU PRINCE. — EMILE AUGIKR — AUOUT. — SAINTE-BEUVE — LE DINER DU VENDREDI-SAINT.
C'est évidemment dans la petite cour du Palais-Royal quEmile Augier a aiguisé la verve anticléricale qui marqua sa seconde manière au théâtre.
Très fier d'être le petit-fils d'un homme de talent e*; d'esprit il ne s'était pas inspiré de lui cependant pour écrire ses premiers ouvrages. Ses pièces chastes et d'une moralité bourgeoise lui avaient valu d'éclatants succès et le prix Montyon même, avant qu'il connût le prince Napoléon... Mais à partir <le 1850 l'auteur de Gabrielle prêta sa plume aux idées radicales et anticléricales du prince. C'était d'ailleurs autant comme petit-fils du secrétaire intime du roi Jérôme qu'en qualité de poète qu'il était en faveur auprès du prince Napoléon.
Pigault-Lebrun et Jérôme avaient fait «leurs farces » ensemble enWestphalie.
Les anecdotes à ce sujet sont trop amusantes pour ne pas trouver ici leur place.
C'était son Altesse le prince Napoléon.
Le roi et son secrétaire se piquant tous deux d'une noble émulation faisaient une fête perpétuelle.
Et cette fête avait pour théâtre Napoléonshoë, — ce château de Wilhemshoë, où Napoléon III se rendit prisonnier I...
f Paris, écrivait Pigault, n'est plus à Paris, il est tout où nous sommes. Nous apprenons au roi à être libertin sans scandale et débauché sans scrupule. Rien de plus piquant que la première nuit de ses noces, telle que dans nos orgies de Napoléonshoë le roi s'amuse à nous la retracer. Imaginez- vous un homme dont la
LiV. 65. A. Fayard, édilaur.
014 llitJTOlUK 1)1 l'M.AIS-lluVAL
premièro fomiiioeslvivaiiloetuiijouno c;ol•8»^ Jôrùiiie lioimparlo, !«• Ills d'un hoiirm'ois d'Ajuccio, im:iK'im'zlo upproclinul .sans inéiiiiyfiiKfiit uiiy i»riiicessc orgueill'Miso et tiinido, iiK'pris.inl sos pliMirs, la poursuivant jusque dans I ' di; luadatno do Wostcrliall, Ha ^'ouvcinauto, pivs do qui elle sï-lail réfu;;: i^i-
noz les sourires desdaïuos d'hoimour, la rou^our des dcniniscllc» de compagnie, («Mit. s révoillôos parer bniil inalt) iidn ; inia^^iuo/ le lendemain I... .lôrônie rej^ar- "l.iMl sa nouvelle épouse avec un air moqueur et eelle-ci opposant la hauteur la plus provocante, et vous n'aurez qu'u!io faible idée de cet épisode unique en 8on genre et dont je me propose de consigner les détails dans un roman.
« Depuis la princesse nous niiq)rise.
« Le roi niuinlenant a cin([ maîtresses. Aucune n'est en titre ; los conlidentsdu prince paraissent les avoir pour leur compto. »
VA Pigault l'ontinue en faisant le portr lil do> <iii | lu uln'ssos.
Le scandale alla si loin (|ue Jérôme s'attira de vertes remontrances de son frère. Napol»!'on lui écrivait :
« Mon frère Jérôme Napoléon, roi de Westplialie, tout me prouve que mes conseils, mes instructions, mes ordres font à peine de l'impression sur vous. Les alfaires vous ennuient, la représentation vous fatigue. Sachez <|ue l'état de roi est un métier qu'il faut apprendre et (ju'il n'y a point de souverain saus représentation. Vous aimez la table; la table vous abrutira. Faites comme moi, restez à table une demi-heure. Le prince de Padorborn, que je vous ai donné pour aumônier, écrit à son minislro des cultes que vous ne vous entretenez jamais avec lui daflaires 0LiK'siasli«iues.U'est mal, il faut vous occuper de religion. Vous avez relégué votre cliambellan Merfeldt à Hanovre parce que, lui avez-vous dit, ses c lutinuelles homélies sur létiiiuette vous fatiguent. Eh ! comment saurez-vous votre rôle de roi si personne ne vous rap]irend ? Rappelez Merfeldt comme si c )la venait de vous. Je fais communiquer à votre ministre Siméon mes ordres
ultérieurs; il vous instruira.
€ Napoléon. »
Avec une légèreté inconcevable, Jérôme chargea Pigault de répoudi-e à lernpereur, et voici l'impertinence envoyée à Napoléon :
« Mon auguste frère Napoléon, empereur des Français, j'ai reçu les conseils de Votre Majesté ; je les respcctr. Quant à vos ordres, je suis roi, je donne des ordres et je n'en reçois point.
« Votre Majesté me reproche d'aimer la table. J'avoue que, comme je n'aime pas à me repaître d'une vaine fumée de gloire, je recherche une nouriture substantielle. Je suis gourmand sans être glouton ; c'est tout ce qu'on peut exiger d'un roi. Vous me reprochez de ne pas aimer la représentation ; je ne l'aime pas en effet, elle m'ennuie, et d'ailleurs elle ne va ni à ma taille ni à ma tournure. Au reste j'ai modelé ma cour sur la vôtre, je m'habille comme vous, que pouvezvous exiger de plus? *
« Le prince de Paderborn me fait b;iiller par ses éternelles homélies et ses longues messes. Je dois le garder puisque vous me l'avez donné, mais rien ne m'oblige de m'entretenir avec lui d'affaires ecclésiastiques, auxquelles je ne connais rien, auxquelles je ne veux rien connaître. Je renvoie tout à votre ministre des cultes. Il est vrai que j'ai nommé Merfeldt préfet de Hanovre, parce qu'il est meilleur administrateur que chambellan agréable ;je n'aime pas à employer des étrangers à mon service personnel; j'ai germanisé les noms de ceux qui en sont chargés.
« Jérôme Napoléon. »
On peut s'imaginer la colère de l'empereur à la lecture de cette mauvaise plaisanterie.
Qiiel(|ues jours plus tard se présenta à la cour de Jérôme le général Rapp, suivi du commandant Millier. Le roi était à souper avec Pigault et la favorite « de service. »
— Sire, dit-il, j'ai à remplir près de Votre Majesté une mission pénible. Je la tiens de votre auguste frère; permettez-moi de vous donner lecture de l'ordre qu'il m'a remis.
Rapp lut un décret rédigé en ces termes :
« ORDRE MANUEL DE l'eMPEREUR
« Notre aide de camp, le général Rapp, partira sur-le-champ pour GasseL II fera venir en sa présence M. Millier, commandant des hussards de Westphalie, et se rendra avec lui chez le roi. Le roi gardera les arrêts pendant quarante-huit heures. Quant à Pigault-Lebrun, auteur de la lettre insolente que nous a écrite notre frère, il sera mis au cachot pendant deux mois et ensuite envoyé en France sous bonne escorte. Nous donnons nos pleins pouvoirs au général Rapp pour qu'il re(|uière la force publi(fue dans le cas où, par un excès d'aveuglement, on s'opposerait à l'exécution de ces ordres.
« Napoléon. »
Jérôme fit ses arrêts ; Pigault-Lebrun fit ses deux mois de cachot et, comme son maître demandait à le garder près de lui, l'empereur n'y consentit qu'à la condition que Pigault ferait trente jours de prison de plus.
Le fils de Jérôme ne demanda à la plume du fils de Pigault ({u'une comédie en un acte et en vers pour Tinauguration de sa maison romaine, qu'il avait fait construire aux Champs-Elysées.
Le poète donna le Joueur de flûte. Cependant le Fils de Giboyer et les Lions et les Renards sont nées au Palais-Royal et, sans l'appui du prince Napoléon, auraient été fort maltraitées par la censure.
Edmond About, dont la Grèce contemporaine n'avait pas fait la fortune, fut chaudement soutenu par le prince Napoléon. C'est à ce dernier qu'il doit d avoir
5ia iii^iuiKi': l'i i'\i.\is-noY\r.
Hi" onvoyù ;\ Uoino aux frais do 1 Klat, co (|ui lui pormit d'tVriro la Quniion mmaine. Qni lit aujourd'hui la Question romaine? (\o livre n'est pliiH (ju'un docuinoul do rhistoire politic^ue, nial^TÔ tout hou esprit, mais il fil en son temps un hniit énorme.
On so demandait h l'étranger à (pii il fallait attribuer lo coup ({ui atteignait si cruclloment la cour romaine, l'auteur étant un ami du prince et la subvention (jui lui avait permis d'aller à Homo ôoriro son ôtude, sortant dos caisses de rT^tat.
C.opendant, à Paris, dans la jeunesse, dans les ôcoles, l'empire c'était l'ennomi, et M. About, classé parmi les bonapartistes, perdit sa popularité.
On le lui lit sentir.
Ayant donné à l'Odéon un drame écrit en collaboration avec (Iharles Edmond, — Garlana, — les étudiants sifflèrent la pièce, la tuèrent avec une brutalité (fiii nous annonçait d'ailleurs les jacobins d'aujourd'hui, et traversèrent Paris en criant : Pas iT About!... Pas d" About!...
L'auteur de la Question romaine a joué, au Palais-Royal, le rôle d'enfant terrible en touchant aux plus graves questions politiques d'une main aussi imprudente qu'indiscrète. S'étant jeté en tirailleur au Flf/nro, sous le pseudonyme de vicomte de Quévilly, il osa dire, en parlant du prince, qu'il était « un César dé classé debout sur les marches du trône. »
C'était d'un seul mot trahir trop de secrets d'ambition.
Une autre fois, au sujet de l'attentat d'Orsini, ;\ une heure de trouble et de terreur, il dit, en rappelant divers régicides, Jacques Clément, Ravaillac, entre autres, qu'il n'y avait pour les assassins « qu'une seule arme de précision, le couteau, » bon mot qui faillit compromettre l'existence du journal.
Une autre personnalité littéraire et politique bien moins tapageuse et fort étrange, qui appartint aux réunions intimes de la rue deCourcelles et du Palais- Royal, c'est Sainte-Beuve.
Écrivain, ce fut un poète du second ordre, un romancier médiocre, un critique très intéressant.
Homme politique, un métis habile à concilier des opinions démocratiques et le dévouement d'un sénateur.
Mais en somme, un cerveau richement meublé par de longues et patientes études, un esprit libre de préjugés et de superstitions.
Tel était, en peu de mots, le sénateur dont un dîner donné le vendredi-saint produisit un si amusant scandale.
Après sa mort, son secrétaire, M. Troubat, a publié l'histoire des dîners du vendredi de Sainte-Beuve. — Le voici :
c Le fameux dîner du vendredi-saint était de sept couverts : MM. Taine, About, Flaubert, Robin et prince Napoléon.
« Le jour avait été désigné, sans malice, parce que le prince n'avait que le vendredi de libre dans la semaine et qu'il était à la veille de partir, ce qui ne permettait point de remettre à un autre vei dredi.
« Il ne faudrait point croire, dit M. Troubat, qu'il t5e soit mangé des saucisses
et des boudins, comme on le répète encore. Pour dissiper la légende, voici le menu du dîner, qui n'a rien de religieux ni d'antireligieux. Nous l'avons conservé exprès depuis ce temps-là pour le faire savourer un jour à M. Veuillot. Ma seule crainte est qu'il ne le trouve un peu trop bourgeois :