‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 79 sur 126 · MKNU DU DINER DU 10 AVRIL · texte numérisé non relu

MKNU DU DINER DU 10 AVRIL

Potage au tapioca,

Truite saumonée,

Filet au vin de Madère^

Faisan truffé,

Pointes d'asperges^

Salade,

Parfait au café^

Dessert.

N'oublions pas l'inévitable buisson d'écrevisses, et un plat maigre pour une dame pieuse qui l'avait réclamé pour elle seule et à qui sa santé ne permit pas ensuite de venir. Je ne plaisante pas en parlant ainsi. Aussi le dîner ne se passa-t-il qu'entre hommes.

J'allais oublier les vins :

Château-Margaux, — Nuits, — Musigny, — Château- Yquem, — Champagne ',

Nous ignorons par quelle voie indiscrète ce dîner, — qui n'avait rien de religieux, — fut livré à la chronique parisienne, mais il fit la joie de V Univers etiJe tous les cléricaux royalistes et «contraria la cour des Tuileries. On donna à ce dîner l'importance d'une manifestation antichrétienne. Le prince Napoléon partit en voyage, mais Sainte-Beuve eut à soutenir la querelle que lui cherchèrent les cléricaux. Justement il devait prendre la parole au Sénat en faveur de la lii)erté de la presse. Le président Troplong le prit à part^ avant la séance, le prévint de l'hostilité qu'il allait rencontrer de la part des catholiques et le pria de lui dire toute la vérité sur ce dîner trop fameux.

—Eh ! parbleu ! fit Sainte-Beuve, voilàbien du bruit pour une omelette au lard ! . ..

Le lendemain il écrivit au président pour se défendre d'avoir voulu scandaliser les chrétiens, et même d'avoir apporté à la composition de son menu la moindre idée philosophique. Il se disculpa également près d'un catholique en le renvoyant, pour ses opinions religieuses, à son livre sur Port-Royal, et, du recueil curieux de ses lettres, nous extrairons la page spirituelle suivante, adressée à Auguste Villemot, du Figaro :

« Mon ghp:r amt,

« Il faut convenir que le bon sens relevé d'esprit et de gaieté soulage un peu de bien des sottises ; c'est l'effet que vous produisez souvent, et je vous remercie

1. Souvetiirs et in rtiscré lions. Jules Troubat, 1 vol., chez Lévy.

r,i« m- 1< >ii;i; \<\ i'\i.\i>-i!'i\ \i,

d'iivoir bien voulu dt^p<»nRor, h mon ormsiou. un pou do volro bonne monnaie courante.

«« En dértnitivo, il faut so frlii-itcr «'l so domander ce qu'il soralt arriv<^, il y a • l.ux siècles, aux malheureux amis ({ui ont ou l'Idée de causer un jour h dîner, Ifl vendredi iilulùt que tel autre. Il y a lliistoiro d'un certain vendredi de Hoissy; on appela cela la dchaurhr de liu'isy. Tous «•••ux qui furent censés y avoir et/» en pAtiront. Ici, de notre temps, il n'y a pas eu du tout débauche, mais simplement eonversation d'honnêtes j^'ens. On n'en est pas moins dénoncé, mais on s'en moque. Il n'est pas mal qu'il y ait des jalons pour manpier de temps en temps le retrait des religions en décours. Notre innocent vendredi sera un de ces petits jalons. « Tout :\ vous. »

La jeunesse des écoles ne lui pardonna pas plus qu'à About ses relations princières. Plon-Plon, malgré YOpinion Nationale et ses discours libéraux, ne fut jamais populaire. On n'attrappe pas le public deux fois au même endroit (le Pa-

I lis-Royal) et par les mêmes procédés. Ses amis durent supporter le poids de cotte impopularité.

Le 15 août 185,3, il fut décoré et nommé professeur au Collèrre de France. Hélas ! la jeunesse des écoles lui fit une triste réception !

« Modeste à la fois et radieux, — raconte Mirecourt, — notre professeur monte dans sa chaire de poésie latine et voit un auditoire imposant. La salle est comble.

II s'incline, le sourire aux lèvres, et salue avec grAce. On accueille ce salut par une salve éclatante... de sifllets.

Surpris, mais non déconcerté, Sainte-Beuve déroule un manuscrit et commence à lire sa leçon.

Les siftlets redoublent; sa voix s'éteint au milieu des huées.

Vingt fois il cherche à dominer le tumulte et vingt fois d'épouvantables clameurs le contraignent au silence. Il finit par se retirer en levant les mains et en prenant le ciel à témoin de l'injustice des hommes.

A la seconde séance, même auditoire nombreux et même réceptioH.

« Comme la première fois il salue (c'est l'usage) et comme la première fois

une tempête de sifflets répond à sa politesse... » « Les uns sifflent ou crient, les autres chantent et frappent du pied sur le parquet sonore. Il pleut des quolibets et même des outrages. On soulève les banquettes, on décroche les portes, l)uis les auditeurs se les passent de main en main, au milieu du plus effroyable cliarivari, du plus indescriptible désordre.

— Messieurs, crie le professeur, vous déshonorez la jeunesse française! On lui riposte:

— Allons donc ! c'est vous qui déshonorez la littérature!

— Messieurs, balbutie Sainte-Heuve, je serai forcé de me retirer, si...

— Va-t'en! va-t'en ! I va-ten! ! ! dit la foule avec un crescendo terrible.

Octave Lacroix prend la parole et proteste au nom de la partie saine de l'auditoire, mais il s'adresse à d'anciens camarades, à des étudiants, à des amis d'estaminet ; on l'invite à se taire.

Néanmoins, il y avait ellectivement une partie saine composée des amis do Sainte-Beuve. Tous se lèvent au milieu de la multitude effrénée.

Ils étaient cinq !

Après s'être comptés tristement, ils se rassirent. On vit le professeur descendre de la chaire de poésie latine pour n'y plus reparaître '. »

Sainte-Beuve, pendant longtemps, se montra très assidu chez la princesse Mathildc, dont il était le confident. Il se brouilla avec elle, — et nous en reparlerons plus loin à l'occasion de la vie privée delà princesse. Celle-ci, qui avait à lui reprocher bien des choses, ne lui garda point rancune jusqu'à latin de sa vie; elle a bon cœur.

Pendant sa dernière maladie, elle alla plusieurs fois le voir.

En mourant, Sainte-Beuve, avait recommandé que son corps fût porté directement au cimetière sans passer par l'église, et plusieurs journaux annoncèrent que le prince Napoléon, de retour de Prangins, avait manifesté l'intention formelle d'assister aux funérailles.

Nouvel émoi dans le parti catholique et aux Tuileries.

Paul de Gassagnac répliqua dans le Paijs à l'Opinion Nationale:

« Nous sommes étonné qu'un membre de la famille impériale, que le prince Napoléon fasse annoncer, par son organe ordinaire, qu'il s'empressera de présider cette cérémonie qui n'a d'autre but que d'insulter à toutes les croyances religieuses de la France.

« Le prince a eu souvent l'occasion de se montrer, sans qu'il en profitât jamais. Cette fois-ci. c'était l'occasion de s'abstenir.

« Certes, nous comprenons que tout citoyen se fasse enterrer à sa guise, mais nous n'admettons pas qu'on fasse de cela une manifestation bruyante et une protestation contre l'usage et les coutumes des autres. »

Enfin, à la prière de l'empereur, le prince dut s'abstenir.

D'autres écrivains célèbres furent reçus au Palais -Royal, sans en devenir les familiers; nous aurons plus loin à en parler. Il en est dont le nom étonnera quelques lecteurs, celui deProudhon, entre autres.

Nous en avons déjà dit assez, croyons-nous, pour que l'on sache dans quel milieu intellectuel vivait le seigneur du Palais-Royal, quelques anecdoctes et quelques traits de mœurs achèveront de faire connaître ce personnage.

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