MAZZINI ET BISMARCK
Les salons du Palais-Royal se composaient donc de deux éléments bien distincts, l'élément littéraire et philosophique et l'élément politique. D'un côté, Renan, Augier, Sainte-Beuve, About, Taine, Flaubert, Clharles Edmond, de Girardin, Guéroult, des savants, des lettrés d'un incontestable mérite ; de l'autre, des déclassés de la politique, des conspirateurs, pour la plupart étrangers, des candidats aux gouvernements provisoires de toutes les nations, Klaptka, Turf, Petrucelli, Rattazzi, marié àM°' de Solms, née Bonaparte- Wyse, et d'autres qui, incessamment en voyage, remplissaient, près de Mazzini, Victor-Emmanuel et le prince Napoléon, les fonctions de courriers de cabinet.
Chez le prince régnait une très grande liberté d'opinion et de parole, bien que, par caractère, par humeur, Napoléon-Jérôme supporte mal la contradiction et soit porté à imposer sa manière de voir. Cette liberté ne permettait point
seulement à la verve des critiques de s'exercer contre le gouvernement impérial et les mœurs plus que légères de la cour des Tuileries, mais elle autorisait, dans la discussion des affaires étrangères, de plaider contre nous pour l'intérêt du voisin.
C'est ainsi que nous lisons dans un article de M. Petrucelli dclla Gâtina, en 1867, — tandis que le prince présidait l'Exposition universelle, — les lignes suivantes :
« Les relations commerciales entre la France et l'Italie s'enchevêtrent tous les ans davantage. Il circule, en France, un milliard de valeurs italiennes ; il se fait, tous les ans, pour environ un milliard d'échange, importation et exportation. Ces liens sont imbrisables.
« L'avenir de l'Italie, d'autre part, est tracé comme une raie dans le bronze. Quelles que soient les évolutions passagères que le système d'alliance de l'Italie traversera, ce système n'a que deux points définitifs :
« L'alliance économique avec la France que la communauté des intérêts des deux pays impose ;
L'alliance politique avec la Prusse que l'attitude de l'Italie en face de la papauté et en face de l'Autriche rend indispensable.
« Hors de là, pas d'Italie. »
Ceci, écrit à la fin de 1866, a été publié au commencement de 1867.
Que l'on nous permette, afin de pouvoir les opposer, en 1870, au prince Napoléon, en mission en Italie, d'exposer ici les origines et les progrès de l'alliance prussienne faite contre nous.
On verra de quelles illusions se payait, non seulement Napoléon III, celles-là sont légendaires, mais encore celles de son cousin, qui passe pour plus fin et plus avisé.
C'est en 1866 que l'Italie, sous la direction de M. Sella, se prépare à devenir ouvertement antifrançaise. Une dépêche confidentielle et très longtemps ignorée de l'ambassadeur Nigra au prince de Garignan nous montre l'évolution à son début :
« Nous devons donc, non seulement ignorer les dernières propositions francoautrichiennes et faire la guerre comme si elles n'existaient pas, mais désirer de cœur la victoire de la Prusse et l'aider à vaincre... L'aide militaire de la France n'est plus désirée en Italie, mais la lettre de l'empereur, lue, le 12 juin, au Corps législatif, est très favoral)le, puisqu'elle montre la ferme volonté de ne pas permettre, en cas de revers, que l'unité italienne soit détruite. Si la fortune des armes sourit à la Prusse, le bénéfice de notre victoire sera d'autant plus grand que nous l'aurons obtenue sans l'aide des fusils et des canons finançais. L'Italie ne pourrait souhaiter une plus heureuse fortune que d'obtenir la Vénétie sans l'aide de la France, mais, en même temps, sans avoir la France contre elle et en profitant de sa faveur * ».
La Vénétie ne fut pas obtenue sans l'aide de la France, mais de ses mains.
\. L'Italie qu'on voit et l'Italie qu'onnevoit pas, par A. Brachet
nd4
Hisroii'i \^\ IV\I,MS-|{(»YAI.
En 18117, romporeur, se voyant joiu'» par M. île Bisniurok, et frnjip^ do l'in-
(|uit' tilde «jiie coiiniirin.'.iiont h rrpaiidie en France les con«|ii"' ' ' 1' pr»>sseiilit (ju il p«>un ait avoir la guerre avfc la l'iusso cl, en i terrible probabilitt', .sonj^'ea à se fortiller il»' l'alliance do rilulie. 11 s'entendit donc avec Victor-Kiiiinaimel, s'oDraiit, — en cas de ^;iinrre avec la Prusse, — de retirer ses troupes de Uonie, si l'Italie lui fouriiissuit soixaiilo mille hommen et une nombreuse artillerie.
Mazzini eut connaissance do cette cordiale entente entre les deux souverains et s'empressa d'en informer M. de Hismank. Il st- rendit à Turin, puis i'i Florence, y vit le coiiiti' d Tssedoin, représentant ilii roi (Jiiillauine, et lui remit une note pour M. de Bismarck. Après lui avoir révélé l'entente survenue entre le roi .l'Italie et lempereiir, il ajoutait :
• .le crois à l'unité do lAlleniai^ne et je la désire comme je désire celle de ma patrie. Je crois que l'alliance de l'Italie .avec la France contre la Prusse, dont les victoires nous ont donné la Vënétir, serait un crime qui imprimerait une tache ineffaçable :\ notre jeune drapeau. Tout en conservant notre indépendance réciproque pour l'avenir, Je pense donc r/u'il y a lieu à une alliance stratégique contre Cennemi commun, entre le gouvernement prussien et notre parti d'action. »
Pour conclure, Ma/zini demandait à la Prusse un million de francs et deux mille fusils à aif^uille. Il s'en-^aj^eait à diriger une attaque sur Home, à rendre impossible par là toute alliance entre la France et l'Italie, et à renverser, s'il persistait dans ses desseins, le gouvernement du roi Yictor-Eminanu«'l.
Le comte de Bismarck lit l'accueil le plus empressé et le plus chaleureux ;\ ces ouvertures et, par l'intermédiaire de M. de Ussedom, il répondit à Mazzini :
• Les aftinités de langage et de race, les analogies de tempérament moral et de mœurs importent peu en fait d'alliances. Les alliances ne reposent que sur l'intérêt, et ne sont déterminées (pie par les avantages qu'elles procurent. Par leur situation géographique, l'Allemagne et l'Italie pouvaient se développer sans entrer en lutte. Tandis que la rivale naturelle de l'Italie est la France.
• La nature a jeté entre elles une pomme de discorde qu'elles ne cesseront de se disputer : la Méditerranée, port admirable, au centre de l'Europe, de l'Asie et de rAfri(iue, canal entre l'Atlantique et le Pacifique, bassin entouré des terres les plus favorisées du ciel.
€ Ne serait-ce pas une folie de penser que la France peut n'être pas jalouse de l'Italie, qui s'avance si loin dans la Méditerranée, qui en possède les côtes les plus belles, les plus peuplées et les plus riches, de l'Italie qui est la voie la plus directe entre l'Europe, l'Orient et les Indes?
« Tout le monde sait la joie qu'ont ressentie les Français du désastre de Lissa. La France y a vu pour elle un grand avantage. Si, en 1860, elle a témoigné quelques sympathies à l'Italie, ce n'a été que par mode ou par amour-propre national. Si même, à cette date, on étudie la vraie opinion française, on verra que tout se bornait aux éloges de trois ou quatre journaux parisiens payés pour les insérer.
« D'un autre côté, il est impossible à l'Italie de soufifrir que la France menace à tout moment de s'emparer de Tunis, comme elle l'a fait récemment; de Tunis
qui ne serait pour elle qu'une étape pour atleintlre la Sardaignc. Ilest indispensable à l'Italie de se constituer de telle façon qu'elle n'ait pas à trembler pour ses côtes.
« La France maîtresse de la Méditerranée'* La France avec les frontières du Rhin?
« Non : r Italie et F Allemagne ne doivent à aucun prix le permettre. C'est, pour elles, une question de vie et de mort.
« Et qu'on ne vienne pas parler de la reconnaissance de l'Italie envers la France I L'Italie ne doit rien à la France.
« La France a perdu, sur les champs de bataille italiens et dans l'intérêt de l'Italie, vingt mille soldats.
« Et c'est tout.
K L'Italie a donné Nice, la Savoie et soixante millions.
« Et c'est assez.
« Mais qu'on jette un regard en arrière, de 1797 à 1815; qu'on se rappelle le sang d'un million de soldats italiens versé au profit et pour la gloire de la France, qui, pouvant faire l'Italie libre et grande, la fit esclave. Qu'on se rappelle les millions payés par milliers à la France ou dépensés pour elle et les incomparables trésors artistiques dérobés par la France à l'Italie et qui sont encore au Louvre ' !
« La P'rance, dans la guerre de 1859, n'a fait que payer à l'Italie une partie de sa dette. »
Après avoir, à deux reprises, affirmé que l'empire de la Méditerranée doit être à l'Italie (afin sans doute que la Prusse s'en empare plus facilement), il conclut :
« Conséquence : Nécessité de l'alliance de l'Italie avec la Prusse par voie diplomatique.
«Ou bien :
« Alliance stratégique de la Prusse avec le parti natio)ial italien, j
(Documents publiés à Turin, le 10 mai 1881, par Diamilla-Muller, ami commun de Mazzini et de Victor-Emmanuel.)