‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 82 sur 126 · UM DRAME DU PALAIS-UOYAL. — ÉMILIENNE OIISI · texte numérisé non relu

UM DRAME DU PALAIS-UOYAL. — ÉMILIENNE OIISI

Dans le tourbillon des fêtes de l'Exposition de 18G7, dans l'agitation (fue peut causer la visite -de plus de cent mille étrangers, il se passa, à Paris, bien des drames qui échappèrent à l'attention publique et dont la police prit soin d'étouiïer le scandale. Le moins connu est celui que nous allons raconter et qui eut pour théâtre le Palais-Royal.;

Vers la fin du mois d'août, un soir, à une fenêtre de la galerie de Beaujolais,

{. Ce luilliou d'hûiuLUes, oc? milliers de millions de francs!... Dismarck croit donc que Mazzini ne suit jias un mot d'histoire?...

CWU IIISTUIUK DU l'ALAIS-IlOYAL

«leiix jtMiiies K0I18, iii fumant des cinanHteK, rchaiiKoaiont \en propos KuivantH :

— J'ai suivi, tout ;\ l'In'uro, dos yeux, une fcninio qui se dirif^rait, en fravorsant lo jaiiiin, vers la naicrio en fa»'»! do nous; je < luis »(ue r'esl «Ilr ijiii so met on ce inouitMit k sa feuètrr.

— Au preniiiM?... Prcs«iui' m taco du jet d'eau?

— Oui, jusltMuenl.

— Kh bien ?

— Je suis encort' frappé do la beauté et «le l'élégance do colle femme. ■— Dites : celte llUe.

— Vous la connaisse/, Ilonri?

— De vue et de réputation, comme tout habitant du Palais- Uoyal.

— Comment se nommc-t-ello?

— Emilienno Orsi.

— C'est une Italienne?

— Peut-être. Et (ju'iniporle?

— [*rétez-moi donc vos jumelles, Henri; il me semble (ju'ellc m'a roniaiiiné aussi.

Henri Pallès alla chercher les jumelles tout en disant :

— Vous lui faites plus d'honneur qu'elle ne vaut, Charles.

— Ah I décidément, fit Charles Dermont, vous lui en voulez, à cette jolie fille. Puis tout en lorgnant la belle voisine.

— Oui, oui, ajouta-t-il. elle nous observe; elle sourit et détourne i.i l'te. Grâce au mois d'août, je vois des épaules d'une blancheur et d'un njodelé des plus appétissants... Ah !... elle se retire. Mais dites-moi donc, Henri, ce que vous avez contre elle ?

— Rien du tout, en vérité. Elle est comprise dans l'aversion que j'éprouve pour toutes les filles du même genre.

— Tiens, vous êtes vertueux à vos heures.

— l'ermettez, je m'explique en deux mots. Les cocottes ne me déplaisent pas, mais j'ai horreur des pieuvres.

— Oh !... Oh !... La malheureuse, que vous a-t-ellefait pour être traitée ainsi ?

— Mais rien encore une fois. Je me suis trouvé souvent près d'elle... au concert par exemple, et jamais je ne lui adressai la parole ; mais je connais son jeu. Ce n'est pas une fille de plaisir, c'est une travailleuse de l'amour. Ce n'est pas une coureuse, on ne la connaît ni aux boulevards ni au Bois. Dans sa tenue, ses allures, rien ne décèle le métier qu'elle fait, et, j'en suis sûr, vous aurez été frappé de la distinction de sa démarche, de l'élégance correcte de sa toilette. On croirait une femme du monde, une jeune veuve de bonne famille, lorsqu'on la voit passer. Au repos, par exemple, c'est autre chose : dans la façon de regarder et de détourner le regard, de sourire, il y a la banalité professionnelle qui vous fait dire : Tiens! ce reyard, cette grimace, je les ai rencontrés souvent. Ainsi elle est vraiment très belle, cette créature, grands yeux, traits fins, peau blanche, corps fait au moule, et cependant l'ensemble, la physionomie vous disent : Méfie-toi.

Prête à capilulor elle posa ses conditions.

— Mais, reprit Charles, ne la jugez-vous que d'après sa physionomie?

— Non. Nos galeries, mon cher, sont une petite ville, comme la Place- Royale, ouïe quartier de l'Odéon. Tout le monde s'y connaît sans en avoir l'air. On y fait beaucoup de potins.

« Quelle est cette personne?... De quoi vit-elle? Que fait-elle?...» Il faut être bien insignifiant pour échapper aux indiscrétions du commérage.

Vous n'êtes pas curieux, mais on n'attend pas vos questions pour vous dire :

LiV. C8. A. Fayard, éditeur,

r.:w iirsToini': i.r I'Mais uoyaL-

«I CoUp jouno foinnip qui «l«Mnouro un numéro... tant dopuls tollc ^«poqye est arluolltMiioiit •'Ulrotriiut' par un liiiul rinployi' du l'alnJH-Hoynl ; ro qui no lonipôolie pas do rocevoir lo coloufl X... lilln fst vonuf ici avec le« reiatncH de Il princesse (ilolildo et resl«< attacliro indin>ctoninnt i\ la cour...

— Mais alors, intorroinpit (lliarics, j'en s lurai hiontôt plun que vous sur sou conipto...

— i?ans doute comnio onii>loy»'' d»? IMon-lMon, et lils d'cMnployA.

— Iiifnrmez-vous par exemple, continua Pallès, des causes qui ont aniené 1<' capitaine H*** à se luM'iicr la cervelle uni- nuit de l'an pass«^ ici môme, sous k-s arbres. Vous avez entciniii pai-jer df ci- Miiciile, (lliai-jes?

— Oui, je crois...

— Khbien! ce malheureux H*** est une victime do la helk'Kmiliemio; c'est un tlécavé de l'amour, (|ui n'avait plus (ju'à se faire sauter, .le (tonnais personnellement le négociant dont il avait imité la signature.

— Vraiment ? Mais, s'il en «st ainsi, comment cette femme est-elle encore ici ?

— Si j'habitais le Palais, peut-être le saurais-je, mon ami.

— Je le saurai, je le demanderai à mon père, dit Charles avec vivacité. Je ne sais ponniuoi, mais cette femme m'intéresse extrêmement.

Henri Pallès se mit à rire :

— Comme toutes les jolies lilles que vous rencontrez, vous êtes d'une nature très inflammable, mais prenez-y garde, cette fois : Qui s'y frotte s'y brûlf. et le meilleur serait peut-être de n'y plus songer.

— Vous m'en avez trop dit pour que je l'oublie.

— Mon bon Charles, fit Pallès d'un ton sérieux, vous êtes depuis peu à Paris, vous ne connaissez point ces sirènes. Ne tournez pas autour de celle-là; c est un conseil d'ami que je vous donne.

— Je vous fais donc l'efifet d'être bien naïf.

— Non, mais téméraire peut-être.

— Nous venons cela. Et, puisque la dame est d'un abord facile, dès ce soir j'irai chez elle.

— Je ne vous croyais que téméraire

— Et je suis selon vous ?

— Insensé.

— Vous allez me voir traverser le jardin et dans une heure au plus tard je reviendrai vous donner de mes nouvelles.

Dermont tendit la main à son ami et quoi que celui-ci fit pour le retenir, s'éloigna rapidement.

Henri le vit un instant après se diriger vers la galerie de Valois.

Charles était le fils d'un haut fonctionnaire de l'Empire, attaché particulièrf ment au prince Napoléon.

Figurez-vous un garçon de vingt-cinq ans. grand, de bonne raine, mais chez qui la nature avait sacrifié l'élégant au solide. Ses yeux gris, son front bas, sa moustache épaisse et rousse dénotait un caractère violent et décidé. Débarqué

depuis peu à Paris, il n'arrivait cepeudaut point de Fouilly-los-Oies, mais de Marseille, et n'avait rien d'un novice.

Aussi ce n'était point de son inexpérience, mais de sa fougue et de ses passions que son ami se méfiait. Les hommes de cette espèce ne sont dangereux que pour les vierges et les timides et quand leur sang s'allume au regard d'une courtisane habile, celle-ci les affole comme un picador le taureau d'un cirque. Toujours provoqués et toujours trompés dans leurs élans, se ruan vers une proie qui se déroi)e sans cesse, ils deviennent fous; ils ne se possèdent plus, se consument et s'exaspèrent jusqu'à ce qu'ils tombent pantelants, épuisés, vaincus.

Le taureaji du cirque doit mourir, au bruit des bravos de la foule; l'amou' reux dont nous parlons est bien heureux si, après avoir perdu son bon sens et sa fortune, il sait ou peut mourir, n'est pas entraîné au crime et ne succombe pas au milieu des huées.

Une demi-heure s'était à peine écoulée lorsque Charles Dermont reparut chez son ami.

SUITE

11 avait l'air triomphant :

— Eh bien ! fit-il, j'en viens, j'ai clé reçu.

— Au salon ou dans l'alcôve?

— Au salon... pour une première visite.

C'est une femme très chic, quoique vous en disiez et d'un excellent ton.

— Et comment cette personne très chic vous a-t-elle reçu, le soir, sans lui avoir été présenté.

— Je lui ai fait passer ma carte en lui demandant la faveur d'un instant d'entretien. La bonne (qui est ma foi très gentille) m'a ouvert aussitôt un petit salon fort coquet où sa dame est venue me rejoindre.

— Monsieur Dermont? a-t-elle dit d'un air étonné.

— Oui, madame.

— Pardon, monsieur, je croyais recevoir un de mes fournisseurs qui porte le même nom et chez qui j'ai fait aujourd'hui quelques emplettes.

— Ah ! très bien, fit Pallès. Vous l'auriez bien embarrassée, mon cher, si vous lui aviez demandé ce que vend cet homonyme.

— Enfin si ce n'était pas vrai, avouez, Henri, que c'était bien imaginé.

— J'en conviens. Et après?... SU n'y a pas d'indiscrétion? fit Pallès avec un sourire.

— Aucune. Je lui dis que j'étais très heureux d'une méprise sans hujucllc peut-être je n'aurais pas été reçu. — Vous savez, Henri, jo suis très franc et je parle tout droit.

— Avec la liberté d'un soldat...

040 UISTOUiE DU i'ALAisltOVAJ.

— 1) un ciiir;issi«»r. ,]v m'vu suis toujours l)iiïii trinivr ul co Hf)ir jo n'ai pas ou à uïCn i('|H>nlir. M"* Orsi sinclina d'un air d'asHuntimt'nl, loujourB debout à rentrée du salon ut moi je prévins l'intention qu'elle aurait pu avoir do m'invitor i\ in'asseoir.

— Soyez dont* assez bon, monsieur, df me dir»; :\ (|iioi je dois votre visite ?

— Madame, au désir ardent de vous voir et d'obtenir de vous un instant d'entrelien.

— Un entretien? répétat-ellcdun air surpris et ilédai^'iieux. .lo regrette bien, monsieur, de ne pouvoir vous laccorder. ,Ie n'ai pas Ibonneur de vous connaître.

Et déjà elle me tournait les talons.

— Pardon, madame, m'écriai-je. Je ne vous suis pas tout à fait inconnu. Elle s'iUTôUi soudain.

— Oui, repris-je sans savoir (juc dire, vous me connaissez du moins indirectement.

— Ah I lit-elle.

El il me sembla quelle s'était troublée. Pallès se prit à rire :

— Parbleu ! Elle a connu tant de monde.

— Elle se rapprocha ; m'indiqua un siè;^'c :

« Veuillez donc m'apprendre, monsieur, le motif do votre visite. Vous venez peut-être de la part de ((uelqu'un?

— Non, madame, et tout en vous suppliant de pardonner à mou audace et en prolestant de mes meilleurs sentiments pour vous, je viens de mon propre mouvement.

L'inquiétude reparut sur son visage.

— Tout à l'heure, repris-je. nos rej];ards se sont rencontrés, dans ce jardin. Jetais à la fenêtre d'un ami qui habite en face de vous. Je vous suivis des yeux comme ravi d'admiration. Un instant après, je vous aperçus de nouveau à votre fenêtre et je crus remari^uer que votie regard se tournait vers moi sans colère.

— Mais pourquoi aurais-je éprouvé de la colère ?

— Sans doute... je veux dire...

Et j'hésitai, mon cher.

— Achevez, fit-elle d'un ton sec.

— Eh bien! repris-je, au risque de paraître dire une impertinence, — ce qui, je vous le jure, est bien loin de ma i)ensée, — je crus qu'il ne vous déplaisait pas pas d'être l'objet de mou attention.

Elle se mit à rire tout franchement.

J'étais un fat qui commençait à l'amuser. Elle jugea bon de m'accabler de son indulgence :

— Vous êtes sans doute depuis peu à Paris, monsieur?

— Je suis arrivé de Marseille il y a huit jours.

— Pour visiter l'Exposition?

— Mon père est attaché au prince Napoléon et m'a fait espérer d'obtenir pour moi ici une situation en rapport avec la sienne.

Elle parut réfléchir et dit d'un ton posé :

— A Marseille, monsieur, on observe les mêmes usages qu'à Paris et je me refuse à croire que vous n'ayez obéi qu'à votre propre mouvement en venant sonner à ma porte. Il est bien évident que l'on a dû vous y encourager par quelque méchant propos contre moi.

— Madame, je vous proteste...

— Aimez-vous mieux, monsieur, que je vous suppose un homme mal élevé, qu'une personne induite en erreur ? Autrement, si vous m'aviez crue une femme honorable vous n'auriez pas usé envers moi d'un procédé semblable. Eh bien, voulez-vous être pardonné, monsieur, avouez que j'ai raison.

— Madame, j'ai été inconvenant ; j'ai été coupable par folie, par une sorte d'entraînement passionné qui ne saurait s'expliquer et dont je vous demande sincèrement pardon. Je vous avais vue, je voulais vous revoir, dussiez-vous me faire jeter à la porte. C'est insensé, c'est brutal, mais spontané, et je n'ai pas de complice.

— Très bien! très bien! fit Henri Pallès. Elle ne vous a pas cru, mais elle voulait savoir si son entreteneur, le vieux monsieur du palais, avait parlé.

— Ah ! reprit Charles Dermont, c'est elle qui allait me parler du vieux.

— Monsieur, une jeune veuve, qui vit seule dans un quartier qui jouit autrefois d'une assez mauvaise réputation et qui la mérite peut-être encore un peu (je nele sais pas), doit être facilement soupçonnée et calomniée. Il est d'ailleurs certaines médisances faciles auxquelles les hommes n'attachent aucune gravité. Puis comme je n'ai à rendre de compte à personne, que je suis étrangère, on trouve tout naturel sans doute de dire que je suis entretenue. Je n'en serais pas offensée, monsieur, croyez-le bien, car je suis certaine de n'avoir par aucune imprudence provoqué une semblable opinion, mais j'aurais lieu de m'inquiéter des méprises qu'elle peut causer.

Elle se leva et ajouta :

— Permettez-moi d'espérer, monsieur, que le souvenir de notre entrevue aura effacé de votre esprit toute injurieuse prévention.

— Oh! madame !... m'écriai-je.

Pallès pouffait de rire. — « Oh I la bonne charge!... quel aplomb !

— Mais pardonnez, Henri, ce n'est pas si bouffon que cela, répliqua Charles légèrement vexé. Qu'elle soit ce qu'elle voudra, qu'on en dise ce qu'on en voudra, cette petite dame a le ton du meilleur monde. Ce n'est pas une cocotte et je l'ai vue de près, je l'ai étudiée, c'est encore moins le monstre que vous imaginez.

— Ah ! ah ! vous en tenez. Le charme opère, mon ami. Bien joué, Émilionne Orsil

— C'est une femme légère, je le crois, entretenue encore. Mais où est le mal si elle est décente et ne s'afliche pas? Ne connaissez-vous point dans le monde des

oki uia'ruiiui DU r.vLAib.iiuvAL

femmes («utri'lciiuos dont les ressources restent i^jnoréoR? J'on sais «jur j.- )»r»iirniis citer et do la plus Iniuto volée, <|iii pour soutenir un liixo écrasant, :.oiil entretenues les unes i\ moitié, et d'autres tout à fait. Mais je vous dirai plus, chez njoi ce n'est pas un simple soupçon à cet éj^ard, c'est une conviction, iMnillunnc Orsi est entretenue. I*ar «iui'.'.Iele saur.ii liirnlùt, car »'llf o'st tioD li.llft i.<.iir «pie je mo rési(?ne i\ la perdre do vur

— Ne vous a-t-elle pas donné ;\ enlcntlre que sa porto vou.s reslerail toujours entr'ouverte? «lit l'allés vu riant.

— Non ; sans plaisanterie. Voici comment nous nous sommes quittés.

• Je protestai donc que je n'emporterais de notre entrevue que les impressions les plus avantageuses.

« Elle me pria de ne dire à personne, à personne au monde la visite que je venais de lui faire. Je serais désolée, dit-elle, si le bruit de cette aventure parvenait aux oreilles de Son Altesse la princesse Clotilde, dont j'ai l'honneur d'étie connue.

a Je la suppliai de me permettre de la revoir. Elle me répondit :

— Ne tentez jamais de revenir ici; rien ne peut m'ètre plus pénible. Je veux d'ailleurs que vous ayez le temps de m'oublier et (pic moi j'aie le temps de mas surer que vous savez gartier un secret.

C'est sur ces paroles, mon cher, que nous nous séparâmes.

— Conclusion? fît Pallès.

— Le secret sera bien gardé et mon alTaire est en bon chemin. D'ailleurs je sais que le prince Napoléon doit bientôt partir en voyage.

— Vous la croyez donc annexée aux biens de la couronne?... Oue vous connaissez mal Plon-Plon !

— Si ce n'est lui, c'est quelqu'un des siens et le départ du yatch la /Icine Horlense fera un vide au Palais-Royal.

LE PASSE DEMILIENNE

Des jugements portés sur Éniilioiine Orsi, celui de Pallès, nous pouvons le dire, était le plus près de la vérité. Cette Piémontaise était bien une de ces femmes de proie, dont la décence se paye aussi cher que le vice le plus effronté, artificieuses et cupides, plus dangereuses que les courtisanes dont lu profession est sans mystère.

Ancienne femme de chambre d'une grande dame vénitienne, elle avait été renvoyée pour abus de confiance, et était venue à Paris à peu près sans ressources. Là, racolée par un garçon dhôtel qui la voyait prête à descendre dans la rue, elle débuta dans les salons d'une riche entremetteuse. Ces lieux de réunion sont une des dernières et des plus élégantes créations de la galanterie commerciale.

Depuis l'époque encore arriérée dont nous parlons, ils ont par leur nombre et leurs améliorations, accompli un progrès considérable dans la prostitution.

Ces salons sont des écoles de vice et de maintien, des tattersals si l'ont veut, mais aussi des conservatoires pour les jeunes personnes, souvent incultes, qui se destinent à ceindre la ceinture dorée. Elles n'y voient que des personnes comme il faut, des gens qui, par leur naissance ou leur fortune appartiennent aux classes élevées : des princes, des préfets, des députés, des négociants , des officiers, des magistrats et aussi de faux princes, de faux préfets, de faux négociants tout aussi distingués que les premiers. Les premières arrivées dressent les suivantes.

La maison où fut reçue Émilienne, était celle de M. et M^^ d'Angles. Ces respectables époux, vieux et sans enfants, habitaient avec deux de leurs nièces un joli pavillon entre cour et jardin, situé dans un des plus beaux quartiers. Les d'Angles allaient peu dans le monde (monsieur était impotent), mais ils aimaient à recevoir. Ne pouvant accompagner leurs nièces au bal, au théâtre, à cause de leur âge, leurs infirmités, leurs habitudes casanières, ils s'en consolaient en organisant pour elles d'aimables soirées où l'on faisait de la conversation et de la musique mouillée de thé et inondée de Champagne; de petites sauteries, des jeux dits innocents; des soirées dramatiques, opérettes, saynètes et proverbes complétaient l'attraction. ■'

La disposition, l'agencement des appartements ajoutaient beaucoup aux plaisirs dont nous parlons, en permettant à la société de M"" d'Angles des plaisirs dont nous ne parlerons pas. Bien entendu que la police secrète des mœurs a mission de découvrir ces réunions et d'en pénétrer les mystères, ce qui arrive de temps en temps, mais ce qui se verra de moins en moins, parce que le gibier deviendra trop nombreux et trop rusé pour le chasseur.

Voici comment Émilienne entra chez la d'Angles.

Elle avait à l'hôtel une note assez forte, et ne pouvait se résoudre à y consacrer ses dernières pièces d'or. Le garçon qui la servait et l'observait lui dit:

— Madame a l'air triste aujourd'hui.

— Je ne suis pas gaie en effet.

— Si madame me permettait de lui parler franchement, je pourrais peut-être -lui être utile.

— Parlez.

— C'est la note que j'ai remise avant-hier qui inquiète madame ? Émilienne garda le sileiMîe.

— Madame est étrangère et ne connaît personne à Paris?

— Personne.

— Ni parent, ni ami ?

— Absolument.

— Moi, je connais quelqu'un, une dame âgée et très riche qui est très obligeante, et je suis certain que si madame s'adressait à elle, jeune, étrangère, belle et intéressante comme elle est, cette dame la tirerait d'eml)arras.

— Vous croyez.

1 'tu — i=r —

KU msToiHK nn i-alais-hoyai.

— J'oii suis ccrtnln. ««« '

— Mais je no puis m'ailressor \ l'obllponnco d'unn porsoniK» qur» jp noeonnftis pis.

— Si vous n'iivoz pas liniili? «If m<»i, madame, <pii ne suis «jn un |i:iuvre (lomostiqup, jo vous accompaj^ncrai.

Kilo hrsile, ello refiiso, jtuis ollo acfopto, apn's force quostioiis sur la ilame. l'jitin, elle se trouve dans im«' maison «lapiian-nco tr«'*s rospcctal»!**, firrs d'une vieille dame, aimable et bonne, à la parole mielleuse et € pourtant Iceil luisant. »

Il ne faut pas (pi'elle se chaj^rinu jmur une misère; hollo et int('lli(<cnte, h l'aris on arrive h tout. On s'occupera d'elle. Qu'elle se tienne modestement î\ son hôtel, dont los notes seront payées. — On lui procurera de la toilette.

— Mais, madame, dit-elle, surprise et touchée, je craimlrais d'.abuser de votre bonté.

— .\l)usez, ma belle enfant et venez me voir. Déjeunez avec moi mardi à onze heures.

Deux ou trois entrevues suffirent à la dame pour être complètement édifiée sur le fort et le faible de la jeune personne.

Certaine qiiÉmilienne ne pouvait la compromettre, la d'Angles l'invita à quelques soirées... mais toujours en la laissant iil'hùtel.

Une saison ne s'était pas écoulée que déjà la belle Italienne avait un amant en titre; un père de famille, employé chez un chan^'tur, qui au bout d'un an passait en Belgique. Elle avait dit adieu à sa protectrice et s'était installée au Palais- Hoyal. Là, lofticier dont a parlé Henri Pallès, fut rançonné, et son suicide fit place à un vieux monsieur, haut placé, décoré et riche... vous n'en doute/, pas.

Il faut que nous cherchions un nom pour ce monsieur, car nous le prenons en pleine vie contemporaine. Nous le désignerons simplement par son titre de baron.

Le baron, à soixante ans, était plein de verdeur. Grand et droit, sans une once de graisse superflue, "ayant à peine dans sa moustache, quelques poils à teindre, et pas un cheveu blanc, il était fier de sa seconde jeunesse.

Au point de vue moral, il n'y avait point cependant à tirer vanité de cette conservation superbe, car elle n'était due qu'à une fortune clémente et toujours égale, à une intelligence médiocre et sans besoins, et à un parfait égoïsme.

La lame chez lui ne pouvait user le fourreau. •

Il avait parcouru une brillante carrière, sans chopper dans les bagarres politiques, sachant se garer et se ranger à temps du côté du plus fort.

Esprit médiocre, mais bien équilibré il avait l'air d'un sage. Quant à cet amour de soi, que l'on estime si peu chez autrui, il n'exclut point chez un homme civilisé certaines qualités aimables, et le baron était très recherché, très répandu sans se créer pour cela d'attaches inutiles. Très autoritaire, pour rester très indépendant et très respecté.

Ainsi sa femme qu'il n'avait jamais aimée, qu'il avait sacrifiée maintes

J'espère que madame a toujours été contente de moi.

fois à ses goûts, à son humeur brutale, à ses passions, était morte en l'adorant.

Son domestique, chose inouïe, lui était dévoué.

Son tils, un gaillard fait à son image, mais jusqu'à un certain point, car il était trop esclave des ardeurs d'un tempérament excessif, son fils le respectait. Il le regardait comme un homme très fort, admirait l'empire qu'il gardait .sur lui-même, son profond scepticisme allié au respect des croyances et des préjugés d'autrui ; ses débauches habilement dissimulées.

IjI V . y)\j, \ Fayard, éditeur

MO IllSTolUI': DU l'ALAIS-llUVAL

'loi ùtiiit lu luron, lorsipi'il s'ôpril d Éiiiilicinio *|it il avait déjà lunooiilrûo tiii soir chez l;i dAnylès.

Mais, qui nous expliiiuera comment un homme do sa treinpo so iaUsa onK<M- « l'ier par octto Allô... car c obt co qui lui arriva. Il onlr;i chez elle en faisant H'>!inor les tidons do ses bottes «ur lo panjuot, en capitaine Clavarocho, puin son lnimeur s'adoucit, sa parole perdit son accent impérieux, il se laissa envoûter, cominoron disait au temps do la sorcellerie, il fut domiitô. Il appartint Acll' qu'il salariait. Il eut pour ses caresses l'inaatiublo appétit tjue les fumeur d'opium éprouvent pour leur poison. Il l'aima avec rage, tout en la maudissant, tremblant de la perdre, jaloux do son ombre et i)ar monu-nt souhaitant qu'ellemounU pour en ôtro délivré, sentant que cette créature le tuait.

Celle-ci, «jui snvait à fond son infAmo métier, était sûre delo dominer, et avait calculé combien do mois il lui faudrait pour épuiser d'or et de sang ce misérable sexagénaire.

Ennuyée de lui et dégoûtée, comme un artiste qui a longtemps sacrifié au lal>"ur du pain quotidien, et aspire i\ faire do l'art pour l'art, elle se disait parfois qu'elle avait assez de l'amour mercenaire.

La vue du jardin influait sur son imagination. A regarder les grosses bourgeoises assises, avec un travail d'aiguille, sous les marronniers, il lui passait par la cervelle des idées insensées de bonheur conjugal.

Une bis(iue vous éloigne de la soupe au choux ; beaucoup de bisques vous y ramènent.

— Ah! oui, il faudra faire une lin! soupirait-elle ([uelquefois. U ne faut pua attendre que je sois vieille.

11 va ;s'on dire, «qu'elle n'avait point do contident pour de pareilles pensées.

Le k'iulcmain du jour où elle avait fait la connaissance de (^harles Dermont, le baron fut la voir après minuit. En accrochant son pardessus dans lanticharabre, un objet singulier (du moins pour lui en cet endroit) frappa sa vue. C'était un stick. Il le prit, remarqua la beauté de sa légère pomme d'onyx, puii s'écria :

— Tiens! tiens 1 à qui donc celaV La bonne répondit aussitôt :

— Pardon, monsieur le baron, c'est à moi.

— .\ vous?

— Je veux dire à mon fiancé, qui l'a oubliée.

— Tachez donc, ma fille, que votre fiancé ne s'oublie plus jusqu'à pénétrer ici. Je vais en parler à votre maîtresse.

On a deviné que l'objet en question appartenait à l'audacieux visiteur de la veille. Le baron, qui ne croyait pas au fiancé, entra d'assez mauvaise humeur. Il raconta tout d'abord sa trouvaille, et demanda le renvoi de la camériste.

— Ce n'est pas la peine, répondit Èmilienne, Lisette va se marier. C'est une fille très rangée, très discrète, à qui je tiens.

Renvoyé des fins de la plainte et débouté do sa demande, le haron qui s'était assis se leva brusquement, et se mita arpenter l'appartement. Dans le salon, il fit une observation aggravante de la première. Deux fauteuils étaient sortis des rangs et avancés de quelque peu au-devant l'un de l'autre.

Il les regarda avec étonnement, et comme s'il les surprenait en flagrant délit de tête-à-tète criminel.

— M'expliquerez-vous aussi cela ? s'écria-t-il.

— Quoi donc?

— Ces deux fauteuils...

— Eh bien?

— Avancés l'un vers l'autre pour la conversation.

— Ah ! vous êtes insupportable !

— Votre bonne, aurait-elle reçu au salon son fiancé.

— Et moi, ne puis-je recevoir personne?

— Vous avez eu une visite?

— Je ne répondrai pas à des questions ridicules.

-- Mais il n'y a rien de ridicule dans la question que je vous adresse.

— Si, il y a le soupçon, l'esprit d'inquisition qui l'a inspirée, et je ne veux pas me soumettre à vos interrogatoires.

— Voyons, Émilienne.

— Laissez-moi.

— N 'ai-j e pas le droit. . .

— Vous n'avez aucun droit. Je suis bien libre, je pense, de recevoir qui bon me semble?

— C'est un peu fort.

— N'est-ce pas assez de vivre comme une recluse? D'être privée de tous les plaisirs que se permettent les plus honnêtes femmes? Et pourrez-vous me reprocher de recevoir une amie ou un fournisseur?

— Allons, vous avez raison, ma chère, deux fois raison, car je dois être jaloux, mais j'ai tort de le laisser voir. Mais si vous me trompez, que ce ne soit pas ici ; je vous en préviens et vous me connaissez, je le tuerais.

Émilienne se recula épouvantée.

— Un meurtre !. . fit-elle.Quoil vous, baron, vous seriez capable de commettre un meurtre? Vous êtes bien changé et je ne vous reconnais plus.

— Oui, malheureuse, je suis changé. Jamais je ne fus jaloux d'une femme. Mais est-ce de ma faute?.. Voilà ce que tu as fait de moi.

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