‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 84 sur 126 · LES PREMIHRES AMOURS DE CHARLES · texte numérisé non relu

LES PREMIHRES AMOURS DE CHARLES

Huit jours s'écoulèrent sans incident et nous n'avons rien ;\ dire, si ce n'est que Charles les trouva très longs.

L'Italienneavait fait sur lui une impression plus profonde qu'il ne l'avait cm tout d'abord. Il le reconnut à l'ennui qui le suivait partout et à l'indifférence où le laissaient les plus jolies femmes.

Qu'avait donc de particulier cette dernière? Il ne savait. Tantôt c'était l'écho

do sa voix qui lui restait dans l'oreille et tantôt le souvenir de sa dcsinvolluie, eu prenant ce mot dans le sens italien, qui dit plus que démarche et tournure, et qui indique les mouvements harmonieux que la marche imprime à toute la personne.

Certes, elle avait des épaules, des reins, des hanches admirablement traités par la nature et dont la grâce voluptueuse se trahissait sousTétofleà des yeux experts. Il y avait dans le ballon de sa jupe, ce je ne sais quoi que possédait laMarneff et qui, au premier coup d'œil, avait saisi le baron Hulot.

Charles n'avait jamais lu les Parents pauvres de Balzac et ne pouvait être averti par l'analogie d'attraction qui'existait entre elle et la Marneff.

Il se rappelait encore des sensations singulières d'excitation etde trouble qu'il avait éprouvées, sous l'action de son regard, de sa parole. Une impression d'anxiété et de joie, de bonheur, de désir et de contrainte, des frissons au creu de la poitrine et des bouffées de chaleur au front.

Réfléchissant <à tout cela il contractait cette fièvre chronique de désirs, cette passion que jusqu'alors il avait trouvée si ridicule.

Pendant les derniers jours d'attente, il ne vivait plus qu'au Palais-Royal, .cherchant partout le meilleur observatoire delà chère fenêtre, palpitant au mouvement d'un rideau et désespéré de sa clôture obstinée, pratiquant enfin pour remplir le vide des heures les mille niaiseries qui sont naturelles et communes à tous les hommes tombés dans cet état.

Bien entendu qu'il n'osait revoir son ami Henri Pallès, de crainte que celui-ci ne s'aperçût de son amour et aussi pour éviter d'entendre des propos qui lui eussent été pénibles. Il n'aurait pu supporter qu'il la traitât de pieuvre.

Le refus des bijoux, qui lui avait plu tout d'abord, lui paraissait de fâcheux augure.

Après avoir lu et commenté cent fois le billet d'Émilienne, il s'était d'abord pâmé sur ces mots :

«J'aurais accepté de vous une fleur. Z)e uoms/... Elle faisait une exception pour lui; ce n'était pas le langage d'une femme qui se vend au dernier et plus cher enchérisseur, c'était le procédé d'une personne délicate, qui, en acceptant de faire sa connaissance, craignait de flétrira son origine une affection naissante.

Mais après s'être pourléché de ce commentaire, il songeait que ce refus pouvait n'être qu'une habileté.

Alors où allait-il avec une fille capable d'une fermeté pareille?... Quelles conditions avait-elle l'intention de lui faire?

« Oh ! la vertu, se disait-il, on a beau dire, rien de si cher que la vertu, surtout en imitation !...

Enfm le grand jour arriva I...

La veille le prince et sa maison militaire avaient quitté le Palais-Royal.

Un petit billet mignon, parfumé et griffonné de quatre mots et de trois fautes d'orthographe, l'avertissait qu'elle l'attendait à trois heures précises dans un coupé stationnant avenue Victoria, près du square Saint-Jacques.

Le coupé, dès qu'il fut près d'elle, prit la direction de Vincennes; dans la se-

6W HISTOIIIK l)i; l'ALAIS-lUlYAL

iiiaiiiu eu bois, uIoih ciilivttMiu avec ^uût «t chiiriuuiit, «'(iiit pro^iuu désert. Les uinoiireiix pouvaiiMit y rôvrr an bord «les bics ou Huivroàpa.s innnns b-n capriceii éU''^'auls des rivitrcs ; ils trouvainit b.'> sentiers sans ordures, lu solil'iib- ^uih tlan^fi'.

(Charles no connaissail do Vincennes ({uo b; rbanip de courues; n'élailulle <iiii choisissait lo chemin. Plus jeune <|iio bii, phis libre d'esprit, du moins on t4ite-àtOto.ellolo^Miidait, lui faisait les honiKurs do laprom*-nado <{ui lui ôtaitramilièro. Devenait-il sérieux, lisait-elle dans ses yeux «luebjuo secrète convoitise, elle l'ôtourdissait de sou babil, elle so dérobait jtar îles boutailcs do ^?aietô ou de co- •luottorio. Mais, en somme, elle so révélait d'une façon imprévuf^, i)kMno de franchise et d'abandon.

C,o n'était pas une corotto, une piouvro oncore moins, on eût dit une grande tille échappée do pension. On lui oi\t donné dix-huit ans quand lo grand air avait fouetté ses joues roses et (lu'uue joie naïve éclatait dans ses yeux. Son rire facile, sa fantaisie toujours mouvante déconcertaient les calculs de son amoureux, qui n'eut ({u'un baisor ou deux, au passage d'un pont étroit jeté sur des rapides de la rivière Poujpadour.

A la suite de cette escarmouche, ils se rapprochèrent du lac Daumesnil, où ils allèrent dîner. Charles comptait sur le Champagne. S'il ne donne pas toujours la victoire, il la prépare souvent, et, au chalet, Émilionne redevint la femme attrayante, d'abord entrevue puis rêvée. Dans le bois, elle s'était dérobée eu riant; à table, elle se défendit au nom de l'amour dont il lui parlait :

— Non, Charles I non ! s'il est vrai que vous m'aimiez.

— Des bêtises : « Si vous m'aimez, respectez-moi. » Connu : Si vous aimez les pèches, pourquoi les mangez-vous?

— Oh I de l'esprit... Votre passion n'est pas si vive qu'elle vous empêche de faire des mots. Rien ne vous coûtera d'être tout à fait raisonnable.

— Ecoutez, Émilienne, vous n'êtes plus une enfant, n'est-ce pas?... Mais je n'en suis plus un non plus, moi.

— Du moins vous êtes un galant homme.

— Ah! autre échappatoire... Mais à quoi bon? Cette journée a suffi à nous faire faire connaissance; je ne dirai pas à t'aimer, ÉmiHenne, je t'aimais comme un fou déjà avant de venir ici. Maintenant, un peu de hardiesse et de franchise de ta part; tu sais si tu veux de moi. Parle, prononce sur mon sort. Tu détournes les yeux. Je te déplais.

-- Je n'ai pas dit cela ; et pouvez-vous le supposer ?... Mais je crains que vous ne gâtiez la plus délicieuse journée de ma vie.

— Comment cela?

— Mais en exigeant de la vive inclination que je sens pour vous, des élans, une passion que je n'éprouve pas encore. Gela me contrarie, et je suis toute peinée de vous dire que vous êtes trop pressant. — Tenez, voilà ma main à baiser.

« Ah ! vous prenez le bras..". Voyez- vous combien il me faut être prudente ! Où vous arrêteriez-vous, monsieur?

— Mais je ne m'arrêterais pas ; moi, je n'ai pas besoin d'attendre, je vous aime.

Dehors, vous dis-je, yrouda le jeuue homme.

Je verrai bien cela.

Ne le savez-vous pas?

Ce n'est pas impossible, mais rien ne me le prouve.

Vous en voulez une preuve?

Oui.

Laquelle?

Du temps.

Vous êtes une coquette, Émilienne, et vous inspirez des passions dont vous

LiV. 70. A. Favard, -d leur.

vuiis f.iilos tm jiMi. ('ioyo/-inoi, vous im,* prnin'/, paivo quo Je ne itonrrai pasKur l>liis il'iino semaine coiunio celle (jui vioiit Uo s'écoulor. Vous m'affolerei ; pn-iM-z ^jarile. Vous n'avez donc jamais almô? Vous ne savez donc pas ce que c'est <|ii<> s.iiiiïiir? No vous joue/ pasiln mol. Sùvez sliirôro.ot vous aurez en mol un amant lulclc, d'un amour ardent cl ultsolu; ma vie, rMuilieimo, vous U|jpartieri<lra. Vous, de votre c6té, je vous le répète, soyez sincère avec mol, sans détour cl sans partage.

— One voulez-vous dire? Ouel parla^e?

— Vous m'entendez bien. L'autre.

— Oui vous a dit?

— Tersonno. Mais 11 est naturel, il est io^^iquo que je le suppose. Vous nète.s pas libre, j'en suis sur, bien que j'ignore bi force et la durée de vos liens.

— On vous a donc parlé de moi?

— Non.

— Eh bien ! oui, j'ai un amant. Mais ce n'est pas une raison pour que l'on m'achète avec un bijou.

— Ah 1 je croyais que vous m'aviez pardonné.

— Je vous pardonne et je m'explique : j'ai un amant ; je ne lui appartiens que dans une certaine mesure... Et, je vous le déclare, si je le quitte et si j'en prends un autre, celui-ci ne devra pas, comme le premier, .se cacher pour venir chez moi. Il devra m'appartenir tout entier, me montrer à son bras, le front haut, et avoir de moi autant d'orgueil que je pourrais en avoir de lui. A ce prix, je .serai l'esclave ardente de sa passion. Je serai le sang de son cœur et la chair de oa chair. Mais tout ou rien. Ma vie pour la sienne ! — Ce n'est pas là le lanpaf^e d'une coquette, je pense.

Charles l'enveloppa de ses bras avec transport.

— Voilà ma réponse, s'écria-t-il, enivré autant de l'éloquence que des promesses de l'Italienne.

Elle ne lui refusa point ses lèvres; mais, soudain, redevenant sérieuse, presque sévère :

— Cliarles, dit-elle, vous avez ma parole; mais je veux vous laisser lé temps de reprendre la votre... Je veux que vous rélléchissiez avant de prendre avec moi un engagement sérieux. C'est dans notre intérêt commun, mon ami.

Charles ne la contredit point. Lui aussi redevint sérieux et peut-être réfléchit-il un instant à toute la distance franchie en peu d'instants et la gravité qu'avait pris l'entretien entre deux verres de Champagne. Mais toutes les conséquences de sa liaison avec l'Italienne ne devaient lui apparaître que le lendemain. Il était encore magnétisé par ses grands yeux.

Avant de rentrer à Paris, ils se promirent de se revoir, mais seulement à trois jours de là. L'amant d'Émilienne devait, comme le père de Charles, dont il était probablement le compagnon de voyage, rester absent huit jours.

Il la supplia vainement de le revoir le lendemain. Puis, disait-il, pourquoi n'irais-je pas chez vous? Mais elle demeura inflexible.

Les jours suivants, ainsi que nous le faisions prévoir, à travers l'enivrement

(|u il subissait, il entrevit plus iietteinent le changement qui s'était l'ait dans sa situation depuis l'entretien qu'il avait eu avec son père. Les paroles de celui-ci, et sa réponse étaient présentes à son esprit :

« La plus coûteuse et la plus dangereuse des folies est celle de prendre une maîtresse. Ces liens, qui semblent légers, peuvent devenir des chaînes.

Et lui repartait :

— Sur ce point, mon père, tu peux être tranquille. J'aime le plaisir, mais j'aime ma liberté et je réserve l'avenir.

Quel changement survenu en huit jours!

Il se disait bien parfois, pour se rassurer, qu'en amour la ruse était de bonne guerre, qu'il ne s'agissait pas de se jeter bénévolement tout entier, corps et biens, dans la gueule du loup; mais, d'autre part, il sentait bien que lltalienne était trop fine pour s'abandonner sans garanties. Pouvait-il songer à ruser avec plus fine que lui ?

Il était pris, et bien pris, et le mieux qu'il eût pu faire eût été de fuir Paris, s'il en avait eu le courage.

Enfin, une autre pensée le tourmentait fort.

Q faudrait, lorsqu'il serait son amant en titre, qu'Émilienne quittât le Palais- Royal et qu'il lui donnât tout d'abord un appartement plus joli que l'autre, un mobilier plus riche, puis une pension...

De toute nécessité il serait obligé de demander à son père le revenu de deux ou trois ans des Islettes et de lui déclarer que, désormais, il se mettrait en rapports directs avec l'intendant du domaine. M. Dermont allait se fâcher, peut-être se brouiller avec lui. Il ne devrait plus compter sur sa protection près du prince.

Ce point noir était, de tous, celui qui chargeait le plus son horizon.

Les trois jours exigés par Émilienne s'écoulèrent ; un autre rendez-vous fut pris, à Ville-d'Avray, cette fois. Il ne fut signalé par rien de particulier. L'amour restait au même degré. Ce soir-là, ils dînèrent aux Champs-Elysées et Émilienne se montra d'une gourmandise raffinée qui fut pour elle un triomphe de plus. Charles aimait la gourmandise chez les femmes. Il s'aperçut aussi qu'elle portait très bien le vin, et cette qualité, ou ce défaut, comme on voudra, ne lui déplut pas...

Malheureusement, le menu était incendiaire. Cette terrible fille prenait à tâche d'exaspérer sa passion et le poussait à la folie, usant avec lui alternativement de provocation et de froideur. Ce soir-là, croyant l'avoir mis au point, et s'étant assurée de la nature de l'homme auquel elle avait affaire, elle se déclara prête à capituler et posa ses conditions.

— Vous m'accusez de coquetterie , dit-elle ; vous m'avez dit à Vincennes qu'une femme de mon âge savait d'un homme au bout de vingt-quatre heures, s'il lui convenait. C'est une appréciation toute superficielle : Vous pouvez sous certains rapports me convenir et sous d'autres... pas du tout. Vous souffrez; mais croyez-vous que je dors sur des roses. Je m'inquiète, me tourmente sans fin. Je me dis que je^vous aime et que je ne puis renoncer avons et je me dis également que je ferais bien d'y renoncer, si je consulte votre intérêt.

SM llISTGIiU*; lilj lALAIS-HOVAi.

— <,»iii' voiiloz-vôUH dirt»? lit r.h.'irlt'K.ivfic! vivu-itr. «jtiil inii'nl .'

— I) îihord v«)tr(» iivt'iiir...

— Nous n'on Bommes pas h\ ; o'rst du prôsont qu'il s'agit.

— Km cq inomout ; mais deinaiii...

— lOtqu'ontendez-vous par avenir?

— Votro carrièro, un mariage...

— Ma carrière... jo n'en ai d'autre que celle (pic peut m'ouvrir la faveur du prince Napoléon... A moins que le prince no Koil mon rival^ je ne conçois pas que vous puissiez entraver ma carrière. Mon inariaf^e?... Vous pourriez me parler aussi de la lièvre typhoïde que jo risque d'attraper. C'est un risque comme un autre, le mariapo; mais c'est îi vous de me l'éviter. Kt puis quel autre sujet de scrupule vous rt>lient encore?

— Votre famille. N'est-il pas à cr;iin<lre que notre union ne vous attire .son inimiti)'.

— Vous voulez parler de mon père; c'est un bonliomme; mais<l'ailleurs il n'a sur moi qu'une autorité purement morale, le droit de remontrance. Cette dernière objection écartée, je pense (ju'il n'en reste plus.

— Une encore, répondit Émilieniie.

— Laquelle ?

Elle parut embarrassée, un peu honteuse et lit effort pour dire à demi voix :

— Mon ami, je suis sans fortune.

— Je m'en doutais; eh bien, je vous prends sans dot.

— Ne pourriez-vous m'en constituer une.

— Hein ?... lit Charles en tressaillant.

— Je vois que je me suis mal exprimée.

— Que voulez-vous dire?

— Dans l'armée, par exemple, on exige une certaine dot de la femme que doit épouser un officier. Lorsque celui-ci est riche et que .sa prétendue est pauvre, il lui reconnaît la dot exigée.

— Oui, mais par contrat de mariage.

Êmilienne se recueillit un instant :

— Pardonnez-moi, mon ami, reprit-elle, j'ai besoin de tout mon courage... ce sujet est si pénible...

— Expliquez-vous sans détour et sans peur, je vous en prie: il ne faut point de malentendu entre nous. Voyons, que désirez-vous de moi. J ai trente mille livres de rentes ; tablez là-dessus.

— Eh bien ! je désire, mon ami. afin de m'assurer une certaine indépendance, sans laquelle il n'y a pas de dignité, je désire que vous préleviez pour moi sur ces trente mille livres les titres de quelques mille livres.

— Combien ?

— C'est à vous d'en fixer le chitfre.

— Non.

— Si.

— C'est me contrarier. Parlez.

— Eh bien, six mille, est-ce trop?

Et elle se cacha le visage dans les mains

— Gomment! fit Charles, mais c'est très modeste, chère enfant.

— Oh I c'est tout ce qu'il me faut. Et comme cela, vous comprenez, je n'ai plus rien à vous demander.

— Il ne me restera plus qu'à vous offrir, répliqua le bon jeune homme qui ne croyait pas trop dire.

Elle avait huit jours auparavant refusé un bijou et daignait accepter une fortune. Et cependant six mille francs c'était, comme il l'avait dit, bien modeste, quand on songe à la chèreté de la vie. Sans doute, elle lui laisserait payer le loyer, car autrement...

Oui, plus on y réfléchit et plus cette dot de cent vingt mille francs paraît raisonnable. Charles était en bonne fortune et rit de bon cœur en se rappelant le saisissement qu'il avait d'abord éprouvé à la première demande de sa maîtresse.

Le soir même, le contrat fut signé chezÉmilienne, sans témoins, bien entendu. Lisette, la petite bonne, était couchée lorsque sa dame rentra.

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