LE RETOUR DU BARON
Deux jours plus tard, Charles avait loué pour sa maîtresse un élégant appartement dans le faubourg Montmartre, rue Bleue, croyons-nous. La pendaison de la crémaillère fut ajournée ; le baron était de retour, et rompre avec lui était une tâche aussi délicate qu'épineuse. Divers moyens furent discutés. Charles était pour les plus brusques : Une bonne déclaration faite à brûle-pouqioint, ou une lettre d'adieux; Êmilienne rejetait ces moyens comme trop dangereux. Le baron était âgé, sanguin et très irritable ; elle avait à craindre une attaque d'apoplexie. En définitive, elle n'avait rien à reprocher à ce vieillard toujours excellent pour elle ; elle lui gardait un souvenir affectueux et si elle était cause de sa mort, ou si seulement elle le blessait cruellement, cette mauvaise action lui laisserait un remords éternel. Elle voulait le préparer au coup fatal. Après l'avoir accueilli prudemment, elle lui débiterait quelque fable, soit une lettre de sa mère (jui désire la revoir avant de mourir et l'oblige à partir pour l'Italie, soit une autre histoire.
Charles insista en vain pour connaître au moins le nom du baron.
— C'est un secret, mon ami, lui répondit-elle, j'ai le droit de quitter le baron, mais je ne puis le trahir.
Le soir fixé pour la rupture, Êmilienne se rendit pour la dernière fois dans son appartement du Palais-Royal; Charles attendit son retour rue Bleue.
Elle revint tard; vers une heure du matin. Le doute s'était déjà glissé dans le cœur de Charles. Il commonçaità être jaloux et à l'accuser de duplicité; mais
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• l«'s (|u'ollt.' roi».inil, il Miibliii sc-s sou|voii,h ot ses soullruncu^. Kilo sf jnl;id.ins ' ses bras on s'ôcriant :
— ICnlin :... c'est Uni... Al»! cela a élétlifliciloel cruol... Nou.iavunéplour6.
— ijnoi 1 loi aussi?
— (Juo veux-tu. Il rtait si triste, j'ai voulu lui cacher la duro vérilû, maih il m'a doviné, le pauvre hoiuiue.
— Kt alors?
— Il 110 m'a pas adressé uu njiroclit'. il m a dit siinpleuicut ave»' un sourin' navré : m C'est ma retraite pour limite d'âge. Je connais ça. »
" Puis, avec une exquise délicatesse, il s'est informé do ce <|ui peut assuror mon l'xi.sttiict', mon avenir, — de mes petites alfaires. 11 aurait voulu me lai.saer riche. 11 avait toujours ou pour moi beaucoup d'eatimo. Puis il mo donna de .sa^^'s conseils et me dit que si jamais j'étais malheureuse, je retrouverais un ami en lui. Tu penses, Charles, si j'étais touchée... Ouant à lappartoment. il m'a rlit, comme il y a encore doux ans do bail, (juil s'en chargerait; ((u il connais-<ait ([uehiu'un à qui le céder; enlin, (ju'il vendrait les meubles et qu'avec le prix il m'otïrirait un souvenir.
— .le refuse ! s'écria Charles.
— Tu refuses, méchant, lit Émilieono. Et pourquoi?
— Mais tu dois le comprendre.
— Je ne puis faire autrement que de l'accepter, mon ami, parce que je ne puis le blesser une fois de plus et inutilement. — Je te raconte tous ces détails; je ne saurais rien te cacher, mais sois indulgent. — Je t'ai dit que j'avais remercié Lisette...
— Non.
— Elle était déjà partie, quand le baron et moi nous avons quitté l'appartement. Je n'ai pas voulu qu'il partit seul. Je sortis en même temps que lui.
— Ah !... fit Charles, voyons cette dernière .scène.
— Elle s'est dénouée très simplement. Arrivée sous l'arcade, je lui ai tendu la main en lui disant adieu. Il m'a serré la main, sest penché et m'a baisé au front en me disant : « Adieu, ma fille. « Et il s'est éloigné.
— Enfin ! soupira Charles à son tour. Tu ne me parleras jamais plus de cet homme, n'est-ce pas, ma chère? et tu ne remettras jamais les pieds ni sous ks galeries, ni dans le jardin du Palais-Royal.
— Jamais.
— Il m'est déjà pénible, à moi, de penser que je vis sous le même toit que cet homme et qu'il m'arrive peut-être de lui parler et de lui serrer la main.
Cette liquidation du passé 1 avait beaucoup préoccupé. Il eu éprouvait un soulagement. Le récit d'Émilienne l'avait satisfait et cependant, malgré sa vraisemblance, il n'était pas dune exactitude parfaite. Ce n'était pas tout à fait ainsi que les choses s'étaient passées.
Elle n'avait raconté aucune fable au baron, si ce n'est quelle avait cru moufir d'ennui pendant son absence. Elle s'était suspendue à son cou, lavait dévoré de caresses : puis, soudain séloignant de lui, lui avait reproché de l'avoir oubliée
auprès de quelque Marseillaise, et c'avait été au tour du baron d'être aimable, de se faire pardonner.
Pendant ce temps, Lisette, qui n'était point congédiée, avait servi un joli souper que le baron avait commandé en passant chez Véfour.
Vers une heure, comme il avait été tout à fait gentil, elle lui prenait une avance de mille francs sur le mois de septembre.
— Tu me ruines, disait-il.
Elle répondait :
— Aimes-tu mieux que je te trompes?
Au fait, peut-être ne feignait-elle un grand besoin d'argent que pour lui prouver sa fidélité ; car le matin même elle avait touché le premier trimestre de ses rentes. Quand le baron se fut retiré, elle eut avec sa bonne une explication :
— Lisette, je vais passer quelque temps à la campagne, chez une amie. Vous pourrez dès demain chercher une nouvelle maison.
— J'espère que madame a toujours été contente de moi?
— Oui, Lisette. Outre un excellent certificat, je vous donne deux mois de gages et ceci...
(Un petit écrin que Lisette prit d'une main avide et timide à la fois.)
— Ouvrez, ma fille.
La bonne s'empressa d'obéir.
— Oh! les jolies boucles... Merci, madame.
— Vous savez, Lisette, vous avez été ici comme l'enfant de la maison, et je n'ai jamais eu de secret pour vous. J'ai toujours compté sur votr<î discrétion et j'y compte encore.
— Oh ! madame peut être tranquille.
— Avez-vous une place en vue?
— Non, madame.
— Je vais vous adresser h une dame de mes amies, qui, je crois, trouvera à vous caser avantageusement.
— Si j'avais le bonheur de rencontrer une personne comme madame.
— Justement. Je sais le service qui vous convient. J'écrirai demain à la personne. Présentez-vous chez elle après-demain matin, voici son adresse : « Madame d'Angles, rue... »
« Vous pouvez aller vous reposer; moi je sors et ne rentrerai que demain après votre départ.
Elle ne pouvait garder cette fille qui avait vu Charles et que ce dernier n'eut pas manqué de questionner à l'occasion. — Le lendemain elle écrivit à la d'Angles, avec qui sans doute elle avait toujours conservé de bonnes relations, mais cependant sans lui donner sa nouvelle adresse. Non seulement la vieille dame fit un excellent accueil à Lisette, mais elle fut enchantée de recevoir une lettre de l'Italienne. Justement elle pensait à elle. Elle lui répondit donc en la priant de venir la voir. Elle donnait prochainement une petite soirée en l'honneur de Sélim-Pacha, de passage à Paris.
W;» UliiTUillL: DU l'ALAIS-HoYAL
Ce 8oit{iHMu , ^iuikI aiDittciir tlurl, .iviiit (lÙHirù voir lu curicuHn collRctioa d uventails do M*"* (l'Aii^Irs, <t, «'Il rniillutaiit daiiH le Hulon un aliiuiu du ptiuto- Kr:i|)hi68, avait bouucoup reuiarqué cullos d'Itliiiiliuiinc Orsi, dans hch difTùreritcH poses.
Cette lettre uanH en dire trop en disait asHe/.. Éniilienne nu pouvait iiSMistcr :\ la soirée projetée, mais elle disposerait volontiers des quelques heures qui lui étaient accordées pour sa pronifiiade :iu lîmi-Man'lié; de rloux à cinq. Après cela elle verrait.
Kti passant rue de Uivoli, elle vit à l'exposition d'un inarcliand de photographies le portrait de Sélini ; il n'était pas mal.
Ce détail de mœurs prouve combien la vie de cette lille oisive en apparence, en réalité était occupée et aussi ce que Charles Dermont devait attendre d'elle.
Nous ne la suivrons pas jour par jour dans sus occupations dont nous laissons à imaj^iner le nombre. (>harles était très assidu et très jaloux, le baron ne l'était pas moins et cependant la belle déjouait toute leur surveillance. I^ plus jeune finit par se laisser mettre le bandeau mythologique sur les yeux, et ne vit plus (lue par les yeux de sa maîtresse. Il était fou de cette créature dont la puissance sur lui était d'autant i)lus forte (ju'elle l'exerçait sur de plus nombreux rivaux.
Jamais femme n'avait allumé chez lui pareille passion. Aussi n'hésita-t-il point à tout braver pour elle. Son père perdit le prestige de son autorité et un beau matin il lui déclara, sans détour, <j[u il désirait un compte complet et en rè}j;lo de sa succession maternelle.
Oh ! ce fut terrible pour le père.
— Tu me demandes des comptes, fit celui-ci avec un dédain amer.
— Oue veux-tu? Il le faut bien; on ne se gêne pas pour m'en demander à moi.
— Il n'y a pas si longtemps que je t'ai remis cinq mille francs.
— C'est vrai, mais maintenant il me faut davantage.
— Tu vas bien...
— Je suis prêt à reconnaître que je dépense beaucoup, mais en définitive je ne dépense pas au delà de mes revenus. Puis, selon ce que tu m'as permis d'e.spérer du sage emploi que tu fais de mon épargne il doit y avoir un excédent.
— Un excédent?... Un excédent? Ah t bien oui. T'ai-je jamais parlé de cela?
— Dernièrement encore.
— J'ai voulu dire que je chercherais à tes capitaux un emploi avantageux.
— Que vous les faisiez fructifier.
— Oui, et en elfet c'est à quoi j'ai tenté de parvenir.
— Eh bien ?
— Et je n'ai pa.s réussi; comme tant d'autres, du reste. J'ai même beaucoup perdu.
— Ah 1 tu as joué? lit Charles avec vivacité.
— Et jai été malheureux, très malheureux. Charles garda le silence.
L'ouvrier Assi livrant à l'ambassade de Prusse le dessin des niilraillcuses.
— Ainsi, reprit péuiblemeiit sou père, loin d'avoir augiueiiLé ton épargne, je l'ai amoindrie. Mais je me rattraperai.
— Permettez ! fit Charles, je n'ai pas, moi, de conlianco à la Bourse. Non, je mange mon revenu, mais je ne le joue pas.
— Il te faudrait pour cela, repartit le père, une certaine expérience des affaires que tu n'as point.
— Je n'y tiens pas.
— Soit, moi je suis justement fier des connaissances que je possède.
LrV. 71. A. Fayard, "d leur.
tkW UlbTOlillî: DU l'ALAlS-ltOYAL
— liiiliii. m le jouno homme, jo vouilrais Kavoir Hiir i|iioi j<! puis complcr. Voilà plus (lo trois uns que jubandonuo la rcnlo des Islctle». Eu iabttuut do cùlô les iiitôrùts échus.
— Et los frais d'adniinislratioii du iloniaino, k-s rt'parations, rcutrclicii. I«'s pertus, fit Dcrmont père, avec chaleur. Une terre n'est pas d'un rapport régulier, il y a los bonnes et los mauvaises années.
— Sans doute, c'est pour cela «jue je deniatide à voir un compte régulier.
— Tu le verras, tu le verras et dès aujourd'hui je me décharge entièrement en ta faveur du soin de ce domaine. Il est à toi, s'il te plaît de le vendre menu-, ponime il arrivera bientôt, je le pressons, \n le peux.
— Pardonne-moi d'insistt'r sur un ixjiiit, leprit Charles. Il y a un compte, maison attendant que l'on puisse me le communiquer je désirerais savoir, pour ma ^'ouverne, sur (luello somme approximativement je peux compt^-r. Tu ah perdu à la Bourse, mais par exemple, rcstc-t-il bien vingt mille francs?
— Penh! lit le père prodigue.
— Moins que cela? reprit Charles avec anxiété.
— Kh! sans doute !...
— Combien?
— Presque rien. Une somme msignitiante.
— Que dis-tu?
— Veux-tu tout savoir? Eh bien ! s'écria Dermont en lixant un regard dur et dominateur pour prévenir l'explosion de sa colère :
— Eh bien, il ne reste rien.
Charles atterré murmura :
— Oh! c'est trop fort.
— Voilà, lit le pèi'e en se levant pour mettre un terme à cette pénible explication, ce que j'ai perdu, je te le rendrai. Mais je te vois sur un chemin où tu iras vite, et j'ai bien peur que dans quelque temps il ne te reste du domaine maternel ([ue la petite somme que j'avais mise de côté et que je te dois.
— Épargne-moi tes conseils, fit Charles en se retirant, ce n'est par? le moment de m'en donner, le moindre billet de mille ferait bien mieux mon affaire.
— Laisse-moi, dit Dermont.