COMMENT CHARLES SE VENGEA D EMILIENNE
Charles eut la prudence de ne pas se rendre de suite rue Bleue. Il y eût fait un esclandre inutile. Mais d'autre part, comme il se sentait incapable de dissimuler et de faire à maîtresse infidèle bon visage, il lui télégraphia qu'il était appelé au château des Islettes où son père venait d'être frappé d'apoplexie. Puis il se renferma pour chercher le moyen de surprendre en flagrant délit sa maîtresse.
— Je ne crois que ce que je vois, se disait-il. Dans les affaires criminelles
666 HISTOIhK l»r I'\I,\IS.I{oY\I,
n'urrivt*-t-il puti souvont que leu protivf^ Iuh pluH accabluiitoH H'él/^vcnt contro un iiiiioi'oiit. Il ost possible ((u'cllo n'ait plnsl*- baron ot (lu'cUoKoit alltjoaii Pabiin- Hoyal pour y toiiobor lo prix cU» son niobiiicr.
Alla défaire bi prouve, il se plaça un soir en observation au PalaÏH-Iioyal, après s'»''tro dé^'ulsc pour T-t bapp(»r h l'attention des j((»ns (b; sa connaissance.
Kilo aussi s'était dÛKnisée, ce qui n'enipècba point Dermont de la reconnaître d'assez loin. Comme la première fois «piil l'avait vue pour son malheur, elle traversa le jardin.
11 dut commander à ses nerfs j)onr ne j)as faire une sottise et se jeter audevant d'elle.
11 se recula dans le jardin et sous les tilleuls, tout jeunes encore (ils ont été plantés en 1853 . il observa les fenêtres. La bimière s'y montra entre les rideaux mal joints. Il eut grande envie d'aller sonnera sa porte, comme il avait fait jadis, et de s'élancer malgré la bonne à travers l'appartement; mais dans un rôle tragique surtout il est impardonnable à i-nteur de manquer son entrée, et était-il sur de la réussir?...
Il y avait mieux que cela à faire, — du moins selon lui, — et malgré une pluie très froide, il resta deux heures en observation, ne s'accordant qu'à regret quelcpies moments de répit au café de la Rotonde. Il voulait voirie baron; mais, cette fois, il en fut pour ses frais de patience.
Le jour suivant, mais au commencement de la soirée, il monta chez l'Italienne; la bonne vint lui ouvrir.
— Madame Orsi ?
— Elle n'est pas ici, monsieur
— Je désirerais lui parler.
— Madame est à la campagne.
— Ah ?... ne vient-elle pas de temps en temps à Paris.
-- Oui, monsieur, quelquefois. Si monsieur veut me laisser son nom! Cette demande était prévue, il remit à la bonne une carte, celle d'un monsieur Clavières, horloger de Genève, qu'il avait sur lui, par hasard.
— Ah ! monsieur est horloger, murmura la bonne en s'éloignant de quelques pas pour déposer la carte sur un meuble.
— Oui, mademoiselle, s'empressa de répondre Charles en pénétrant dans le vestibule. — Tout à votre service si vous désirez une jolie montre? Je sais combien madame Orsi est généreuse ; je n'aurai qu'à l'engager à en prendre une pour vous l'offrir.
— Comme cela, ce n'est pas de refus, monsieur.
— Quand pourrai-je revenir?
— Je donnerai votre carte à madame, elle vous écrira.
— Vous ne l'attendez donc pas aujourd'hui?
— Si elle vient, ce ne sera que très tard et ne recevra personne. L'horloger parut réfléchir.
— Eh bien, mademoiselle, dit-il, puisque vous êtes libre, descendez donc une minute au jardin, je voudrais vous dii-e deux mots de mon affaire.
Elle parutse consulter, examina l'étranger et, le trouvant très bien mis, consentit à l'accompagner. Elle donna un tour de clef à sa porte et descendit sur les pas de Charles.
— Je connais mon Palais-Royal, lui dit-il, c'est une petite ville cancanière où chacun observe ses voisins, allons un peu plus loin, rue Baillif, par exemple, Là nous serons mieux pour causer.
— Mais vous en avez donc bien long à me dire ? C'est que je ne peux pas laisser la maison seule.
Mais, sans l'écouter, Charles marcha devant elle et elle le suivit. Lorsqu'ils furent à l'abri d'une indiscrétion :
— Ma belle enfant, dit Charles, il n'y a pas longtemps que vous êtes chez Émilienne Orsi?
— Non, monsieur.
— Vous n'avez pu encore vous attacher à son service et, j'en suis certain, vous ne connaissez pas encore toutes les personnes qu'elle reçoit.
— Je ne sais pas ce que monsieur veut dire.
— Voyons, il faut d'abord que je m'assure que vous aimez l'argent.
— Oh! quant à cela, monsieur peut en être certain.
— Alors vous quitteriez votre Italienne si je vous offrais une somme ronde?
— Quelle somme?
— Mille francs ?
Elle parut éblouie et elle l'eût été à moins.
— Oui, monsieur, répondit-elle.
— Vous la quitteriez dès aujourd'hui?
— Parfaitement. Pour entrer chez vous, monsieur?
— Non. Voici ce que je vous demande. Ce soir dans deux heures je vous apporterai mille francs. Comment les voulez-vous? En or, ou en billets de banque ?
— En or, c'est plus beau.
— C'est vrai ; je vous donnerai donc vingt-cinq louis. Nous resterons ensemble jusqu'au moment où madame Orsi rentrera. Vers quelle heure vient- elle d'habitude?
— Onze heures.
■^ Bien. Vous irez lui ouvrir et vous vous en irez.
— Mais...
— Qu'est-ce?
— J'aurai à lui dire que je la quitte
— C'est impossible.
— Et mon livret?...
— Alors vous ne voulez pas gagner mes vingt-cinq louis d'or?
— Si, mais pourtant...
— Vous voudriez n'en faire qu'à votre tète. I) faut m'obéir. Il appuya sur ce dernier mot et la regarda dans les yeux.
— Est-ce entendu? reprit-il.
— Et ma malle ?
iiistoihl: du palais hoyal
— Vous reiiIeviMT/. pju IVsoalier de aervlco ou vou.-i la ferez cIipicIilm I.- \mdomain.
~ Alors aussitôt i[no madanio sera eutrée nous partirous «uboinhlc? ~ Du tout, vous pailiic/.
— Kt vous?
— Moi je rostorai, pane tpiojai à lui parlo.-.
— (."'il vu peul-tHre faire du vilain, jeu ai l'idée.
— (le n'est plus votre affaire ; o'esl la mirniie et elle me coûtera mille francs. Avez vous bien rélléchi? Avez-vous quelque objection h me faire?
— Si j'étais sûre que ra ne m'altiro pas de désa^în'mont.
— Allons n'en parlons plus, lit (Charles en fciynant do se retirer: je vois que vous êtes une lille sans volonté (pii aimo ^'argent, mais ne sait pas le gagner. Mettons (jne je n'ai rien dit.
La lille parut .se raviser.
— Mais si, dit-elle, je ferai comme vous voudrez. \u fait, j'aime autant ne pas être là, si vous ave/ des mots avec madame.
Charles lui prit la main pour signer le pacte et lui dit:
— A dix heures et demie je serai là. Au revoir. Et il s'éloiijna.
Kmilienne savait que Charles était en désaccord avec son père au sujet du domaine des Islettes. Le télégramme où il la prévenait de son départ pour cet endroit ne l'avait pas surprise.
Elle n'avait aucun soupçon du mensonge et se félicitait de ce que la passion de Dermont faisait relâche. Celui-ci était passé pour elle à l'étal de crampon. Sa présence constante l'obsédait.
Si le baron, qu'elle appelait son hibou, avait été diurne au lieu d'être nocturne elle l'eût volontiers emmené à la campagne. Mais le baron avait peu de goût pour les plaisirs champêtres et, comme un bourlevardier célèbre, disait de la plus diarmante campagne. « Ce n'est jamais autre chose ({ue de la crotte. »
D'ailleurs, dejmis quelque temps le vieux galantin était devenu grincheux. Sa manie, — nous ne pouvons dire son amour, — était sujette à des accès de jalousie furieuse plus fréquents et à des caprices plus tyranniques.
Émilienne, une élève de la d'Angles pourtant, lui disait avec sincérité :
— Je savais bien que les vieux étaient pires que les jeunes, mais si je vous avais connu tel que vous êtes, je ne vous aurais jamais accordé ma main. Vous linirez par m'attirerdes désagréments.
— Et lesquels, je te prie ? demandait le baron.
— Une belle nuit vous resterez ici, foudroyé par l'apoplexie.
— Je le sais bien, répliquait le vieillard, c'est pour cela que je ne garde jamais beaucoup d'argent sur moi quand je viens chez toi.
HISTOIRE DU PAr.AIS-ROY.VT.
Les faiiiiliLT» du l'aliii? Koval Aubier, Sainte-Beuve, Jérôme.
— Vous avez donc encore beaucoup d'argent '/ 11 faudra pourtant en linir. Il est inutile que vous emportiez ce qui reste dans l'autre monde ; faites une bonne action pour terminer votre carrière, couchez-moi sur votre testament.
— Et mon fils, qu'en dirait-il ?
— Puisque vous êtes brouillé avec lui ? Et puisqu'il se ruine pour une femme.
— Oh! la gueuse !
— Vous n'avez pu encore la découvrir.
LiV. "/â. A. Fayard, éditeur.
B70 uibToiHi: i»r l'\I.\Is-ll(l^■\I.
— Tais toi, st«cii:iil le vii'illunl avec une nilr»»' i|iii «ùl pu <li'<){»i)érer 'ii fiir<»iir, no mo piii'lH paH docetto gruo, coin ino mot hors de moi.
Alla de no pas toujours ôchuiiKer do coh propos ncorlies et d'é(;;Ayor un peu
leur ttM(V!\-tMo, ritnlioimo. (iur'l<|Uffois, improvisait un Houper. Elle n'y maii<|ua pas lorstjuc l'altstMic»' (!•« ('Iiarlfs lui |n'iiuit il«' j»roloiiK*»r son séjour au Palais- Royal.
Le soir où Doriuonl se proposa do la surproiuho, file fuvoya chercher un souper froid et tout prùt à ùtn* s(>ivi. Om v.iKiit df l'apporter lors(|uo GharleH entra.
— Où servez-vous ? demanda-t-il à la bonne.
— Sur un puéridon, dans la chambre de madame.
Il lui renut dans un étui de maroquin le prix de sa trahison, lui ordonna de partir aussitôt que M"* Orsi serait entrée et entra dans l'appartement en quête d'un endroit où il pourrait se cacher et tout voir sans être vu.
Il était très pâle, un peu tremblant.
Tandis que la bonne mettait le couvert, Kmilionne arriva.
Elle se débarrassa do son chapeau, de son niaiitoau, s'approclia de la cheminée et tout en se chaulïant lt>s jambes réjiara un léf^er désordre de sa coiffure.
Il n'était pas onze heures encore.
— Madame n'a rien à me demander? dit la bonne. Kmilienne promena son regard autour d'elle :
— Non, pour l'instant, dit-elle.
La bonne s'éloigna.
Un quart d'heure environ s'écoula, puis la sonnette tinta. Émilienne l'entendit, mais naturellement ne se bougea point. La sonnette retentit plus fort.
— Ah ! cette brute! fit l'Italienne. Est-elle sourde ?
Et elle se décida X aller ouvrir au baron. Alors eut Heu l'échange de propos que provoquait la circonstance.
Le baron se démena et la dame cria après la servante jusqu'à ce qu'elle s'aperçut (ju'elle était sortie ; puis tous deux entrèrent dans la chambre où attendait le souper.
Le guéridon occupait le milieu de la pièce, et afin de ne pas encombrer son plateau, un porte-bouteille était placé au pied, du côté réservé au baron.
Celui-ci, au lieu d'aller se réchaull'er, s'assit sur un canapé placé en face de la cheminée en se plaignant de la chaleur.
n regardait d'un air rogne les appétissantes assiettes et ses yeux gris pétillaient sans que l'on eût pu dire si l'étincelle qui en jaillissait provenait de la colère ou du retlet des cristaux. Il fallut qu'il .se récriât sur cette bizarre supposition qu'il pouvait manger à toute heure de nuit. Il ne toucherait à rien.
Mais Émilienne savait tout cela et sans se déconcerter lui offrait un veiTe de madère. Après (pielque rebutïade, il lui fallut accepter et. comme on dit, la glace fut rompue.
A peine se fit-il encore un peu prier, prétextant qu'il devait attendre que son
estomac se rechaufiVit et que son front se rarraichit. Émilienne, pour vaincre cette dernière velléité de résistance, s'était assise près de lui sur le canapé, le lutinait, et, penchée vers lui, d'une main s'appuyait sur ses genoux et de l'autre lui tirait la pointe de ses moustaches... au risque de les décolorer.
11 y eut alors comme un craquement, un bruit singulier qui se lit entendre.
Émilienne ouvrit de grands yeux et écoula.
Ce bruit se renouvela aussitôt.
— Ou'est-ce donc? murmura-t-elle ; et elle regarda le baron avec inquiétude.
— Tu as des rats ici? lit ce dernier.
— C'est Marie, je crois, répondit-elle d'une voix mal assurée. Puis elle appela : Marie ! . .
Et elle se leva.
Alors, presque en face d'elle, entre la cheminée et le lit, la porte d'un cabinet de toilette s'ouvrit et livra passage à Charles Dermont.
Émilienne en parut affolée et, se jetant entre le baron et l'autre, elle s'écria d'une voix éraillée par la terreur :
— N'approche pas, c'est ton père !
— Ah ! c'est ainsi I gronda Charles. Ah ! tu es la maîtresse de mon père en même temps que la mienne !... Eh bien ! tu vas le payer.
Et il se précipita sur elle.
Celle-ci épouvantée se déroba à son atteinte, courant autour de la table.
Charles la saisit en haut du corsage, qui se déchira jusqu'à la ceinture. Elle s'échappa ; il la ressaisit au chignon, lui ploya vers la table ; le bras de la fille s'étendit alors sur la nappe vers un couteau à découper. Elle le prit, mais Charles l'aperçut, et la tenant d'une main, de l'autre essaya de la désarmer.
Alors le père intervint.
— Misérable ! cria-t-il.
Misérable... qui? Lui, ou elle?
Charles à cette exclamation sentit redoubler sa fureur et lâchant la lille se tourna contre son père.
— Le misérable c'est vous ! cria-t-il. C'est vous, entendez-vous bien? Et lui montrant la porte :
— Dehors I... Cette tille est à moi, je l'ai achetée et je vais en faire ce qui me plaira.
~ Prends garde ! fit le père, qui, après s'être reculé de quelques pas, s'avança de nouveau.
— Dehors, vous dis-je? gronda le jeune homme éperdu de rage.
Et il le poussa si violemment qu'il le rejeta sur le canapé; puis presifue aussitôt il se retourna vers Émilienne.
Il oubliait qu'elle était armée.
Au lieu de fuir elle l'attendit et lui planta son couteau dans la poitrine. Le malheureux voulut s'élancer mv elle, mais soudain il chancela et tomba comme une masse.
— Mort 1 sécria le vieillard, dont les yeux hiigards allaienl do la tille à sa
G72 IIISTOIRK l'i IVM. \IS-||oV.\f,
victime. Ta 1 as tuô... tu nous truliissuis tous duux... .V. ton tour tu vas mourir.
— Atlindoz! lit ritalienno. Il respire oiu'oro.
l'il lautiis tjUe le l»an»ii htMinoiit so puiidiail vcis son llls, elle HÏ-laiira hors (le la chambre et du l'upparlomciit, donna un tour de <-ii fot s'enfuit.
Charles était niorf.
Son père le souleva X demi, mais ne lut pas assez fort pour If porter sur le canapé. Il dût le laisser sur le tapis trempé de san({. Il était affreux à voir, ses yeux vitreux étaient ouverts tout grands, sa moustache était roupie, .son col Idanc, son visa^'e livide, s'étaient souillés au tapis (pii avait fait éponge. — Le couteau était resté près du pied de la table, au milieu de déJ)ris de verres et d'assiettes. Des quatre bougies allumées une seule brûlait encore.
Ajtrès être resté queltiuc temps atterré devant ce tragique spectacle le baron Dermont se demanda ce qu'il avait à faire.
Allait-il veiller là près du corps toute la nuit? La police ne tarderait pas à venir. OiK^lqu'un aurait entendu le bruit de la lutte, les cris, la chute de la victime. La bonne... où donc était la bonne. Il ne l'avait pas vue de la soirée. C'était la fille qui était venue lui ouvrir... et où donc était cette dernière ? Avaitelle quitté la maison.
Le baron prit la bougie et parcourut l'appartement. 11 alla jusque dans la cuisine : Personne. 11 était seul.
En passant devant la porte il remarqua qu'elle était fermée à double tour.
Cette particularité le frappa. Il serait obligé de rester là; mais ce ne serait pas pour longtemps .sans doute. La bonne devait être allée au poste de police.
11 fut reprendi'e sa place dans la chambre d'Èmilienne, et en y rentrant il remarqua sur le lit le manteau et le chapeau ({ue, dans son trouble, celle-ci y avait oubliés.
Il s'assit, les coudes appuyés aux genoux et le front dans les mains et commença une cruelle veillée.
Qu'allait-il dire au magistrat qui devait l'interroger?... En vain clierchait-il à mettre un peu d'ordre dans ses idées, à les fixer. L'événement était trop récent encore. Ce quil y avait de plus affreux à ses yeux, ce n'était pas l'assassinat, la mort de ce jeune homme, son fils, tombé à la Heur de l'âge, c'étaient les circonstances dont le meurtre était entouré, leur rivalité dans les faveurs vénales d'une courtisane ; ce souper apprêté pour le père et interrompu par le meurtre du tils ; l'aspect ignoble de la chambre où l'on voyait les traces de la débauche mêlées au crime.
Quel étonuement allait produire cet événement et quel scandale !
Le baron Dermont, un vieillard honorable, un des familiers du Palais- Royal!...
— Mais n'allail-on pas tout d'abord le prendre pour l'assassin ? En essayant de relever la victime il s'était tâché de sang... 11 se regarda dans une glace en approchant avec la bougie, il vit du rouge au revers de sa redingote et le frotta... c'était son ruban de la Légion d'bonneur 1
Il ôta le ruban.
Puis son regard s'arrêta sur la pendule et à son grand étonnement il vit qu'il était une heure du matin. Deux heures s'étaient écoulées pour lui aussi rapides que des minutes.
— Mais, se dit-il alors, si la bonne était allée prévenir la police, il y a longtemps que le commissaire serait arrivé. Personne ne se doute de rien et j'ai jusqu'à demain pour réfléchir et prendre une résolution.
« Ah I Charles I pensait-il en regardant le mort, de nous deux tu n'es pas le plus cà plaindre. »
Et de là il partit pour des projets de suicide.
Il était vieux ; il ne lui restait que peu d'années à vivre. Pourquoi survivraitil à tout ce qu'il avait aimé : la considération, la fortune, les plaisirs ? Pourquoi subir la honte d'un interrogatoire, la honte de la prison, celle des débats en cour d'assises? Pour sortir acquitté mais hué par la foule, répudié par la société et aller fuir misérablement sous un faux nom à l'étranger.
Ne valait-il pas mieux qu'il se donnât la mort ?
Il n'avait qu'a écrire un mot d'explication à l'adresse du magistrat qui viendrait le lendemain probablement et se frapper du couteau teint du sang de son fils. Cette fin serait moins agréable que l'autre.
Il s'arrêtait à ce projet et se disposait à le mettre à exécution quand tout à coup une réflexion l'en dissuada. Il se dit :
— Émilienne est cachée dans les environs. En apprenant ma mort, elle trouvera facile de m'accuser du meurtre de Charles. Elle n'y manquera pas et mon nom restera dans la mémoire des hommes comme celui du plus monstrueux des assassins. Non, je suis un débauché que la fatalité accable, mais je ne suispas un scélérat.
Entin le cours de ses idées changeant encore une fois, il se demanda : Où peut être cette fille?... Ils demeuraient ensemble sans doute.
Malgré une instinctive répugnance, il passa la main sous le paletot de Charles et tira de la poche de côté un portefeuille où il chercha. Il trouva bientôt une carte d'Émilienne à l'adresse de la rue Bleue.
— Voilà où il faudra frapper demain, se dit-il, s'il en est temps encore.