LA FUITE DE L ASSASSIN
Émilienne partie sans manteau, tète ime, cheveux au vent, par une nuit d'hiver, avait l'air d'une folle ou d'une fille de la dernière catégorie de sa profession. Heureusement pour elle, la rue de Valois était noire et quelques fiacres y stationnaient encore ; elle prit une voiture et se fit conduire à son second domicile.
Sans se plonger dans mille réflexions inutiles, elle fuyait devant le danger.
tnk iii.sT(jiiU': m: i'alai.suoyal
Pour It» iiHHin'iit dit' no rral>;n:iit <|Uiint' rliosn, r.'ojit qiin la iiotiiie on rciitruiit no mit on liluM't»'' In bruon nt n'u()|M<liU la polie»». Kii r,o cas, on spiiiil vil*- Hur Hes talons, car on Iroiiviiail sur la victime ladreHsc» du Hccond apitartomcnl.
Son Id^'e/'tnit d»> <|uitt<'r Paris nu plus vitn; mais encore lui fallail-il prendre Bos bijoux ot ses valeurs et h an èler riio lilouc pendant (juel.jucs minutes. Klle n'avait pas un instant à perdre et avec un couraK^ extruordinairo chez une femme de son ospè(îe, ollo sut faire la part. du feu, renonror à tnilner derrière elle «U-m montagnes de caisses et de nuilles, abauflonner '^•'^^ cliiironH précieux et se contenter d'un sac, de voyaj^e.
Puis elle plaça sur une table en évidence, ufie lettre cl do 1 argent. Daub cette lettre elle disait à sa bonne :
« Je pars demain pour l'.Xn^bderre où je resterai quebinea semaines. »
— 1. 1 police se }.;anlera bien de me cliorclier du ooté où je lui dis ipio je vais, elle croira ({ue cet avis est destiné à lui donner le change.
Mais, tout en prenant ses dispositions, elle doutait encore qu'elle put partir, car elle n'avait pas de train pour Londres avant sept heures du matin.
Le parquet de 8a chambro lui brûlait les pieds; le moindre bruit dans la maison lui était suspect. Elle tressaillait ;\ chaque voiture qui entrait dans la rue. Le sang-froid (lu'elle avait gardé jusqu'alors l'abandonnait.
Le calme du milieu où elle se trouvait f^laçait l'énerf^ne toute pliysi(jue(|u'elle avait trouvée pour la fuite.
Depuis qu'elle s'était arrêtée, quelle avait rétléclii, elle voyait le danger piU8 distinct et plus mena(;anl :
" Elle n'y tint plus et partit. Elle dGscen<lif au boulevard Montmartre et au bout d'un instant eut la chance de trouver encore une voiture qui rega^^nait la Villette. Elle se fît conduire k la gare du Nord. Là elle respira... peFidant un moment du moins.
Hésitant à se déshabiller et à se coucher, elle voulut attendre le jour en se reposant dans un fauteuil. Pendant quelque temps elle s'assoupit, mais réveillée en sursaut par un bruit à sa porte, elle fut de nouveau debout et en proie à une véritable terreur. Elle se rappela la mort de Macbeth : • Tu ne dormiras plus; tu as tué le sommeil. -•
Mais dans l'insomnie de Macbeth il y avait du remords tandis que dans la sienne il n'y avait que la peur de la justice. Pas un instant elle n'éprouva un sentiment de pitié pour Charles. Elle avait cru périr de sa main et elle ne l'eût pas frappé si elle n'eût été affolée d'épouvante.
Selon elle, il avait commencé; il avait les premiers torts. 11 était cause de tout le malheur, avec sa scène de jalousie ridicule. Est-ce qu'on a le droit de demander ■\ une cocotte d'être fidèle? C'est comme si, en jouant avec un grec, on le priait de ne pas tricher. Il ne faut pas exiger l'impossible. Et que lui importait un rival? Ne lui donnait-elle pas du plaisir pour son argent? L'imbécile, le fou furieux, il avait payé cher" sa brutalité, mais c'était bien fait.
Puis sa pensée se reportait au baron, resté avec le mort.
Avec quelle violence le fils avait bousculé le père... qui sait oii il se serait arrêté?,..
Knfin le jour vint.
Frissonnante, abêtie de fatigue et d'ennui, elle se dirigea vers la gare. En se présentant au guichet, elle examina du coin de l'œil à droite, à gauche, les individus qui, sans vouloir prendre de billets, battent la dalle de leurs fortes semelles en assistant au défilé des voyageurs. A travers la voilette épaisse qu'elle maintenait sur son visage, elle sentait pénétrer le regard de ces curieux. Mais ils la laissèrent pénétrer dans la salle d'attente. Elle n'avait plus rien à craindre avant Boulogne.
A l'heure où elle quittait Paris, la police ignorait le crime commis : et le baron, encore enfermé dans l'appartement, était occupé à dévisser la serrure de la porte d'entrée. Ce travail délicat accompli, et après avoir fermé le snlon et la cuisine qui s'ouvraient sur le vestibule, il était rentré chez lui pour mettre ordre àquelques affaires.
11 écrivit pendant une heure environ, puis envoya chercher une voiture et se fit conduire à la préfecture de police.
Il connaissait particulièrement M. Pietri et ne fit pas longtemps antichambre. Le préfet remarqua tout d'abord ses traits altérés par la douleur et la fatigue et pressentit la nouvelle d'un malheur.
— Qu'avez-vous donc, mon cher baron? lui demanda-t-il. Il vous est arrivé quelque chose de fâcheux.
— Oui, mon cher préfet, fit Dermont avec accablement.
— Asseyez-vous et contez-moi votre afïaire, il me reste encore un quart d'heure pour vous écouter.
— Ce qui m'amène, mon cher Pietri, est très grave à tous les points de vue.
— Parlez, je vous écoute avec intérêt, vous n'en doutez pas. Le baron fit un effort, et regardant le préfet en face :
— J'ai soixante ans, dit-il, et j'ai le tort d'avoir, à cet âge, entretenu une femme.
— Oui, je sais cela.
— Vous savez?
— Par état j'apprends bien des choses sans le vouloir. Ehbien, votre maîtresse vous a volé ?
— Non, il est arrivé pire que cela... attendez. Hier soir, à onze heures, je suia allé chez elle, galerie de Valois ; elle avait fait mettre deux couverts devant le feu de sa chambre à coucher et renvoyé sa domestique. En entrant je m'assis sur le canapé en face de la table. A peine avions-nous échangé quelques propos indifférents, lorsque la porte du cabinet de toilette s'ouvrit ot qu'un jeune homme pâle de fureur s'élança dans la chambre.
« Ma maîtresse se jeta au-devant de lui en criant : —N'approche pas, c'est ton père.
— Quoi ! se récria Pietri, c'était votre fils?
57« HISTOlItK IM l'ALAli» llUÏAL
— ()m, luuii lils AIH cV.Hl aiiiM. s rcria-l-il, ah! tu «h la maltn'SKO «le iiitxi |M're et la mioiuu» ! — Kl il ho jinVipila sur fll«3. Kilo M'eiifiiil ô|Mmvaiit«i«'. Uiu' luit»' iiu''KaIi' son^UKoa. Tandis qm' (^liarU-s la louait |>ai I««h rlievenx, la fi'inmo t'tcmlait la main snr la lahlo ol Komparail «l'un routoan. A n'tte vin-, j.niH h'vai, Charles no vil que mon intervention et tourna eonlre moi Ha fureur : comnio il mo repoussait avec violence, il re<;ut dans les reins un coup mortel. Il tombaà mes pieils; la femme prit la fuite et m'enferma «lans rapparlcment. .lai i\ù dévisser la »»eriiire pour sortir et venir vous rtiVrlrr ««'tte l'iiouvanlalilo Irajçédie.
A mesure <iu'il parlait le visage du préfet de police s'élait assoinlui. Il i.Mi'cliit un instant et dit :
— Ce qu'il faut avant tout, c'est éviter le scandale.
— C'est pour cela (|ue jai voulu vous prévenir, dit le baron. Pietri lui adressa (iuel(|ues ([uestion-^.
— La concierge de la maison vous connaît ?
— Non; elle ne me connaît du moins que de vue. Le loyer est au nom dKmili<iine Orsi. Je n'entrais là et je n'en sortais (|ue la nuit.
— Vous êtes certain qu'elle ignore votre nom?
— Je m'en suis assuré.
— Kt lu bonne?
— La femme Orsi était discrète, jamais elle n'a prononcé mon nom et quand je suis entré hier, la bonne avait quitté la maison. C'est Kmilienne qui m'a ouvert.
— Et les voisins?
— Au Palais-Royal les murs sont épais, on y est chez soi.
— Enfin vos amis, vos fournisseurs?
— A personne je n'ai laissé soupçonner mes relations avec cotte fille, j'en réponds.
— C'est capital.
— Je le sais.
— Le scandale ne peut venir de votre côté ; votre lils nétant rien. Puisqu'il en est ainsi, rentrez chez vous et attendez-y mes ordres. Je vais d'abord envoyer des agents à moi avec des instructions particulières chez la femme Orsi. Lorsque le corps de votre fils sera apporté au Palais, vous devrez feindre le plus grand étonnement. Tandis que se feront les constatations médico-légales, on recherchera la fille.
— Permettez, fit le baron, j'ai sur moi son adresse, celle de son second domicile.
— Comment?...
— Elle vivait avec mon fils. Voici la carte que j'ai trouvée sur Charles ce matin. Voyez, monsieur, rue Bleue.
— Cela va nous aider. — Décidément, pour allei- plus vite je chargerai Claude de l'affaire... tout en me la réservant. Vouscomprenez, monsieur le baron, ce que je me propose? Faire arrêter la femme Orsi. et après lavoir fortement inti-
Les mobiles de Cliâloud et le iiiaiéchnl Cauioburl.
midée l'expédier à rétrangcr. Le fait d'un jeune homme assassiné par une tille n'a rien de monstrueux, il passera au milieu de tant d'autres sans attirer l'attention. Quant à vous, monsieur le baron, vous en serez quitte pour prendre votre retraite dans un mois ou deux, car nous devrons instruire de tout le prince Napoléon.
Et Pietri se soulevant à demi de son fauteuil, prit co.igé d'un signe de tète assez froid, de son « cher baron. »
Ëmilienne fut arrêtée à Boulogne, passa la nuit en prison et le lendemain fut
LlY. /3. A. Fayurd, îditeur.
678 liltSTOllU; l'i l'\LAIS-H(>\ \l
l*eooniluilo au hativiti par la |>olit-i>. La pt • liThir)' «lUtrilni a aux iMiitninv <lii ^cir lu fuit-Paris suivant :
(. riijtMmt' Ikhiiiuo (lune lioiiuialdo lamilh,' |»ariNi(;iiiie, M. Ch. d K.. avail poui lualtresso une jollo Italionno (pii l'aimait avec une cxocssivo jalousie. Hier soir, en soupant, une quortilesV'tant «'lovée, M. D... reçut un coup de couteau en pleine poitrine. Épouvantée de son action, la coupable a pris la fuite, abandonnant le blessé dont l'état est dos plus graves. La justice informe.
L'alVaire fut étoufîV-o. Lfs journaux n'en diront pas un mut, mais on en parla beaucoup. Sous l'empire, la i^azotto parlée remplarait la gazette écrite. Ce n'était pas un avantage pour le gouvernement; les scandales et les abus se trouvèrent ainsi singulièrement exagérés. On se racontait à voix basse des choses elTroyables qui n'étaient très souvent quo de pure imagination. Vnjci un fait entre autres qui a été souvent raconté, dénaturé et envenimé.
Un jour on apprit que le comte Camorata, Mis de la prince.-».- I. ucliiochi, s'était fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet, et ({u'unc jeune actrice du Gymnase nommée Marthe, avec la(|uolle il entretenait des relations intimes, s'était de désespoir asphyxiée dans sa chambre, en allumant un réchaud, après avoir été nn moment arrêtée par la police.
Aloi*» les commentaires daller leur tiain. Toutes les suppositions furent mises en avant. On dit même (jue le comte Camerata avait osé parler d'amour à l'impératrice, et (jue Napoléon, jaloux et furieux, l'avait fait assassiner par un des Corses de sa police personnelle. Cette histoire se trouve dans de prétendus mémoires d'agents de police, et pour beaucoup de gens elle reste enveloppée de mystères.
Cependant « d'une longue lettre écrite au moment de mourir par le jeune Camerata à sa mère, lettre (jui été rendue publique après la chute de l'empire, il résulte qu'il se serait tué nniquemcnt à cause de la perte complète de sa fortune (|u'il avait follement dissipée. » {K. Hamlil, Histoire du second £ui pire.)
Dans l'histoire que nous venons de raconter plus haut on ne manqua point d'introduire les mêmes exagérations. Les uns dirent que c'était le prince Napoléon qui avait tué Charles d E., les plus modérés aflirmèrent que c'était le baron d'E. qui avait assassiné son lils. 11 est permis de tout supposer là où l'autorité répand les ténèbres.
DU PAL.US-ROYAL A MEUDOX; COMMUNICATION SOUXEHRAINE. — LL SECUET l'ES MITR.UJLLEUSES. — ENCORE l'INTRIGUE ALLEMANDE.
Par décret de iSo'i, le château à^i Meudon avait été donné au roi Jérôme; le prince Napoléon en eut la jouissance lorsque son père lui abandonna la résidence du Palais-Royal.
En 1870. après la chute de l'empire et avant l'arrivée des Allemands aux
environs de Paris, le gouvernement de la défense nationale fut instruit de la découverte d'un souterrain qui relie le château de Meudon au Palais-Royal. Ce souterrain prit à l'instant, dans l'imagination surexcitée des Parisiens, des proportions extraordinaires. On devait s'attendre à la révélation de quelque affreux mystère. En réalité, ce souterrain, de proportions étroites, servait à l'établissement d'un fil télégraphique.
Ce qui était singulier n'était pas l'existence du fil, mais l'ignorance du public à ce sujet et ajoutons aussi l'ignorance des historiens de Paris. Jamais on n'avait entendu parler de cette communication entre les deux résidences princières. Ce n'était pourtant pas un secret. Des ouvriers y avaient travaillé récemment, un employé (à moins que ce ne fût M. Emmanuel Hubaine?...) en dirigeait le télégraphe; mais l'utilisation de ce conduit était de fraîche date et jusqu'aux derniers Bonaparte, depuis un temps impossible à préciser, on ne s'en était pas occupé. Vatout, l'historien des résidences royales, n'en parle pas; Dulaure non plus. Nous allons, si vous le voulez bien, rechercher l'origine de ce souterrain.
A quel château de Meudon appartenait-il primitivement? Était-ce à celui que fit construire Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, maîtresse de François I"? Mais le peu d'importance de ce premier édifice ne le donne pas à penser. Nous croyons plutôt que le souterrain fut construit en même temps que le second château, œuvre de Philibert de l'Orme. Le domaine de Meudon appartenait alors au cardinal de Lorraine, et la nouvelle résidence s'éleva à la mesure de l'orgueil des Guises. Rien ne fut épargné; les descriptions et les gravures nous en retracent la magnificence. Cependant les travaux de Meudon eurent pour l'architecte de grands mécomptes. Il avait voulu amener dans les jardins les eaux de la Seine, au moyen de pompes et de machines. Un aqueduc souterrain avait d'abord été construit à cet effet. Des tuyaux et des pompes devaient servir ensuite à élever l'eau; mais, dit Bernard de Palissy qui raille amèrement l'architecte, « quand on vint à faire monter l'eau, il n'y avait tuyau qui ne crevât, à cause de la violence de l'air enclos avec l'eau. »
L'aqueduc fut abandonné. On n'en voit la trace ni dans les plans de Philibert de l'Orme, ni dans ceux des constructions subséquentes.
Après le cardinal de Lorraine, Meudon eut pour propriétaire l'intendant Servien, puis Louvois et enfin Louis XIV, qui le donna au Dauphin. Celui-ci demanda de Teau à "Vauban, qui ne reprit pas le projet de de l'Orme et amena jusqu'au-dessus de la terrasse les eaux de Velizy et de Villacoublay. 11 est certain aussi qu'à cette époque, il n'y avait pas de communication souterraine avec Paris. Saint-Simon, qui nous initie aux moindres détails de la petite cour de Meudon, n'eût pas manqué d'en parler.
Après le Dauphin et la duchesse de Bourgogne, Meudon passa au régent, qui le céda en échange d'Amboise à sa fille la duchesse de Berry, qui mourut un an plus tard, en 1779.
Est-ce le régent qui, utilisant le premier travail de Philibert de lOrme, voulut avoir une communication secrète avec le château de sa fille afin de cacher
dcH n'iatlons inrostiHMiHos? iiifiis lo iv^jont aimait si pfii !<• iiiyslcro ot il ou avait Hi |M»u besoin \
D'autro i>art, ropendant, si l'on tii>nt à cetto HUp|>OHition, l'on pont auRsi rapjw'lpr «pip Philippe d'Orh-ans MrsccMidit plusioiirs fois. — avant d'Mrn r<'j<ont, — <i;ins l««s rai rièic's de Vanves afin dv rvoipier le diable, »;l (jn'il p«iit avoir prie dans ces carri/'res V'uU'A) d'unt* eoininunicalion souterraine.
Aprt«s la dnclicss.Mlt' Meiiy, le cliâl^'au, où quelquefois le régent allait soupi*r, redevint une soliliide.
On I 'ouJ)lia coinplèteintMit j)i)iir BellevJie que flt bAtir la Pompadoiir.
Sous Louis XVI, Moudon fut bal)iti'; par le Dauphin. Philippe d'Orléans (I«Ij{alité) n'eut pas ù créer un souterrain dont il n'eût pu se servir. Après Louis XVI, lu Convention s'empara de Meudon ; elle y créa un vaste établissement destiné à des épreuves d'artillerie, puis un autre qui servit à des essiis d'aéroslation.
Pas de nouvelles encore du souteirain.
Le 'J() ventôse an III, le château fui détruit p.ir un incendie et on le d«';molit en ISO'». Napoléon I" fit construire le château actuel tt eut l'idée plus que bizarre d'y établir un institut de rois, où les princes eussent appris l'art de j'égner.
Lorsqu'en 181.'), Meudon toinlia au pouvoir de Bliicher, il n'eût pas manqué de faire fermer le .souterrain, ainsi que le lit de Mollke en 1871 ; Bbuher ne trouva point de souterrain. Nous sommes donc amenés à conclure .jiie le souterrain de Meudon au Palais-Royal, s'il n'est l'œuvre du régent, doit être celle du second empire.
Le prince Napoléon habitait rarement Meudon. Son majestueux cousin y allait souvent vers la tin de son règne afin d'y assister aux essais d'un canon à balle qui devait nous tenir lieu des pièces Krupp et nous permettre de vaincre les Allemands sans armée. Sa Majesté et le colonel RelTye travaillaient ensemble aux mitrailleuses. Le plus profond secret entourait, croyaient-ils, leurs combinai- .sons et lenrs essais. Cependant, l'ambassadeur de Prusse, M. de Goltz, fut remarqué plusieurs fois se promenant à pied le long des clôtures du parc des mitrailleuses et le secret de la manœuvre de ces nouvelles pièces d'artillerie ne fut réellement gardé que pour nos soldats qui, au moment d'entrer en campagne, l'ignoraient encore.
Mais il en était, à ce (ju'il parait, des mystères de latelier de Meudon, comme de ceux de l'arsenal de Vienne, dont la Prusse avait acheté, de trois ouvriers, les dessins des machines dont se servait le baron Uchatius pour la fabrication de ses canons. On se souvient sans doute du procès qui s'est jugé à Vienne au sujet de cette trahison.
Un ouvrier d'artillerie livra les dessins de la mitrailleuse à M. de Goltz. On fit construire â Spandau plusieurs pièces de ce genre et on reconnut qu'elles ne pouvaient rendre de grands services en bataille rangée.
L'ouvrier qui avait trahi le secret fut arrêté un jour comme il sortait de l'ambassade de Prusse, mais il ne s'était point hasardé en un lieu aussisnspect sans avoir un prétexte plausible à donner en cas d'arrestation et on le relâcha.
Dans un livre que nous ne citons pas volontiers, nous trouvons au-dessous de ce fait bien connu, le renseignement suivant que nous répétons sous toutes réserves :
« Cet ouvrier, qui depuis a fait tant de bruit, n'est autre que le citoyen A... ' .).
Cette trahison ne serait pas plus extraordinaire que les complicités morales ou effectives de tant d'autres prétendus amis du peuple.
Dans le parti démocratique, depuis les degrés supérieurs, ceux des situations faites et des talents in contestés, jusqu'aux derniers échelons des ambitieux sans talent ou sans probité, Rismarck, par sa police et ses espions, comptait un grand nombre de collaborateurs conscients et inconscients.
Le parti protestant oubliait trop qu'il était français.
Nous avions la Bévue germanique chargée de nous démontrer la supériorité intellectuelle et morale de la race germanique sur la race latine; au point de vue physiologique, par le poids et le volume du cerveau, le Germain est supérieur au Celte. Historiquement, on démontrait aux Français que le peu d'idées qu'ils croyaient avoir eues étaient d'origine allemande ; on vantait les vertus germaines en regard des tableaux les plus exagérés de la corruption française. En un mot, dans cette aimable revue, on nous démontrait, moyennant 50 ou 60 francs d'abonnement, que nous étions un peuple de crétins et de dépravés, qui ne pouvait être régénéré que par la conquête allemande.
Des poètes et des romanciers alsaciens, ont fait pour l'Allemagne une propagande considérable, en même temps qu'ils exaltaient les sentiments de la vie de famille et du bien-être égoïste au détriment des idées de patriotisme et de gloire militaire.
Il y eut un véritable empoisonnement moral auquel notre pays se prêta (comme il s'y prête encore) avec une complaisance aveugle. On a beaucoup parlé des espions militaires de la Prusse et pas assez de ses amis de la presse, du journal et du livre. Disons encore ici un mot de ces derniers.
Nous avons vu dans l'entourage du prince Napoléon les partisans de l'unité italienne, nous avons vu également dans les salons du Palais-Royal M. Guéroult, dont y Opinion-Nationale servait d'organe au prince, applaudir les vainqueurs de Duppell et de Sadowa; il est temps de rappeler également M. Nefftzer, le rédacteur en chef du Temps.
Nefftzer, dans la question des duchés, avait pris parti, lui aussi, pour la Prusse contre le Danemarck et en 1866 nous avait prédit tous nos malheurs. Voici, ce qu'à cette époque, il disait à son ami Hettner dans une conversation rapportée par le Gegenwart d'Aix-la-Chapelle :
« La Prusse a fait une faute en ne déclarant point la guerre à la France en 1866, immédiatement après sa victoire sur l'Autriche. L'expédition du Mexique avait vidé nos arsenaux à un point que les Français ne soupçonnaient pas; les Prussiens auraient été à Paris en quelques semaines. »
i. Le Mémorint de Napoléon III, par A Chenu, Paris, Ghio, éditeur, 1872. On y trouve le uoni.
La ronv«"»r^!i!ion loiirna sur I.i fiilmv j^uonv (|iii |»;ir:iisK;iit iiirvilalil.* r»J pmcliaino. N»'!!!/'-!" l'i lil .-.inx lini-n i|iii> ciil.' l'u.ii-r :il,.,iiiii lii 'i ili-- ii.iM»ii,ii iii. li'iriloiro •.
o Cninincnl, «Hsnil-il, |m»uvc/-V(iiis noire «jiif jo me hfrcf «lus rtfvi*» Iraïu.nis? jo comiais (r.ivancp lissiio do la ^'Hrrn' : rAll<'ina|:,Mio y Ka^nrra l'Alsni'o.
Moi. — Hit'ii peu do nous y souj^'cnt on Allomaj^Mio. Lo jrain sorait d'ailloiirH fori tlouloiix. î'ii pays (|iii a avor la Franco la romniMnaiil»'- des Bouvonirsdo la révolution et do Napol.'on 1'% no ponl^'iiôio rodovoiiir alloinand.
Nkfi'TZKIi. — lia difllonllô n'est pas aussi iiisnrMioiilal»l<' (jno vous vouh le fljïurez. Sans doute c'ertt «'»lô impossible avant ISiiC. On no pouvait pas faire d'un Franoais un Hadois ou un Wnrloinlx-rî^'oois ; mais rnnit*' allomando ohanf,'e tout à fait la thèse. La voix du san;,' allemand en Alsace n'est pas complètement étoulfée. 11 y a bien des Alsaciens qui son^'ont sérieusement à une réunion avec la Suisse. Je suis convaincu «pie, lorsque nous nous roverrons, dans quolipios années, nous causerons de l'Alsace allemande. Napoléon TU a trop abaissé la France; elle ne peut vaincre la Prusse. »
Il faut, croyons-nous, prendre ici le mot ahamcment, dans le sens d'abaissémont moral ; la France militaire jonissaif encore d'un <;rand proslipo. I,o lilen-ètrc matériel avait assoupi lo^ sentiments élevés, tels que relui du patriotisme. La Franco était grasse: il n'y a queles nations mai{?res qui se défendent bien. Voyez l'histoire.
LA POLITIQUE DU P.\LAIS-ROYAL SE RAPPROCHE DE CELLE DES Trit.KKlKS
Oui la France était prête pour la défaite. 11 était cruel que ce fût un de ses enfants les plus éclairés qui prononçât avec une satisfaction à peine voilée celte vérité dure.
J'ai gardé jusqu'aujourdhui et je garderai toujours l'impression de cette époque. J'étais à l'étranger où j'y combattais l'empire, mais sans cesser d'être patriote. Quelles haines, quelle jalousie avaient excitées les victoires d'Italie!... Et que de fois se ressentit alors cette impression à la fois douteuse et pénible du serrement de main d'un étranger qui, en m'entendant crier contre l'empereur, me prenait pour un transfuge, pour un renégat de la patrie.
Ce fut la première soutîrance; la seconde m'attendait à ma rentrée à Paris.
Là, quel aveuglement!... je parle de la population indifférente à tout ce qui préoccupait l'Europe. Infatuée d'elle-même, nourrie du verbiage emphatique et creux de ses flatteurs, conliante par paresse dans des journaux qui achevaient de l'aveugler toujours en l'adulant, quelques bons mots contre l'empire suffisaient
1. Il n'était pas nécessaire pour cela qu'il eût le don de prophétie. Eu 1860, M. P. Liiulan, le rédacteur du Gegenwart et l'ami de M. .Nefflzer, disait à celui qui écrit ces lisoes : « Nous vous reprendrons bientôt notre Alsace et votre Lorraine. » En 1860.
HISTOIRE DU PALMS-ROYAE 583
à leur clientèle. Lq Siècle, le Temps, V Opinion!... et leurs successeurs... et tous ces écrivains qui, sans étude, sans aucun souci ou sans bonne foi, dans un style de convention, parlaient de l'admiration et de l'amour de l'étranger pour Paris et la Révolution française !... qui, plus tard, après avoir applaudi à l'unité de l'Italie, en paraissaient consternés; malgré les décorations de Saint-Maurice-et-Lazare et de l'Âigle-Rouge dont ils avaient été comblés '.
On eût pu croire qu'un prince instruit, doué d'une certaine finesse, qui avait beaucoup voyagé et se rendait accessible même à ses adversaires politiques, connaissait à fond les dispositions des cours de l'Europe à notre égard.
L'événement a prouvé le contraire. Le prince Napoléon, lorsque Morny fut mort, Persigny en disgrâce, lorsque la politique du coup d'État fut abandonnée pour celle de l'empire libéral et des frontières naturelles, se rapprocha des Tuileries. 11 en approuva toutes les fautes et en partagea toutes les illusions. A partir de 1868 il rentra dans lapolitique active et remplit en Autriche-Hongrie, en Italie, en Suède différentes missions, cherchant des alliés à l'empire aux abois.
Au Palais-Royal, comme à l'hôtel dala rue de Gourcelles, la note belliqueuse se faisait entendre volontiers. M. Treubat raconte que chez la princesse Mathilde il entendit M. Benedetti, quelque temps avant qu'il fût ambassadeur à Berlin, se faire l'écho complaisant des idées belliqueuses du prince Napoléon son ami. Chez les deux Altesses on parlait volontiers de la guerre inévitable avec l'Allemagne, et avec d'autant plus d'abandon qu'on ne la croyait pas aussi prochaine. On n'y écoutait point ceux qui, en démontrant que la Prusse était prête et que nous ne l'étions pas, prétendaient qu'elle était imminente et que malgré tous les avertissements nous serions pris au dépourvu et presque désarmés. On ne demandait d'autre délai que le temps nécessaire à l'achèvement des fortifications de Metz etdeBelfort.
En regard de cet optimisme des Bonaparte il est bon, pour montrer ce qu'il avait d'insensé, de placer les lettres écrites dès 1866 par le général Ducrot au général Trochu, ami du prince Napoléon, et au général Frossard, précepteur du prince impérial.
A la date du 7 décembre 1866, Ducrot, commandant à Strasbourg, écrivait à Trochu.
« Puisque tu es en train de faire entendre de bonnes vérités aux illustres personnages qui t'entourent, ajoute donc ceci : Pendant que nous délibérons pompeusement et longuement pour savoir ce qu'il convient de faire pour avoir une armée, la Prusse se propose tout simplement et très activement d'envahir notre territoire. Elle sera en mesure de mettre en ligne 600,000 hommes et 1,200 bouches à feu avant que nous ayons songé à organiser les cadres indispensables pour mettre au feu 300,000 hommes et 600 bouches à feu.
« De l'autre coté du Rhin il n'est pas un Allemand qui ne croie à la guerre dans un avenir pi-ochain. Les plus pacifiques qui, par leurs relations do famille ou
1. Un ouvrage d'une grande ulililé à uuc nation qui possède le suffraye universel serait une histoire populaire de lu presse. On iguore générulement comment, par qui et pourquoi se fondent les journaux et leurs conditions d'existence. Dans cette ignorance il y a un danger.
684 IIISTOim-: hl l'\L\l8-H()N M
|»ar IfiiiHlnlt^rrls, sont plus Kraiiciii"*. «•'•nsiili'icul la liitU'foimno inôvilulileot iio compifimont rion à noliv Inaclioii. Coinim^ il faut rlirrclior uiio raiino :'i loulo l'hoso, ils pr«''tei)tlt>nt «nio noiro cmpi-nMir »'sltoml)L' en «mfaiiro, » \ nvnwK dAire uvtMijîlo, il n't'sl pas |)orinis de doiilcM* (pic la^'nerie ^îrlatcra aux pn'nii<Ms jfuirH. Avec nolio stupidovaiiitt^, noire folio présomption, nous pouvons (rroiro»pi'il uouk sora permis declioisir notio jour ol noho heiiro, cVst-à dire la fin de rKxpoHJtion uni vn selle p«tur raclièvtMiientdc notre or^'anisalion et de notre armement. •>
' l'in vérité je suis de ton avis et je commence à croire que notre gouvernement est frappé de dénionce. Mais si Jupiter a décidé de le j)enlre, noiiblions pas (pie les destinées de notre patrie, (|ue notre propre sort à tous est lié à ses destiné(;s. Kt puisque nous ne sommes pas encore atteints par cette funeste démence, faisons tous nos eiïorls pour arrêter cette pente lalale qui conduit tout droit à des précipices.
<< Voici un nouveau détail sur lo(piel jap|>elle ton attention, parce «fu'il est de n.iture à faire ouvrir les yeux aux moins clairvoyants.
« Depuis quehpic temps de nombreux a^^ents finissions paiconieiil nos dépaitemenf.s de la frontière, i)arliculiérement la partie comprise entre la Moselle et les Vosges; ils sondent l'esprit de la population ; ^r/ZiSf»/ sur /es protestants, qui sont nombreux dans ces rontrrcs cl sanl henucnufi moins fronçais qu'un ne le croit f/énrralcment. Ce sont bien les lils et les petits-lils de ces mêmes lionunes qui. en 1815. envoyaient de nombreuses députutions au quartier j^'énéral ennemi pour demander (jne l'Alsace fit retour à la patrie allemande. (Test un fait bon à noter, car il peut être avec raison considéré comme ayant pour but d'éclairer les plans et la campagne de l'ennemi. Les Prussiens ont procédé de la même façon en Bohème et on Silésie trois mois avant l'ouverture des hostilités contre l'Autriche. »
La copie de cette lettre fut prise par le cabinet noir et envoyée à M. Conti.
Le prince Napoléon eut connaissance de l'ori^^Mnal.
Nous nous bornerons à mentionuer ensuite la lettre où M. Ducrot rapporte son entrevue avec madame de Pourtalès, récemment arrivée de Berlin, (jue nous avons reproduite dans notre Histoire des Tuileries. Dans une lettre du même général, datée de janvier 1869, il est question d'organiser chez l'ennemi un service de renseignements militaires. En etïet, le commandant iSchlenk dressa une carte topographique des cheminsde ferallemandsavec l'indication des points récemment fortifiés, l'emplacement des troupes et leur ordre de bataille ; tandis que le colonel d'Andlau suivait les grandes manœuvres de l'armée bavaroise et donnait de précieux renseignements sur la convention militaire conclue entre la confédération des États du Nord avec la confédération des États du Sud.
D'autre part enfin, les renseignements politiques et militaires les plus clairs et les plus complets étaient donnés par le colonel StotTel, attaché militaire à l'ambassade de Berlin. Les lettres de ce dernier furent trouvées dans les papiers des Tuileries. Dans une des dernières, adressée à M. Piétri, il est question dune entrevue projetée par Bismarck entre le roi Guillaume et Napoléon dans le but de prévenir la guerre en réglant par un traité les intérêts de lAllemagne et de la France. *
il protita avec l'empereur et son fils duu wayoïi do. troisième.