UN CRIME
Madame pleura le comte de Guiche; un deuil de cour, mais pendant lequel elle ne pouvait supporter d'être consolée.
M. de Vardes, en tournant trop tôt autour d'elle, ne fut accueilli que par des soupis qui n'étaient pas à son adresse. Il eut donc recours à une vieille ruse qui ré issit toujours, et il n'approcha plus de Madame qu'avec leloge de l'absent. Il se fit écouter; l'inconsolée parla à son tour du pauvre comte exilé, comme jadis Ovide, dans les contrées barbares, et, ne voyant plus dans de Vardes qu'un ami, en fit un confident.
Il lui avait souvent écrit...
Ah!... elle brûlait ses lettres?
Non.
Quelle imprudence!... Au moins étaient-elles bien cachées?...
Henriette avoua qu'elle en était bien inquiète. Elle les avait confiées à sa femme de chambre, M'"= de Montalais, et celle-ci venait d'être renvoyée par ordre de Monsieur! Et le plus affreux, c'est, que dans ces lettres, de Guiche n'épargnait pas la nouvelle favorite du roi, M"^ de la Vallière.
De Vardes, à cette confidence, se montra très effrayé. A tout prix, il fallait ressaisir cette correspondance qui pouvait tomber entre les mains de Monsieur. Il s'offrit pour cette entreprise ; Madame l'accepta et lui donna une autorisation écrite.
Cette pauvre duchesse avait de l'esprit, de beaux yeux, de la franchise, tout ce que vous voudrez, mais manquait totalement de prudence.
De Vardes, muni de cet autographe, reprit les lettres, mais...
Mais il demanda une récompense... il l'exigea même.
Madame avait la main tendue, mais non le cœur ouvert. Ce qui lui plaisait dans son nouveau confident n'était pas ce qu'elle regrettait de Guiche. Elle fut outrée de voir ses lettres d'amour transformées en lettres de change, elle remercia son complaisant ami et lui indiqua la porte. L'autre s'éloigna, mais en emportant la correspondance.
Le chantage se pratiquait donc à la cour de Louis XIV. Rien de nouveau sous le Roi-Soleil.
.; De Vardes alla aux Tuileries trouver M""* de Soissons (Olympe Mancini), une oubliée et dédaignée de l'amant de la Vallière.
Louis s'arrêtait quelquefois aux Tuileries. M""' de Soissons dit au roi un mot des lettres du comte de Guiche, puis insinua que celui-ci et sa maîtresse étaient sans doute les auteurs d'un billet anonyme déposé dans le lit de la reine pour l'avertir des infidélités de son époux.
Louis XIV s'en autorisa pour adresser à sa belle-sœur une verte réprimande de sa conduite, Henriette qui, — il n'y avait pas longtemps, -- avait entendu de son beau-frère un langage moins acerbe, se fâcha à son tour, puis, emportée par la colère, avoua tout... et, quant au billet anonyme, affirma que M°"> de Soissons en était l'auteur.
Louis la crut. Le marquis de Vardes fut jeté en prison, et M'"^ de Soissons exilée dans ses terres; quant à Madame, le roi lui pardonna. Mais le ménage de la duchesse devint un enfer.
Chaque jour Monsieur, excité par le chevalier de Lorraine, accablait sa femme de reproches. Il n'avait pas de honte, ce singulier mari.
Pendant ce temps, son frère apprenait avec inquiétude que M™^ de Colonne (Marie Mancini) venait à Paris.
Pouvait-il la recevoir où régnait la Vallière?
Et pouvait-il l'éloigner?
Il chargea M. de Créqui d'aller au-devant d'elle, de lui faire beaucoup d'honnêtetés, de lui remettre trois mille pistoles en lui promettant une pension de vingt mille livres. M. de Créqui eut en outre mission d'ajouter que le roi
7ft iii-miiU': i)i; I'alais-uoyal
r«';^it'U;iit (!«» no pouvoir rocovoir M"" la cumit'iablc (i; il.ut le titre di* la dame), et 'ju'il lu priait mùiu»» de choisir uuu ii-triili: plus t''liii:.'ti.'(> d.- Sainl-fîcriuriin que l'abbaye de Lis où elle se trouvait.
— Vrainii'iît, monsieur, répondit-elle, j'ai bien oui dire »|ue Ion dunuAl de rargoiil aux dames pour les voir, mais jp ne savais pis (ju'on leur on donnAt pour no les voir point.
Telle était la dtMicatesse du jeune roi, mais voilà bien pis :
Dans la même année mourut lentement Anne d'Autriche. La roiiic inôre, relrguée dans un coin du Palais-Hoyal, y riait aussi abandonnée (jue jadis l'exilée Marie de Médicis :\ Cologne.
Comme fils, Louis XIV et Philippe d'Orb-aiis valaient Louis XIII; — ils valaient encore meins, car leur mère avait étt'* exeellenlo pour eux.
La vieille reine mourut dans les souffrances cruelles d'un cancer au sein. Ses enfants, avertis que son dernier jour était venu, se rendirent près d'elle. Elle n'avait plus h leur laisser que ses bijoux, et elle eut la douleur de les entendre se les disputer. Le roi voulait toutes les perles pour M"« d'Artigny, qui était à M"' de la Vallière et qu'il mariait au Louvre.
Rien ne fut épargné à la pauvre femme pour qu'elle quittât ce monde sans regret.
Son premier gentilhomme, M. de Beringhein, étant entré dans sa chambre, elle lui dit :
— 11 faut nous (juitter, mon dur monsieur. Ce seigneur lui répondit :
— Vous pouvez penser, madame, coaibieu cet arrêt nous est pénible, mais nous nous consolons en pensant que Votre Majesté échappe à de grandes douleurs et de plus à une grande incommodité pour elle qui aima toujo: rs les bonnes odeurs; car le mal dont elle est atteinte répand à la fin une odeur infecte.
Li reine pâlit et se tut.
Elle mourut quelques jours après, à l'âge de soixante-cinq ans. Son convoi fut dune simplicité qui trahissait l'indifférence.
Les visites que le roi fit alors au Palais-Royal le mirent souvent en présence du répugnant chevalier de Lorraine, et sur les plaintes de la duchesse d'Orléans, Louis XIV, irrité, pria sou frère de se retirer à Villers-Cotterets et fit arrêter le chevalier dans l'appartement de Philippe pour l'expédier ensuite au château d'If.
Le roi de Sodôme obéit. Mais bientôt quelques officiers entreprirent de reconcilier les deux frères, et Golbert, chargé des pouvoirs de Sa Majesté, conclut une transaction moyennant laquelle le chevalier reçut une pension de 10,000 livres et eut Ma. seille pour résidence.
11 fut stipulé, en outre, que le frère dudit chevalier aurait deux riches abbayes. A ces conditions, Philippe rentra à la cour. Son retour y fut signalé par de nouvelles et plus coupables intrigues. En faisant espionner sa femme et Colbert, il surprit un secret d'État qu'il s'empressa de communiquera son chevalier; trahison qui menaçait la sécurité du royaume.
Le roi l'apprit et exila le chevalier à Rome.
Philippe, dès ce jour, jura la perte de sa femme.
Il avait eu de la duchesse quatre enfants ; deux étaient morts en bas Age, les deux autres, des filles, étaient mariées l'une au roi d'Espagne, l'autre au prince de Piémont. Il croyait avoir eu un cinquième enfant et, à ce sujet, il s'était rendu chez la fameuse sorcière empoisonneuse la Voisin. « Sa femme, disait-il, était allée accoucher en Angleterre d'un enfant du sexe mâle. La Voisin envoya à Londres son cousin Beauvillard, qui sut toute l'histoire. L'enfant vivait. Le roi d'Angleterre le voyait en secret et lui faisait mille amitiés. La Voisin rapporta tout cela à Philippe, qui s'en alla furieux, ajoutant que c'était Louis XIV qui était le père de l'enfant. La Voisin ne lui dit pas non. » (Peuchet, Archives delà police.)
Ces révélations achevèrent de le déterminer au crime.
En juin 1670, le roi ayant été informé que l'Angleterre s'alliait à la Hollande et à l'Espagne, pensa que Madame, sœur de Charles II, pourrait le servir auprès de ce prince et se détermina à envoyer secrètement sa belle-sœur à Londres.
Il ne pouvait mieux choisir son ambassadeur : Madame était intelligente, très aimée de Charles et très discrète.
Le mystère fut recommandé. Monsieur même, Monsieur surtout, devait ignorer ce voyage. Le secret fut gardé du côté de la duchesse, mais M. de Turenne, qui en fut informé, plus indiscret à soixante ans qu'une jeune femme, eut la faiblesse d'en parler à son idole, M""® de Coatquen.
Cette dame était liée avec le chevalier de Lorraine ; elle lui répéta la confidence qui, parce canal, parvint à Monsieur. '* Dès que sa femme fut de retour, cet imbécile lui fit une scène affreuse.
A la cour, au contraire, elle fut reçue en triomphe ; elle rapportait un traité dont les conséquences furent la paix de Nimègue.
Quelques jours plus tard elle tombait foudroyée par le poison.
Le 29 juin, elle n'éprouvait point la moindre indisposition, et le 30 au matin elle avait cessé de vivre.
Madame prenait de la tisane de chicorée, qui lui était ordonnée par régime. Le verre dans lequel elle la prenait était renfermé dans une armoire dont on ne retirait jamais la clef. Au milieu de la journée du 29 , un garçon de chambre vit le marquis d'Effiat, gentilhomme de Monsieur, refermant cette armoire, mais le garçon pensa qu'il cherchait à boire. Henriette, comme de coutume, demanda un verre de chicorée. A peine l'eut-elle bu qu'elle sentit un mal d'entrailles affreux, et bientôt elle s'écria qu'elle était empoisonnée.
Son teint était livide, ses yeux éteints. D'horribles convulsions bouleversaient ses traits, crispaient ses membres. Quand le duc d'Orléans arriva de Villers-Cotterets, elle était à la dernière extrémité, il ne recueillit plus auprès d« son lit que quelques paroles sans suite, parmi lesquelles cependant il put entendre le mot de poison, suivi de son nom et de celui du chevalier de Lorraine. Puis elle expira. Elle n'avait que vingt-six ans.
« On ne se cachait pas à la cour pour accuser Philippe», dit la seconde duchesse d'Orléans.
80 iii.vroinK i»i: talaishoyal
Le roi apprit cm fiV'iuissant la mort vioL-iitc do sa bt-llc-sa-ur. Il su lit uiiienor au milioii de la nuit le nonniiù rurnon, coutrùlcur do la bouche de Madame, sur lociuol planaient (luelques soupçons; cet officier fut introduit mystérieusement par le premier valet de ciiamhro Honlemps et un officier des gardes. Il fut intcrro^'é en leur présence par Sa Majoslé.
— Regardez-moi, dit gravement le roi à Purnon, et com|)tcz sur l.i vie si vous êtes sincère.
— Sire, je dirai toute la vérité.
— Happelcz-vous cette promesse... Si vous y manquez votre supjilice est prêt. Il dépend do vous de sortir du chûteau vivant ou mort.
— Sire, je compte sur votre parole sacrée.
— Bien. Répondez maintenant. Madame est-elle morte empoisonnée?
— Oui, Sire.
— Qui l'a empoisonnée?
— Le marquis d'Effiat et moi.
Le roi frémit.
— Qui vous a donné cette horrible mission? De qui tenez-vous le poison?
— C'est le chevalier de Lorraine qui nous a envoyé la drogue vénéneuse, par M. de Maurel, c'est moi qui l'ai préparée, et c'est M. le marquis d'Effiat qui l'a jetée dans le breuvage de Son Altesse Royale.
— Mon frère, reprit le roi d'une voix étouffée, mon frère a-t-il eu connaissance du complot?
— Non, Sire.
— Xe craignez pas de me le dire si c'est la vérité.
— Sire, nous ne pouvions compter sur la discrétion de Monsieur; il nous aurait perdus.
— Ahl je respire... Voilà tout ce qu'il m'importait de savoir. Allez, malheureux' je vous laisse la vie, mais sortez de mon royaume.
Ce fait est rapporté par un grand nombre d'écrivains parmi lesquels nous citerons Saint-Simon, la duchesse palatine, le marquis de la Fare. Plusieurs prétendent que Purnon a accusé Philippe d'Orléans. Quant à la seconde duchesse d'Orléans, voici ce que, dans ses Mémoires, elle a dit la première :
« Madame Henriette fut extrêmement à plaindre ; elle eut affaire à de si méchantes gens; je sais maintenant, comme dit le peuple, ce qu'en vaut l'aune.
« J'ai eu à mon service un valet de chambre qui avait vu le marquis d'Effiat empoisonner le verre de Madame; ce valet m'en a parlé souvent. Maurel, qui avait rapporté le poison d'Italie, en fut fort récompensé; on le plaça chez moi comme maître dhôtel. C'était un homme sans foi ni loi, mais il avait de l'esprit comme un démon. >
Tel valet, dit le proverbe, tel maître. Tels courtisans, tels princes; d'après les d'Effiat, les chevalier de Lorraine, les Maurel, on peut juger de la cour du
Un garçon de chambre vit le marquis d'Effiat refe.mani cette armoire.
Palais-Royal; elle valait celle de Versailles, dont nous n'avons pas ici à raconter les crimes.
Peu de temps après la mort de Madame Henriette, Monsieur épousa Uliarlotte de Bavière, fille de l'électeur palatin. C'était une femme d'une nature, assez vulgaire, qui conserva au Palais-Royal les goûts et même les habitudes de Munich ; mais elle ne manquait ni d'esprit ni d'instruction et éhiit assez honnête pour avoir le droit de juger sévèrement et de mépriser son mari. Elle ne s'en fit pas faute et les Mémoires qu'elle a laissés sont la peinture fidèle des sottises et des dépravations de Philippe d'Orléans.
LiV. 11. A. Fayard, Éditeur.
lIlsn^IIiK M l'\I.AIS-Il(>\ AI,
\.r idi s(> remnriii de hou culû .sucrèU-intiil avec la veiive «lu poète bc«in<>n, M"" tie Maiiilunon, et dt'puls se réconcilia avec son frèr<». Celui-ci en prolil.i |.,.urtn obtonir dos millionM et auKim'nler son apanage. Tandis (|ue l'aini^ «Ich i; Milinns paspillail le trrsor, ruinait la Kraiice en prodiji^alités in""-;-' - le . I !. I llii'saurisait.* Ot H>'-liov(il>alc, dit MIcIk'Ii*!, était double d un 11 ; i
Il noiirichisaait ses favoris qu'avec les deniers de la France et laissait inéme sa foinnio manquer du nécossalre.
Apres \o chiUoau et les doniainos de Saint-C.loud, il obtint du roi la seigneurie (le Sèvres (16r>7); puis le duché do Nemours et les seigneuries de Dourdan, Coury, Homorantin, Talenbray, Villers-Cotferots.
Ses deux tîlles furent dotées par l'Ktat de neuf cent mille livres chacune, soit trois millions six cent mille francs, valeur actuelle.
La pratique du chantage ne lui répugnait pas, et il retira un million dune seule poursuite exercée par lui-mnnc contre les trésoriers delà guerre, effrayés d'un tel adversaire.
11 auî^menta l'apanage de sa maison de tous les biens de sa cousine la grand*; M(vli'itiniselle. Cette fortune devait légitimement faire retour à la couronne— les l'ieiis étrangers ne pouvant tomber en quenouille, — mais Philippe et sa femme ne (juittèrent point J/a^/tfmois'?//? pendant sa maladie et captèrent la socces.sion.
Knlin, d'après lecalcul de Torbonnais, il avait un million rent mille livre.s do rentes, soit quatre millions quatre cent mille livres, valeur actuelle, et de plus les divers traitements qu'il cumulait s'élevaient à plus de cent cinquante millions de notre monnaie.
Son fils, dont nous allons nous occuper dan> le chapitre suivant, avoua qu'il était honteux chaiiue fois qu'il voyait sur son mémoire les sommes qu'il tirait du trésor royal.
Telles furent les origines de la fortune do la inaison d Orléans.
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PREMIÈRES ARMES DU DUC DE CHAaTRES. — L ABBÉ DUBOIS SOX PRECEPTEUR,
PROTKGÉ DE NtAPAMH..
La seconde duchesse d'Orléans avait une telle peur que hon fils ne contractât les vices honteux de son père qu'elle lui donna pour précepteur un abbé connu pour son amour du beau sexe, l'abbé Dubois. Si celui-ci neùt eu des aventures galantes bien connues, jamais la duchesse n'eût osé lui confier son fils.
Mais ce n'était éviter un malheur que pour tomber dans un autre. L'abbé, aussi ambitieux que corrompu, ne songea qu'à favoriser les vices naissants du jeune prince pour se rendre nécessaire.
A quinze ans, le jeune duc de Chartres séduirait la ûlle du concierge du
IILSl'OIUK DU PALAIS-llOYAL
palais; et ce dernier s'étant plaint à Madame, elle lui répondit ({ue cette affaire était une bagatelle qui ne valait point la peine qu'on en parlât.
— Mais, Madame, dit le concierge, ce ne saurait être une bagatelle qu'un enfant de fait, surtout pour une fille de treize ans.
Et le malheureux père eut le courage d'aller se plaindre à Versailles.
Louis XIV blâma sa belle-sœur, qu'il n'aimait pas et fit défendre au jeune duc de Chartres de reparaître à la cour jusqu'à nouvel ordre.
Monsieur, encouragé par l'opinion du roi, osa dire à la duchesse qu'il était décidé à renvoyer l'abbé Dubois, dont les conseils et la complaisance poussaient le jeune prince dans le travers.
— Et moi, lui répondit sa femme, je vous dis que l'abbé restera. C'est un homme d'esprit, et ce n'est pas trop d'un dans votre maison. Après tout, laissez votre fils courtiser les femmes : cela convient mieux aux descendants de Henri IV que de choisir leurs maîtresses parmi les gentilshommes de la maison d'Armagnac.
Le duc de Chartres était un assez beau garçon, grand et fort, à l'œil vif et intelligent, au teint clair et coloré; un peu Allemand de tempérament; nos princes n'ont jamais été entièrement français, sans avoir servi à prouver que les races s'améliorent par le croisement.
Louis XIV ne l'aimait pas, n'ayant que peu de considération pour sa mère, de trop petite naissance pour lui ; puis, vers son déclin, le roi- Soleil était devenu dévot, et l'élève de l'abbé Dubois était un mécréant, qui se refusait même aux convenances de l'hypocrisie. Il tenait si peu au masque cafard, mis cà la mode par M'"^ de Maintenon, qu'il renonçait aux honneurs de Versailles et leur préférait les soupers galants organisés par l'abbé Dubois. Il préférait — et qui l'en blâmera? — le petit lever et le coucher d'une jolie grisette à ceux du roi.
On finit par s'en apercevoir à Versailles. On trouva indécent qu'une Altesse royale s'affranchît de toute étiquette et se montrât heureuse d'être exemptée de paraître à Versailles. La froideur qu'on lui avait montrée l'avait rendu trop libre ; il fallait s'en départir et l'amener à reprendre son rang parmi les satellites de l'astre souverain. La guerre des Pays-Bas (on avait toujours une guerre) en ofïrit l'occasion. On l'appela à l'armée, et il se distingua au siège de Mous. Sans révéler le génie militaire d'un Coudé, il se montra brave au feu, spirituel sous la tente, bon prince au bivouac avec les pauvres soldats. La franchise de ses allures devait plaire au camp autant qu'elle eût paru inconvenante à la cour.
Mais la campagne finie, il dut venir saluer le roi, et Sa Majesté, mieux disposée pour lui, résolut de lui faire épouser sa fille, M"° de Blois.
Cette alliance, aux yeux de Louis XIV, présentait plusieurs avantages : elle abaissait un peu l'orgueil de cette maison d'Orléans, placée si près du trône, et par l'union d'une fille naturelle du roi avec un prince du sang, avançait beaucoup la légitimation des bâtards. Enfin elle préparait à l'établissement du duc du M line, idole de Louis XIV et de M""" de Maintenon.
Monsieur s'inclinerait devant le vœu de son frère, mais Madame regimberait; il fallait s'^' attendre. En effet l'orgueilleuse duchesse refusa la bâtarde de la Montespan.
S'» IIlfcvTUIIlL: Di; l'ALAlb'-HoYAL
M"'" lie Miiiiitt'iion dit \ Sa M.ijostiî «(ii'il fallait .ivivor ù il.iiitinH ninvii'*, et quo If inciikur <lc tout sorait do Ku^jiiur d ahord le duc de Cliarln-s, Kljr s Cn- «pùl des goûts, des inclinations do ce jeune prince, et apprit que l'abbô I>ul»oiM, ministre des plaisirs d»' Son Altesse, était l'homme le plus propre h entamer les né^'ociiitions. Klle le lit demander et lui tint à peu près ce langage :
— Vous êtes homme d'esprit, monsieur labbé; je n'ai pas besoin «le vous dire tous les avanta^^es (juc M. le duc de Chartres peut tirer d'une prompte soumission aux intentions du roi; c'est lui quil faut déterminer, et ce soin est conlié ;\ votre adresse.
— La mission dont vous m'honorez est diflicile :\ remplir.
— Le duc n'aurait-il pas de goût pour M'*" de lUois?
— .lo crains qu'il nait pour elle de réloi^'uemt'nt.
— M"" de Blois est aimable, pleine de vertu et de piété.
— Ce n'est pas à (juol Son Altesse s'attachera de plus.
— Elle est belle.
— Je partagea cet égard l'admiration de madame la marquise; mais je n'ai pas l'honneur de me rencontrer avec M. le duc en conformité de goùl.
— N'importe, je vous crois habile ù persuader, et vous réussirez; — alors, vous n'aurez qu'à choisir parmi les abbayes vacantes.
— C'est au nom du roi que me parle madame la marquise?
— Oui, monsieur. Demain, après la messe, tenez-vous sur le passage de Sa Majesté, vous recevrez ses ordres.
Dubois ne manqua point au rendez-vous.
Le roi, averti, lui contirma les intentions exprimées par la marquise. Mais, comme il l'avait prévu, il eut à combattre chez le duc de grandes répugnances. M"' de Blois était langoureuse et pâle, et ce tempérament de garde-robe, comme disait le prince, n'éveillait chez lui que les idées de tisane et d'apothicaire. Il estimait sa modestie et sa pudeur, mais pour leur rareté seulement. Il fallut que le négociateur entrât dans des considérations politi(|ues.
Le roi serait blessé du refus de son neveu; ill'éloignerait des affaires, de l'armée, de la cour. Son inimitié le poursuivrait jusque dans sa vie privée; adieu plaisirs et liberté. Enfin, à la mort de Monsieur, le nouveau duc d'Orléans pourrait être privé de toutes les prérogatives de son père.
Leduc réfléchit, et l'abbé entrevit le clocher de son abbaye.
Mais, avant d'aller plus loin, il ne serait pas hors de propos de donner le portrait de cet abbé qui va prendre dans l'histoire une place si importante.
C'était le fils d'un apothicaire de Brives-la-Gaillarde. II avait fait ses études comme boursier dans un collège de Paris, puis avait rempli les fonctions de précepteur dans plusieurs familles. Un curé deSaint-Eustache se l'attacha.
< Ce curé, content de ce valet pour qui il ne pouvait rien faire, le donna à Saint-Laurent, précepteur du duc de Chartres. Saint-Laurent s'en accommoda et peu à peu s'en servit pour l'écritoire détude de M. le duc de Cliartres ; de là, voulant s'en servir à mieux, il lui fit prendre le petit collet, pour le décrasser, et de cette sorte l'introduisit à l'étude du prince pour l'aider à préparer ses leçons
à écrire ses thèmes, à le soulager lui-même à cherclier les mots dans le dictionnaire. Je l'ai vu mille fois dans ces commencements, lorsque j'allais jouer avec M. de Chartres. Dans la suite, Saint-Laurent, devenant infirme, Dubois faisait la leçon, la faisait fort bien et, néanmoins, plaisait au jeune prince.
« Cependant Saint-Laurent mourut très brusquement, et Dubois, par intérim, continua à faire la leçon; mais depuis qu'il fut devenu presque abbé, il avait trouvé le moyen de faire sa cour au chevalier de Lorraine et au marquis d'Effiat qui avaient beaucoup de crédit sur le maître.
« De faire Dubois précepteur, cela ne pouvait se proposer de plein saut; mais ses protecteurs, auxquels il eut recours, éloignèrent ce choix, puis se servirent des progrès du jeune prince pour ne pas le changer de main et laisser faire Dubois, enfin ils le bombardèrent précepteur. » (Saint-Simon.)
Dubois, nous avons dit comment, sut captiver la faveur de son élève. Il eut recours à tous les moyens, il se fit le complaisant de ses défauts et de ses vices naissants, il se rendit l'homme indispensable qui nous connaît dans toutes nos faiblesses, pour qui on n'a plus de secret, sur lequel on se décharge de tous ennuis. Dubois servit surtout la paresse du prince. Jamais on ne vit serviteurplus actif. Il était vieux cependant et usé par la débauche.
« C'était, dit Saint-Simon, un petit homme maigre, effilé, à mine de fouine. Tous les vices, la perfidie, l'avarice, la débauche, l'ambition, la basse flatterie, combattaient en lui à qui demeurerait le maître. Il mentait jusqu'à nier elfrontément, étant pris sur le fait. Il s'était habitué à un bégayement factice pour se donner le temps de pénétrer les autres.... Une fumée de fausseté lui sortait par tous les pores. »
Ajoutez une intelligence souple, active, une extrême malice, mais aussi une grande puissance de travail, et vous aurez le portrait du précepteur du duc de Chartres, qui avait communiqué à son élève, — la cour du Palais-Royal aidant, — tout ce que la nature généi-euse de celui-ci pouvait comporter de vices.
Endoctriné par lui, il se résigna à épouser M"° de Blois, à ne rien dire à sa mère de son dessein et à se rendre à Versailles pour en faire part au roi.
11 y reçut de Louis XIV l'acciieil le plus bienveillant, et le soir môme, chez M"" de Maintenon, une entrevue lui fut ménagée avec M'** de Blois.
— Ah I mon cher abbé, dit le prétendant en rentrant au Palais-Royal, qu'il te faudra d'activité pour me faire oublier l'insipidité d'une telle union.
Bref, le duc se maria, et Dubois eut son abbaye. Louis XIV donna à sa fille deux millions et une pension de deux cent mille livres. Il mit dans sa corbeille de noces un écrin de deux cent mille écus. Enfin il renouvela au duc de Chartres la donation, déjà faite à Monsieur, du Palais-Royal.
Les académies de peinture et de sculpture, qui tenaient leurs séances dans ce palais, durent le quitter pour s'établir au Louvre.
Enfin l'ex-roi d'Angleterre, Jacques II, réfugié à Saint-Germain, a donné la chemise au marié: Sa Majesté s'est enivrée du plaisir de voir servir un de ses sujets par un roi d'Angleterre.
msToîm-: iM' i'\r..\iR-ROYAî;
L'union du duc do Chaitro» M do In fllle di- mndnino ilo Monto«imn, fui tout C6 qu'elle pouvait ^Irn. d'apn'^s ce qno nous ronnnissoim du rarfirtèr'* <*t (\fH njuMiis des jeunes é]K)ux. Dubois resta en faveur, c'est tout dire,
La nouvelle duchesse, imbue de la morele facile et très tolérante des roui*s, s'aeconunoda tout naturellement des l«^^»^ret••s de son mari et se trouva benn-usc de rtMicontrer en lui un seijincur ainial)le, 1"«" vivnrtf. y]h\\i d'.'.-n-.K i.r.m- ,.i1p enfin supérieur en toutes façons à son pèr^
Huit ans ]>lus tard, le duc Philii)pc mourul :i Saint-Cloud, tué à «fixante et un ans par l'apoplexie.
Personne ne pouvjiit regretter Monsieur.
Le roi en apprit la nouvelle en se rendant à Marly. Tl n'en parut pas affecté, et le lendemain il fredonnait un air d'opéra en entrant clifz M°* de ^faintenon. La cour étudia dans l'attitude du maître le dej^ré de tristesse qu'il convenait de faire paiaitrc. Dans laprès-diner, le duc de Bouri^ofnie dit au duc do Montfort:
— Jouons-nous au brelan?
— Au brelan? Y songez-vous, mon prince, le coi-ps de Monsieur est encorechaud.
— Je le sais, répondit le j)olit-lils de Fiant .•. mais le v>>\ n»- nl-uI i>a> i[n<i 1 <>ii s'ennuie à Marly.
Le deuil ne fut pas plus profond à Saint-Cloud et au Palais-Hoyal.
Le duc do Chartres prit le titre de duc d'Orléans, Le roi le maintint dans privilèges de Monsieur. Il eut des gardes, des grands ofliciers et même un chancelier. Sa cour fut composée de débauchés aimables, tels que la Fare, capitaine des gardes, Grancey, l'aumônier de Xesles, Clermont, de Polignac, et de crimi- . nels tels que le marquis d'Efliat. Ces féaux formèrent une troupe de chasseurs, dont toutes les femmes, jeunes et jolies, libertines ou disposées à le devenir, furent le gibier. Un seul limier eût suffi à cette chasse, l'abbé Dubois; mais il était secondé par le lieutenant de police d'Argenson. Ce magistrat i)0ussait la comi>laisance jusqu'à placer une compagnie du guet à la porte des maisons de débauche oii devait se rendre Son Altesse.
Cependant tous les loisirs du duc d'Orléans ne furent pas uniquement dépensés en folies. Pendant la paix, il prenait plaisir à l'étude des sciences et des arts. 'H s'occupait de peinture, de musique surtout; il composa tout un opéra; enfin il étudiait la chimie et. par une inclination superstitieuse qui devait exercer une certaine influence sur sa conduite, il se donnait à l'alchimie. La mobilité de son imagination était extrême; il fallait qu'il essayât de tout. « Un des malheurs de ce prince, dit Saint-Simon, était d'être incapable de suite dans rien, jusqu'à ne pouvoir comprendre qu'on en pût avoir. Une espèce d'insensibilité le rendait sans fiel dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses. Il était timide à l'excès. On n'obtenait rien de lui, ni grAce nijustice, qu'en arrachant par crainte ou par une extrême importunité. De là tant de manquements de paroles ; on ne le croyait pas dès lors qu'il parlait de la meilleure foi. »
Très défiant, il ne croyait à la probité de personne. * Sur la religion, dit
encore Saint-Simon, je ne puis savoir que ce qu'il n'était pas, sans pouvoir dire ce qu'il était. Mais je ne puis ignorer son extrême tjalaise sur ce grand point et n'être pas persuadé qu'il ne se fût jeté de lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins de la ville, qu'il faisait trophée de tant mépriser, s'il était tombé dans une maladie périlleuse qui lui en aurait donné le temps. Son grand faible en ce genre était de se piquer d'impiété et d'y vouloir surpasser les plus hardis. Il était né ennuyé, et il lui était si accoutumé à vivre hors de luimême qu'il lui était insupportable d'y rentrer.
En somme, peu de conscience et point d'âme. Pour vivre il lui fallait le mouvement des affaires ou le bruit de la débauche
Vers la fin du trop long règne de Louis XIV, et lorsque celui-ci connut les revers, la guerre fit une diversion dans l'existence plus agitée qu'occupée du duc d'Orléans. Il prit part à la bataille de Turin, s'y battit vaillamment et y fut blessé grièvement.
La duchesse, sa femme, ayant appris qu'il avait perdu ses bagages dans la déroute qui suivit, mit en gage ses pierreries, estimées deux millions, et lui en envoya l'argent.
De retour à Paris, le duc, ayant encore le bras en écharpe et un bandeau sur le front, se présenta à Versailles. Le roi s'informa tendrement de ses blessures.
— Je vois avec peine, lui dit-il, que celle de la tête tarde à se guérir.
— Ce n'est rien, répondit spirituellement M. d'Orléans, mais je porte le plus longtemps que je puis cet appareil qui me couvre le front.
MORT DE LA DAUPHINE. — NOUVEAUX SOUPÇONS d'eMPOISONNEMENT. — LA TA- BATIÈRE DU DUC D'ORLÉANS. — MORT SUBITE DU DAUPHIN. — LES SOUPÇONS REDOUBLENT. — CONTREPOISON DONNÉ PAR LE DUC d'ORLÉANS.
Le 12 février 1712, M^^e ladauphine mourut, enlevée à vingt-six ans par un mal subit et mystérieux.
Cette mort fut entourée de circonstances étranges qui provoquèrent des soupçons contre le duc d'Orléans.
N'était-il pas le fils d'un prince dont les amis avaient empoisonné la femme ? M. d'Effiat n'était-il pas au Palais-Royal? Le duc ne s'occupait-il pas de chimie?... Dans le peuple, ne traitait-on pas Son Altesse de sorcier et d'empoisonneur? > Mais voici les faits dont les esprits furent frappés.
Dans le courant de l'année 1710, M. d'Orléans avait donné à la dauphine, M"" la duchesse de Bourgogne, une fort belle tabatière; au commencement de janvier 1712 celte boite s'égara, et le 4 février la dauphine la retrouva remplie d'excellent tabac sur sa table de toilette. Elle y puisa à l'instant une prise, mais
8H insTOim; i»r r\i,\is-i;«.v\i,
(inolqucs homes après cil»- fut prise do frissons avanl-courours d'uno fl/'vio anloMtf.
l'réocoiiix'O lie la labutirie, ollo t-ii par) i • M"' il" !.. \ i .1 I » pria d'aller la lui l'herchor... ou ikî la retrouva plus.
Cette cirronslanco singulière produisit clif/, elle une certaine rumeur, clic en eut connaissance et recommanda le silence, disant qu'elle voulait que le roi i},'norât (pi'elle prenait du tabac.
Dans lu soirée du G la daupliine se leva, malgré l'avis du docteur Chirac, et écrivit une lettre, elle se recoucha, le docteur vint e| la saigna au pied. Le 7, un tiansport au cerveau survint, déterminé, dit-on, par une douleur sourde et lixe à la tempe. Deux saignées furent alors jiratitpiées aux bras, mais elles ne calmèrent point la douleur, (pii se changea bientôt on une sorte de rage.
Dans la journée du 10, le mal parut se calmer un peu, mais la malade, extrêmement affaiblie, était en proie aux plus sombres pensées : — « Je m'éteins, disait-elle. Bientôt la cour me regrettera. Je vous vois déjù, mesdames, avec votre grand habit... Et puis le deuil sera jeté là, dans le coin d'une garde-robe, et je serai oubliée... connue tant d'autres princes qui ont respiré l'encens... quelques jours, quelques heures... après quoi, ils ont été dormir éternellement sous le marbre... Le dauphin!... oh! lui, quand je serai morte, je suis sûre (Juil épousera une sœur grise, ou bien une tourière des tilles Sainte-Marguerite... »
Le même jour elle se confessa, puis pria son confesseur de brûler devant elle les papiers contenus dans une cassette qu'elle lui indiqua.
Pendant toute la journée du l'2, le roi et le dauphin, fondant en larmes, restèrent à deux genoux au pied de son lit.
Elle pria son mari de lui pardonner et le roi de payer ses dettes. Vers le soir ses yeux prirent un subit éclat, elle leur tendit les mains en proie à une convulsion terrible.
— Souvenez-vous de moi quelquefois, murmura-t-elle encore.
On entendit un cra<iuemcnt dans toutes ses articulations... Elle n'était plus.
Après sa mort les bruits d'empoisonnement reprirent leur cours, et Ion se raconta l'histoire de la tabatière.
Les médecins Fagon et Baudin regardèrent le poison comme certain ; Maréchal en déclara les indices douteux ; Chirac seul prétendit que la princesse était morte de la rougeole... personne ne le crut.
Des bruits d'une autre nature, mais non moins tristes, se répandirent également. On dit que la princesse avait trahi le roi et la France, et que Louis XIV avait trouvé dans sa correspondance la preuve qu'elle livrait à son père des copies de nos plans militaires. Son amant, le duc de Fronsac, les démentit et aflirraa qu'elle avait le cœur vraiment français.
Cependant la mort navuit pas cessé de planer sur Versailles.
Le lendemain du jour où la dauphine expirait, son mari fut saisi d'une forte fièvre. Daffreux symptômes se déclarèrent aussitôt, et cette fois les signes du poison parurent évidents. Le corps du prince se couvrit de tumeurs et de pustutules livides. Il ressentait dans les entrailles un feu dévorant.
Le duc d'Orléans s'occupait de peinture.
Le 17 février au matin, il entendit un bruit sourd dans l'appartement situé au-dessus de lui... c'était le cercueil de sa femme que l'on clouait.
Les yeux de l'infortuné se remplirent de larmes.
— Un instant encore ! dit-il en élevant ses mains, et je te rejoindrai.
11 mourut à huit heures du matin.
A l'autopsie on trouva, dit-on, ses entrailles comme consumées.
Les soupçons d'empoisonnement redoublèrent, et tous se tournèrent encore vers le duc d'Orléans, que l'on accusa de vouloir supprimer la branche aînée pour arriver au trùne. Ces accusations trouvèrent un écho dans le peuple.
LiV. 12. A. Fayard,
Editeur.
90 iii>>T<»ii;|.: \)\- |^\^AIS-U(>^ \i.
' ' r, :iii inniiiont où le duc (l'Oilt'îiii.s sortait du paliiis pour sorcrulre
à Versailles, uuo foui»- furifusf entoiini sa voitirc en criuiil : A la Grève, l'ash.issiii, roinpoisouneiir !...
Un hommo, s'uppnx-liaMl, aj>oHlropli:i le duc :
— Philippe, lo feu des bourreaux peut devancer celui de l'enfer. Tremble liOflh'ier des ^'ardes, Indi^Mié de tant dinsolonce, tira sou épée et en Lie
l»;:<'reuient nu bras le prophète de malheur.
Aux cris de cplui-ei la foule joi^;iiil des iinprécalious et des huées.
L*affairo tournait mal pour le prince ; il h; comprit, et avec beaucoup de 8anj(froid :
— Monsieur de liiivannes, cria-l-il en mettant la tête à la portière, pouninoi ave/.. vous frappé cet homme?
< Tenez, ninii ami, dit-il an blessé en lui jetant sa bourse. Faites-vous guérir et ne maniiue/ pas de venir me voir an Palais-Huval.
La bourse, en s'étalant sur le i)avé, tit une heureuse diversion, et lo cocher en profita pour fouetter ses chevaux.
Le duc ne rencontra à V'ersailles que i M-iges glacés ou des regards lio^tiles.
Dans les pénibles entrevues qui se succédèrent, il eut besoin de tout sontrict et (lo toute sa présence d'esprit pour éviter un éclat terrible.
Peu de jours après, le jeune duc de ïiretague, — troisième dauphin, — succomba de la même maladie que son père.
— Maman, disait-il à sa gouvernante en se sentant mourir, le voyage de Saint-Denis n'est pas un trop joli voyage I... »
Puis le duc d'Anjou, — quatrième dauphin, le futur Louis XV, — toml)a malade en même temps que son frère. Il avait le corps et le visage tuméû 's ; ses petites lèvres refusaient le sein ; de continuelles convulsions tordaient ses membres : on le croyait perdu...
Alors M"** de Ventadour se rappela que M"' de Verrue, maîtresse du duc de Savoie, lui avait souvent parlé d'un contrepoison qxi'i lui avait sauvé la vie. Mais elle ne connaissait pas ce contre poison.
Dans le même temps. M"' de Verrue, se trouvant chez la duchesse douairière, Iwi parla du même médicament.
— Attendez donc, répondit Madame, je crois que mon fils le connaît. Il est absent, je vais lui écrire par exprès.
Le soir même, en effet, le duc d'Orléans envoya le contrepoison.
La gouvernante du petit malade s'empressa, mais en secret, de lui faire prendre le remède, et quelques heures plus tard une amélioration sensible conlirma son espérance.
Lorsque entin, elle vit l'enfant hors de danger elle avoua à Louis XIV ce quelle avait pris sur elle de faire. Le roi l'embrassa, l'appela sa chère fille et voulut savQir de qui elle tenait cette drogue salutaire. En apprenant que cétait du duc d'Orléans, son front se rembrunit.
Un peu plus tard, rencontrant le duc. Sa Majesté, au lieu de le remercier, lui dtt :
— Si vous l'aviez voulu, monsieur, ces quatre morts ne seraient pas arrivées.
Son Altesse Royale, un moment interdite, se remit cependant bientôt et répondit, en regardant M"" de Maintenon qu'il soupçonnait de le calomnier :
— Sire, si les moments que l'on a employés à m'accuser l'eussent été à me demander des secours, je les aurais donnés; mais on aimait mieux faire grand bruit des empoisonnements et se disposer à en profiter que de travailler à les prévenir.
Personne ne répliqua. Le duc poursuivit :
— Il est temps enfin que la source de tant de noirceurs soit mise au grand jour. Je viens. Sire, vous demander des juges. C'est avoir trop soutïert d'humiliations. On sait que j'ai un laboratoire de chimie, où je m'occupe de quelques expériences avec Humbert. Tel est le prétexte dont on se sert pour m'accabler de calomnies auxquelles Votre Majesté croit volontiers. Eh bien, Sire, que Votre Majesté m'envoie en prison; que la chambre ardente soit rouverte pour votre neveu. On s'est efforcé de ternir ma réputation ; j'ai le droit d'exiger que des formes juridiques éclaircissent ma conduite. Humbert s'est déjà rendu par mon ordre à la Bastille, j'attends la lettre de cachet qui doit m'y envoyer moi-même.
Le roi troublé et indécis répondit :
— J'y réfléchirai.
Et sur cette parole grosse de menace, il rentra dans son arrière-cabinet.
Le jour même Louis XIV soumit cette déplorable alïaire à un conseil secret. MM. de Pontchartrain et de Beauvilliers s'élevèrent vivement contre la mise en accusation d'un prince du sang qui eût été un scandale et eût diminué le prestige de la famille royale, non seulement en France, mais dans l'Europe entière. Ils firent prévaloir leur opinion. La lettre de cachet, déjà toute prête, fut anéantie.
Quant au duc d'Orléans, il céda aux instances de sa mère et renonça à demander des juges, mais il persista à exiger réparation de ses calomniateurs.
Le duc du Maine, fils naturel de Louis XIV, en était un des plus acharnés. Philippe d'Orléans se rendit à Sceaux, où il résidait, disant que la glace était rompue et qu'il fallait que sa justification jaillit de tous ses éclats.
Son Altesse entra sans se faire annoncer dans le salon où M'»c du Maine régnait sur les poètes ses courtisans, et les adorateurs de ses minauderies. A son apparition, la surprise, l'inquiétude se peignirent sur tous les visages.
Il traversa le salon avec un salut muet et se dirigea vers le duc du Maine, debout près de la cheminée.
— Monsieur, lui dit-il très haut, il est bien temps, je crois, que nous ayons ensemble un mot d'explication, et je suis heureux qu'elle se passe en si nombreuse compagnie.
— Que signifie ceci?... balbutia le duc déjà troublé.
— Cela signifie que je suis las des intrigues ténébreuses dont vous m'enveloppez et que vous allez les désavouer à l'instant, ou les soutenir l'épée à la main dans votre parc.
^^ lll>TolUK ItV l^ALAlS-KoVAL
— Monsieur le diic. »!<• m.irc ! iiirMlére/ vous, voulut din- la (lurli.-ss.- i|iii s'était It'vrc.
— Madame, répliqua «lr«lainnousemoiit riiilipi»».- dOrlûans, il no s'agit Ici ni de toni»lels ni de bouts-riniés. veuillez, je vous prie, nie laisser expliquer avec njonsicur N-duc.
— Kniin, monsieur, que prétendez-vous ? nprit M. du Maine.
— Je prétends (|uiei et partout où je \v voudrai, vous démentiez les raloinnies que vous avez fait courir contre moi au sujet des malheurs de la famille royale.
— Prince, vous êtes dans Terreur, jamais y n'ai pensé que vous fussiez capable...
— Qnc faites-vous, monsieur I interrompit la duchesse. Allez-vous descendre à d'humiliantes justifications ?
— Madame a raison, dit Philippe eu portant la main à son épée. Suivez-moi. monsieur, et soutenez au moins en colonel ;/énéral les injures que vous m'avez faites en jésuite.
— Mais du tout, prince, du tout, iéi>ou(lit le duc, i)âle de terreur... Je suis pi et à reconnaître que vous êtes étranger à tant de malheurs.
— Oh ! monsieur, se récria la duchesse, vous me déshonorez...
— Mais, madame, je ne vous conçois pas; je satisfais à ma conscience en rendant hommage à la loyauté de M. le duc d'Orléans. Oui, prince, je le répète, je vous tiens pour le plus homme de bien du royaume et je le répéterai partout où vous voudrez.
— Cela suffit, monsieur le <luc.
Et Philippe d'Orléans sortit, tandis qu'on faisait respirer à la duche.sse de l'eau de la reine de Honf^rie.
LES DEUX COURS. — LES MŒURS DE L\ RÉGENCE AV.^XT LE REGENT. — QUELQUES M.\ITRESSES DU DUC d'ORLÉANS. — LA GRANDVAL. — MADEMOISELLE PINET DE LA MASSONNIÈRE. — LA DESMAUES. — LA FLORENCE.
Sous le poids de tant de deuils et de revers, la vieillesse de Louis XIV fut d'une morne tristesse que les victoires de Villars et le rétablissement de la paix ne parvinrent pas à dissiper.
Pour échapper aux regrets et à l'ennui, le roi septuagénaire se jetait dans une bigoterie idiote et s'efforçait de s'absorber dans ses pratiques.
Sa cour, pourrie de vices, mais tremblant toujours de lui déplaire, s'enveloppait d'hypocrisie et, pour être secrète, la corruption n'en était que plus afifreuse. Princes et princesses entre eux, loin des regards du roi, étaient cyniques dans leurs mœurs, ignobles dans leur langage. La princesse de Conti et M"* la du-
chesse se reprochaient l'une à l'autre leurs galanteries et leur ivrognerie en se donnant les noms de sac-à-vin et de sac-à-guenilles. Les duchesses de Chartres et do Bourbon furent un soir à Marly surprises fumant dans des pipes qu'elles avaient envoyé chercher au corps de garde suisse. M"" de Berry se moquait de son mari, assez simple pour croire à la religion. C'était un bonhomme que ce duc de Berry, les dames d'honneur le tutoyaient : — Berry, va me chercher mon ouvrage, approche la table, ramasse mes ciseaux.
Au jeu, on gagnait ou l'on perdait des sommes folles. Il s'y trouvait un d'Antin qui prenait dans le chapeau de Monseigneur l'argent qu'il venait de gagner et le mettait dans sa poche.
La duchesse de la Ferté réunissait chez elle ses fournisseurs, bouchers, boulangers, etc., les mettait autour d'une grande table et jouait avec eux une espèce de lansquenet. « Elle me disait à l'oreille : Je les triche, mais c'est qu'ils me volent. » (Mémoires de Mme de Staël.)
L'abbesse de Maubuisson écrivait :
« En ce pays-ci, depuis que les femmes prennent du tabac et boivent des liqueurs fortes et le vin assez pur, elles sont fort raides. »
Mme de Nemours disait :
« Autrefois on était heureux quand son cocher n'était point ivrogne; à l'heure qu'il est on est trop heureuse quand on a une belle-fille qui ne l'est pas. »
Un jour le roi exhortait la petite princesse de Conti, âgée de dix ans, à persévérer dans la piété : « On se moque de moi, dit-elle, quand je dis que je vais à confesse. »
Ainsi la corruption s'attaquait jusqu'aux enfants.
Le duc d'Orléans et sa cour, dont nous allons raconter les débauches légendaires, n'étaient donc pas des exceptions, et ce que l'on a appelé les mœurs de la Régence existait avant que Philippe II d'Orléans fût régent.
Philippe n'eut jamais de passions, il n'eut que des vices et des caprices ; et parmi ses nombreuses maîtresses, celles qui exercèrent sur lui un certain empire, les plus en faveur, ne dominèrent jamais que l'homme de plaisirs et jamais le prince. — Ceci est à son éloge. —Il n'aimait que les courtisanes et les choisissait d'ordinaire parmi les femmes de théâtre.
On sait que l'Opéra était de son temps au Palais-Royal. Il passait de son cabinet dans sa loge, où il avait fait placer un lit. Souvent il assistait au spectacle dans les bras de sa maîtresse ou bien il faisait appeler une des artistes dont le chant, ou la danse, ou la beauté l'avait séduit; c'était dans son costume qu'il la voulait. Grâce au goût des poètes pour la mythologie, il aima tour à tour toutes les divinités de l'Olympe, depuis Vénus et la jeune Hébé jusqu'à l'imposante Minerve. Nous avons parlé de sa première maîtresse, la petite Léonore, la fille du concierge du Palais-Royal; à celle-ci succéda une comédienne, la Grandval, « mais on s'opposa à cette intrigue parce qu'on la trouvait trop vieille et trop corrompue pour lui. > (Mémoires de Maurepas.) Dubois eût préféré le conduire dans la célèbre maison de la Fillon à lui laisser faire la connaissance d'une femme artificieuse ou par trop dépravée.
li4 IlISlUlKL UU l'ALAlsi-ilUVAL
Après la Uruiulval, !••> i.lngiuiiiits ^;.il:int(\s iiuilt ni ili; M"» pincl «l»* la Massounicjv.
« Ce lut •lai)8 co toiiips-là, dit Maiin^pan, qu'il partit pour aller servir en Italie sous le uiaréchal dr C^atiiiat. 11 Kurrèla qucl({uc tomps à Lyon, et y Ht iiiic uiaitressu on passant, qui fut M,,, Pinet de la Massonniùre, à quoi la mère const'utit. Il fut obli^{«^ dt' partir pour l'Italie vi laissa sa nialtrewe K^sse d'un fils dont elle accoucha.
« Il la vint roti'ouvor à son retour d'Itali»- et proposa à la mère et à la fille de venir :\ Paris. Le pèro lit ce qu'il put pour l'cmpècher ; cette affaire lui donna même tant de chajçrin qu'il en mourut. Par ce moyen, les deux femmes se trouvèrent maîtresses de leur volonté et partirent sur-le-champ jtour Paris; mais elles trouvèrent M. le due amoureux de la Drsinan's.
« M"* de la Massonniôre voulut s'en ven;{or en prenant le prince de Robecq, qui lui promit de l'épouser. Celui-ci raiin-na la mère et la fille :\ Lyon, laissa sa maitresst? {grosse et partit sans lui dire adieu.
« Ces deux femmes furent outrées; elles crurent, et surtout la mère, que le seul parti qui restait h prendre était de marier sa fille. Elle trouva M. Poncet, gentilhomme de Montélimart, cai)itaine de cavalerie, qui ne fit aucune difficulté d'épouser cette fille dont il a eu plus do deux cent mille écus de biens qu'il a dissipés. » (Mémoires de Maurepas.)
Pas de chance cette belle Pinet de la Mas-tMim. n- ... i;harlotte Desraares en eut davantage.
C'était une artiste distinguée qui avait succédé au Théâtre-Français à la célèbre Chanipmeslé. Elle excellait dans la tra«^édie... mais ce n'est pas de ce genre de talent (jue nous avons à parler ici. Cette grande artiste était une très jolie fenmie entourée d'un monde d'adorateurs et si tendre, si bonne qu'elle n'eàt v(tulu voir souffrir personne pour elle, pas même son porteur d'eau. Elle était ainsi la première victime de sa sensibilité, elle se sacrifiait et, tout ayant beaucoup d'amants, elle ne semble pas en avoir eu pour elle-même.
Le premier objet de ses faiblesses fut le dauphin, mais elle ne fit avec ce ladre imbécile ni ses affaires de cœur ni ses alVaires d'argent, et elle se rejeta sur Philippe d'Orléans. Elle eut de lui une lille. « Elle aurait bien voulu lui mettre sur le corps un autre enfant, mais il a répondu : « Non, celui-ci est par trop arlequin. » Elle lui demanda ce qu'il voulait dire par là. Il répondit : « Il est de trop de pièces ditlérentes. » (Mémoires de la duchesse d'Orléans.)— «Je ne sais pas si elle ne l'a pas donné à l'électeur de Bavière, qui y avait travaillé de son côté" et auquel cela a coûté la plus belle et la plus magnifique tabatière qu'on puisse voir. Elle était gai-uie de gros diamants. » (Mémoires de la duchesse.)
Cependant le duc s'était chargé de la petite fille, mais à la condition qu'elle serait élevée loin de sa mère et que celle-ci ne verrait jamais son enfant.
« Un jour, raconte Madame, elle l'a vue dans une loge. Les larmes lui vinrent aux yeux dans l'excès de sa joie. La fille est fort gentille, mais pas de beaucoup aussi jolie que la mère. »
• Mais tandis que la Desmares pleurait de ne pouvoir embrasser sa fille.
celle-ci, chez le duc cl Orléans, rougissait de l'avoir pour mère. Elle sortait d'un couvent de Saint-Denis lorsque son père la fit venir au Palais-Royal.
« Lorsque mon fils la fit venir, elle ne savait pas qui elle était, et lorsqu'il lui dit qu'il était son père, elle fut transportée de joie, car elle s'imagina être la fille de la Séry et la sœur du chevalier ; elle pensait aussi qu'elle serait reconnue ; mais quand mon fils lui eut dit que cela ne pouvait être et qu'elle était la fille de la Desmares, elle se mit à pleurer amèrement. » (Mémoires de la duchesse d'Orléans.)
Elle fut reconnue néanmoins, mais plus tard, à l'âge de seize ans; deux ans après son mariage avec M. de Ségur.
Le duc lui donna une dot de deux cent mille livres et mille écus de pension.
En même temps que la Desmares, le duc d'Orléans avait connu la danseuse Florence qu'il avait rencontrée au bal de l'Opéra. Elle avait pour amant en titre le greffier en chef de l'Hôtel de ville, et elle ne le quitta point pour le prince. Les Noëls de 1696 et 1697 sont pleins des amours de Florence et du duc d'Orléans,
« Elle devint grosse, rapporte Maurepas, et eut un garçon quia été baptisé à Saint-Eustache, comme fils du sieur Coche, valet de chambre de M. le duc d'Orléans. C'est ce fils que M. le duc a reconnu depuis sous le nom d'abbé de Saint- Albin, à la sollicitation de Madame, qui l'aimait beaucoup. »
Ce Coche, dont parle Maurepas, était le favori du duc, il ne reculait, pour être agréable à son maître, devant aucun genre de service. Les solliciteurs devaient s'adresser à lui. Son crédit était considérable, heureusement pour le fils de la Florence dont l'abbé Dubois était l'ennenïi juré.
Saint-Albin, avait, avec son père une ressemblance frappante, mais elle ne s'arrêtait pas à la physionomie, et les mœurs du jeune abbé étaient dignes du Palais-Royal. L'évêque de Soissons s'en plaignit au duc d'Orléans. Celui-ci fit sur-le champ venir son fils, lui fit une sévère réprimande devant cet évêquc, et finit par lui dire qu'il ne convenait point à un petit abbé comme lui de mener une vie pareille à celle des grands prélats de l'Église de France, ajoutant qu'il devait attendre, du moins, qu'il fût évêque pour avoir une conduite aussi mauvaise que la leur. » (Maurepas.)
Nous attendrons que nous en soyons à la Régence pour parler des autres maî tresses de Philippe, les reines des soupers fameux que le duc, entouré de ses roués, présidait dans l'épanouissement de tous ses vices.