‹ Histoire du Palais-RoyalChapitre 98 sur 126 · AU PALAIS -ROYAL — UN PERSONNAGE ÉNIGMATIQUE · texte numérisé non relu

AU PALAIS -ROYAL — UN PERSONNAGE ÉNIGMATIQUE

Le palais, nous croyons l'avoir dit, après des perquisitions régulièremont opérées, et la fermeture de ses grands appartements, avait été occupé par la garde nationale.

L'habitation princière, complètement évacuée par ses employés, ses parasites valets, était déserte. Des caves aux greniers régnait la solitude et nul être humain (on devait le croire), n'en pouvait troubler le silence. Au rez-de-chaussée, le concierge et le poste de garde conservaient seuls au palais une apparence de vie.

lue nuit du commencement d'octobre, vers deux heures, tout paraissait dormir, et sous un ciel voilé la cour d'honneur était dans une obscurité profonde. Liiseuliuelle allait et venait de son pas lourd et régulier, fort insouciante, jj est probable, du devoir en apparence inutile qui lui était imposé. Cependant si indiflérente et si engourdie qu'elle fût, elle entendit dans la cour un de ces bruits qui, par leur discrétion même, nous mettent en éveil

C'était le craquement de la grève sous un pas lent et mesuré.

Son regard plongea dans l'ombre, et du côté de la rue de Valois, elle distingua un individu qui s'avançait dans sa direction.

Un bec de gaz coupait par moitié de son rayon jaune l'intervalle qui le séparait de cet homme; elle ne dit rien et attendit que l'individu passât sous la lueur du réverbère.

Ce moment venu, elle cria:

— Qui vive ?

L'autre, un bourgeois vêtu d'un paletot et coififé d'un chapeau mou, no répondit point et continua à s'avancer le long du mur dans l'évidente intention de gagner la grande porte.

— Au large I dit la sentinelle en lui faisant face. L'homme fit encore (quelques pas.

— On ne passe pas, reprit le soldat en inclinant son fusil.

A cette menace l'homme s'arrêta, poussa un cri plaintif et discordant et d'un geste indiqua qu'il était sourd et muet.

Des gardes qui veillaient au poste accoururent :

— Qu'y a-t-il ?... que veut cet homme? d'où vient-il?...

— Il sort du Palais, de là-bas, fit le factionnaire en indiquant l'aile orientale qui borde la rue de Valois. Il est sourd et muet.

Deux gardes prirent l'intrus par le bras, et sans penser à son infirmité :

— Suivez-nous, lui dirent-ils.

L'inconnu se laissa emmener sans résistance.

Lorsqu'il fut à la lumière du poste, les ^'ardes l'examinèrent avec une curiosité mêlée d'étonnement et de méfiance.

Il était grand, large des épaules, d'une force peu commune, et sa figure ronde et bonasse affectait une timidité niaise assez singulière chez un gaillard bâti comme Hercule.

Ses grands yeux de cabillaud à fleur de tête, sa bouche entr'ouverte, à peine ombrée d'une claire moustache blonde, son teint blanc et rosé, lui prêtaient une physionomie niaise.

— Qui êtes-vous ?.. . Que faites-vous ici ? D'où sortez- vous ?

Pour toute réponse, il gémit de nouveau en indiquant du doigt sa bouche et ses oreilles.

— Oui, oui, fit le sergent, c'est fort commode quand on ne veut pas rendre des comptes; mais attends donc!

Il s'éloigna et revint presque aussitôt avec un soldat qui se frottait les yeux en demandant:

— Qu'est-ce qu'il y a donc sergent, pour votre service?

— Il y a ce particulier qui se prétend sourd et muet, afin probablement de ne pas nous expliquer comment il s'est introduit au Palais pendant la nuit, et ce qu'il y prétend faire. Voilà qui est singulier, vous avouerez, un monsieur qui à deux heures du matin sort de ce palais, clos et désert depuis longtemps, comme un bon bourgeois sort de chez lui.

619 IIlSToIlil'; l»l l'\L\l--ll(»VAL

— AviM- r.i, ajdiilii un jî'irtlo, ((n'il ii'ii ni nnilunnr m k« |ii, «.-l que sa j^rosse tète rondo et Mondo n plutôt l'air AII<'Uinn<i <{u*> Ki aurais.

— C'est pout-ôlro un espion? haHarda un autre.

— Silonco! nt lo ser^^tMit, nous allons le faire caus<;r. liarl»ior «{ui connaît lalphabct des sourds et uiut-ts, va rintcrn»j^er.

Pendant ce collonue, l'inconnu n'avait pas sourcillé, llien dans sa physionomie n'avait trahi la moindre attention ;\ ce qui se «lisait autour de lui. Ses yeux restaient sans luiniùre, ses traits sans expression.

Lo garde, nommé Harbier, se planta devant lui et, dans le langage de l'abbé de l'Épée, lui demanda :

— Qui es-tu?

L'inconnu j^osa lebonldi' l'index à son front, puis secoua la tète négativement

Il ne comprenait pa.«!.

Ce fut pour tout le monde une déception très vive. Le scr^'ont eut l'air vexé. Plusieurs commençaient comme lui :\ soupçonner une mystification et proposaient diiïérents moyens pour s'en assurer.

— Fouillons-le, dit le sorf,'ent. Voyons, l'ami, retournez vos pochos. L'étranger demeura impassible à cette menace, mais dès que l'on porta la

main sur lui, il poussa des cris strangulés, particuliers aux muets, et les gardes furent pris d'un fou rire. Ses contorsions, ses grognements, ses craintes, ou réelles ou admirahlomenf jouées étaient d'un comique irrésistible. Le sergent seul pestait, jurait :

— Faites attention, f... ! Ce n'est pas un jeu. Il faut dresser l'inventaire de tout ce qu'il a sur lui. Allons, procédons avec ordre et sérieusement ; et si cet individu regimbe, qu'on le garrotte. D'abord le chapeau...

Il ôta le chapeau du sourd et regarda sous la coiffe.

— Rien l;\-dedans, dit-il.

Puis, fronçant le sourcil, il parut réfléchir et ajouta avec humeur :

— Après tout, nous n'avons pas à faire le service de la police... ça dégoûte. Retournez ses poches simplement pour lui enlever ses armes ou les papiers qu'il serait tenté de détruire.

Un garde exécuta cet ordre avec soin, mais ce fut peine perdue, et il ne trouva qu'un mouchoir de poche sans marque et un porte-monnaiecontenantquinze francs.

— Eh bien ! fit le sergent avec résignation. Nous avons fait notre devoir, nous attendrons le lieutenant.

Quelques gardes rallumèrent leurs pipes, d'autres s'étendirent sur le lit de camp et l'on cessa de s'occuper de l'inconnu.

L'officier vint, le sergent lui montra son prisonnier, lui fit son rapport, et peu de temps après, quatre fusiliers, conduisaient l'inconnu à la préfecture de police, où il était enfermé au Dépôt.

Il y avait là peu de monde dans ce lieu ordinairement encombré; depuis le 4 septembre on n'arrêtait plus personne. Le préfet de police, M. de Kératry, avait congédié les sergents de ville destinés à former des bataillons de marche, et destitué cinquante commissaires sur soixante. Tous les services étaient désor-

ganisés, de parti pris par le préfet, qui conseillait au gouvernement d'abolir la préfecture de police.

Gomme nous tenons à ne pas être taxé d'invraisemblance, nous dirons donc que l'individu en question eût sans doute été relâché le jour même de son arrestation, si le rapport qui le concernait, ne l'avait rendu intéressant en le présentant comme un personnage énigmatique, mystérieux.

Après l'avoir fouillé, mais minutieusement, et lui avoir adressé des questions qui restèrent sans réponse, après quelques épreuves restées sans résultat, on ne demeura point convaincu de son infirmité, loin de là...

Ou cet homme était sourd et muet et s'était introduit dans l'intérieur du Palais-Royal pour y voler, ou cet homme était un fourbe ; mais dans ce cas il ne simulait point une infirmité avec cette perfection et cette constance, sans avoir un intérêt capital à cacher son identité et les raisons qui l'avaient poussé à s'introduire dans le Palais.

Ce fut à cette dernière supposition que s'arrêta le magistrat devant lequel il comparut.

Il devait donc décerner contre lui un mandat d'arrêt et lui désigner une prison... mais il hésitait... Combien il était regrettable que l'ancien personnel de la police eût été congédié!

D'abord le séjour de l'homme au Dépôt n'était plus d'aucune utilité.

Expliquons-nous.

Dans la salle d'entrée du Dépôt de la préfecture, on a établi une suite d'armoires assez étroites, dont la porte est remplacée par une claire-voie ou grillage de fer. Là sont exposés les arrivants, tandis q l'une escouade d'agents dont les yeux sont aussi exercés que la mémoire, les regardent de tous les côtés, les observent dans leurs allures et triomphent de tous les déguisements. C'est une sorte de morgue pour les vivants où l'on ne dépose que les inconnus, les célébrités. Les habitués entrent directement dans les cellules ordinaires.

L'inconnu du Palais-Royal avait été placé là, mais malheureusement il n'y avait plus d'agents pour l'examiner.

Le gouvernement avait décrété la vertu. La corruption avait cessé de régner. Les crimes devaient être assez rares pour que les citoyens pussent faire leur police eux-mêmes, et M. Claude avec sa petite brigade n'avait plus qu'à se croiser les bras.

C'était le chef de la sûreté surtout que le magistrat regrettait.

Avant d'envoyer l'inconnu à Mazas, il fit donc prévenir M. Claude, qui se rendit avec empressement à l'appel du juge instructeur.

Mis au courant de ce qui s'était passé, M. Claude alla voir le détenu. Il ne le reconnut pas, mais après l'avoir bien considéré, il se forma une opinion sur son compte et arrêta de suite à son égard un plan de conduite.

— Nous nous fatiguerons, dit-il, à lui arracher son secret, et peut-être inutilement. Ne le violentons point et amenons-le à des révélations volontaires. Faites-le mettre en liberté, je verrai où il ira; je pénétrerai par un de mes agents dans son intérieur et je vous en donnerai des nouvelles.

U14 lIliSTUlHi; i>U l'ALAI«-llOYAL

Uuo hcuro après, lois.|iio M. Clamlo «ul |)U or^^aninor la Htirvolllaiico. lin" coiiim fut romis on liln'ilô. II ne parut rien coinpiendro à la mosuro phKc à Kon ^gaiJ ; lorscju'oii donna on ua présence uux KanJiens l'ordre de lo inottro dehors, il no broncha point. 11 fallut lo prcn Ire |iar le hras et l'oinmenor. LorBcpi'il fie trouva sur lo (piai. laissô à lui-niùuH', son visa^'f? exprima s-uloniont unn vivo surprise.

Il lira son porte-monnaie, recompta .ses «piin/.r' franrs, pnis lentement, Redirigea vers lo Pont-Neuf.

Il était suivi do près, mais avec intellipence, et bien qu'il soupçoimftl sans doute cette première manœuvre, il ne put distinguer ceux qui le filaient. Il aciiota dos ci;,'ares au coin de la rue Daupliine et s'en alla tranquillement au jardin du i*alais- Royal.

Là il s'assit sur un banc dans l'espoir qu'il serait rejoint par l'agent de la préfecture, mais son altento fut trompée.

Le temps était sec, le soleil encore chaud avait attiré sous les tilleuls ii<-.-î uufants en grand nombre. 11 semblait suivre leurs ébats avec plaisir et jouir de leur heureuse insouciance. . mais sans perdre de vue les promeneurs ou les gens assis près de lui. Plus d'une heure s'était passée ainsi, quand une fillette de huit ans environ dont la mi^c négligée et l'air chétif tranchaient avec la toilette o[ luir de santé des autres enfants, s'arrôta tout à coup devant lui avec une exclamation de surprise.

♦ L'inconnu changea de visage, il fixa sur lenfaut un regard dur et posa un doigt sur sa bouche en signe de silence.

L'enfant, interdite, rougit, essaya à droite, à gauche quelques pas incertains. La balle avec laipielle elle jouait s'était échappée de ses mains et avait roulé vers l'inconnu; elle n'eût osé la ramasser.

Celui-ci se baissa, prit la balle et la lui remit.

L'enfant, en prenant la balle, et toujom-s sous le regard terrible qui la contenait, murmura quelques mots qu'à dix pas de là on eût pu prendre pour un remerciement, et celte fois le sourd et muet parla et lui répondit :

— Va-t-en. Domain.

L enfant jota sa balle eu lair et s'éloigna eu jouant.

Pour lo trouver elle avait fait tout lo tour du jardin. Il la suivit, des yeux et la vit s'arrêter très loin, près d'une jeune femme, sa mèie peut - être , qu'il put recounaitre malgré la distance.

Comme il craignait sans doute dètre compromis par elle, et que d'ailleurs le but qu'il s'était proposé eu venant au jardin était rempli, il se leva et sortit du Palais-Royal.

Il se promena, alla au restaurant, puis au café en s'arrangeant toujours de façon à découvrir par qui il était suivi ; mais il avait affaire à aussi malin que lui. Les agents se gardèrent d'entrer au restaurant sur ses talons et restèrent dehors. C'était à l'heure du coucher qu'ils lattendaient. L'enfant avait déjà éveillé leurs soupçons ; ils lui avaient trouvé avec lui une certaine ressemblance. Il avait donc

HISTOIRE DU PAL\IS-ROYAL Glô

une femme?... il ne tarderait point à la rejoindre sanî5 doute. Alors ils sauraient tout.

La nuit venue, l'inconnu se dirigea vers une petite rue étroite, obscure et mal peuplée, que la création de l'avenue de l'Opéra a fait disparaître, et il entra dans un petit hôtel où, par signes, il demanda une chambre.

Prié de donner son nom sur le registre, il exprima qu'il ne savait pas écrire. On lui remit un bougeoir et on le conduisit dans une chambre dont il parut satisfait.

Dès que l'hôte se fut retiré, il fit rapidement l'inventaire de tout ce qui l'entourait. Sur un coin de la cheminée il y avait un encrier; il s'assura qu'il n'était point à sec, puis fouilla les tiroirs jusqu'à ce qu'il eut trouvé un bout de papier blanc.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, lorsqu'il entendit le maître d'hôtel introduire un autre locataire dans une chambre voisine.

Entre cette pièce et celle qu'il occupait existait une porte de communication, dont le propriétaire avait la clef et contre laquelle était placée une commode.

L'inconnu n'ignorait point les inconvénients d'une si mince clôture ; au lieu de se mettre à écrire, comme il y semblait disposé, il souffla sa bougie et se coucha.

Et, comme il le prévoyait, l'agent de la préfecture en fit autant. ^

Seulement ce dernier s'endormit, tandis que lui, quelques heures plus tard, se lova, alluma sa bougie dans un coin et se mit à écrire un billet de quelques lignes.

Ce billet écrit, il ne le plia point, mais le roula en boulette, de façon, en-cas de danger, à le faire disparaître plus facilement. Puis il se remit au lit, et cette fois pour dormir.

Dans la cli ambre voisine étaient, non pas un, mais deux agents de la sûreté Le premier se faisait appeler Prouvaire, le second Dutreillis.

Ces deux compagnons étaient de première force dans un métier qui exige tant de qualités : la connaissance du pavé de Paris (tout un monde), du courage et des forces physiques, de l'observation, do la mémoire et de l'imagination, enfin une honnêteté au-dessus de certaines tentations.

Nous ne sommes plus au temps de Vidocq, et un chef delà sûreté ne s'adjoint pas un individu qui peut compromettre l'administration par la pratique des vices qu'il est chargé de réprimer.

Nos deux agents réunissaient les qualités essentielles, et de plus Dutreillis savait l'anglais et Prouvaire l'allemand. Le lendemain ce dernier dit à son confrère.

— Nous ne sommes pas en nombre.

filfi

lilSlOlUK i>U PALAI>-I{()Y.\I,

— Tti plnis:int08.

— Non, co n'ost pas deux homiiK^s «luil fau'lriit «lain cite airaiiv, mai» quatro.

— Que veux-tu dire?

— Comme nous l'avons remarqué hier au janlin, iioii.- m.iiihI a un ml. ml *■{ une femme. Il faudrait au moins un a;,'ent pour suivre la petite lillo jusque chez sa maman, taudis que doux atitres, — deux no seraient pas do trop, — garderaient h vue le pôn».

— C'est vrai, répondit Dutrcillis. Eh hii'ul «'-crivons un mot à Claude. Prouvairc secoua la tôto d'un air dédaigneux :

— Non, j^ardons l'afTairc pour nous. Aujourd'hui il ne faut pas tant s'inquiétr-r du iicrvicc (juc de son propre intérêt. Il no s'a^^it pas d'obtenir un snccùs, mais de vivre, et cette alTaire nous met du pain sur la planche. Tirons en ce que nous pourrons.

— Brigadier, vous ave/ rai.son, répondit Dutrcillis. lieste doue près du sourd; moi, je suivrai sa fille.

— Ce sera moi, s'il te plait.

— Ptur luoi cela?

— Parce que cet individu, selon nos suppositions, est allemand et que près de la femme je puis me faire passer pour un compatriote. Que la femme soit ellemême prussienne ou non, elle se méfiera moins d'un étranger qui viendra ;\ elle en hachant de la paille comme son mari.

Dutreillis se rendit à ce raisonnement et les rôles se trouvèrent ainsi partagés.

Pendant ce temps M. Claude n'était point demeuré inactif. Il s'était rendu au Palais-Uoyal. La fenêtre par laquelle l'inconnu était descendu dans la cour était restée ouverte; il en avait enjambé le balcon et avait procédé à rintérieur à des recherches minutieuses.

Le déménagement du prince et de sa maison n'avait pas été complet. Outre le mobilier appartenant à la couronne, quantité d'objets précieux étaient encore L\ qui auraient pu tenter un voleur et qu'il eût été facile d'emporter. Ces objets avaient été respectés et M. Claude dans les premières pièces qu'il parcourut ne remarqua rien de suspect. Il se confirma dans cette opinion que l'inconnu n'était pas un voleur; mais entré dans l'appartement du secrétaire du prince, M. Emmanuel Hubaine, il remarqua des tas de papiers posés çà et là sur des chaises et même jetés sur le tapis, puis un bureau dont les tiroirs étaient encore entr'ouverts. Il examina le meuble : — il avait été fracturé. — Ah! nous y sommes donc! pensa-t-il, voici de son ouvrage.

Mais là encore tout éloignait la supposition d'un malfaiteur de profession et dénonçait une main aussi maladroite que violente. Celui qui avait forcé ce meuble avait probablement cherché des documents politiques.

Poursuivant ses investigations, M. Claude fit de nouvelles découvertes qui ui apprirent que l'inconnu avait fait au Palais- Royal un séjour de longue durée : une chambre à coucher et un cabinet de toilette l'attestaient, et près d'un lavabo il trouva une serviette encore mouillée. Ailleurs sur une table, se voyaient

Ils rencontrèrent une résistance acharnée.

des reliefs de tout genre : pâtisseries sèches, confitures et même un morceau de viande dont l'état de décomposition remontait déjà à plusieurs jours. Enfin dans la cheminée de la salle à manger, le chef de la sûreté aperçut un portefeuille ; le fermoir en avait été brisé ; il contenait encore quelques lettres adressées au prince Napoléon et écrites en italien.

M. Claude mit de côté ce portefeuille, comme pièce de conviction.

Désormais son opinion était fixée. L'individu arrêté au Palais-Royal y avait séjourné pendant huit jours au moins et peut-être depuis le 4 septembre dans l'intention de dérober quelque secret politique, c'était un espion. Quant à la

LiV. 78. A. Fayard, éditeur.

^\n HISTuii:' !'•' i' \i.\i- i;' «VAr.

nnfionalllô^do ce dtMiiier il n'était pas punnia d'en douter, car autour d»? la viande resléo sur la table, il y avait do la golûe du groscUlo ui(;lan|;û« ù dea coniichuns.

Satisfait de ses investlgutions, M. Claude reçut avec le plus vif plaisir le rapport do Prouvairc qui lui mandait ce (pii suit :

t Nous n avons pas quitté d'iino minute le faux sourd-muet. Au jardin du Palais-Royal il a été reconnu par une enfant qui s'est approchée do lui. Nous pensons (lue c'est sa lille. Nous nous attcmlons à la revoir demain. Eu <;e cas elle sera suivie, et avant la nuit nous aurons trouvé le logement de l'individu et sa femme. Vous pourrez en disposer selon coque vous jugerez nécessaire. •

Les prévisions de l'agent se réalisèr.Mit on parti<^

Dans l'après-midi en cflel le sourd retourna au Palais-Royal, et de même <inc la veille la petite fille vint jouer dans l'alléeoù il s'était a.ssis. Comme précédemment la balle do l'enfant vint rouler sous les piods de l'inconnu, qui la prit en glissant dessous le billet ([u'il avait écrit pendant la imit.

L'enfant agitavec beaucoup d'adresse. Elle demeura quelques instants à jouer sous les arbres avant de s'éloigner définitivement.

Cette fois sa mère ne l'avait pas accompagnée et l'enfant sortit seule du Palais- Royal.

Prouvairela suivit.

l-^lle marchait d'un pas rapide. Elle traversa le Louvre, passa le pont des Arts et mena ainsi l'agent de la sûreté à l'cKlrémité méridionale de Paris, rue dw Plantes, dans le quartier de Plaisance à peu de distance des fortifications.

Cet endroit peu peuplé aujourd'hui était alors presque désert. Il ne comptait que de rares habitations séparées les unes des autres par des jardins, des dépots de démolitions ou des chantiers. La maisonnette dans laquelle l'enfant entra n'avait que deux étages et était isolée de tous côtés.

Cette solitude devaitètre favorable aux liabitudes mystérieuses d'un espion, ou d'un malfaiteur.

Lorsque l'enfant eut disparu dans l'allée de la maison, Prouvaire y pénétra à son tour. A l'entrée, par une porte vitrée, il aperçut une bonne femme qui était à la fois la propriétaire et la coiicieige et avec Taidombd'un agent et l'autorité qu'à cette époque donnait l'uniforme de la garde nationale, il demanda d'un ton impérieux.

— A qui cette enfant qui vient d'entrer?

— Quelle enfant?

— Une petite blonde.

— Eh bien! que lui voulez-vous?

— A qui est-elle? Je vous demande. La .vieille le regardait avec méfiance.

— Au locataire du premier, répondit-elle, non sans hésitatiun.

— Elle s'appelle?

— Elle vous a donc fait quelque chose?

— Non. Il ne s'agit pas de cela. Le nom du locataire ?

— Mayer

— C'est bien. C'est un Allemand?

— Je n'en sais rien, ça ne me regarde pas. D'ailleurs, il n'est pas là.

— Je le sais. Mais sa femme est-elle chez elle?

La vieille, lasse de ces questions, lui tourna le dos. Il s'éloigna.

— Je monte, dit-il.

Pendant ce colloque, la petite fille, haletante de sa longue course, éreintée, mais fière de se rendre utile, embrassait sa mère et lui remettait le billet du prisonnier.

— OùTas-tu vu? Toujours au même endroit ?... Que t'a-t-il dit?

— Rien. Il a peur. J'ai fait comme hier et il m'a remis le billet sous ma Mlle.

La mère avait déjà déplié le billet et essayait de le déchiffrer.

Représentez-vous dans une petite chambre, rangée avec goût et très propre, une jeune femme d'une trentaine d'années, gracieuse, bien tournée et presque jolie : c'était madame Mayer. Son nom allemand ne pouvait faire douter de son origine parisienne, cette qualité éclatait dans la vivacité d'expression et l'incorrection piquante de ses traits.

Debout au milieu de sa chambre, le dos tourné à la fenêtre, elle tenait à deux mains le billet que son mari avait tracé dans l'ombre. Une émotion croissante à mesure qu'elle lisait, suspendait son souffle et pâhssait son front.

Tout à coup Prouvaire frappa à la porte et sans attendre sa réponse s'introduisit chez elle.

A cette façon d'agir, à l'uniforme qu'il portait, elle pressentit chez l'intrus ime intention hostile. La lettre s'échappa de ses mains tremblantes; et comme l'étranger se baissait déjà pour la ramasser, elle mit le pied dessus. Puis avec une indignation qui lui rendait tout son courage :

— Ah ça! qui êtes-vous, monsieur? s'ccria-t-elle. Que voulez-vous?

— Madame Mayer? demanda l'agent.

— C'est moi.

— C'est à vous cette enfant ?

— Oui.

— Vous êtes mariée en légitime mariage au sieur Mayer ?

— Est-ce que ça vous regarde? Je ne vous connais pas. Faites-moi donc le plaisir de redescendre l'escalier.

— Vous, madame, fit Prouvaire d'un air d'autorité, veuillez répondre sérieusement à des questions sérieuses.

— Et de quel droit m'interrogez- vous?

— Du droit delà guerre d'abord, du droit de tout Français vis-à-vis les Prussiens; puis si cela ne vous suffit point, chère madame, du droit que je tiens de M. Claude, chef de la sûreté et de M. le préfet de police.

— Ah!... fit la jeune femme secrètement effrayée. Eh bien, que me voulezvous?

— Jai ou rijonneur ilo vous douiau Jor hi vous ôlos la femme légltiino d'un AlK'inaml noinmo Mayci?

— Oui, monsioui.

— Vous ôlos frau«;aiso do naissance.

— Oui.

— Mais mariée î\ un Alieniand, vous êtes allemande. Pouriuoi n'avez-vous pas obéi aujîouvernemont ciui vous expulsait diî Paris ?

— Jôluis seule ici, j'atteutiais ({110 mon mari absent vint me rejuindro. Il serait parti, je l'aurais suivie; aujourd'hui encore je suis prête...

— Il est trop tard. Et votre mari où est-il?

— Je l'i^Miore.

— Je vais vous le dire. Avaul-liier, daiillu nuit, votre mari (jui se tenait caché dans un appartement du Palais-Hoyal en est sorti et a été arrêté par un factionnaire du Palais. Emmené au poste il a été interrogé et a feint d'être sourd et muet... son accent loùt trahi, cl d'autre part il ne tenait point adonner desexplications de son temps.

— Oh I monsieur, mon mari est un honnête homme. L'agent s'inclina ironiquement.

— Les gardes nationaux l'ont conduit à la préfecture où il a joué la même comédie. Mais là il avait aflaire à plus fort que lui... Monsieur Claude !... on l'a relâché en attachant ;\ ses pas deux surveillants, dont j'ai l'honneur d'être. Ses surveillants ne l'ont quitté ni de jour, ni de nuit afm de découvrir ce qu'en argot les malfaiteurs appellent leur centre, c'est-à-dire leur logement. Mayer, sans nous voir, a deviné notre présence; il est intelligent et connaît toutes les ruses du métier. Il s'est tenu constamment sur ses gardes. Nous avons observé le jeu de votre petite fille et aujourd'hui, laissant la garde de Mayer à mon collègue, j'ai suivi l'enfant jusque chez vous, dans le ferme espoir de faire votre connaissance et de vous arrêter.

— M'arrèter I... s'écria la jeune femme.

— Oui.

— Et mon enfant?

— On y pourvoira.

— M'arrèter 1... répéla-t-elle consternée.

— Oui. madame, il faut me suivre.

— Je ne vous suivrai pas ! s'écria-t-elle en regardant autour d elle comme si elle eût cherché une issue pour fuir ou une arme pour se défendre.

— La résistance est inutile, dit Prouvaire ; songez un peu. Je n'ai qu'à envoyer chercher les gardes du poste voisin. Non, réfléchissez, remettez-vous. Vous ne me réduirez pas à employer la force. Écoutez-moi bien, je vous laisserai le temps, cinq minutes, dix s'il le faut pour arranger vos petites affaires, prendre du linge, quelques petites choses, et vos clefs, puis pour aller à la préfecture nous trois, avec l'enfant, je vous paye un fiacre; mais de votre côté, soyez raisonnable, n'ayez pas peur, vous ne serez pas maltraitée... tandis que des soldats du poste ne vous ménageraient pas...

— Non !... Non I... criait lamallieuieuse suffoquée de douleur en se tordant les mains. Non !... je suis une honnête femme, une mère de famille, laissez-moi I... Laissez-moi !.

L'agent donnait des marques d'impatience.Çal'ennuyait d'appeler à son aide; puis cette petite femme était gentille et il fallait réellement que l'on fût à cheval sur-les mœurs dans la brigade de M. Claude pour qu'il ne tînt pas un langage moins rude et ne lui proposât point quelque transaction-

II lui prit doucement les mains.

— Là... Là I... Ne nous désolons pas ainsi , ma petite mère, dit-il. Mais elle se retira soudain, comme au contact d'un reptile.

Son pied découvrit alors l'intéressant billet, et cette fois Prouvaire ne voulut point manquer l'occasion de s'en emparer.

Elle vit son intention et sebaissapourla prévenir; lui, impatienté, la repoussa avec une telle rudesse qu'elle alla tomber à l'autre bout de la chambre, auprès de son enfant qui se prit à pleurer.

— Vas-tu te taire nom de... ! cria l'agent furieux.

Et il s'apprêta à lire en s'approchant de lafenêtre, tandis que la femme Mayer se relevait bouleversée par le désespoir.

Cette lettre était d'une grande importance et pleine de révélations inattendues. Nous verrons plus loin.. Entre autres choses Mayer disait à sa femme : « Attendsmoi pour quatre heures... »

Prouvaire regarda la pendule et murmura dans un sourire ;

— Quatre heures cinq !... Il est en retard.

Quel était donc le dessein de Mayer? Nous l'avons laissé sur un banc du Palais-Royal. Après le départ de son collègue, Dutreillis ne se « sentant plus en force » était venu s'asseoir à côté de lui.

Mayer l'ayant bien considéré fut convaincu qu'il aurait facilement raison de lui, s'il était obligé d'en venir aux mains.

Tout à coup sortant de son mutisme et feignant de le prendre pour un simple flâneur, il lui dit avec un léger accent allemand :

— Vojlà un bien beau temps, monsieur.

— Oui, monsieur, pour la saison.

— Très favorable pour terminer les travaux de la défense.

— Assurément. Mais tout, je crois, est terminé.

— On le dit, je serais curieux de m'en assurer de mes yeux et j'ai l'idée d'aller faire un petit tour aux fortifications. J'ai été longtemps soldat et je me connais un peu aux travaux militaires.

— Mais si vous avez du goût pour ces choses-là, comment n'ètes-vouspas de la garde nationale? demanda l'agent.

.IiuiHiiial .lo vairi luiri^ purliu <l 1111 hiiLiilloM iIl» marcho. Coniino Alsacien

jû dois Atre un di's prcrainrs au fi'U.

— Ah 1 nionsioiir <>st Alsacien?

— Mon i^iou oui, j'ai co malheur.

— Je vais donc rentrer chez moi, pour chercher ma pipe, puis je prendrai une voilure et irai visiter nos rempai-ls du Sud.... Si lu promenade |)ouvait vûuh plaire, monsieur, jo vous prioraia, bien quo je n'aie pas riioiiuoiu' de vous connaître, do m'accompagner jusqu'à la porte do Châtillou.

L'nf?ont l'écoutait avec étonnemenl.

^ Mais voloutiors, monsiour, avec plaisir, rr-pondit-il

— Kii bien I reprit Mayer, je vais à mon hùtel, à doux pas d'ici, et je reviens vous prendre.

Maisjo ne veux pas ([uo vous pn^niez la peine de revenir sur vos pa^.ct je vous accompagnerai jusqu'à votr<> li«M«'l.

— Mais non, restez assis...

— Je vous suivrai. monsieur, comme c'est de mon devoir.

Ce fut l'agent qui l'emporta dans cet as=?aut de courtoisie et il suivie i- ^mx Alsacien jusqu'au petit hôtel meublé de la Butte des Moulins.

Chemin faisant, il se disait : c'est drôle I... Suis-je bien pour lui le premier venu? Et comment s'est-il ouvert :\ moi avec cet abandon?...

T/homme do M. Claude se méfia d'un guet-apens et machinalement caressa dans la poche de son large pantalon la crosse de son revolver.

Tout en paraissant se plier au caprice de Mayer et en montant derrière lui l'escalier de l'hôtel, il se traça un plan de conduite.

Son collègue lui avait promis d'être de retour pour cinq heures, cinq heures et demie au plus tard. Il était convenu qu'après avoir arrêté la femme et l'enfant, Prouvaire viendrait rejoindre son compagnon pour reconduire le Prussien à la Préfecture et procéder à une confrontation des deux époux.

L'agent ne devait donc point permettre à Mayer de s'aventurer trop loin, du moins en ce moment, et il résolut de le retenir à l'hôtel le plus longtemps possible, de lui faire retarder son départ par tous les moyens imaginables; et enfin si ce dernier lui résistait, de crier à l'espion et de le faire empoigner de nouveau. Rien de plus facile. Les rues étaient toujours pleines de gardes nationaux et au premier cri de : arrêtez, « c'est un espion ! » tout le monde se fût empressé de lui prêter main-forte.

Tout en raisonnant de la sorte, il arriva à la chambre de Mayer, située au troisième étage

— C'est un peu haut, n'est-ce pas? lit celui-ci. Mais vous vous reposerez un instant.

Puis ouvrant la porte, il s' effaça en^ijoutant ;

— Entrez donc, monsieur, je vous prie.

Dutreillis salua légèrement, puis entra... et Mayer, resté sui* le palier, referma la porte à double tour.

Ce soin Dris, il descendit rapidement et passa devant le bureau de l'hôtel sans

rendre la clef, de façon à retarder la délivrance de l'agent de police dont nous laissons à penser le désappointement et la fureur.

En vain essaya-t-il d'enfoncer la porte; il fallut que le maître do riiôtel envoyât chercher un serrurier pour le délivrer,

Mayer n'avait donc pas besoin de courir pour mettre entre l'agent et lui une distance rassurante. En deux minutes il fut à la station de voitures du Palais- Royal et dit au cocher :

— Rue des Plantes.

Il eût bien voulu s'équiper on garde national ; son costume civil le faisait remarquer; il désirait aussi des armes, mais il avait promis à sa femme d'être chez elle à quatre heures... puis il était inquiet, il avait comme le pressentiment d'un malheur.

Au moment où Prouvaire interrompant sa lecture par une réflexion ironique murmurait : — « Tiens! il est en retard, » l'événement lui donna un démenti. La porte du logement s'ouvrit et Mayer apparut aux yeux de l'agent stupéfait.

Mayer, d'un coup d'œil, avait tout vu, tout compris.

Il était blême de colère, effrayant.

Avec sa haute taille, sa large carrure, il encombrait la chambre et semblait la remplir tout entière.

L'agent, tout en glissant le papier dans sa poche, s'était instinctivement reculé vers la fenêtre, mais entre elle et lui il y avait la femme qu'il avait brutalisée et l'enfant. Il savait qu'une lutte corps à corps avec le géant teuton serait trop inégale et qu'une prompte fuite pourrait seule le sauver... et il était bloqué.

Mayer dit d'une voix lente :

— Qui es-tu?... N'es-tu pas un mouchard de la préfecture?

— Moi ! fit Prouvaire.

— Oui, oui ! cria la femme, c'est un agent venu pour nous arrêter tous. Mayer reprit :

— C'est bien; un de nous deux ne sortira pas vivant.

L'agent voulut prendre son revolver, mais le Prussien prévint son mouvement, d'une main lui saisit le bras droit et de l'autre lui porta en pleine poitrine un coup de poignard. .

Il chancela une seconde, porta la main à sa blessure, gémit et tomba, la tète bas de la fenêtre et en heurtant la femme qui cria d'épouvante.

— Ah! mon Dieul... Malheureux!... Qu'as-tu fait? Nous sommes perdus.

— Tais-toi ! commanda Mayer. Assez de bruit.

Et après avoir observé les convulsions de sa victime, il ajouta :

— C'est-à-dire que s'il n'était mort, c'était nous qui allions mourir. Prussien... espion... cela vaut douze balles... Et vous?... La prison, les injures et la faim... Il est mort... ses yeux s'éteignent... sa bouche ne dénoncera plus... sa main crispée nes'ouvrira plus pour trainer une enfant en prison... Mort... Il l'est... Et nous...

— Ah! oui, dit la femme, nous, qu'allons-nous devenir?... On va nous

624 IIISTOIHK DU PALAIS-HOYAL

promlru cl iimis juger. «Jiie faire niaintniaiil avec ce mort ?... Je no rcKlcrni pa«j ici, moi. Mon Dieul... Mais où aller j\ jJr^Kcnl?

— Jo vais te le dire, rc^pondit Mayer;je n'agis point Bans savoir ce que je fais. Si jai tiuW'o misérable c'est «juo j'y étai.s forcé. Depuis deux jours lui et «es pareils m'ont suivi, levr, couch»'', f^'ardr à vue jour «'t nuit. Tu ne sais pas do quel cauchemar je sors. Depuis deux jours et deux nuits, je sens les mains des agents de la sùrott^ prêtes à s'abattre sur mes rpaules. C'est un sujijdice, je crois. La liberté apparente (juils me laissaient devait leur servir à vous prendre à votre tour... et tu l'as vu... j'ai eu du mal à venir Ici, je vous sentais en danger, j'ai bien soufTert...

« C'est le premier homme que je tue...

Il se mit à genoux près du malheureux, souleva un de ses bras et s'étonna de le trouver souple encore.

— 11 n'est donc pas tout à fait mort, dit-il. N'importe; qu il t^ardo son reste «le vie, s'il le peut; je ne le frapperai plus. Mais avant de partir il me faut certaines choses...

— Il s'agenouilla près du mourant, fouilla sa vareuse et en retira un revolver et une carte de police. Ce dernier objet parut lui causer une grande satisfaction, il en lut et relut les inscriptions afin de les lixer dans sa mémoire, puis dit à sa femme qui le regardait .sans comprendre :

— \o\\\ qui nous aidera fl sortir de peine.

— Comment cela? fit la femme.

— C'est une carte d'agent de la police de sûreté. Avec cela je puis passer partout, et voici ce que nous avons à faire. Toi, tu vas retourner chez ton père à Vanves.

— Mais mon père est peut-être à Paris, beaucoup de paysans s'y sont réfugiés.

— Eh bien! tu te feras ouvrir sa maison. Nous n'avons pas besoin de lui.

— Et tu crois que je pourrai y aller?

— Tu iras, affirma Mayer.

— Comment?

— Avec ma carte je te ferai franchir la porte, j'en suis certain.

— Oh! ce serait trop de bonheur, s'écria la désespérée, en serrant contre elle son enfant. — Mais toi? reprit-elle ne nous accompagneras-tu pas?

— Je vous rejoindrai.

— Tu restes ici?... à Paris? ..

— Aujourd'hui encore. Puis votre sort assuré, j'irai vous voir en me rendant aux Moulinaux, aux avant-postes. Là je ne serai plus séparé des Allemands que par le chemin de fer. Nos tirailleurs s'aperçoivent au delà de la voie.

— Mais pourquoi ne pas rester à Vanves avec nous?

— Je n'y serais pas longtemps tranquille, j'ai affaire...

— Quoi donc?

— Je ne suis pas allé au Palais-Royal pour rien.

La femme se souvint qu'elle était française et baissa la tête, humiliée.

Le 0 janvier les premiers obus atteignirent le faubourg Saiut-Jacquos.

— C'est bon, dit-elle. Ne me dis rien ; j'aime mieux ne rien savoir.

— Enlin, reprit Mayer, j'irai revoir la villa de Belfond. Nous avons là des intérêts à sauvegarder. Tu sais ce que je veux dire?

— Non.

— Tu no veux pas me comprendre

Elle garda le silence et Maycr reprit en changeant de ton :

— Mais nous causons de trop et nous sommes en danger. Écoute, Julie, prends un peu de linge, ce qui t'est le plus indispensable et partons.

En quelques minutes, ils eurent fait un paquet d'objets de première nécessité

LlV. 79. A. Fayard, édilou

e-iii nisToiiiK uu iai.ms-iioyal

vl après iivoir tout Icnix', «(tiitlèrciit lotir luxi'iiKMit, liiinnaiil doirièro oiix ii; iiialhouioux Prouvairo plus mort qiio vivant.

Mayor, avant do rifii tenter, avait absolum'^nl besoin d'un costume «lo ganl»national. Il se rendit on consét[Uonce dans nnc maison do confection de lu route tlOrléans.

Avant de suivit» plus loin l'espioii allemand, disons un mol d»' son passé.

Johann Mayer était orit^'inaire d'un villa^'e du Brandebour;^'. i>ays misôiMld»; entre tous, d'une sb-rilité proverbiale, mais où a prospéré l'arbre généalogi(|ue des Hohenzollorn !... Au milieu des sables et des marécages, les ancêtres de lempcrour Guillaimie n'ont pas trouvé l'occasion de s'amollir dans le luxe et ont développé leurs instincts d'avarice et de rapacité.

La maison seigneuriale a grandi, mais la province et le paysan sont restés aussi pauvres, et les chaumières des villages ploient toujours, comme il ya deux siècles, sous leurs mousses moisies, seule verdure dont elles puissent s'entourer.

A moins (juil ne s'y abrutisse complètement, le malheureux né dans cel e contrée sonj^e à chercher une nouvelle patrie. Des familles entières, des villa^-s éuii;,'reut aux États-Unis.

Mayer était trop pauvre pour passer en Amérique, il vint en France.

Il n'avait point de métier; il gagna son pain comme terrassier, puj-i comme homme de peine, jusifu'à ce qu'il eût appris la langue usuelle. Alors il put se l)roposer comme domestique et vers ISflO. il arriva ainsi à Paris.

Grand et fort, il portait bien la livrée, et eût pu se placer avanbigeusemeut Comme valet de pied, mais il était d'humeur indépendante, et pour cette raison et d'autres que nous ignorons, il se lit jardinier et travailla chez un pépiniériste de Vanves.

Ce fut là qu'il fit la conn lissance de Julie Amelot, fille d'un petit maraîcher, alors femme do chambre à l>ellevue. chez M. de Belfond. La place de jardinier à la villa de Belfond étant devenue vacante, Julie mit pour condition à son mariage que Mayer obtiendrait cet emploi.

Jusqu'alors la vie de cet homme était sans tache. Sobre, laborieux, Mayer avait une conduite irréprochable et s'était fait estimer de toute la contrée. M. de Belfond le prit et en fut très satisfait.

Le jeune ménage, avec une économie brandbourgeoise, mettait chaque année des écus de côté.

Mayer avait fait connaissance des jardiniers du château de Meudonet comme il n'était point accablé de travail, il avait quelquefois l'occasion de donner un coup de main à ses voisins.

En iSGS, pendaut l'été, un promeneur qui devait appartenir à la haute société

pcarisieime et que l'on voyait souvent à Meudon, reconnut dans le jardinier un compatriote et daigna lui adresser la parole.

Johann Mayer parut fort touclié de cette marque de haute bienveillance. La rencontre s'étant renouvelée, l'étranger adressa quelques questions au jardinier, sur lequel sans doute il avait déjà des vues.

— Ne regrettez-vous jamais notre chère patrie ? lui demanda-t-il.

— J'y pense souvent, monsieur, mais j'ai besoin de gagner ma vie, et dans mon village il n'y avait pas assez de pommes de terre pour ce qu'il y avait d'ha- J>itanls.

— ,1e le vois, vous êtes devenu Français, Johann Mayer, Gomment, est-ce possible!..,

— Non, monsieur, je suis Prussien et je mourrai Prussien.

— Mais pourtant est-ce d'un bon fils de quitter sa mère et de ne lui rendre aucun service?... Vous savez, Johann Meyer que si vous retourniez en Allemagne, vous seriez arrêté comme réfractaire et vous devriez satisfaire au service militaire.

— Oui, monsieur, je le sais, répondit le jardinier en baissant la tète, mais que voulez-vous, je me suis marié en France.

Le promeneur reprit avec ironie :

— Je vous le disais bien, vous êtes devenu Français.

— Non, monsieur, protesta l'autre, je suis Allemand de cœur et bon Allemand.

— Et si la guerre éclatait, si les Français menaçaient d'envahir la patrie Allemande?... Il faudrait opter, et de votre amour platonique, venir à des aotes positifs. Quel drapeau serviriez-vous, Johann Mayer?

— Le drapeau de notre roi bien-aimé, monsieur.

— Allons, je vois que vous êtes encore un brave ; voilà pour boire à la santé de S. M. le roi Guillaume.

Et il donna au jardinier un thaler tout neuf.

Cette libéralité étonnante confondit les idées que Mayer s'était faites sur ses compatriotes.

L'inconnu s'éloigna en saluant de la main, mais au bout de quelques pas, se ravisant tout à coup, il revint vers Mayer.

— A propos, lui dit-il, c'est par là je crois, que se trouve le parc d'artillerie que dirige le colonel Refi'y?

Il le savait sans doute aussi bien que personne.

— Oui, monsieur, répondit Mayer.

— Ne pourrait-on le visiter?

— Ohl monsieur, cela est sévèrement interdit, môme aux Français.

— Gela est bien f:\cheux. Mais avec de l'argent, ce serait peut-être possible ?

— Avec de l'or vous n'y parviendriez pas, dit Mayer d'un ton convaincu.

— Qui vous a dit cela?

— Tout le monde.

— On a donc essayé?

— Je n« sais, iiiunsitMir, jo iiocroiH pas qu'on l'ail omi'«.

— i;ii liit'i» alors?... M;iis peut-t'tif Iimmv.-voiih co piopos (k-s ouviicri* cl des soldais d artiilt'rio?

— Oui, mon.sieur ; plusieurs d cnlri' nix inf lonlaHsurô, en clTel.

— \'oiis les coMiiaisso/ doue?

— NtMi. luonsiuur, mais jo leur ai adrcsst'' (pioltiues mots ou passant sur le rhouiin. Il leurest défendu de nous parler, parce cpiil s'agit d'expériences secrètes.

— Ah!... on nio l'avait d»''jà dit, et en y n'Iléchissant je pense qu'il ne serait mémo pas prudent à un étrau^jer, à un Prussien surtout, de se montrer curi»'ux de ce qui se passe chez le colonel HelTy. Ne parlez donc pas de ma curiosité, je vous prie.

— Je suis discret, monsieur.

— C'est une vertu, Johann Mayer. Cependant, si une circonstance favorable vous permettait de lier connaissance avec quehpi'nn du parc deM«'udon, souvenez-vous de moi, je vous j)rie; je viens souvent ici, je suis riche el je saurai vous récompenser.

Là se borna un premier entretien; lt> janliiii-'r en avait fait son profit, sachant bien que si un honune distinj.;ué avait causé si longuement avec lui du jiarc Reffy ce n'était point sans raison.

L'étran^îer ne s'était point nommé, mais il apprit sa qualité un jour qu'il le revit à Meudon, avec un vieux monsieur ({u'on lui dit être le comte de Goltz.

Un attaché d'ambassade... c'était une connaissance à cultiver.

Ces messieurs arrivaient d'habitude à Bellevue, descendaient à l'entrée de l'avenue de tilleuls et se rendaient à pied aux environs du château, leur promenatle favorite.

Naturellement Mayer fit ce qu'il put pour se lier avec des ouvriers du parc d'artillerie. On commençait déjà à parler de l'invention d'un engin de guerre capable de faucher d'un seul coup un bataillon tout entier. Nul doute que M. de Goltz n'en désirât le secret et ne le payât fort cher ; mais eùt-il pu pénétrer jusqu'à la remise où était placée cette machine, le jardinier n'en eût pas pénétré le mystère. Il eût volontiers risqué sa vie pour reconnaître la construction de la nouvelle pièce, certain de faire fortune. Son intermédiaire était précieux, un diplomate ne pouvait s'adresser directement à un ouvrier et tenter de le corrompre; il fallait pour cela un homme, de rien comme lui, que le gouvernement prussien pusse désavouer.

Il assista à la sortie des ouvriers. Il tâcha de lire sur leur visage. Laissant décote les manœuvres et les stupides, il n'eût bientôt à choisir que dans un groupe très restreint. L'ouvrier le plus capable, le plus instruit, était celui qu'il désirait. Il les regarda causer ensemble et fixa son choix sur celui qui parlait le plus longtemps et avec le plus d'autorité.

Il ne s'agissait plus que de le suivre directement afin de savoir son domicile, son nom, ses mœurs et les occasions de le rencontrer seul. — L'ouvrier demeurait au Bas-Meudon; chaque samedi soir il allait chercher son linge chez une blan-

cliisseuse, dont il emmenait l'ouvrière le dimanche manger une friture aux environs. Il trouva un prétexte pour lui adresser la parole et liuit jours a[)rès sachant à qui il avait affaire, sans grandes précautions oratoires, il lui parla du nouveau canon et lui dit :

— Si j'avais le secret de cette invention, ma fortune serait faite. Vous qui le connaissez, vous possédez un véritable trésor.

— Gela dépend, fit le compagnon d'un accent troublé. Vous n'êtes pas le premier qui me tient ce langage et pourtant vous avez l'air d'un honnête homme.

— Que voulez- vous dire ?

— Je veux dire ceci : que d'autres avant vous ont été chargés de s'assurer de ma discrétion.

— Vous vous méprenez, dit Mayer, je ne suis pas ce que vous pouvez croire.

— N'appartenez- vous pas au château?

— Non, je suis jardinier de la villa de Belfond à Bellevue, puis je ne suis pas français.

— Ah! fit l'autre avec vivacité. Je vous croyais alsacien?

— Non, je suis de la province de Brandebourg, où j'espère m'en retourner bientôt ; mais je suis venu en France pour faire fortune et je voudrais amasser de quoi vivre de mes rentes.

Lorsqu'il fut assuré que le jardinier était prussien, l'ouvrier devint plus communicatif. Sans faire de promesses, sans se découvrir il attendit qu'où lui fit des ofïres ; ce qui ne tarda point.

Vers la fin de l'automne, et malgré un air assez vif, l'attaché de l'ambassade prussienne vint jouir du site enchanteur où un an auparavant, pendant l'Exposition, M. de Moltke avait marqué l'emplacement d'une batterie. Mayer guettait sa venue, et s'empressa à sa rencontre.

L'attaché parut enchanté de le revoir.

— Ah! c'est vous, mon brave Mayer, eh bien ! quoi de nouveau ?

— Monsieur, je me suis conformé à votre désir et j'ai lié connaissance avec un ouvrier du parc Reffy. Il est intelligent, au courant de tout, et il a en moi la plus grande confiance...

— Bien, très bien. C'est un peu tard, mais enfin...

— Monsieur, j'ai eu beaucoup de peine.

— Je le crois, vous en serez récompensé, mon ami, si vous pouvez me fournir les renseignements dont j'ai besoin.

— Vous obtiendrez, monsieur, tout ce que vous pouvez désirer.

— Allons, c'est pour le mieux. Vous savez qu'il s'agit d'un nouveau canon, dont les essais sont terminés et qui est définitivement adopté ?...

— Oui, monsieur.

— Votre homme sait-il dessiner ?

— Parfaitement.

— Il me faut les dessins avec explication technique.

— Vous les aurez.

— C'est bien.

— Miiiî^pt'rnittlt'/., lUMuvor; on iio iiouKcn fait piiHoadoiiu.

— Sans doiil»'.

— I^ maivlu^ s«« fora (;<)inni«< l'on dit \c,\^ lUmnaitt ihnmant et non |>rét(>iitionfl vous paraîtront peut-ùtru bien éh'Vt'es,

Lr (liplomate répondit d'un ton aij^r''

— Vous voulez faire vos conditions; jf cinis <ju il .nuail t*l«' pins loiivoiiiililn ft à la fois plus avantaj^onx pour vous de vous en reniotire :i ma |^«'Mi»''rosité. Ki vous voulez tirer parti du secret (jU(< vous possédez, coiiliezle moi et comptoz sur une bonne récompense.

— Monsieur, permettez, nous sommes deux.

— Je le sais...

— Mon conipa^Mion m'a déclaré «jue s'il livrait des secrets si importants, il fallait tju'on lui assurAt au moins une petite fortune 1

— Ou't'ntend-il par une petite fortune?

— Cent mille francs.

— C'est assez j,'entil. — VA vous ?

— Moi, monsieur, je me contenterai de la môme somme.

— Vous êtes deux fripons.

— Nous sommes pauvres, monsieur, et nous n'aurons pas deux fois dans notre vie l'occasion de faire fortune.

rt D'ailleurs le roi est plus riche que nous.

— Mais le roi n'est pas en question ici et vous êtes téméraire d'oser prononcer son nom. Enfin, il suflit. Mayer, vos prétentions sont exagérées ; je rélléchirai et après-demain ici à la même heure, vous aurez ma réponse définitive.

Et sur ces mots dits d'un ton sec et dédaigneux, le diplomate s'éloigna.

Le surlendemain il fut exact au rendez-vous qu'il av;iit donné, mais nous ignorons (|uelle fut sa réponse.

Le traître se trouvait à ([uelques pas de là et le marché qui livrait à la Prusse le secret delà construction des mitrailleuses fut conclu.

Ce n'était pas le premier de ce genre depuis l'Exposition. Déjà le modèle du canon numéro 4, sur lequel l'empereur comptait beaucoup, avait été acheté par l'empereur do Russie. Alexandre II en fit fondre une pièce dont il fit présenta son bon frère Napoléon III.

Il est à croire que M. de Goltz paya assez largement, car depuis cette époque Mayer ne songea plus qu'à se rendre utile à sa patrie. Il fit valoir les avantages ([ue l'on pouvait tirer de sa familiarité avec les gens du château de Meudon et il devint un des espions attitrés de l'ambassade prussienne.

Cet individu était tellement secret qu'il ne dit rien à sa femme du nouveau métier qu'il faisait et des jirofits qu'il en tirait.

Quelques jours avant la rupture des relations diplomatiques, le nouvel ambassadeur, M. de Werther, recommanda ses agents secrets au chef de la police prussienne à Paris, et Mayer fut invité à aller se placer sous ses ordres, aussitôt que les armées allemandes seraient en marche contre la capitale.

Lorsqu'on expulsa les Allemands, il se tint coi à Bellevue, où tout le monde

le croyait Als<acicn. Ses maîtres ayant résolu dé partir pourlTlalio, il fut cliar^fé (le cacher dans les caves et dans le jardin de l'argenterie et divers objets précieux. Il pria ensuite M. de Belfond de le faire entrer au château; ce qu'il obtint à force dinstances, et à titre provisoire.

Mais on devait bientôt apprécier ses services, sinon comme jardinier du moins comme emballeur. Nous avons dit qu'il était très fort et nous pouvons ajouter qu'il était aussi habile que robuste.

Dès les premiers jours de septembre, le château de Meudon fut fermé, et la princesse Glotilde ne garda que quelques hommes indispensables à ses préparatifs de départ.

Naturellement Mayer fut du nombre de ces derniers.

Après avoir installé sa femme rue des Plantes, il se rendit au Palais-Royal où il cumula les fonctions d'emballeur et de mouchard. Le 4 septembre il sortit du Palais avec d'autres serviteurs, après le départ de la princesse et de M. Em. Hubaine... Mais, sur l'ordre de son chef, il ne tarda point à y rentrer.

Dans la précipitation du départ, les secrétaires du prince Napoléon avaient oublié des papiers dont l'importance était incotmue, mais présumable.

Après avoir parcouru un grand nombre de pièces insignifiantes, il découvrit deux lettres datées de Florence et signées de l'initiale G. Une seule était écrite en français, elle était très intéressante et probablement la seconde ne lui cédait en rien.

Elles avaient trait à des négociations poursuivies dans le plus profond secret entre Victor-Emmanuel, Napoléon et François-Joseph. Au commencement de 1868 le roi d'Italie proposa aux deux empereurs un traité de. triple alliance dont les conditions furent discutées pendant plus d'un an et denii. Le prince Napoléon y fut tout d'abord initié. Victor-Emmanuel y développa son activité et son obstination habituelles.

Il demandait le rappel des troupes françaises de Rome, le retour à la convention du 15 septembre 1864 rompue en 1867 par l'expédition de Garibaldi et qui confiait la garde de l'État Romain au gouvernement italien, — enfin la re connaissance pour l'avenir du principe de non-intervention.

Ainsi Victor-Emmanuel s'assurait à courte échéance de la possession de Rome.

Les trois souverains s'engageaient à résoudre d'accord les principales questions européennes et se garantissaient mutuellement l'intégrité de leurs États. Le maintien de la paix était le but qu'ils se proposaient ; néanmoins, en cas de guerre, Victor-Emmanuel stipulait en sa faveur une rectification de frontière du côté du Tyrol et le droit à une station navale sur les côtes de Tunisie.

L'empereur d'Autriche adhérait sans condition.

Il fut convenu que laPVance profiterait de la réunion du concile à Rome pour retirer ses troupes en pi'ételtant de la nécessité de ne paraître influencer en rien cette haute assemblée.

Mais Napoléon, influencé par le parti clérical qui le domina à la tin de son rè- ^•iie, hésita et retira sa parole.

689 HISTolliK l>i r\L\Is linv\i.

Los lettres trouvée» pur l'espion prussien daluient du mois du mars 18/0. Ijii h'tiro ra'\[o on fram;:»is disait :

« Je crois savoir <|iio les dispositions do S. M. lu roi sont toujours les inrnio» et Son Altesse Impériale ne pout on doiitrr, mais elle n'i({nore point non plus ipio le sentiment national, depuis un an, s'est sensiblement modifié à l'égard tic la politique do l'emporiMir.

«« Il en est «le in»''me en Autrifln', dont lo souverain est personnellement resté favorable à une triple alliance, mais où il est à craiiidro que les événements n'élèvent do sérieuses dilïn-ultés. »

La possession de ces pièces autlioiiliijins ;iui;ut t'tè d'un ^'laiid piix |iMiir le gouvernement prussien. Mayer le comprit.

Il les «iarda toutes doux et les cacha dans la semelle do ses soulier.s, non dans lo but do les porter au chef de la police secrète prussienne de Paris, mais bien au comte de Bismarck.

Nous avons vu ce qui lui arriva eu sortant du Palais.

Lorsqu'il fut débarrassé des agents de la sûreté et se fût co^tuiué *:n j^aido national, il partit pour Vanves avec sa femme et son enfant. La carte de Prouvaire lui servit à franchir l'enceinte.

Dans le villa<Te, ((ui, placé sous la jirotection do doux forts, ne j)ouvait élro occupé par l'ennemi, la femme Mayer devait trouver un asile assuré.

Son père n'avait point quitté sa maison où il avait accumulé des provisions de lé;,Mimes, de porc, de poules et de lapins.

Après être resté quelques jours eu famillo afin de se rendre compte do la situation militaire, de la distance qui séparait les avant-postes des deux armées, et après avoir médité sur les moyens de rejoindre ses compagnons, Mayer se rendit aux Moulinoaux.

dette petite commune, située au sud de Vanves, entre le fort d'Issy et la Seine, était alors un nid d'intrépides tirailleurs qui nuit et jour tenaient en alerte les Allomandspostés au Bas-Meudou, ou repoussaient les audacieux qui parfois s'avan(;aieut jusqu'à la station du Val.

Li défense des Moulineaux fut en grande partie confiée aux sergents de ville que M. de Kératry avait congédiés le 4 septembre. (Je fut naturellement vers leur bataillon que Mayer se dirigea. 11 était chargé, dit-il, de prévenir les entreprises d'un espion prussien renommé, dont la présence avait été signalée au Bas-Meudon.

Comme les sergents de ville ne rentrèrent (pi'à Paris qu'après 1 armistice et que M. Claude et les siens, selon toute probabilité ne seraient point tentés d'aller aux avants-postes, il était fort tranquille.

Cependant cette sécurité n'eût pas été complète s'il avait pu se douter de ce qui s'était passé à Paris après sa fuite.

Dutreillis, qu'il avait enfermé dans sa chambre de la Butte des Moulins, après

A coup de revolver les officiers brisèrent toutes les glaces.

avoir par son tapage mis en émoi tout l'hôtel, n'avait pas attendu qu'on amenât un serrurier et avait enfoncé la porte, puis il avait couru place du Palais-Royal à la station de voitures, convaincu que le fugitif s'y était rendu cinq minutes auparavant.

11 interrogea le contrôleur.

Une seule voiture avait été prise depuis un quart d'heure. Il en nota le numéro, puis demanda si l'on avait remarqué le voyageur et dans l'homme qu'on lui dépeignit il reconnut Mayer.

C'était un grand pas fait; il ne lui restait plus qu'à attendre le retour de la voi-

LlV. 80. A. Fayard, rU.teur.

•(«14 Hlsr<»l|;|.; |.r |-\|,\is-l!(.\ \i.

iiiro. Ci'Il<>-(*i iloviiil rulayor i\ uiio écuriu(|u'oii lui iiidiiiuu. Il s'y luiidit iiurtnilAt' Il ^Mmia ainsi tlu toiuiis, l'éiMirii! ao trouvant dans lo «{uattitM* do Vauxiranl.

A ffimtrt' heures «>t diMuio il trouva le corlifr <|tii avait conduit lo Prushion niM (lis l'ianti's, à uu numéro qu'il S(f ra|»|)ela.

il notait paH très éloigné du cet endroit, mais il devait auparavant requérir (li's parties nationaux {tour lui prêter main-forte. Meyer n'était pas homme à so laisser arrêter lacih'mcnl et il devait s'attendre à une résistance dés«'spéroo.

Il so tu indi<{uer le poste le plus prochain de l:i rue des Plantes; on lui accorda l'appui qu'il réclamait et, suivi d'un caporal .1 de (juatre hommes, il se diri^'ea vers le domicile de l't'Spion.

— Vous avez ici un Allemand, demandat-il à la propriétaire concierge.

— Eh bien ! quand cela serait'? lit-elle avec humeur.

— Nous venons l'arrêter.

— Au second, la porte en face, répondit la vieille femme en riant dans sa barbe (elle en avait).

lî^lle avait vu ses locataires sortir.

L'agent redescendit un instant après pour envoyer chercher un serrurier. Entin le revolver au poinj^, il entra et se trouva eu présence d'un s|>ectacle aussi lamentable qu'inattendu.

Les pieds dans le sang, il s'arrêta en poussant un cri.

— Qu'y a-t-il? interrogea un garde national.

— Un crime, messieurs, dit l'agent, un crime... Ah ! j'arrive trop tard !... Puis seffaçant de la porte :

— Entrez, messieurs, un de mes collègues vient d'être assassiné. Fouillez le repaire; l'assassin y est peut-être encore.

Et il alla au malheureux Prouvaire, étendu, baignant dans son sang.

Un coup d'œil sullit aux ganles pour constater la disparition du coupable, tous revinrent à la victime et un d'eux, ayant présenté un miroir aux lèvres de Prouvaire, crut remarquer un léger souftle de vie.

— Ne le bougez pas, dit-il, sa blessure s'est fermée sous un caillot de sang et vous pourriez la rouvrir. Que l'un de nous cherche un médecin.

Quelques instants plus tard un chirurgien-major déclarait c^ue la blessure n'était pas mortelle et que Prouvaire n'était qu'épuisé par la perte de son sang.

Après un premier pansement, un faible rayon ranimales yeux éteints du blessé. Ou le déposa doucement sur un brancard et ou le transporta au Val-de-Grâce.

Dans la même journée des perquisitions, auxquelles prit part l'agent Dutreillis, furent opérées au domicile de Meyer, mais on ne découvrit rien qui put mettre la police sur ses traces.

Tout ce que l'on apprit de l'assassin c'est qu'il se nommait Johann Mayer, qu'il était jardiaier et avait épousé une Française.

• Prouvaire en sait peut-être davantage, se dit Dutreillis, mais s'il ne succombe point il sera un ou deux jours avant de pouvoir parler. Je vais consulter les registres des mairies pour découvrir le nom et la famille de la femme.

Ce fut encore du temps perdu: Mayer s'était marié à Vanves.

Pioiivaire étant enliii hors de danger il l'interrogea, mais déjà celui-ci songeait à sa vengeance et ne voulait en abandonner le soin à personne. Il ne dit rien qui put éclairer son collègue et garda pour lui précieusement le billet suivant écrit par Mayer à sa femme ;

« Ma chère Julie,

« Je suis gardé à vue, mais je m'échapperai et je serai près de toi vers quatre heures. Mais si j'étais tué, il faut que tu saches que j'ai caché une petite fortune sous la première marche du pavillon du jardin, mon trésor est enfermé dans une bouteille cachetée. Si je meurs, fuis en A.llemngne avec l'enfant. Adieu, je t'embrasse de cœur.

« Johann. »

Ce trésor était le prix des mitrailleuses, Julie lignorait et craignait que ce ne fût le produit d'un vol. En fuyant à Vanves elle lui demanda l'origine de l'argent caché et il se borna à lui dire que c'était la récompense d'un avis utile qu'il avait donné à l'ambassadeur de son pays. Il ajouta qu'il avait découvert au Palais-Royal d'autres secrets qui lui seraient également payés très chers, s'il parvenait à passer aux Prussiens. Après la paix, ajoutait-il, nous irons vivre de nos rentes en Allemagne.

Quinze jours environ s'étaient écoulés lorsque Dutreillis, à force de parler d'un Mayer, jardinier, aux fleuristes et pépiniéristes de Montrouge et de Plaisance, linit par apprendre que cet individu avait été employé jusqu'au siège, à la villa de Belfond, à Bellevue. Il s'empressa d'en faire part à son collègue, qui en parut enchanté. Dans sa lettre, Mayer ne désignait pas le pays où était caché son trésor.

— Ahl soupira le blessé, si j'avais des forces!

— Que ferais-tu?

— Tu le voudrais savoir?

— Oui, sans doute.

— Eh bien, attends que nous i)Uihsions agir de concert, répondit Prouvaire av»c un malicieux soui-ire. Ma blessure se cicatrice ; je serai bientôt sur pieds. Je ne veux pas qu'un autre que moi lui règle son compte.

— Combien de temps resteras-tu ici?

— Quinze jours au moins, mais nous avons le temps; le siège n'est pas prêt de finir.

L'affaire du 31 octobre et les élections qui suivirent firent une diversion aux préoccupations des deux satellites de M. Claude.

Pendant les premiers jours de novembre on s'attendait à reprendre l'offensive

^iir imo vasti» (Vln-llo, et Paris csiM^rnil i\cy\ voir ses (K-fonseurs fratcrnis'-r Id^'ntôt nvcc les vaiiKjucurs de (Ioulinior><. Son arrn<^n possMalt une notnbroiise aitillt'rio »l«» iiouvoIIps plrcos se char^T-arit piii- la ciiIasHe, ot la ^'arde nationale avait re(;u lo haptùine du feu.

Le 2G, les portes furent fermées et les troupes commencèrent à se mansf-r rntre les forts et renrcintc

Dctix jours plus tard, trois itroclamations coiiMuirnl irs luuiv dr Paris; le gouverneur, !<' ^ouveruonient et le général Ducrot rivalisaient d'éloquence et prévenaient ronnenii de se tenir sur ses gardes.

Enfin, dans la soirée du mémo jour lesbatlerifs du i)ont d'Arf^enti iiil ('t de lîozons ouvraient tin fou violent ot do forti'S reconnaissances s'opéraient du côté do Huzenzal, tandis (jue l'année du général Vinoy se dirigeait contre l'Hay et la ^;are de C:lioisy-lo-Hoi.

Les petits postes idacés on avant dos forts du sud no restèrent pas inactifs et les bataillons des Moulinaux s'avancèrent vers les premières maisons du Bas- Meudon.

La nuit était favorable à une surprise; une colonne de tirailbiirs, précédée d'un détachement de marins armés de haches, se glissa dans les ténèbres jusqu'à cinq cents mètres de la première sentinelle prussienne avant d'avoir été aperçue.

Se prévalant de sa force herculéenne, Mayer avait demandé à faire partie du détachement de sapeurs. Son intention était de ne plus sortir du village s'il parvenait à y pénétrer.

— Allons, rAlsacien, lui dit un Breton, tu vas avoir ta vengeance aujourd'hui.

Le ciel était noir; le sol couvert de neige dans les fossés et les ornières Les

sapeurs, suivis de près par une ligne de tirailleurs très espacés entre eux, savan-

(.'aient lentement en t>o courbant, en se traînant à genoux parfois, en profitant de

tous les accidents de terrain pour se dissimuler.

Pendant le jour ou avait observé les points où se tenaient les sentinelles, mais il était difficile de s'orienter et de retrouver ces endroits dans les ténèbres; puis les Prussiens, familiarisés avec toutes les ruses de guerre, changeaient souvent le soir les postes assignés aux sentinelles pendant le jour, et ces dernières, au lieu de se promener se tenaient abritées par un arbre ou un pan de muraille. Il était rare que l'on aperçût le bout de leur fusil, ou la pointe de leur casque. Parvenue à une demi-portée de chassepot, l'avant-garde s'arrêta. Elle avait devant elle un passage fermé par une barricade solide, construite en terre, qu'elle ne pouvait apercevoir, et à sa droite, du côté de la Seine, la ruine d'une cabane, un tas de briques émiettées par les obus. Vne sentinelle devait être là, et les tirailleurs prirent cet amas de décombres pour objectif.

L'officier qui commandait le petit détachement décida d'y envoyer deux hommes, soutenus pai- cinq aulros à cinquante pas d'intervalle. Il choisit parmi les marins armés de haches d'abord.age. Les deux premiers furent un Breton et celui qu'on appelait l'Alsacien. Ils devaient surprendre la sentinelle et la tuer sans faire usage de leurs revolvers.

Dans le cas où, au lieu d'un factionnaire isolé, ils se trouveraient en présence d'un poste, ils pourraient faire de leurs armes l'usage qu'ils voudraient et ils seraient immédiatement soutenus.

Frapper un ennemi par surprise, dans l'ombre, peut ressembler à un assassinat, mais il faut considérer les fatigues inouïes et les dangers de l'entreprise. Ces soldats souffraient, étant si braves, d'être obligés de recourir à la ruse, étant lions d'agir en loups, mais bientôt ils devaient changer de rôle.

Lorsqu'ils ne furent plus qu'à la distance de quelques pas de la i-uine, l'Alsacien prit à droite, le Breton à gauche et quelques minutes après, arrivèrent tous deux en même temps et de deux côtés à la fois derrière le pan de muraille.

La sentinelle piétinait pour se réchauffer, se contentant de jeter de temps à autre un coup d'œil par un créneau pratiqué au milieu du mur. C'était un pompier de Bazeilles, un de ces Bavarois peut-être qui avaient fait creuser leur fosse à de braves paysans dont ils venaient d'incendier le village.

Cette brute fut abattue d'un coup de hache et tomba sans pousser un cri. Le Bavarois fut tué par le Prussien.

— Bien tapé ! dit le Breton. Maintenant faisons signe aux nôtres.

N'ayant plus à craindre la sentinelle, les tirailleurs furent aussitôt debout et accoururent rapidement. Puis une colonne d'attaque se forma pour tourner labaricade, armée de deux pièces de canon, qui barrait le chemin du village.

Nos hommes avaient devant eux des jardins, puis une maison et le mur d'un second jardin qui s'étendait à droite vers la Seine. Toutes ces clôtures étaient certainement crénelées.

Appuyer à gauche, c'était descendre le chemin et s'offrir à la gueule des canons.

Pour tourner cette artillerie et l'enlever, s'il était possible, il fallait pénétrer dans la maison. Enfin, le flanc de celle-ci ne présentant d'autres ouvertures que des créneaux, on devait pour y entrer passer par le jardin.

Ce dernier endroit fut occupé sans difficulté en peu d'instants; mais une sentinelle donna l'alarme. Le combat s'engagea avec les Bavarois dont une compagnie (250 hommes) gardait l'entrée du village, et dont l'habitation était remplie.

La fusillade éclata par quatre fenêtres à la fois, mais trop tard pour arrêter les soldats de marine qui s'élançaient contre la porte pour l'enfoncer.

En même temps, une fusée s'élevait dans le ciel noir, et en réponse à ce signal convenu, le fortd'Issy écrasait d'obus l'entrée du village contre laquelle les pièces étaient pointées d'avance.

Les assiégés de la maison se trouvaient ainsi entre deux feux.

Mais bien que le bord de la Seine fut gardé, ainsi que l'enclos de la ruine, cependant la position des nôtres n'était ni moins aventurée ni moins périlleuse. Leur salut était dans la rapidité de leur action.

La maison fut promptement envahie, mais là ils rencontrèrent une résistance acharnée. Chaque pièce de l'habitation fut disputée pied à pied. La mêlée devint horrible.

Los iioiiiiiieHhf oliert'hiiieitl tl.in.N l'uiiilut' el .>» ciilro}{oi'guaii.*iil avec iIuh ciiti do fureur ou de (i<'',sespuir, étouM'és ou .stridonlft. Le.s hache», loHcroHseti ih) fu»il

h's li:iïoiim>tl(>s. rtaii'iit les arnu's (\r coiir hitto oorpi* h curps, ri pfinl.itit ipi<l- •|U0 temps il n'y eùl d iiulio tlélonatioii cpio coHcs «les oIhis du fyit d h^y.

La nioitir de la louipa^niu liavaroise qui lo^^eait do l'autre côté du chcuiiu s t'lan».ait nilro deux coups d'ohii-. vers la m lisou euvaliie. Mais eo (pli l«;ui" était relalivenieul laeile tout d'al)t)rd, leur deveuail très périlleux à jucsure que les Fraudais preuaient pied daus riiabilatioii, la traversaieul et arrivaient jutiqu'à la porte cl jusipi'aux fenêtres de la la<;ade.

(Juand le rez-de-eliaussée fut conquis, les iJavaroisde lautre • ulé du rliemiu n abordèrent plus la place prise par le.s Français. I^e canon du fort et le chassepot des fenêtres ne leur en laissèrent plus le temps, et les morts s'ani'Uicelaient le lon^' de la barricade déseitf coniuio à l'intérieur df la maison prise.

Dans celle-ci il ne resta point un H.ivarois debout. Morts ou bb'ssés. ils (gisaient partout. L'allée qui traversait la maison, le bas de l'escalier en étaient obstrués, et les vaimpieurs trébuchaient au milieu des vaincus.

Encouragés par le succès, entlammés par l'ardeur do la lutte, — sanglante aussi pour eux, — les nôtres oubliaient le temps et le but même de leur attaque, et la prolongeaient sans prudence, comme sans nécessité. Si l'officier qui les commandait eût pu rélléchir en un ])areil assaut, et s'il eut pu se faire entemlre, il eût commandé la retraite. Mais ses soldats voulaient les canons de la barricade.

Ils voyaient à qiiflqut> pas d'eux ces luunslic^ d'acier accrou|)is, la gueule tournée vers les Moulinaux abandonnés de leurs servants. Ils avaient des cord-'** pour les traîner, et ils étaient si rares, hélas! les canons pris à l'ennemi.

Le feu des Bavarois se ralentissait. Sauter sur la barricade ne leur semblait pas impossible. Il n'y avait que les obus du fort <]ui les en empêchaient.

Une seconde fusée d'une autre couleur <iue la première s'éleva pour avertir le fort de cesser le feu, et une cinquantaine d'hommes se jetèrent sur les Krupps de la barricade.

La fusillade ennemie se ranima; il y eut des morts et des blessés. Dans le nombre tomba celui qu'on appelait l'Alsacien.

Un coup de feu à la jambe l'étendil à moitié chemin, alors qu'il courait, non vers le second Krupp, mais vers la maison en face pour y rejoindre les Allemands.

Le combat s'étant prolongé sur le chemin, les blessés se ti'ouvèrent couchés et piétines dans la mêlée.

Tout à coup les clairons sonnèrent la retraite. L'ennemi arrivait en force par derrière, le long des bords de la Seiiie et sur le chemin du village; les assaillants allaient être pria entre deux feux.

Mais obéir était si cruel alors que les deux pièces ennemies, retirées de leurs embrasures, roulaient déjà sur le chemin des Moulinaux... Puis les blessés... les morts même... Le clairon sonnait toujours et la voix des chefs réitérait l'ordre de la retraite...

HlSTOriiE DU PALAIS-ROYAL 639

11 lalliit qu'une grêle de balles passât en sifflant sur la barricade pour que l'ordre fut écouté. Le chemin fut évacué alors, et le signal fut donné à Issy de reprendre son tir sur le chemin.

Mais en ce moment, le Breton aperçut son camarade l'Alsacien qui se traînait sur les mains dans la boue sanglante.

— Ah! celui-là! s'écria-t-il, ils no l'auront pas. Et il s'élança au secours du blessé.

— Laisse-moi, ditMayer.

— Non ; prends-moi au cou. Mayer ne bougeait point.

— Tiens-toi donc ou je te traîne.

Mayer lui jeta les bras autour du cou, mais avec une telle force qu'il le fit chanceler, puis il pesa de tout son poids, si bien que le Breton en resta écrasé.

Témoins de cet incident étrange, des Bavarois accoururent pour faire les deux hommes prisonniers, et à leur apparition sur la route, des Français revinrent sur leurs pas au secours de leurs amis.

Un combat à la baïonnette s'engagea autour de ces derniers.

Enfin l'avantage resta aux nôtres.

Deux hommes prirent le blessé, l'un par les pieds, l'autre par les épaules et l'enlevèrent.

Ces braves gens croyaient trouver un héros ; ils emportaient un traître. Ne pouvant rejoindre les leurs en traversant le champ de bataille hérissé d'obstacles de toute nature, ils franchirent la barricade et suivirent le chemin des Moulinaux. Les projectiles d'Issy et les ténèbres protégèrent leur marche, tandis que leur compagnie se battait sur le bord de l'eau, tout en se repliant.

Beaucoup de soldats n'étaient pas contents. Un moment ils avaient espéré s'emparer du Bas-Meudon. « Cependant, disaient les sergents, vous n'espériez point faire la trouée. »

L'Alsacien Mayer fut mis à l'ordre du jour pour sa belle conduite, puis transporté à l'ambulance du Val-de-Grâce.

Vin

La déception fut cruelle pour le traître qui avait espéré revoir le lendemain la villa deBellevue. Quand retrouverait-il une occasion de fuir aussi favorable? se représenterait-elle jamais?... Pourrait-il seulement retourner aux avantpostes? n'allait-il pas être démasqué et mis en état d'arrestation?

Tandis qu'il s'acheminait vers l'hôpital militaire, il entendait le grondement lointain de la diversion opérée victorieusement par Vinoy sur l'Hay et Chevilly, afin de seconder l'armée principale qui devait franchir la Marne et rompre la ligne d'investissement. On sait qu'une crue de la rivière et des ponts trouvés trop courts, obligèrent Trocliu et Ducrot à ajourner leur campagne jusciu'au 'SO novembre.

(i4() niSloïKK l>r |'\I,\IS KnVAL

Lorsquo Miiyor «'-tait entrô au Val-de-(jii\co, les Halle» do lliùpilal «'•laiuiil pit'stjiu» villes, mais lo ^5 »'l W 4 (loccmljre, do noiiilucux bN'ssi's en o<t:ii|iért'iil h's lits. Ouin/.f jours ne sï'lai«'ul pas rc-uul«''s cl ([('•j.'i le cliirur^ici» lui donnait à ontondre qu'il pourrait bientôt fuiru ])lucu à un plu^ nialtruité que lui. 8a hln. sure, en olTet, n'avait rien do grave; une balle lui avait traver.s«i le mollet; co n'iMaitrion auprcs dos malheureux «pii revenaient de l'IIay, do Clievilly ot de

(lljampiu'iy-

Un dimanche, le Breton des Moulinaux vint le voir.

— Tues bien ici, lui dit-il; du feu jour et nuit, un bon lit, du pain, de la viande, rien à faire; mais aussi tu méritais ra; lu i'a^ bien ga^'iir.

— Ma blessure n'est pas dangereuse, dit Mayer, mais elle m'a fait soulfrir.

— Et maintenant ?

— Je soulVre encore,

— Tu restes sur le dos, comme ça, toute la sainte journée ?

— Il le faut. bleu.

— Pourquoi (;a?

— Le major le veut.

— Allons donc! c'est qu'il fait meilleur ici qu'aux Moulinaux, beini gros feignant... mais tu n'en as plus pour longtemps. D'ailleurs, nous allons vous envoyer du monde, ici, des bras et des jambes cassées... Si Paris ne fait rien, les Moulinaux sont toujours sur la brèche... Tu sais le sergent Metivier?D a passé l'arme à gauche. Bertrand a eu les pieds gelés et Raymond est disparu.

— Comment cela ?

— On l'aura jelé à la Seine, un soir qu'en tiraillant le long de la berge il s'était trop avancé.

— Et le lieutenant Divoix?...

— Ah 1 tu n'as pas su cela ? Il a eu le ventre ouvert d'un coup d'obus. — Voilai ; c'est toutes les nouvelles. Maintenant pour demain, nous marchons avec le commandant Delbos du 5» bataillon. Vrai, lu dois t'embèter ici avec les emplâtres et les tisanes. Puis jamais rien de nouveau.

— Et pas de vin... de l'eau rougie.

— Pas de vin!

— Pas d'eau-de-vie...

— Quoi! pas une pauvre goutte!... C'est à crever!... Que veux-tu, mon vieux, il faut souflrir pour la patrie. Mais on ne reste pas sur le dos, on se lève, on marche quand même. Si tu ne peux pas aller au Bas-Meudon, eh bien! lu attendras les Bavarois dans nos tranchées... Ils viennent au-devant. Mon vieux, cela va chauffer dur; les Prussiens ont terminé leurs batteries de Ghâlillon et de Meudon; nos positions ne seront plus aujourd'hui ou demain, que des nids à bombes. On les a laissé travailler tranquillement ! Tu ne vas pas nous lâcher pour un moment pareil.

— Non, je te le promets, dit Mayer. Encore huit ou dix jours, et je rentre dans les rangs.

Mayer, en effet, trouvait pénible l'immobilité à laquelle il était condamné et

HIRTOIRE nu l>ALAlS-nOYAL

F.a femmo et l'onfaut poussèrent d03 cris nfrioux.

quelques jours plus tard, il demanda des béquilles afin de pouvoir faire la petite promenade de son lit au grand poêle en faïence auprès duquel se trouvaient deux ou trois malades. Autour de ce poêle, on causait, on lisait les journaux, on imaginait chaque jour un nouveau moyen de faire la trouée. La permission qu'il demandait lui fut accordée ainsi qu'à un autre qui occupait un lit à l'entrée de la salle, sur le même rang que lui.

L'infirmier qui le pansait et qui s'arrêtait quelquefois à causer avec lui, parlait de la guérison du n" 1 comme d'une cure merveilleuse.

— Quand on l'a apporté ici, disait-il, il y a environ six semaines, c'était un

LiV. 81. A. Favrrd, d leur.

IIISTnim'; Di; l'Ai, aïs. UOYM.

suir, uit 110 ci'oyiiil p.is iiu'il pnssi'r.iit l;i nuit. Il n'avait itas <|iiali-i- oiicrs (|i> Naii^' (laiiM loM veines; son pouls ^•tuil iiisi'iiKihle. Le lcnil<*iiialii clin» Joiirn Hiiivants, on allait d»^ temps rn temps voir s'il n'était pas mort. ]>ln d'autre temps, (»n aurait peut-tMro essayé de lui transfuser du saiij,' de mouton, maisaujounlliui l« mouton est un aniunil si rare 1

— On l'avait donc oublié sur le chanij» de Ijaiailli- ? demanda Maycr. Où s'était-il haitu?

— Nulle part.

— Mais alors ?...

— Ce n'est pas un soldat.

— Ahl qu'est-ce donc? lit Mayer.

L'inlirmier lui dit à voix basse :

— Cest un mouchard.

(.'.es mots firent sur l'espion une inijtrc^sion pénible. Un vague soup(;oii traversa son esprit.

— Vous comprenez, reprit l'ambulancier, il n'a pas ici grande sympathie.

— Tarbleul mais comment est-il au Val-do-Gràce? N'y a-l-il pas une ambulance à la Préfecture de police?

— C'est juste; mais voici comment les choses se sont passées. Il était allé l)our arrêter un espion, nous at-il raconté depuis, dans une rue cpii donne au haut de l'avenue du Maine. La rue des Plantes... Vous ne connaissez pas (.a?

— Non, dit Mayer.

— Ni moi non plus; c'est à peine bâti. 11 avait eu l'audace de pénétrer seul chez le Prussien et avait reçu de lui un coup de couteau dans le côté droit. L'assassin l'avait laissé pour mort dans sa chambre et ce n'est qu'une heure plus tard (lu'il avait été ramassé par un de ses collègues. Mais dans quel état !...

— Et l'espion prussien a-t-il été pris?

— lise promène bien tranquillement.

— Il était plus malin qu'eux.

— Nous sommes battus, mon cher, sur tous les terrains. Cependant le n* 1 et l'ami qui vient le voir quelquefois, prétendent qu'ils prendront leur revanche, qu'ils repinceront l'agent de Bismarck. Us se doutent de l'endroit où il se cache. Le blessé reprend des forces à vue d'u'il, demain il pourra se lever et vous le verrez au poêle.

— Oui, ça me fera plaisir, dit Mayer, bien que ces sortes de gens m'inspirent autant de dégoût que de curiosité.

Nous laissons à imaginer les impressions du Prussien. Il l'avait échappé belle depuis sou entrée à l'hôpital ! Comment n'avait-il pas été aperçu par l'agent de la sûreté qui venait voir son ami? Et comment ne l'avait-il pas vu lui-même?

Mais le moment était venu où son ennemi allait se lever, se promener dans la salle... Pourrail-il éviter ses regards ? Enfin quel prétexte donnerait-il pour ne pas se rendre près du poêle?

Toutes ces pensées tourbillonnaient dans son cerveau.

Au lieu de s'asseoir sur son lit et de lire des journaux comme d'habitude, il

HISTOIRE DU PALAlS-llOYAL G'i3

se roula dans ses draps en ruminant les projets les plus sombres et les plus insensés.

« Il faut en finir, se répétait-il sans cesse. Il faut que je le tue, ou il me tuera.

Le lendemain matin, à la visite du major, Prouvaire occupant le lit n° 1 fut examiné le premier. On l'engagea à se lever et à déjeuner près du poôle.

Mayer le guettait et le vit se dresser sur ses jambes tremblantes, maigre et ])lènie à tel point qu'il le reconnaissait à peine.

— Il n'ira pas loin ainsi, pcnsa-t-il.

En effet lorsqu'il eut fait quelques pas, Prouvaire dut s'appuyer sur le bras d'un ambulancier et arriva au poêle hors d'haleine et à bout de forces.

— Cela ira mieux demain, lui disait-on avec raison.

En même temps le chirurgien regardant la blessure de Mayer la trouvait aussi bien que possible; l'enflure n'existait plus, la cicatrisation commençait. Il permit au blessé de se lever et de prendre des béquilles qui lui furent aussitôt apportées.

Mais ce dernier ne se pressa pas. Il s'habilla avec une lenteur calculée.

Il se peignait encore la barbe, lorsque l'agent, justifiant ses prévisions, se sentit défaillir et demanda à regagner son lit.

«A mon tour, se dit l'espion. »

Et terminant rapidement sa toilette, il prit ses béquilles et se dirigea vers le poêle.

Avec sa longue capote qui déformait sa taille, sa longue barbe, son bonnet de coton qui descendait sur ses sourcils, il n'avait qu'à baisser les yeux p mr se rendre méconnaissable à une certaine distance. Tout ce qu'il devait évii^r c'était que l'agent de la sûreté rencontrât son regard.

M. Claude reconnaissait à leurs yeux les récidivistes les plus défigurés.

Satisfait de sa promenade, le lendemain, il la renouvela, avec un succès croissant. Le danger qui tout d'abord l'avait épouvanté, semblait s'éloigner, il espérait sortir avant () "avoir été reconnu.

Mais au bout de trois ou quatre jours, Prouvaire se trouvait également plus solide sur ses jambes. Il stationnait au poêle des heures entières et le Prussien n'avait pu en approcher. Le même danger reparaissait et pour le conjurer Mayer dut changer ses heures d'exercice et enfin prétexter des douleurs et s'abstenir.

Plus d'une fois la nuit il eut l'idée de se glisser jusqu'au lit de l'agent et de l'étrangler. Mais cette satisfaction lui eût coûté cher. Il serait toujours temps s'il s'apercevait de quelque chose de louche,. de se suicidtr en consommant sa vengeance.

La fin du mois de décembre s'écoula de la sorte sans /ouvel incident. Le siège paraissait approcher de son dénouement. Le 27 décembre l'ennemi bombarda les forts de l'Est et nous obligea k évacuer le plateau d'Avron, labouré par les obus de huit batteries convergentes.

Le .5 janvier les premiers obus de Chatillou atteignirent le Luxeml)ourg, le faubourg Saiiit-.Tacques, Issy et Vaugirard.

On crut (juc renneuii biûlcrait de Paris tout ce ({u'il pourrait atteindre.

insTOIKF, ])[] PALAIS-HOYAL

Aii\ luviiiitTcs (h'IoiialionH dnn oIhih tlans lo quarlior Siiiiit-.IarqtiPH IVmol fui ^raiid :iit Val-tlu-CJrAco. ToUh U-s couvah^sconls st» U'Vai»Mit, allaiiMil, venaient, btîulrolcnaitiit ilo la mo.ssciir «les j)roj<îrtilt'8, di; leurs lava^^rs proliabK's, ilirs causes du boudiardofni'iit... Mais il ne venait }\ pfrsoiiue l'idée «(ue les Prussiens tireraifiil sur les hùpitaiix.

Mayer «'vitail toujours d'alliT pies liu poi-li-, niais dans l'ajut-s-inuli du H, il vil l'rouvaire si loi^^ner du (('rtic' l'orun' près du ft-u et se pn^nu-ner entrf les deux rangées de lits, sarrî'laiil devant «piehiues-uns pour s'amuser à lin* les noms des malades.

A cetU' vue. l'es] ion fi iMuit de tolère.

« Ce n'est pas moi qui le cherche! » se dit-il.

Et h grands coups de béquilles il se hûta vers son lit afin de s'opposer A celte curiosité indiscrète.

Il arriva trop tard.

Prouvaire avait lu les noms de Mayer .loliann, an moment où celui-ci le rejoit,Miait.

Leurs regards se croisèrent une seconde, mais sans (jii'il Inn- ('. li:ij»|i;U nue parole ; puis Prouvaire s'en alla.

allons! se dit le Prussien, il est temps de te clore le bec; ce sera pour cette nuit. »

Bientôt l'obscurité du soir «Mivahissait la salle, où le «^az était déjà remplacé par des veilleuses.

C'était l'heure où le tir dos Prussiens redoublait de violence; alors les coups ? .' succédaient à deux minutes d'intervalle. Ces explosions répétées, dont les ravages étaient inconnus, énervaient les mieux aguerris et jetaient dans tous Jes cœurs une amére tristesse.

Tout à coup la salle fut ébranlée par une exjdosion terrible. Au milieu des ténèbres, dans un nuage roux et infect, une grêle de vitres, d'éclats de bois, de pierres et de plâtres, s'abattit des fenêtres et du plafond, tandis que le sol se soulevait comme à l'éruption d'un volcan.

Un profond silence succéila à ce coup de foudre et les malheureux mutilés qui gisaient sans force et sans voix se crurent anéantis.

Presque aussitôt des lanternes et des torches arrivèrent des salles voisines... Mais à peine ces lumières étaient-elles apparues qu'elles s'éteignaient dans l'explosion d'un second obus.

La muraille éventrée s'écroula au dehors heureusement; ses énormes moellons eussent écrasé deux ou trois lits; mais il ne restait pas un meuble, un o!)jet dans la salle, qui ue fût ou broyé par le projectile ou fendu, brisé, par la commotion.

— iSauve qui peut! cria une voix vibrante.

Et à cet appel répondirent des gémissements arrachés par la douleur et le désespoir d'efforts impuissants.

Puis des torches se rallumèrent.

Les braves gens accourus au premier coup d'obus se trouvaient plus no:ii-

breux au second. Ils couraient aux amputés, les quittaient pour chercher des brancards, se heurtaient à tous les obstacles d'un indescriptible désordre.

Un troisième obus eut consommé la destruction d'une partie du bâtiment. Mais celui-là tomba au delà du Val-de-Grâce.

Cependant un lit avait pris feu ; on y courut pour l'éteindre et enlever le malade... Ce dernier était mort! Un éclat de fer l'avait coupé en deux. Les chairs broyées couvraient d'un sang épais le coucher et les tronçons du cadavre.

Un peu plus loin des cris d'horreur signalaient la découverte d'un malheur semblable.

C'étaient deux jeunes gardes nationaux des bataillons de marche, deux blessés de Chevilly... Les Allemands (à moins qu'ils ne fussent des soldats de Wissembourg ou de Bazeilles) ne les auraient pas achevés sur le champ de bataille; ils les assassinaient à l'hôpital.

L'horreur fut profonde, l'indignation plus grande encore. On se rappelait qu'en Lorraine l'ennemi avait tiré sur les ambulances et fait prisonniers des chirurgiens, sous prétexte qu'ils n'avaient pas la croix de Genève; mais le pavillon à la croix blanche flottait sur l'hôpital.

Enfin la salle fut évacuée.

Mayer, rencontrant un major, jeta ses béquilles en s'écriant :

— Major, vous voyez, je marche, je suis guéri; je demande à retourner aux avant-postes, venger la mort de nos deux camarades assassinés ici.

— Ma foi, on ne peut refuser une sortie, répondit le chirurgien. Vous partirez demain, si vous voulez.

— Ce soir?

— On ne signe pas de sortie le soir.

— Merci donc à l'avance, major, dit le Prussien avec une politesse toute française.

Le chirurgien-major tourna les talons et allait poursuivre son chemin quand tout à coup un malade, qui depuis un instant se tenait près de là dans l'ombre s'avança vers lui :

— Je m'oppose à la sortie de cet homme, dit-il.

— Comment! fit le chirurgien surpris. Qui êtes-vous donc pour donner de ordres ici ?

— Cet homme, reprit le survenant, qui n'était autre que Prouvaire, cet homme est un criminel et je suis chargé de l'arrêter.

— Vous?

— Oui, major.

— Vous êtes fou.

— Cet homme (^ui se fait passer pour un Alsacien est un Prussien, espion et assassin.

— Ah! canaille! exclama Mayer, qui s'était rapproché.

— Je suis chargé de l'arrêter, continua Prouvaire.

— Arrête-moi donc! dit le Prussien; mène-moi au poste... Bien que ma jambe ne soit pas encore solide, je t'en délie bien.

1,46 HlsroiUK Di; PALAIS- IK) Y AL

— Main vous faille rneiir, mon luavp, ifi'iil If major; o«-liii ijih' vciis prenez pour un scôh'Tat osl un Itravt». mis à l'oitln' du jour pour na vaillant»! con'luile ù rntt>i({iio (lu Hns-Mou<lon.

— Mais jt> roconnais bifu <t>lui qui a tout»'! do nfassassiniT.

— 11 ost fou, dît Mayor, Mai< --i v."i- >'■{>'< m -mI <!.• p.. II.'', v.mv, .iv. / nnr. carto qui li> prouve, moutn'/ la.

— Brigand ! Tu mo l'as volûo.

— Vous voyez, major.

— Nous savons qui vousùtes, dit le chirur^^irn.

— .le suis agent d"- M. Claiidi'.

— M Claude est à la retraite.

— Ail !.. tu Prouviiire. l-lh bien, je me réclame du pr-Ti-t do poli.*e, M. Adiiii.

— M. .Vilam a donné sa démissiou.

Mayer se prit à rire bruyamment.

— Allons, laissez-nous tranijuillcs, dit le chirurgien, qui .s'en alla d'un pas rapide. A peine eut-il disparu que le Prussien se jeUi sur l'agent de la sûreté, le saisit à la^'or>,'e et lui «lit en le poussant contre le mur :

— Tu veux donc (juc je t'étrangle, malheureux.

— Tue-moi, répondit l'agent et tu seras arrêté cette fois.

— J'ai eu bien tort de ne pas faciiever il y a d' ax mois.

— Cette erreur te coûtera la vie, ré{)liqua l'intrépide policier.

— Tu crois! fit Mayer.

Prouvaire jeta un cri, puis ce cri fut aussitôt étouiïé et une étreinte plus violente le changea en un râle douloureux.

Mais, une fois encore, Mayer hésita à consommer son crime, et sa victime en fut quitte pour une syncope prolongée.

Le lendemain, après avoir mangé la soupe, l'espion revêtit son uniforme de garde national et quitta le Val-de-Gràce, pour se rendre à Vanves près de sa femme.

Le village restait intact et tranquille sous celte pliii<^ de fer et de feu, comme la Salamandre de la légende ; lartilleiie ennemie dédaignait de le détruire.

Mayer y demeura à la charge de son beau-père dont il n'apaisa les hauts cris qu'en lui promettant une largo indemnité à la fin du siège. Nous attendrons aussi l'armistice pour reparler de lui et nous rappellerons en peu de mots le dînouement du drame militaire.

LT: ROMn\ltDF,MK\T F.T L\ FIN DU SiftOE

Malgré liutensité eflVoyable de la canonnade et lénormit'' d'-s prnje.-iilr ; le bombardement fut une barbarie inutile et impuissante.

Les Parisiens en furent plus irrités qu'intimidés et ces diables, comme s'appe-

l;ii(Mit les Prussiens avec un coniiquc sérieux, n'arrivèrent mèine pas à allumer un incendie en ville.

Ils brûlèrent les casernes du fort d'issy et démantelèrent le fort de Vanves ; mais leur grand succès fut la destruction des serres du Jardin des plantes. Les dommages qu'ils causèrent aux œuvres d'art, aux palais, aux églises, aux musées, qu'ils prenaient pour cibles, furent insignifiants.

Ces diables, bien qu'ils tirassent de préférence sur les écoles et les hôpitaux (les Enfants-Malades, Necker, le Val-de-Grâce, l'asile Sainte-Anne), n'arrivèrent pas à faire plus de deux cents victimes parmi lesquelles des blessés, des fous, des femmes tuées en faisant la queue aux boucheries de cheval, et des enfants foudroyés au milieu de leurs jeux.

Cependant la population réclamait une nouvelle sortie. On criait à la trahison. Trochu y répondit par une proclamation restée célèbre et qui se terminait par ces paroles : « Rien ne fera tomber les armes de nos mains. Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »

Sur ces entrefaites, Gambetta, affolé par le désastre du Mans, qui lui enlève le dernier espoir de délivrer Paris, parle de mettre sur pied 1,500,000 hommes et d'émettre pour deux milliards et demi de papier d'État : Il menace le gouvernement de Paris de dire tout », si le 25 une sortie n'est pas effectuée.

Au découragement de Trochu il réplique en annonçant les victoires de Pont- Noy elles et de Bapaume.

Enfin, le 19 janvier au matin, les vœux de la population furent exaucés. Une armée de 84,000 hommes, parmi lesquels figuraient 19 régiments de gardes nationaux, c'est-à-dire 28,000 Parisiens, attaquèrent les hauteurs occupées par l'ennemi entre Saint-Cloud et Bougival, sous le commandement de Ducrot, à droite, Vinoy, à gauche et Bellemare au centre. Malgré quelques dispositions imparfaites, nous eûmes l'avantage jusqu'au soir, mais à la chute du jour le général Trochu ordonna la retraite.

La dernière dépèche, faite pour terrifier Paris, lui a été sévèrement reprochée : « Il faut parlementer d'urgence à Sèvres pour un armistice de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blessés et l'enterrement des morts.

« Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures très solidement attelées et beaucoup de brancardiers ; ne perdez pas de temps pour agir dans ce sens. »

Paris fut plongé dans une stupeur profonde, mais qui bientôt fit place à l'indignation, lorsqu'on apprit qu'on n'avait relevé que 1,200 morts, dont trois cents gardes nationaux.

Le 21, au soir, Trochu fut destitué. Le gouvernement décida que :

« Le commandement en chef de l'armée de Paris sera désormais séparé de la présidence du gouvernement.

« Le général Vinoy est nommé commandant en chef de l'armée de Paris.

« Le titre et les fonctions de gouverneur de Pans sont supprimées.

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