AVANT-PROPOS
L'époque où l'Italie devint un théâtre en quelque sorte choisi par les puissances de l'Europe pour déployer leurs forces nouvellement acquises , et se disputer la supériorité , doit être considérée comme la plus importante de nos temps modernes. Là, finit proprement le moyen âge, et commence une ère nouvelle, qu'on peut supposer terminée à la révolutioiji française, origine tumultueuse d'une autre période que nous voyons se développer.
Les guerres d'Italie , dit Robertson , donnèrent naissance à tant de prétentions opposées, excitèrent parmi les nations diverses un esprit si général de dis-
corde et de rivalité, devinrent lu source et le prétexte de tant de querelles, qu'il ne pouvait manquer d'en résulter des convulsions extraordinaires dans l'organisation politique de toute l'Europe.
Elles ne devaient pas amener de moindres changemens dans l'administration intérieure des Etats. Les préparatifs nécessaires pour une expédition éloignée»
la paie régulière d'armées constamment sur pied , le soin de leur subsistance dans tua pays étranger, des sièges à former, -des villes à défendre, des négociations succédant aux batailles , et attaquant avec de Tor la conscience des grands , plus facile à vaincre d'ordinaire que l'honneur des peuples, tout augmenta prodigieusement les charges de la guerre, et, donnant lieu à de nouvelles taxe»
{)rogressivement . accrues , plaga dans les opérations du fisc et dans lee espérances du commerce , le germ« des révolutions ^ venir.
Ce n'était po'nt assez : il aurait fallu »
pour maintenir le culte catholique dans toutes ses possessions et prérogatives, que Rome restât invisible aux nations chrétiennes; et les guerres d'Italie déchirèrent jusqu'à certain point, aux yeux de toute l'Europe, le voile qui couvrait lesmystères de cette cour. L'influence de cette révélation a été grande, comme on sait; elle a contribué à produire chez les peuples pauvres, austères et réfléchis du Njord, contre l'autorité spirituelle de Rome, une opposition analogue à celle qui s'y était formée autrefois contre son empire temporel.
Les différens États de l'Italie n'avaient vu depuis long -temps leur traiiquillité troublée par l'invasion d'aucun ennemi étranger ; et , pour les aflaires de guerre comme pour celles d'administration, il s'était formé dans leur sein un système qui leur était particulier. Pour concilie^ les intérêts et balancer la puissance des
princes entre lesquels l'Italie était partagée y on s'engageait dans des négociations perpétuelles et interminables^ conduites avec toute la subtilité d'une politique tortueuse et raffinée ; les ressources les plus ténébreuses de Tintrigue étaient connues des Italiens; tous les artifices , même les plus abjects ^ étaient à leur usage.
En attendant que les maximes de cette science politique , née dans la fange des factions et dans les querelles de voisins, tous également faibles, inquiets et jaloux, fussent importées par les Italiens dans les affaires de l'Europe , ils les employaient avec un art infini à régler les opérations des petits États dont elles faisaient toute la force ; car on ne peut pas donner ce nom de force à leur régime militaire. Lorsqu'ils prenaient la voie des armes , leurs querelles se décidaient en des combats burlesques et par des victoires innocentes, qui ne coûtaient point de sang
aux vaincus. Machiavel dit, en parlant du combat livré en i44o entre les Florentins et Nicolô Piccinino , général des troupes milanaises » que 9 dans une lutte de quatre heures, il ne périt qu'un homme; encore ce ne fut point d'aucune blessure qu'il eût reçue, m^is parce qu^étant tombé dans la mêlée, il fut foulé aux pieds des chevaux. En ce temps , le poison et le poignard réussissaient mieux que les armes des Condottieri.
Ces lâches mercenaires, qui composaient la seule force militaire du pays, n'étant propres qu'à une guerre de parade, furent saisis d'épouvante à l'aspect d'une guerre réelle que Charles VIII apportait ; et les succès merveilleux de ce prince, qui , du pied des Alpes s^avança vers Naples avec autant de célérité que s'il eût traversé son propre royaume, furent dus au sentiment que les défenseurs de ritalic eurent d'abord de leur faiblesse, et à l'opinion promptemeut établie
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chez eux» que l'impétuosité de la valeur française» la rabbia franeese^ était irrésis^ tible.
Après ce coup d'oeil sur la situation générale de ritalie , considérons un moment les principaux États qui se disputaient son territoire, et qui jouissaient tous d'une juridiction souveraine et indépendante.
II n^y avait de royaume que celui de Naples. Venise, Florence et Gênes avaient adopté la forme républicaine. Milan obéissait à des princes qui n'avaient pris que le titre de ducs. La souveraineté des papes était d'une nature particulière, et n'avait rien de commun avec les autres formes de gouvernement tant anciennes que modernes, si ce n'est peut-être avec le Kaliphat des Arabes. Par sa dignité comme par l'étendue de ses domaines, le pape tenait le premier rang.
Les successeurs de saint Pierre avaient songé de bonne heure à se donner un cer-
tain degi^é de puiasa^ncie tetB^porelle qui secondât et appuyât leurs décr^t$ spirituels. Dans la pensée de quelques-uns^ cette puis^aince parut youlair repoutsaei:
toute limite ; mais le succès n'avait pas entièrement répondu à lenv^ efforts; la générosité des aveoturiers ^lormands qui fondèrent le royaume de Naples , ainsi quela piété de 1». comtesse Mathildç^fu-, rent plus aTanta^euses au Saint-Siège^ que des prétentions auxquelles le glaive^ toujours plus puissant sur la terre que les clefs du ciel, n'avait pu prêter son ap* pui dans Torigine.
Cependant, par une conséquencfc du système féodal , les forces d'un État n'étaient point encore à l'entière disposition du souverain ; et les papes, à cet égard , n'avaient pas plus d'avantage que les autres potentats européens, excepté pourtant le roi de France, à qui l'expulsion totale des Anglais , la ruine des nobles , fruit de guerres longues et opiniâtres par
eux soutenues suivant les lois du service féodal , et bien plus encore la politique de Louis XI, avaient procuré une concentration de forces depuis long -temps inconnue.
Pendant les troubles et les désordres que les siècles précédens avaient vus régner en Italie, les nobles les plus puissans et les chefs des factions populaires avaient envahi le gouvernement de plusieurs des villes principales; après les avoir fortifiées, après s'être entourés de troupes mercenaires , ils avaient cherché à se rendre indépend ans. Les pays . que rÉglise avait précédemment acquis, étaient remplis de petits tyrans qui ne laissaient aux papes que l'ombre de la souveraineté. Les barons romains, restes prétendus des anciennes familles patriciennes , contestaient souvent aux papes leur autorité dans Rome même.
Au douzième siècle , une opinion s'était répandue , que les fonctions des ec-
clésiastîques étant purement spirituelles, toute propriété, toute juridiction civile attachée à ces fonctions, était illicite, et que les gens d'Église, à l'exemple des apôtres , ne devaient attendre leur subsistance que des dîmes ou des dons volontaires du peuple. Les barons romains , adoptant ces principes avec chaleur, et cherchant à faire reviyre Timage de leur ancienne liberté, avaient rétabli un sénat revêtu de Tautorité suprême , et remis la puissance executive tantôt à un principal sénateur , tantôt à deux , et quelquefois à un magistrat distingué par le nom de patrice.
Mécontens de cet état de choses, les papes fixèrent leur résidence à Avignon.
Pendant leur absence, le peuple de R^me vint à se rappeler que, dans ces murs soumis tantôt à de petits barons, tantôt au pape, habitèrent jadis les conquérans et les législateurs du monde. La fierté de Tancien peuple -roi parut renaître aux
bords du Tibre, et Ton s'y montra également ennemi des nobles et de la juridiction papale. Un homme doué de cette éloquence populaire qui exerce tant d'empire dans les momens opportuns, Nicolas Rienzi, essaya de réaliser les yœux du peuple dans une constitution nouvelle; mais, trop ambitieux pour s'oublier luimême , trop exalté par les circonstances pour rester dans une atmosphère de bon sens et de raison , il ne tarda pas de succomber et d'entraîner dans sa chute l'édifice républicain dont il avait fait la base de son pouvoir. Ainsi, pendant une longue période de temps, l'autorité de ces mêmes pontifes, qui faisaient trembler les pins grands monarques de l'Europe , resserrée dans les bornes les plus étroites au sein même de la capitale, fut souvent presque anéantie, soit par l'inquiétude et la turbulence du peuple , soit par les prétentions des nobles à l'indépendance.
Tandis que la juridiction spirituelle
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s'était agrandie par une persistance de Tues admirable, par une fixité d'intea^ tion que rien n'ébranlait, les pipes, daas leur administration cÎTile^ n'aTaient pas suivi un plan uniforme et constant. Us purent élever quelque ouvrage d'ostentation pour laisser après eux un monument de leur pontificat; pour calmer et faire taire la populace de Rome, ils crurent quelquefois nécessaire de fonder des établissemens utiles : et pourtant , même alors , ils songeaient encore plus à Rome, capitale du monde chrétien , qu'au peuple confié à leurs soins; mais en quoi chacun d'eux mettait en général peu de négligence, c'était à profiter pour leur famille du court espace d'un règne accordé à des vieillards, et, dans un État où les changemens de maître étaient plus fréquens que partout ailleurs, on ne songeait le plus souvent qu'à détruire ce qui était fait, qu'à renverser ce qu'on trouvait établi.
armes. Le peuple iiè fournissait que des ouvriers et des marins» La force militaire de la république consistait en mercenaires étrangers , qui même n'avaient jamais pour chefs des nobles véniti^is 9 dont rautorité aurait pu devenir dange-* reujse pour la liberté publique. C'était ordinairement un soldat de fortune qu'on plaçait à la tête des troupes ; mais toujours inquiète et soupçonneuse, la république nommait deux nobles pour suivre l'armée lorsqu'elle entrait ai campagne; ces nobles, appelés provéditeurs , ressemblaient assez aux représentans du peuple envoyés par notre Convention nationale; ils observaient tous les mouvemens du ' général , et le gênaient plus d'une fois dans ses opérations.
C'était dans sa marine et son commerce que Venise avait fondé sa véritable force. Ses richesses servirent longtemps à déguiser les vices de sa constitution, et la mirent en état d'^ntrete-
nir au besoin de» apœées nombreuses.
La turbulence et la licence démocratiques dominaient à Florence , comme la sévérité et les précautions aristocratiques à Venise. Maïs cette république était loin d'être mîMtaire. Livrée au commerce, ce n'était point par les plus braves de ses citoyens, mais par les plus riches qu'elle devait être un jour asservie. A l'époque dont nou3 nous proposons de retracer l'histoire, les Médicis, en conservant ces formes républicaines auxquelles le peuple était fort attaché , exerçaient un pouvoir que leur contestaient les anciennes familles; mais, soit dans l'eiil , soit au sein de leur patrie, l'influence de ces riches fabricaus de laine était grande sur les destinées du pays* La jalousie des Médicis cojDicourut, avec l'esprit de commerce des Florentins , à mettre la force militaire de la république sur le même pied que celle des autres États d'Italie.
Par les révolutions violentes et multi-
pliées que le royaume de Naples avait subies, les vices de la féodalité y étaient devenus plus grands et plus intolérables que dans le reste de l'Europe. Le trône avait été occupé par tant de princes d'un sang étranger, que la noblesse napolitaine et le peuple avaient peu d'attachement pour la famille des souverains et aussi peu de respect pour leur personne.
En même temps, le secours des barons ayant été réclamé plus d'une fois, et toujours payé fort cher par les divers prétendans au trône, la haute noblesse était devenue trop puissante, et s'était portée à des usurpations trop hardies, pour permettre au prince de former aucune de ces entreprises favorables à l'autorité royale, qui avaient si bien réussi à d'autres monarques dans ce siècle et le précédent. Aussi le royaume de Naples étaitil celui où l'on remarquait le plus de turbulence, et dont les souverains jouissaient du pouvoir le moins étendu. Fer-
» 17 f^i dinand I^**, qui commença son règne en i468, essaya, il est vrai, d'abaisser la puissance des nobles ; et son fils Alphonse crut la détruire d'un seul coup, en faisant périr ceux des barons qui avaient le plus de considération et de crédit; mais en yain faisait-il couper des têtes, en vain les faisait-il saler et placer dans ses appartemens comme ^ des trophées de see victoires et des gages de ses espérances , il irritait la noblesse au lieu de l'affaiblir, et se rendait odieux au peuple, que l'inhumanité des chefs révolte toujours, O'est même au ressentiment de ces outrages^ qu'il faut attribuer, en grande partie, la facilité et la rapidité avec lesquelles Charles VIII conquit le royaume de Naples,
Le duché de Milan n'avait dans sa constitution politique et dans son gouvettofeittent, rien d'asisez reûiarquable pour mériter qu'on s'y arrêtât. Mais les liaisons de ses princes avec les rois de
f*:raqc6» e% les droite que ceux-^ci prétendirent ayçir par la suite à la succession cle.iÇ^tte fertile province ^ exigent qu'on sd;ppéte, à quelques ri^pides considéra^ tiom* ;
Pendant lès longues et sanglantes queréïiès qd'éxéîtèréiit eh Italie les factions fâtiieUsëé t^ês (Guelfes, qui Voulaient être libres sous liei banpière des papes, èi dés Gîbélîns , qui chèrchâîeïit à fêtre aussi avec le secôiirs des iÈinpèteùi''é*, la faiitiîîllfe desTisoonti s^étàit distîn^uiée 'parmi ééUx des Miiàn àis qui tenaient àxi paVtFf iti périal; pour récompense de leur zélé et de leurs Services, ils avaiient obtenu la dignité dé vicaires perpétuels de Témpire eh ïtaiie. ï^lùs tard, créés ducs de Mi^ lan , ils eurent avec ce titre la propriété de laiville et de. squ tjai'ritoîre, qu'ils ppssédèrQht cQmhie uni (i^ héréditaire. JLé sahg de France s'alUia bieiijtôt À c^lw^d^»
YjBconti , et se dohn^ âfi^ droits à Ipur succession. A la m<Mrti du dernier prince
«a» 19 cet
de cette matâoii » en i447f Charles » duc d'Orléanâ 9 fit valoir certaines clauses contenu^a dans le contrat de mariage de sa mère Valentine Viscanti. Alphonse, roi de Naples, produisit un testament que le dernier prince avait fait en sa faveur. De son côté, Temperieur prétendit que , par l'extinction de la descendance masculine, le fief retournait au seigneur suzerain* Le peuple de Milan^ déclara qu'il ne voulait point de maître, et une espèce de république fut instituée. Mais peiidant toutes ces contestations , la province qui en était l'objet échut en proie ^u bâtard d'un simple paysan •
Jacques Sforza était devenu, par ses talens et par son courage , un des plus distingués et des plus puissans Condot-tisri. François Sforza, son fils naturel, qui lui succéda dans le commandement des aventuriers attachés à sa fortune , avait épousé ensuite une fille naturelle du dernier due. François, fondant éur
oe titre des prétentions^ les soutint aTec une valeur et une habileté extraordinaires. Il monta sur le trône. La sagesse et les talons qu'il déploya firent oublier bientôt aux Milanais le peu de solidité de ses droits^ et ses domaines passèrent sans opposition à son fils, puis à son petit-fils. Celui-ci fut assassiné par son grand-oncle Ludovic, surnommé le More, qui s^empara de Milan, et dont les droits S ce duché furent établis par Tinvestiture que lui dom>a l'empereur Maximilien, en i494>
Louis XI , qui prenait plaisir à abaisser les princes de son sang , et qui admirait les tale&s politiques: de François Sforza , n'aiï^ait pas voulu permettre au duc d'Orléans ide disputer à un aventuçiier. la possession du Milanez. Ludovicie Moi^e entcetint ensuite une liaison si in*, time avec Charles VIII, pendant . la. plus grande partie duxègnè de ce monarque, que les prétentions de la maison d'Or-
^> 21 tel léans restèrent iâactiveâ jusqu'au temps deLouiS'XXI. ^
Telle était la situation de Tltalie ,, lorsqu' Alexandre VI monta sur le trôiiç pontifical. Son ambition et celle de son iiU, César Borgia, changèrent la face des ehoses, surtout dans les États romains. Le? père, par sa constante adresse ^ détruire riiiftuence des Français quand elle devenait trop menaçante; le fils, pàJr une adresse non moins grande à profiter de leur crédit quand il renaissait, parvin* rêiit également à leurs flns^. L'Italie rie fut point assujettie par une puissance étrangère \ et tous ces tyrans de là Komagne, qui ; ayee Ib tître^de vicaires, s'étaient rendus maîtres absolus des terres de rÉglise , furent exterminés. Des dri* mes nombreux furent commis, mais le Saint- Siégé recoùvifa sa puissance temporelle. César Borgia; en croyant se faire un royaume, ne travailla que pour les successeurs de son père* Tout lui
échappa au moment où il croyait avoir tout acquis. Il mourut loîu de cette Italie qu'il avait long -temps épouvantée par ses forfaits 9 et il mourut de la mort des braves.
En traçant Thistoire d'une élévation qui fut due à beaucoup d'habileté, mais plus encote à d'exécrables crimeà, nous avons pensé plus d'une fois à cette autre grandeur qui fut improvisée de nos jours par la seule force du génie^ par l'ascendant de la gloire et l'opportunité des circonstances f saixs aucun mélange d^ forfaits odieux ; et venant à réfléchir que l'une «'était évanouie comme l'autre > pour ne laisser qu'un souvenir» à la vérité bien différent » nous avons éprouvé ce mépris pour les choses humaines qui devrait être naturel à tout homme qui a vécu ; et si nos lecteurs le partagent, nous ctoîrons avoir assez bien rempli notre devoir d'historien.
Au reste, nous avons emprunté les faits
^3» 23 oe$ dont se compose cette histoire, aux récits des auteurs italiens contemporains , ou qui ont vécu dans les temps les plus rapprochés de Tépoque. Souvent , nous n'avons pas cru pouvoir mieux faire que de traduire ces récits.