CHAPITRE IV
Gui de Bourgogne dans la querelle des investitures. — Ses remontrances à Pascal II. — Concile de Vienne. — Condamnation des investitures. — Excommunication de Henri V. — Administration de l'église et du diocèse de Vienne. — Querelle entre les chanoines de Saint-Jean el ceu.t de Saint-Étienne de Besançon. — Gui est chargé d'y mettre fin. — Concile de Tournus. — Henri V prend parti contre Gui pour les chanoines de Saint-Élienne. — Conciles de Bèze et de Dijon. — Élection de Gui à la papauté.
Nous arrivons à la période décisive de la vie de Gui de Bourgogne. Quelques explications préliminaires sont indispensables pour faire connaître le rôle qu'il va jouer dans la querelle des investitures.
L'empereur Henri IV étant mort le 7 août 1106, son second fils Henri, qui Tavait détrôné et chassé, lui succéda. Arrivé au pouvoir, il suivit la politique de son père, qu'il paraissait cependant avoir réprouvée autrefois ; il s'empressa d'annuler les décisions du concile de Guastalla, du 22 septembre 1106, qui avait de nouveau interdit l'investiture laïque pour les fonctions ecclésiastiques. Comme les prélats allemands, nommés contrairement aux canons, avaient été autorisés à conserver leurs sièges, à la condition de n'être pas manifestement simoniaques, l'autorité de Henri sur les églises de son empire se trouvait affermie, celle du pape diminuée d'autant. Une entrevue de Pascal avec des députés de Henri à Chàlons-sur-Marne, au mois de mai 1107, les décisions du concile de Troyes, qui eut lieu vers le 23 de ce mois, n'eurent aucun résultat. La situation resta la même jusqu'à la fin de l'année 1110. Henri envahit alors l'Italie avec une armée considérable et s'avança jusqu'à Sulri. Pascal, se voyant hors d'étal de résister, envoya à ce prince des députés qui lui proposèrent de sa pari une convention aux termes de laquelle il renoncerait au droit d'investiture, et la puissance spirituelle aux fiefs el aux régales
qui apparlenaienl au royaume dès le temps de Chaiiemagne el des autres empereurs. Henri accepta, à la condition que la convention serait ratifiée par les prélats el les princes de ses Étals, puis il entra à Rome, où il voulait être couronné empereur. Mais les évêques refusèrent d'adhérer à cette convention. Il en l'ésulta une émeute dans les rues de Rome ; les Allemands furent vainqueurs, et, le 12 février 1111, jour de la Quinquagésime, le pape fut fait prisonnier avec plusieurs cardinaux. Pendant deux mois, il fui retenu loin de Rome; il finit par céder. Le 12 avril, il reconnaissait à Henri le droit d'investiture par la crosse et l'anneau, pourvu que les élections se fissent librement et sans simonie; le 13, Henri était sacré el couronné empereur dans l'église Saint-Pierre de Rome.
La nouvelle des concessions faites par le pape à l'empereur souleva d'énergiques protestations dans le clergé resté fidèle aux anciennes traditions de l'Église. Ce n'est pas ici le lieu d'indiquer tout ce qui fut tenté pour amener Pascal, soit par la persuasion, soit par la menace, à revenir sur sa décision. Dans sa lettre du 29 octobre 1111 à Henri, il est forcé de constater le sentiment de révolte avouée ou latente qui s'est manifesté contre lui (').
L'archevêque de Vienne fut un des premiers à protester et à faire des remontrances au pape; ce que nous savons de son caractère n'a rien qui puisse nous élonner. Une lettre que Pascal II lui écrivit pour lui apprendre, ainsi que Gui lui en avait exprimé le désir, comment les événements s'étaient passés, laisse entendre qu'il ne s'était pas montré disposé à suivre le pape dans la voie où il venait d'engager avec lui l'Église. Chose étrange, c'est maintenant Pascal qui exhorte l'archevêque à ne se laisser troubler ni par les menaces, ni aveugler par les flatteries, et à persévérer jusqu'au bout dans sa constance. Puis il lui raconte (jue c'est sous la tente impériale, où il était gardé à vue avec une foule de Romains, ol pour obtenir leur liberté, celle de l'Église et afin de détourner de Rome la ruine, qu'il a^ait consenti à reconnaître à Henri le droit d'investiture. Mais il désapprouvait par
(I) Ex quo vobiscum illam i]uam uustis paclioacni feciiiius, non solum longius positi, sed ipsi eliam qui circa nos suai, corvicem adversus nos'erexerunt, ot inteslinis bollis viscera noslra coUaccranl et multo faciom uostram rubore porfundunl. (Udalhicus U.\denbergensis, dans Jaffi';, Bibliotlieca 7-erumgerinanicarum, t. V, p. '283; — MiGNE, t. CLXIII, col. '291 ; — Jai-fé-Loewenfelu, n° 0300 (4G77).
censure canonique, il déclarait nulle el non avenue la convention qui lui avait été arrachée (0.
Gomme Pascal n'avait cédé que contraint et forcé aux exigences de l'empereur, sa rétractation était sincère ; il ne demandait qu'à l'affirmer publiquement. Henri une fois loin de Rome, il convoqua à Latran un concile qui avait pour principale mission de condamner et de casser le désastreux privilège du 12 avril. Ce fut fait le 23 mars 1112. Girard, évêque d'Angoulème et légat du Saint-Siège, qui fut en France, avec rarchevèque de Vienne, un des plus ardents champions de l'indépendance de l'Église dans cette circonstance, fut chargé de lire publiquement la déclaration du concile.
Gui n'y assista pas en personne C^) ; Girard, évêque d'Angoulème, et Galon, évoque de Saint-Pol de Léon, y vinrent seuls de toute la France. Pascal l'informa qu'il serait tenu au courant des incidents du concile par quelqu'un de ceux qui y auraient été présents; il lui répétait ce qu'il lui avait déjà notifié dans la lettre précédente, qu'il condamnait, confirmait et statuait ce qu'avaient condamné, confirmé et statué ses prédécesseurs Grégoire VII et Urbain II (3). C'est sans doute par un des membres du concile, peut-être par Galon, — Girard d'Angoulème était allé en Allemagne rendre compte à Henri V des décisions de cette assemblée, — qu'il prescrivit à Gui de réunir
(1) Scripta, quœ in leuloriis, in quil)us cum mulliludine clericorum et civium Urbis et totius provincise custodiobamur pro libcrtato Ecclesiaî et pro absolulioae caplivorum omnium et pro excidio quod Ecclesiœ, Urbi et universse provincise, superincumbenle undique gladio, imminere vidcbatur, de eleclione seu de investituris pcrsonarum facla sunl, videlicct ut, elcctione libéra facla sine vi el simonia consensn rcgis, facuUalem Iiabeat rex invcstiendi per virgam et annulum, et elcctus a clero et populo non consecrutur, nisi a rege invcsiialur ; ego canonica censura cassa omnino et irrita dccerno. (Watterich, Romanorum pontificum vilx, t. II, p 71; — MiGNiî, t. GLXIII, col. Î92-, — Jaffé-Loewenfeld, n° 63-25 (4fJ78). — M. Loewenfeld a cru, d'après Giesebrecht, Geschichle der deuischen Kaiserxeit, t. III, p. 1201, que cette bulle doit être comprise entre la fin de juin et le commencement d'août 1112. La date d'octobre 1111, précédemment admise, parait de beaucoup plus vraisemblable. On ne s'expliquerait pas, en ulTet, que Pascal II eût donné si tardivement ces détails, dont quelques-uns n'avaient de l'intérêt et de l'importance que peu do temps apr.Js qu'ils s'étaient produits et n'en pouvaient plus avoir après le concile de Latran.
(2) Dans un récit de ce concile, publié par Labbe, Sacrosancla concilia, t. X, col. 781, et Wattebich, Ponlificiim Romanorum vilae, t. II, p. 75, Gui figure, mais à tort, au nombre des archevêques présents,
(3) Jaffé-Loewenfeld, n" 6313.
32 HisTOiRi:
un concile à Vienne. L'archevêque s'empressa d'y inviter les évêques el les abbés de France eL de Bourgogne. Nombre d'entre eux s'y rendirent (•); Hugues, évêque de Grenoble, qui était réconcilié avec son métropolitain (2), y vint et fut un des plus zélés (3). Gomme Gui éprouvait de la difficulté à parler (4), il pria S. Godefroy, évèque d'Amiens, de présider le concile, qui s'ouvrit le 15 septembre {^) 1112.
Les résolutions de celle assemblée furent brèves, mais énergiques. Il fut d'abord proclamé que l'investiture des évêchés, des abbayes et de tout autre bénéfice ecclésiaslique par une personne laïque est une hérésie. Le privilège arraché par Henri V au pape au sujet de l'investilure fut condamné et déclaré nul. Enfin, Henri, roi d'Allemagne, qui, étant venu à Rome à la faveur d'une paix simulée, après avoir promis par serment au pape de respecter sa vie et de renoncer aux investitures, après lui avoir, devant le tombeau de saint Pierre, et lorsqu'il était sur son siège apostolique, baisé les pieds, la bouche et les joues, l'avait conduit dans son camp avec des cardinaux, des archevêques et des évêques et plusieurs nobles romains, l'avait dépouillé de ses ornements pontificaux, indignement traité et méprisé, et avait extorqué de lui par la violence un écrit détestable, Henri fut excommunié, anathématisé el exclu du sein de l'Église jusqu'à entière réparation de sa faute (li).
Le concile de Vienne venait, pour ainsi dire, de placer Gui à la
(1) Sanctae paternitatis veslrœ mandata sequenles, apud Viennara convenimus. (Labbe, Sacrosancla concilia, t. X, col. 785.)
(2) Le 9 septembre 1108. Hugues, évêque do Grenoble, à la requête de Gui, donne l'église de TuUiiis à Guillaume, abbé de Saint-Clief. (.Marion, Cartidaires, p. 9.)
i'o) Hugo, episcopus Graliauopolilanus, prœ cunclis ut Honrinus, qui sic onormiter in Paschalem papam pcccasset, excommunicarelur, in eodem Vienuensi concilio alTuit. ^L.abbe, Saci-osancla concilia, t. X, col. 7S4, d'après la Vie de saint Hugïies, par Guiguf.s, général de la Chartreuse.)
(4) Quod impeditiori.s esset linguœ. (Labbk. Sacrosancla concilia, t. X, col. 78i.)
(j) Decimo septimo kalendas octobris. (Ibid.)
(0) Henricum, ïeutoaicorum regem.qui simulata pace Romam venieus, post data sacramenta dumno papa; Pascliali, vitae, membrorum, malai caplionis, refutationis invostilurarum, eumdem domnum papam in seJe apostolica anto corpus beati Pétri, post osciilationem pcdis.oris cl facici, prodilione, pcrjurio et sacrilogio, vclut aller Judas, cura cardinalibus et episcopis et arcliiopiscopis et mullis Romanorum uobilibus tradidit, cepit et raplum in castra insignibus aposlolicls o.xuit el indigne atque
lôte de l'Église de France. Il avait été des premiers à prendre position contre Henri V; plus tard, d'antres évêqnes suivirent son exemple en convoquant des conciles, pour condamner les investitures. L'excommunication de Henri était un acte d'autant plus audacieux que des ambassadeurs s'étaient présentés de sa part au concile, porteurs de lettres bullées de Pascal, dans lesquelles celui-ci exprimait son désir de paix, de concorde et d'amilié. Henri affirmait les avoir reçues du pape après le concile tenu à Latran, au mois de mars précédent (I). Celte déclaration surprit d'abord, mais on n'en avait fait aucun cas.
Gui était le proche parent de Henri ; le siège de Vienne était, au moins nominalement, fief de l'Empire, comme dépendance de l'ancien royaume de Bourgogne, ce qui ne l'empêcha pas, lui et les autres membres du concile , de ne pas reconnaître à Henri V la qualité d'empereur, que Pascal lui avait conférée en le sacrant, le 13 avril ■Hll. Ce fut la première manifestation officielle de l'antipathie de Gui pour Henri V, antipathie qui ne fera que s'accentuer davantage, nous le verrons par la suite, et le souverain allemand se montrera animé de dispositions encore plus malveillantes, si c'est possible.
Gui de Bourgogne et, avec lui, les archevêques, évêques et abbés qui avaient assisté au concile, s'empressèrent de notifier à Pascal H les importantes décisions prises par cette assemblée : l'accueil fait aux députés de Henri V, la condamnation des investitures et du privilège extorqué au pape par l'empereur et enfin l'excommunication de celui-ci.
Cette lettre renferme, à l'adresse de Pascal, un mot qui dépeint bien son rôle vis-à-vis de Henri, lors de la concession du privilège des investitures. Appliqué à Pascal, ce mot — simplicitas — peut être traduit naïveté, candeur, mais il signifie surtout faiblesse, et c'est
inlionesle irrisum Iractavil, el ab eo nefandissimum et dcleîlabile scriptum violenter extorâit, excommunicamus, anathematizamus et a gremio sanclK matris Ecclesiae sequestramus, donec, his omnibus abrenuntialis, plenam satisfactionem Ecclesiae exhibeat. (Labbe, Sacrosancla concilia, t. XII, col. 1183.)
(1) Adfuerant legali régis, litleras bullatas, quasi de parle veslra ad eum missas, audacler praelendentcs, in quibus erga eum vesler bonus alTectus pacis et concordiœ et perfectae amiciliae significabalur. Quas nimirum post concilium, quod in pr»terilaL.ultima quadragesima Roraœ celebraslis, se récépissé et sibi missas, idem rox lestabatur. (Ibid.., col. 1184.)
parce qu'ils connaissaient son irrésolution que les prélats du concile lui demandaient, avec une respectueuse fermeté, de confirmer les décisions qu'ils venaient de prendre. « Cette confirmation, ajou- » taient-ils, daignez nous la signifier par lettres que nous puissions, » afin que notre joie soit entière, nous communiquer l'un à l'autre. » Et puisque la plupart des princes et presque tous les peuples sont » sur ce point d'accord avec nous, ordonnez à tous, en rémission de » leurs péchés, de nous prêter, s'il en était besoin, unanimement » secours à nous et à la patrie. Nous vous représentons avec tout le » respect dû à Votre Paternité que si vous êtes en ceci avec nous, si, » comme nous vous en prions, vous approuvez nos décisions, si » désormais vous cessez de recevoir des présents et des lettres de ce » si cruel tyran et d'avoir avec lui ou ses députés des rapports en » paroles, nous serons tous, comme il convient, vos fils et fidèles » serviteurs. Mais si, ce que nous ne croyons pas, vous prenez une » autre voie et si vous ne consentez pas à confirmer nos décisions, » que Dieu nous soit propice, parce que vous nous rejetterez de la » soumission et de l'obéissance que nous vous devons (0. »
C'est là, il faut en convenir, un fier langage que la gravité de la situation pouvait seule commander. Pascal II, sous peine de provoquer un schisme, devait s'incliner devant un désir si impérieusement exprimé. Il le fit par sa bulle du 50 octobre suivante-).
Cependant les intérêts généraux de l'Église ne faisaient pas oublier à Gui ceux de son diocèse. Passons rapidement en revue les actes principaux auxquels son nom se trouve mêlé.
Vers l'an dll3, Siébod de Beauvoir, seigneur du pays viennois, qui avait inquiété les personnes et les biens que l'église de Vienne possédait à Charentonay, fut obligé, avec quatre autres chevaliers, Faucon de Revel, Melioret Lunel, Guillaume et Volfarl, de s'engager par serment, en présence de l'archevêque Cîui, à ne plus les troubler. En cas d'infraction, il avait quatorze jours pour réparer le dommage causé par lui, et s'il ne le réparait pas, il devait aller à Vienne se constituer prisonnier avec les chevaliers ci-dessus nommés,
(i) Labbe, Sacrosancla concilia, t. X, col. 78G.
(2) Dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaides, t. XV, p. 52; — Migne, t. CLXIII, col. 305; — Jaffé-Loewenfeld, n" 6330 (4694).
qui lui servaient de caution (0. Un certain Durand fil, avant de partir pour Jérusalem, remise à Gui de tout ce que lui et ses officiers avaient enlevé à l'église Saint-Maurice de Vienne (-).
L'abbaye de femmes de Saint-André-le-Haul de Vienne possédait, depuis un certain temps, l'église Saint-Genès de Chaumont, qui lui avait été donnée par un laïque. D'anciennes chartes prouvant qu'elle avait autrefois dépendu de l'église Saint-Maurice, l'archevêque jugea bon de la lui faire rendre, moyennant une somme de cent sous viennois, que les chanoines de cette dernière église paieraient aux religieuses (3). Enfin, peu de temps après, vers 1118, Bournon, diacre, et Aymar, son frère, donnèrent à Saint-Maurice tout ce qu'ils avaient à Massié en champs, prés, bois, vignes, etc. (4).
L'hôpital Saint-Paul ne fut pas, pendant l'épiscopat de Gui, moins bien traité que l'église Saint-Maurice. Il fut comblé de dons par les principaux seigneurs du Viennois : Albuin, Bérilon et Aimoin, frères; Ismidon et Guillaume, Silvion de Saint-Marcel, Miles, seigneur de Saint-Symphorien, et Gérin, son frère; Gui Blin, Gui et Guillaume de Milieu, Hugues de Tournin, son cousin ; Dodon de Beauvoir et Vualbert ou Gualberl, seigneur de Virieu ('»).
Gui et son chapitre firent aussi des donations à plusieurs abbayes: ù celle de Saint-Oyand de Joux ou Saint-Claude, ils donnèrent l'église de Saint-Didier, dans le Maçonnais, avec tous ses droits, moyennant une redevance; à celle de Saint-Ruf, l'église Saint-Martin de Vienne (6) ; à celle de la Chaise-Dieu, les églises de Saint-Hilaire et de la Frette (7).
L'archevêque de Vienne se montre plein de sollicitude pour les églises qui sont sous sa juridiction comme métropolitain. Dans une lettre à son neveu Amédée III, comte de Savoie, fils de sa
(1) L'<abbj Chevalier, Carlulaire de l'abbaye de Saiat-André-le-Bas de Vienne, app. 70% p. 280.
(2) Ibid., app. 71*, p. 281. — Ce fragment d'acte est du 15 juin 11 13.
(3) Ibid., app. 65", p. 276. — Chaumout fait partie de la commune d'Eyzin- Pinet, arrondissement de Vienne. Los dates exlrèmus du temps où cet acte fut donné sont les années 1091-1115.
(4) Ibid., app. 73% p. 282.
(5) L'abbé Collombet, Histoire de la sainte église de Vienne, t. II, p. 24. (G) Ibid., p. 24.
(7) L'abbé Chev.vlier, Carlulaire de l'abbaye de Saint- André-le-Bas de Vienne, app. 97*, p. 313,
sœur Gisèle et de Humbert le Renforcé, il le remercie d'avoir pris la défense des intérêts de l'église de Saint-Jean-de-Maurienne, qui dépendait, nous l'avons vu plus haut, de l'archevêché de Vienne ; il lui demande de ne pas la laisser dépouiller des églises qu'il lui a récemment données, de faire juger par les autres évêques de la province ecclésiastique de Vienne le différend qui s'était élevé au sujet de l'église de Mont-Garnier (i).
Nous allons voir Gui mêlé à une affaire importante, qui le mettra une fois encore aux prises avec Henri V; il s'agit du fameux conflit qui, au commencement du xii* siècle, divisa, avec autant de passion d'un côté que de l'autre, les églises Saint-Jean et Saint-Étienne de Besançon. Comme fils et frère des comtes de Bourgogne, comme archevêque de Vienne, légat du pape et vicaire du siège de Besançon, de 1107 à 1109, il était naturellement désigné pour remplir le rôle d'arbitre.
La ville de Besançon, par une exception rare, sinon unique, eut pendant longtemps deux églises cathédrales : celle de Saint-Étienne, qui a été démolie au xvii^ siècle, lors de la construction de la citadelle, dont une partie occupe son emplacement, et celle de Saint- Jean. Chacune des deux églises avait ses chanoines, et les archevêques y officiaient concurremment. Cet état de choses ne semble avoir donné lieu à aucun incident jusqu'au commencement du XII* siècle, mais alors surgit entre les deux chapitres un différend au
(I) G[uido], Viennensis archiepiscopus, charissimo nepoti suo Amedeo comili, vile felicitatem et felicilatis perpeluilatem. De juslilia et deffensione Maurianensis ecclesie multas libi gralias habemus et reddimus. lasuper rogamus et pro Dci amore ex oUlcio nobis injuncto precipiraus ul ccclesias de quibus nuper invcstisti Maurianensem ecclesiam illi auferri non sinas et alias quas laici possident a monacliis occupari non permillas et de medietate ecclesie Montis Garnerii que canonico conqucrunlur sub judiclo episcoporum comprovincialiam ponas. Valeas etvivas. (Ibkl., app. 7'2*, p. 281.) — Celle lelire est d'environ l'an 1115, d'après M. l'abbé Chevalier. — Mais de tous les établissements religieu.v du diocèse do Vienne, c'est l'abbaye Sainl-Barnard de Romans, dont Gui était abbé, qui reçut le plus do libéralités. Le Curlulaire de ce monastère eu contient un grand nombre, dont les unes furent faites en présence de l'arclievôque, et la plupart, on peut le dire sans crainle de se tromper, le furent à son instigation ou furent dues à son influence. Comme l'énuméralion, qui n'a d'ailleurs d'intérêt que pour l'histoire locale, en serait trop longue, je me coiilenlerai de renvoyer au Carlulaire ceux que celte question pourrait intéresser, notamment aux n"' 124, 128, 155, 168, 169, 170, 1/3, 196, 205 et 206 des pièces et analyses données par M. Giraud,
sujet de la primauté. Le siège archiépiscopal était à Saint-Jean; les chanoines de Saint-Élienne prétendaient ne l'avoir perdu qu'à la suite d'un incendie. Des deux églises, la querelle passa dans la ville, qu'elle divisa profondément ; il en résulta un scandale, que l'archevêque Guillaume I" aurait voulu apaiser en essayant d'arranger le différend. Mais il ne le put pas (0. Par une bulle du 22 avril 1115, Pascal II demanda à Gui de Bourgogne de terminer le conflit et de réunira cet effet à Dijon, ou dans tout autre lieu convenable, quelques évêques, qui auraient à entendre cinq témoins soit ecclésiastiques, soit laïques, lesquels déposeraient conformément aux canons. Il s'agissait, écrivait-il, d'une affaire grave, de la primauté de l'une des deux églises (2).
Gui convoqua à Tournus un concile, le 13 août suivant; y assistèrent sous sa présidence : Josseran, archevêque de Lyon; Hugues, évêque de Grenoble; Léger, évêque de Viviers; Bérard, évêque de Mâcon ; Etienne, évêque d'Autun ; Gauthier, évêque de Chalon-sur- Saône; Josseran, évêque de Langres ; Pons, évêque deBelley; Gui, évêque de Genève ; Gulinc, évêque de Sion ; Pons, abbé de Cluny, et dix-sept autres abbés ou ecclésiastiques. Les députés de Saint-Jean furent d'abord appelés à exposer les droits de leur église. Ceux de Saint-Étienne se présentèrent ensuite; ils ne furent pas entendus, parce que l'un s'était parjuré, un autre s'était rendu coupable de sacrilège, un troisième s'était laissé corrompre, le quatrième avait été excommunié (3). Le concile statua que l'église Saint-Jean serait métropole et posséderait exclusivement à l'avenir le siège archiépiscopal. En vertu de l'autorité que lui avait déléguée le pape, Gui menaça d'excommunication tout clerc ou laïque qui inquiéterait cette église.
(1) L'abbé Richard, Histoire des diocèses de Besançon et de Saint-Claude, t. I, p. 306.
(2) Ghifflet, Histoire de l'abbaye.... de Tournus, pr., p. 370-371 ; — Migne, t. CLXIII, col. 334 ; — dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, l. XV, p. 57; — Jaffé-Loewe.nfeld, a° 6456 (4772).
(3) Alius euim pro commisso pcrjurio sive lurpi nativilate, alius pro sacrilegio, alius pro pretii conductiono, alius pro excommunicationo qua diu alligatus fuerat, reprobalus est. (Bulle de Calixte II, du 10 novembre 1121, publiée pour la première fois par M. de Pflugk-Harttung, Acta pontificum Romanorum inedila, 1. 1, p. 117; n° 261 de mon Bullaire ; — n" 6935 de Jaffé-Loewenfeld.) — Cette bulle donne tous les détails de ce long procès. De même, la bulle du 19 mars 1122, n" 283 du fiuWaire; — a" 6955 (^5081) de Jaffé-Loewenfeld.
Celle senlence ne satisfit pas les députés de l'église Saint-Étienne; ils vinrent demandera rarchevêquc de Vienne de fixer un jour pour un arrangement; ce qui fut fait ; mais, au jour indiqué, rien ne fnt conclu. Les chanoines de Sainl-Ëtienne se retirèrent, puis ils dépêchèrent en secret auprès de Pascal II un chanoine, nommé Pierre de la Monnaie, qui, introduit auprès du pape, présenta les faits de manière à obtenir que l'affaire serait examinée à nouveau. Par une lettre du 27 août 1.115, Pascal blâmait Gui de n'avoir pas voulu entendre les députés du chapitre de Sainl-Ëtienne et lui prescrivait de reprendre le jugement, conformément aux instructions contenues dans sa lettre du 22 avril; sinon, l'affaire serait jugée par le concile qui devait se réunir le carême suivant (•).
Peu après arrivèrent à Home deux clercs que Gui avait envoyés pour solliciter du pape la ratification de la décision prise par le concile de Tournus en faveur de l'église Saint-Jean. Ils firent connaître à Pascal les détails de ce qui s'était passé au concile, mais le pape refusa de donner la sanction demandée. Bien plus, par une bulle du 24 mars H16, il décida que l'église Saint-Étienne aurait le siège archiépiscopal et jouirait des privilèges attachés aux cathédrales (2).
Henri V, qui devait rechercher ardemment l'occasion de prendre sa revanche du concile de Vienne et de manifester sa haine profonde contre Gui de Bourgogne, la trouva dans le diff'érend qui divisait les deux éghses bisontines. SolHcité sans doute par les chanoines de Saint-Étienne de prendre pour eux fait et cause contre ceux de Saint-Jean, il le fit, semble-t-il, avec d'autant plus d'empressement que la personnahté de l'archevêque de Vienne était en jeu ; peut-être même la protection à accorder à l'église Saint-Étienne n'était-elle dans le cas présent que chose secondaire.
(1) Labbe, Sacrosancta concilia, t. X, col. 803-801; — dom Bouquet, flecticii des historiens des Gaules, t. XV, p. 58; — Ghifflet, Histoire de l'abbaye.... de Tournus, pr., p. 373; — Migke, t. CLXIII., col. 387, e(c.; — Jaffé Loewenfeld, n° 6167 (4781).
(■^j I bid., Ql Gallia chrisliana, t. XV, inslr., col. 19; — Jaffiî-Loewenfeld,
n" 6")17 (4811) Commuui fralrurn noslrorum episcoponira, qui tune plurimi
synoflali vocatione convenerant, cl cardinaliuin judicio, privilégia S. SIephani robur porpetuum obtinerc decrevimus, et opiscopalem primam sedem in poslerum apud camdem B. SIephani ecclcsiani permanero, cl universa episcopalis minislorii officia qua3 apud matrices soient ecclosias fieri, ibi celebranda sancimus....
Par un diplôme, dont on assigne généralement la date à l'année 1116, il informe Gérard de Faiicigny, évêque de Lausanne; Renaud III, comte de Bourgogne, et Béatrix, mère de celui-ci; ThiébcTiid de Rougemont, Richard de Montfaucon, Aymon de Faucogney, Gaucher de Salins et ses fils, Richard de la Roche, Guillaume de Roulans, Jérémie de Ruffey, Etienne de Traves, Thierry de Monlbéliard et d'autres seigneurs franc-comlois, le personnel de l'église Saint-Étienne, qu'il prend cette église sous sa protection ; il lui confirme tous les privilèges qui lui ont été accordés par les papes, les empereurs et autres; il défend à tous de suivre Gui de Bourgogne, qu'il appelle le Viennois, l'ennemi de la paix et de la concorde, le contempteur de l'aulorilé pontificale et impériale, le rebelle qui désobéit aux saints Pères, qui voudrait détruire l'église du premier martyr, lui enlever le siège archiépiscopal et la dignité de cathédrale à elle accordés et confirmés ('). Parmi les seigneurs nommés plus haut, deux, Renaud III et Thierry de Monlbéliard, étaient les neveux de l'archevêque. Si Henri V avait voulu amoindrir Gui aux yeux des siens, il y était peut-être parvenu, mais ce n'est pas lui qui, dans cette affaire, devait avoir le dernier mot. Calixte II donnerait plus tard raison à Gui de Bourgogne.
Le 8 juin 1116, eut lieu entre Lux et Thil-Châtel, dans le déparlement de la Côte-d'Or, le concile dit de Bèze, parce qu'il se tint non loin de cette abbaye. Il fut convoqué à l'instigation de Josseran, évêque de Langres, qui avait fait appel aux évèques, aux abbés et aux principaux ecclésiastiques et religieux de la région. Il s'y rendit en outre une afïïuence considérable de nobles et de peuple. La présidence de l'assemblée fut donnée à Gui, comme légat du pape. Dans le discours d'ouverture qu'il prononça, il insista particulièrement sur les vexations auxquelles les éghses étaient exposées de la part des laïques, puis on examina et jugea le grand nombre
(1) Mullorum relatioae comperimus quod ille Viennensis, inimicus pacis et concordiœ, ille conteraptor aposlolicce auctoritatis et iraporatoriœ, immo dlvinEe (qui enim potoslati resistit, Dei ordinationi resislit) ; ille, inquam, sanctorum Pairum inobedieas ac rebellis, Bisuntinam sanclissimi protomartyris ecclesiam destruero nititur et ab illo archiepiscopalis sedis et dignilatis statu, quo a sauclis Patribus fundafa atque firniata est, contendit dejicere. (P. -F. Ghifflet, Lettre touchant Béatrix de Chalon, p. 119; — Léon Viellard, Documents et mémoire pour servir à l'histoire du territoire de Belfort, p. 186-187.)
d'affaires liligieiises qui furent soumises au concile, etc. (i).
L'année suivante, Gui présida encore le concile de Dijon, où se trouvèrent réunis quantité d'évêques, d'abbés et de religieux. Les actes de ce concile ne nous sont pas parvenus; on ne sait presque rien de ce qui s'y passa, si ce n'est que les moines de Saint-Bénigne de Dijon portèrent plainle contre Humbert de Salins (2). Il excommunia Henri de Winchester, qui avait accompagné en Allemagne la fille du roi d'Angleterre, Mathilde, fiancée à Henri V, et qui, en récompense de ses services privés, avait été nommé évêque de Verdun. Celui-ci dut se soumettre au pape (3),
En rentrant de Dijon à Vienne, Gui s'arrêta à Citeaux, où, vingt ans auparavant, saint Robert, de Molesme, avait fondé un ordre déjà célèbre. Il demanda à Etienne, l'abbé, de venir établir au diocèse de Vienne une maison de son ordre. Etienne y consentit; leur choix se fixa sur un endroit situé dans une vallée à trois lieues de Vienne. Le nouveau monastère reçut de Gui le nom de Bonnevaux (Bona vallisj, et l'église fut{placée sous le vocable de la Vierge. Construit aux frais de l'archevêque, ainsi qu'il nous l'apprendra luimême plus tard dans une de ses bulles (4\. il ne fut pas achevé sans opposition de la part de l'abbé de Saint-Pierre hors les murs de Vienne et du prieur de Saint-Julien, mais Gui et plusieurs seigneurs s'unirent pour triompher de celle résistance. Parmi ces derniers, Simon de Beauvoir, Garin de Pinet et Guillaume de Châtillon dotèrent libéralement le monastère naissant, qui eut pour premier abbé un rehgieux de Cîleaux, nommé Jean.
Outre les religieux venus de la maison mère, Bonnevaux ne larda pas à recevoir de nombreux seigneurs de la région qui y prirent
(1) Labbe, Sacrosancta concilia, t. X, col. \iZd; — dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, t. XIV, p. 223.
(2) Gallia christiana, l. IV. col. 681.
'3) Guido etiam Vienneusis, legalus npostolicœ sodis, eum excommunicavit.... Laurentii Gesta episcoporum Virdiinensium, dans les Monum. Germ. hisl., Scriplores, l. X, p. 505.
{4} Abbalia Sancttp Mar'ur de Bona valle, quai, prestanic Ueo, nostris sumptibus et nostris est fundata laboribus.... (Bulle du 25 février 1120; n" 145 du BuUaire ; — cf. ta bulle du 7 février 1120, n" 134 du BuUaire; — Manrique, Annales ordinis Cisterciensis, I. I, p. 93 et suiv ; — l'abbé U. Chevai.ieb, Cariulaire de l'abbaye de Bonnevaux, p. 3 ; — l'abbé Collombet, Histoire de la sainte église de Vienne, t. II, p. 26-30.)
DU PAPE CALIXTE II. il
l'habit monastique. Il y avait notamment Amédée, seigneur de Hauterive; Armand, seigneur de Rive, et Berlion, seigneur de Moirans. Un de ces religieux, Pierre, qui s'était retiré à Bonnevaiix avec deux de ses frères, Lambert et André, devint, en li32, abbé de Tamié, puis en 1141, archevêque de Tarentaise.
Gui de Bourgogne qui, on s'en souvient, s'était, dans le principe, montré plus que sévère pour les religieux de l'abbaye Saint-Andréle-Bas de Vienne, était revenu à leur égard à de meilleurs sentiments. A deux reprises, le 7 mars 1099 et le 7 février 1107, le pape Pascal II lui avait accordé, sur sa demande, la confirmation des biens et des privilèges de ce monastère (i). Mais cette bienveillance n'empêcha pas Tabbé de la Chaise-Dieu, qui avait été chargé d'y rétablir la discipline, de traiter l'abbaye de Saint-André avec la dernière rigueur ; il avait même jeté en prison Fabbé, nommé Pierre. Gui fut chargé par le pape (1115-1118) de s'adjoindre saint Hugues, évèqiie de Grenoble, et Léger, évoque de Viviers, et d'examiner les causes de la détention de Pierre ; de même, l'abbé de la Chaise-Dieu fut invité à se présenter pour le même fait devant l'évèque diocésian(2).
Le 15 août 1118, Gui de Bourgogne consacra à Cluny l'autel de la Vierge (3).
Pascal II était mort le 21 janvier précédent, après un pontificat d'un peu plus de dix-huit ans. Nous avons vu plus haut comment, malgré ses excellentes intentions, il avait, par son irrésolution et la faiblesse de son caractère^ compromis un instant les graves intérêts dont il avait la charge. L'énergique attitude de Gui avait provoqué un premier désaveu du privilège des investitures accordé à Henri V; au concile de Latran, le 8 et le 10 mars U16, Pascal
(1) L'abbé Chevalier, Cartulaire de l'abbaye de Saint-André, p. 138 et 140; — Gallia christiana, t XVI, insir., col. 28; — Jaffé-Loewenfei.d, n" f>819 et 6120.
(2) Ibid., p. 147, et inslr., col. 30; — Jaffé-Loewenfeld, n° 6828; — CdAix de Lavarène, Monumenla ponti/icia Arverniee, p 143, et Jaffé-Loewenfeld, n" 6629.
(3) Cette consccralion est rappelée par l'inscription suivante : Anao incarnacionis Domini midesimo G' XVIII% XVII" kal. septembris, consecratum est oratorium hoc cum allari a reverendissimo archiepiscopo domno Widone Viennensi, in honore sancle et individue Trinitatis Patris et Filii et Spiritus sancti el nativîlatis beale Marie semper Virginis, etc., etc. (Chronique de Cluny, ms. lat. 9875, foL 24, et Bibliothecu Cluniacensis, coL 564.) ' - . -
condamna dé nouveau ce privilège et il approuva et confirma ce qu'avaient approuvé el confirmé Conon, évêque de Palestrina, les cardinaux, les évêques el ses légats. Selon le témoignage d'Ekkard, l'archevêque de Vienne avait, par ses députés et par lettres, réclamé pareille condamnation ('). Chassé de Rome par Henri V, qui était passé en ItaUe pour lui enlever les possessions que la comtesse Mathilde avait léguées à l'Église, réfugié à Bénévent, à Anagni et à Palestrina, Pascal II ne rentra dans la ville des papes que pour y rendre le dernier soupir.
Il eut pour successeur Gélase II, qui, sous le nom de Jean de Gaëte, avait été d'ahord religieux du Mont-Cassin, puis cardinaldiacre et chancelier ou bibliothécaire de l'Église Romaine pendant près de quarante ans. Personne n'était autant que lui au courant des traditions el des besoins de l'Église ; aussi son élection fut-elle unanime. Mais un partisan de Henri V, Cencio Fraiapane ou Frangipane, informé de celle élection, pénétra de force dans l'église où elle s'était faite et s'empara du nouveau pape. Alors le peuple romain se souleva et délivra Gélase, qui n'en dut pas moins quitter Rome, dans la nuit du 1" au 2 mars, en apprenant que Henri y entrait. L'archevêque de Braga, Maurice Bourdin, limousin d'origine, fui élu antipape sous le nom de Grégoire VIII, le 8 mars suivant ; le 2 juin, il couronna Henri V empereur. Gélase, qui s'était retiré à Gaëte, de là à Gapoue et, parait-il, au Mont-Cassin, rentra à Rome à la fin de juin, après le départ de Henri, mais il fut bientôt chassé une seconde fois par Fraiapane. Il partit pour la France par Pise et Gênes , vint à Marseille et à Sainl-Gilles, et fut reçu, du 15 au 30 novembre, à Maguelone par Suger, que Louis le Gros lui avait député. Remontant vers le nord, il arriva à Vienne dans la première dizaine de janvier de l'année 1119. Il y tint un concile dont les actes sont perdus ('). Invité, d'après Suger, à une entrevue avec Louis le Gros à Vézelay (3), il quitta Vienne et
(1) Ad eundom modum legati et litterœ domni Vienuensis posliilabaat. ( Watterich, Pontificum Romanorum vilx, l. II, p. 85.)
(2) lÎKKEHARDi Chrouicon, dans les Monum. Germ. fiist., Scriptores, t. VI. p 254.
(3) .... A domino rege, quia jara advonlum ejus audieral, deslinali mandata deposuimus, diem cerlam locumque Viziliaci mutui colloquii, cum ejus bcncdictiono, quia regni primilias obtuicraraus, gratanter roportavimus. (Suger, Vie de Louis le Gros, éd. Molinier, p. 93-94.)
passa par Lyon, où il était le 14; arrivé à Mâcon, il tomba gravement malade et demanda à être transporté à Cliiny. A l'attaque de goutte dont il souffrait était venue se joindre une pleurésie, qui le réduisit bientôt à l'extrémité.
Avant de mourir, Gélase voulut désigner pour son successeur Conon, évêque de Paleslrina, mais celui-ci s'en excusa sous le prétexte qu'il n'était pas de force à supporter un fardeau aussi lourd que le pontificat, dans des circonstances critiques comme celles où se trouvait actuellement l'Église. Conon ajouta : « Si vous voulez bien » suivre mes conseils, nous choisirons pour cette haute fonction l'ar- » chevêque de Vienne, personnage pieux, prudent, qui unit la » noblesse à la vertu. » Enfin il dit qu'avec la volonté de Dieu et le secours de saint Pierre, Gui de Bourgogne rendrait la paix à l'Église et assurerait ainsi son triomphe (i). Le pape, les cardinaux et les évêques présents partagèrent cet avis, et Gui aurait été mandé en toute hâte à Cluny. Gélase mourut le 29 janvier, selon l'opinion la plus accréditée; d'après certains auteurs, le 28 ouïe 30. 11 fut enterré dans l'église de l'abbaye, où l'on voyait encore son tombeau au XVI 11^ siècle (2).
Les cardinaux qui étaieut venus en France avec Gélase, Lambert, évêque d'Ostie ; Conon, évêque de Palestrina ; Jean de Crème et les clercs de la suite pontificale s'empressèrent de lui donner pour successeur Gui, archevêque de Vienne.
D'après l'auteur de YHistoria Composletlana, dont le témoignage ne mérite pas toujours créance, l'élection n'aurait pas eu lieu sans violences. Les Viennois qui avaient accompagné leur archevêque à Cluny, apprenant qu'il avait été élu, auraient envahi à main armée
(1) .... Si vero meis acquiescere velilis consiliis, Viennensem archiepiscopum, virum utique religiosum prudeatisque animi et saecularibus ornalum virtutibus, ad taie tauturnque patrociuium eligamus. Dei namque consilio et beati Pétri merilis et viri hujus solalio Romanam sedem sub fanlae perseculionis periculo diutissime oppressam, crediniusad serenilalein Iriumphumque sublevari. (Falco Benevewtanus, dans Watterich, Pontificum Romanorum ville, t. II, p. 111. — Cf. G. S&hoene,. Kardinallegal Kuno, Dischof von Prxnesle, p. 57.) — D'après VHisloria Composlellana (Espaha sagrada, l. XX, p. 270), Gélase aurait songé pour sa succession à Gui de Bourgogne ou à Pons, abbé de Cluny.
(•2) Inter crucem et allare, post chorum. (Chronicoti Cluniacense, dans dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaules, t. XII, p. 313. — Cf. l'abbé Duchesne, Liber ponlificalis, t. II, p. 301, n. 51.)
m HISTOIRE DU PAPE CALIXTE II.
le local où se tenaient les cardinaux et les évêques; ils auraient arraché et lacéré les ornements pontificaux dont il était revêtu, en disant: « Pourquoi les Romains veulent-ils nous enlever notre pas- » teur et seigneur et priver non seulement l'église de Vienne, mais » la Bourgogne et la France d'un tel défenseur? Que les Romains se » choisissent un autre pape, nous ne leur donnerons pas notre » archevêque. » 11 y aurait eu effusion de sang, et les cardinaux et les évêques, se retirant dans l'église Saint-Pierre, auraient décidé de frapper d'interdit les auteurs de ces violences, s'ils ne venaient pas à résipiscence. Les Viennois finirent par consentir à l'élection de Gui(i).
On rapporte qu'en souvenir de son épiscopal, qui avait duré plus de trente ans, et en reconnaissance des bienfaits dont son diocèse lui était redevable, ses armes furent placées au-dessus de l'une des principales portes de la cathédrale Saint-Maurice, où elles étaient encore au xvii" siècle (-).
C'est, le 2 février 1119 (3) que Gui de Bourgogne fut appelé, sous le nom de Calixte II, à occuper la chaire de saint Pierre ('i). Nous verrons par la suite qu'il justifia pleinement les prévisions, on pourrait dire la prédiction de Gonon, évêque de Palestrina.
(1) Espaha sagrada, t. XX, p. 271.
(2) L'abbé Gollombet, Histoire de la sainte église de Vieiuie, t. II, p. 37.
(.3) Annales Romani, daas les Monum. Germ. hist., Scriplores, t. V, p. 47'J; — Orderici Vitalis Flistoria ccclesiastica, t. IV, p. 355, de l'édition publiée par A. Le Prévost, dans la collection do la Société de l'histoire de France; — dans les Monum. Germ. hisl., Scriplores, t. XX, p. 69; — dans W.vtterich, Pontificum Romanorum vitae, t. II, p. 121.
(4) SuGER, dans sa Vie de Louis le Gros (éd. Molinier, p. 94), rapporte que Gui de l^ourgogne eut un songe dans lequel il se vit élire pape ; « .... .\stilit virorura venerabilis Guido, Vionnensis archiepiscopus, imporialis et régie celsitudinis dirivativa consanguinitate generosus, multo generosior moribus, qui cum in somnis proxima nocte, apto satis licet ignoto presagio, vidisset sibi a pcrsona prepolente lùnam sub clamide reposilam committi, ne causa Ecclesie aposlolici transitu periclitaretur, ab ea que adorai Roraana Ecclosia in summum pontificem olectus, visionis voritatem enuclealius animadvertit.
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