CHAPITRE VI
Négociations entre les envoyés du pape et l'einpereiu-. — Ouverture du concile de Reims. — Voyage de Calixte à Mouzon. — Rupture des négociations. — Fin du concile, — Condamnation de la simonie et des investitures; excommunication de l'empereur el de l'antipape Bourdin.
L'imposante assemblée qui allait se tenir à Reims avait, nous l'avons vu, été préparée de longne date. Des convocations à ce concile avaient été lancées aux évêques de France^ de Bourgogne, d'Italie, d'Allemagne, de Bretagne, dAnglelerre el d'Espagne. Il s'agissait d'amener Henri V à s'y rendre. Dans une réunion d'évèques allemands à la diète de Tribur (24 juin 1119), où étaient présents des envoyés des cardinaux de Rome et de ceux qui avaient suivi Gélase à Cluny, l'élection de Calixte fut reconnue par les évêques, qui lui jurèrent obéissance et approuvèrent l'idée de la réunion d'un concile à Reims. Henri lui-même promit d'y assister, afin de faciliter la pacification de l'Église (i).
(1) ....Aderant eliam legali tam Romanorum quam Vicnnensium, immo diversarum aecclesiarum missi, confirmantes cleclionera domni Calisli. Gui profcclo dum univers! noslrates episcopi obedientiam professi, synodura, qure sibi juxla festum sancli Lucoe indicebatur, conlaudassent fieri, ipse rex semelipsum ibidem polliccbalur ob reeoncilialionem universalis .Ecclesiae presentandum iri. (Ekkehahdus, C/jronicon, dans les Monum. Germ. kist., Scriptores, t. VI, p. 255, et dans Watte- KiCH, t. II, p. 127.) — Imperalor el principes regni in feslivitale S. Jobannis Baptislœ conveniunt et iu concordiam redeunl, ila lamen ut omnis causa quœ hartenus ..Ecclesiam disturbaverat et inler eos fomitem discordia) ministravcrat in praîsentiam domini aposlolici Kalisti dilTerrclur. f.Annales Hildeslteimenses. dans W.vtterich, I. II, p. 127.) — Parmi les adliùsions des évoques allemands, en voici une, celle de Rokker, élu arcbevc^que do .Magdcbourg, que je ne puis résister au désir de citer, bien qu'elle soit peut-être un peu postérieure — en tout cas, elle est d'après le mois de juin 1119, — à l'élection de Calixte II: Ego Rokkerus, Magdeburgensis eclesio electus, anatbomatizo omnom heresim et precipue Burdinianam et Henricianam cum suis complicibus : promiltens obedientiam sancte Romane Eclesie et universali pape domno Galixlo ejusquo successoribus calholicis sub obtenlu otiicii mei, affir-
C'est sur cette promesse que Calixte députa vers lui Guillaume de Champeaux , évêque de Châlons-sur-Marne, et Pons, abbé de Cluny. Guillaume, le fameux philosophe, l'ancien maître d'Abailard à l'école de Notre-Dame de Paris, était désigné par son talent, plus encore que par sa situation ecclésiastique, pour remplir cette mission délicate. Les envoyés du pape trouvèrent Henri à Strasbourg ; ils lui exposèrent l'objet de leur démarche. L'empereur leur ayant demandé comment il serait possible, sans porter atteinte à son autorité, de rétabhr la paix entre l'Église et la puissance royale, l'évêque de Châlons lui répondit : « Sire, si vous voulez avoir une véritable paix, » il faut que vous renonciez à l'investiture des évêchés et des » abbayes. Pour vous assurer que votre autorité royale n'en subira )) aucune diminution, je vous apprendrai que quand j'ai été élu » évoque en France, je n'ai rien reçu du roi ni avant ni après ma » consécration, et cependant par les tributs, le service militaire, les » impôts et les antres droits qui appartiennent à l'État, je le sers » aussi fidèlement que vos évêques vous servent en votre royaume, » en vertu de l'investiture qu'ils reçoivent de vous et qui a occasionné » la discorde et attiré l'anathème sur vous (0, »
raans quod affirmât, dampnans quod dampnat. PromiHo etiam quod ab hac die in antea fidelis ero in ejiisdem sedis legilis lionesle recipiendis ac rcmittendis, adjuvans sanctam Dei Ecclosiain in omnibus, prout possum, viribus el scienlia, sine dolo et simulatione. Ita me Deus adjavetet hoc sanctum Evangelium. (Jaffé, Bihlio- Iheca rerum germanicarum, l. V, p. 515 ; — Moaum. Germ. hisl., Scriptores, t. VI, p. 756.)
(1) Hessonis scholastici Commenlariolus, dans lUonum. Germ. hist., Scriptore.t' t. XII, p. 423 ; — Jaffé, BiblioUieca, t. V, p. 353; — Watterich, t. II, p. 128; — MiGNE, t. CLXIII, col. 1083. Ce récit de Hesson, écolâtre de Strasbourg, et celui d'Urderic Vital nous donnent, en ce qui concerne les négociations avec Henri V et le concile de Reims, des détails aussi précis qu'abondants. M. Le Prévost, le savant éditeur d'Orderic Vital, dit, t. IV, p. 372 : « Nous appellerons d'une manière tqulc particulière l'attention des lecteurs sur ce paragraphe, où le concile de Reims est décrit avec tant de détails et de vérité, que nous sommes porté à croire que notre auteur y avait assisté, peut-être à la suite de son abbé de Saint-Evroult. » Hesson raconte également des faits dont il a été le témoin : « Quod vidi et audivi, » dit- il en terminant. (Hessonis Commenlariolus, 1. 1.) Mais il convient d'ajouter qu'il peut bien y avoir quelques exagérations dans les récits de Hesson et d'Orderic Vilal, qui sont loin d'être favorables à Henri V. — Parmi les historiens modernes, le D' Ed. Gervais, dans son ouvrage intitulé : Politische Gescinchte Deutschlands unter derBegierung der Kaiser Heinrich V tmd Lothar III (t I, p. 259-292), a traité avec soin et avec beaucoup de détails la question de l'entrevue des envoyés du pape avec l'empereur et celle du concile do Reims.
L'empereur, levant les mains, répondit : « Eh bien ! qu'il en soit ^> ainsi ; je n'en demande pas davantage. » Guillaume reprit : « Si » donc vous voulez renoncer aux investitures et rendre les biens des )) églises et de ceux qui ont combattu pour l'Église, si vous voulez » leur donner nne paix véritable, nous essaierons, avec l'aide de » Dieu, de terminer ce différend. »
Henri, après avoir pris conseil des siens, promit de le faire, s'il trouvait auprès du pape bonne foi el justice, si on lui accordait, à lui anssi, une véritable paix et si on lui rendait, à lui et à ses partisans, ce qu'ils avaient perdu au cours de cette querelle. Gomme la méfiance était réciproque, l'évêque de Châlons voulut avoir des assurances formelles, soit afin que sa mission ne fût pas stérile, soit afin qu'il put plus facilement amener le pape à accorder la paix demandée. L'empereur fit serment, par la foi chrétienne, entre les mains de Guillaume et de Pons, d'observer fidèlement les conventions stipulées plus haut. L'évêque de Lausanne, le comte palatin el les autres clercs et laïques de sa suite firent le même serment.
A voir avec quelle facilité Henri se prêtait à ces négociations, on demeure surpris et l'on se demande si, de sa part, un empressement pareil, que l'on serait loin de soupçonner chez l'orgueilleux prince qui, deux fois, franchissait les Alpes pour chasser de Rome Pascal II, qui faisait fuir en France Gélase, ne cachait pas quelque piège. Ce fut d'abord la première pensée qui vint à l'esprit de Calixle II, lorsque ses envoyés arrivèrent à Paris pour lui rendre compte de leur mission. « Plût à Dieu que cela eût déjà été fait, si la » chose était possible sans fraude ! » s'écria-t-il, montrant ainsi qu'il n'avait qu'une médiocre confiance dans les dispositions de l'empereur. L'avenir nous apprendra si elles étaient sincères.
Calixte examina avec les évêques et les cardinaux quelle suite il convenait de donner aux négociations. Après délibération, il fut décidé que Guillaume de Champeaux et Pods^ retourneraient auprès de Henri V avec Lambert, cardmal-évêque d'Oslie, et Grégoire, cardinal-diacre de Saint-Ange. Ils avaient pour instruction de discuter plus à fond les articles de la convention à venir, d'en échanger des copies et, dans le cas où l'empereur tiendrait sa promesse, de lui fixer, avant la fin du concile, un jour pour la ratification du traité.
DU PAPE CALiXTE IT. 6.1
Ils troiivèrenl Henri entre Melz et Verdun et lui dirent que le pape le recevrait volontiers, s'il tenait ses engagements. Le prince parut s'en réjouir et renouvela, en présence des envoyés du pape, le serment qu'il avait fait à Strasbourg à l'évêque de Châlons et à l'abbé de Cluny ; de plus, il s'engagea à observer loyalement, le 24 octobre suivant, à Mouzon, en présence du pape, les articles d'une convention dont nous verrons ci-dessous la traduction. Le duc Guelfe, le comte Bérenger, le comte palatin, le comte Guillaume, les évêques, les clercs et les laïques de sa suite tirent la même promesse. De son côté, Henri exigea pareille assurance en ce qui concernait le pape.
L'engagement de l'empereur était conçu en ces termes : « Moi, » Henri, par la grâce de Dieu, empereur auguste des Romains, pour » l'amour de Dieu, de saint Pierre et du seigneur pape Calixte, je » renonce à toute investiture de toutes les églises et j'accorde une » paix sincère à tous ceux qui, depuis le commencement de la que- » relie, ont lultè ou luttent pour l'Église ; quant aux possessions des » églises et de ceux qui ont combattu pour l'Église que je détiens, je » les rends; quanta celles que je n'ai pas, je ferai tous mes efforts » pour qu'elles leur soient restituées. Si le différend se termine, les » affaires ecclésiastiques seront jugées canoniquement, et les affaires » séculières par l'intervention séculière. »
L'engagement pris au nom du pape ne différait pas beaucoup du précédent : « Moi, Calixte If, par la grâce de Dieu, évèque catholique » de l'Église Romaine, j'accorde une paix sincère à Henri, empereur )) auguste des Romains, et à tous ceux qui sont ou ont été pour lui » contre l'Église ; à ceux qui ont perdu leurs possessions à cause de » cette querelle, je rends celles que je détiens ; quant à celles que ))je n'ai pas, je ferai tous mes efforts pour qu'elles leur soient » restituées. Si le différend se termine, les affaires ecclésiastiques )) seront jugées canoniquement, et les affaires séculières par l'inler- » vention séculière (0. »
. (1) Ego Heni'icus, Dci gralia Romanorum imperalor auguslus, pro araorc Dei et beati Pétri et domini papœ Calixti, dimitlo ornnem investituram omnium ecclesiarum €t do veram pacem omnibus qui ex quo discordia isla cœpit, pro Ecclesia ia werra fuerunt vel sunt; possessiones autem ccclesiarum et omnium qui pro Ecclesia laboraveruut, quas habeo, reddo; quas autem non habeo, ut rehabeant, fideliler .adjuYabo. Quod si qusestio inde omerserit, quœ ecclesiastica suai, caaonico ; quse autem ssecataria suât, saeculari terminentur judicio.
Munis de ce Irailé el croyant pouvoir compter sur les assurances que leur avait données l'empereur, les cardinaux Lambert el Grégoire, l'évêque de Châlons et l'abbé de Cluny vinrent rejoindre le pape à Reims, avant l'ouverture du concile. Ils lui firent part du résultat de leur mission et l'informèrent que Henri désirait avoir avec lui une entrevue le 24, à Mouzon W.
Le dimanche 19 octobre, Calixte chanta la messe dans la cathédrale de Reims et donna la consécration archiépiscopale à Tburstin, élu archevêque d'York. Celui-ci était frère d'Audin, évêque d'Évreux, et était né à Condé-sur-Noireau ; il avait été chapelain de Henri I", roi d'Anfi;leterre. Appelé à l'archevêché d'York en H 13, il n'avait pas voulu reconnaître la primatie de l'archevêque de Cantorbéry et se laisser consacrer par lui. Henri, qui avait cependant permis aux évêques de son royaume d'assister au concile de Reims, à la condition qu'ils ne s'y occuperaient que d'affaires spirituelles el qu'ils ne rapporteraient pas chez eux de nouveautés inutiles (2), avait défendu à Tburstin d'aller à Reims ; de plus, il avait prié le pape de ne pas procéder à sa consécration. Malgré l'opposition du roi et celle des députés de Raoul, archevêque de Cantorbéry, Calixte répondit que, sans vouloir faire aucun tort à cette dernière église, il passerait outre. Il alla môme jusqu'à accorder, douze jours plus tard, le pallium à Tburstin (3), Le roi d'Angleterre en fut froissé ; il interdit absolument à Tarchevêque de revenir en Normandie, en Angleterre, ni en aucun
Ilom scriplum domini papsc : « Ego Calixtus secaadus, Dei gratia Romaaae Ecclesiae episcopus catholicus, do veram pacem Hoarico, Romauoriim imperatori auguslo, et omnibus qui pro eo contra Ecclcsiam fueruul vel sunt; possessiones eorum quas pro werra isla perdiderunt, etc. » (Hes30nis Commenlariolus, dans Monum. Germ. hisl., Scriptores, t. XII, p. 'i:24 ; — Jaffiî, t. V, p. 3JG ; — WAxrEnicH, t. II, p. 129; — MiGNE, t. CLXIII, col. 1083.)
(1) Ibid.
(2) Stubbs, Acta pontifîcum Eboi'acensiuin, dans Twysden, Historix anglieanx scriptores X, t. I, col. 1715.
(3) ....Praelatis regni sui ad synodum quidem ire permisil, sed omnino ne alicujus modi querimoniam allerutrum facerent, prohibuil. Dixil enim : « Omni plenariam rectiludinem conquerenti faciara in terra mea; reddilus ab anicrioribus meis constilulos Homanfe Ecclesiaj singulis annis erogo, el privilégia niliilominus ab antiquis temporibus pari modo milii concossa tcneo. Ile, dominura papam de parle mea salulale el aposlolica tanlum prœcepla humiliter audile, sed supcrfluas adinventioncs regno mco inferro nolilo. (Oni)Enic Vital, dans Le Prévost, (. IV, p. 373; — ifo* num. Germ. hisl., Scriptores, t. XX, p. 70; — NVatterich, t. Il, p. 127.)
lieu de son obéissance (0. Mais Galixte avait montré à ce prince qu'en matière d'affaires ecclésiastiques il n'entendait recevoir de conseils ni subir de pression du dehors. N'était-ce pas, d'ailleurs, le moment de se manifester comme le seul chef de l'Église catholique aux cardinaux, aux quinze archevêques, aux deux cents évoques, aux abbés et aux clercs accourus à Reiras des quatre coins de l'Europe chrétienne et qui allaient l'acclamer comme le véritable successeur de saint Pierre (~) ?
C'est devant cette assemblée qu'eut lieu, le 20 octobre, l'ouverture du concile, dans la cathédrale de Reims. Devant le grand crucifix, des sièges avaient été mis pour les prélats. Les métropolitains prirent place selon le rang qui, de toute ancienneté, leur avait été assigné par les papes ; d'abord Raoul le Verd, archevêque de Reims ; Léger, de Bourges; Humbauld, de Lyon; Geoffroy, de Rouen; Thurstin, d'York ; Daimberl, de Sens ; Gilbert, de Tours ; Baudry, de Dol ; huit autres archevêques, avec leurs suffragants ; les représentants des évêques absents ; des abbés, des moines et une grande quantité de clercs. Parmi les évêques, Orderic Vital, dont la chronique nous donne ces intéressants détails, ne mentionne ici que celui du Mans, Hildebert de Lavardin, sans doute comme le plus célèbre, selon lui, de tous ceux qui étaient présents (3).
Le trône du pape était élevé vis-à-vis de la porte de l'église. Après la messe, Galixte vint y prendre place. Devant lui, au premier rangv étaient les cardinaux-évêques : Conon, de Palestrina ; Bosori, de Porto CO; Lambert, d'Ostie; puis Jean de Crème et Haton, évêque de Viviers. Ils étaient spécialement chargés de discuter à fond les ques-
(1) ....Thurstano et suis interdixit redire in Angliam et Normanniam et in omnom locuni dominalionis suae.... (Eadmeri Historia Novorum, Migne, t. GLIX, col. 505.)
■ (2) Ibi nimirum fuerunt XV arcliiepiscopi et plusquam CG episcopi, cum multis abbatibiis et aliis Ecclesiis dignitatibus.... Magunlinus archiepiscopus cum VII praesulibus Remis ad synodum properavit, quos quingoulorum militum cohors secum valiavit. Quorum advenlu comperto, exultavit eisque Hugonera, Trecasinum comitem, cum turmis militum amicabiliter obviam misit. (Orderic Vital, l. l.)
■ (3) Plus loin, il citera Girard, évoque d'Angoulôme; Haton, de Viviers; Geoffroy, de Chartres, et Guillaume, de Chàlons-sur-Marne ; « Duces verbi, dit-il, prae céleris inlonuerunt, et dicacibus scholasticis atque fervidis amaloribus sopliiie invidiosi enituerunt (t. IV, p. 389-390 de l'édition Le Prévost).
(4) D'après Orderic Vital; mais le cardinal-évùque de Porto était Pierre; Boson était cardinal-prêtre du titre de Sainte-Ânastasie.
lions et d'y répondre avec la compétence et la science qui les distinguaient. Grisogone, cardinal-diacre et bibliothécaire de l'Église Romaine, revêtu d'une dalmatique, était debout auprès du pape ; il avait à la main le livre des canons, pour faire connaître immédiatement, s'il en était besoin, les sentences des Pères. Six autres personnages, portant des tuniques et des dalmatiques, se tenaient autour du trône pontifical, pour imposer silence, quand le brait des discussions s'élevait par trop haut.
Les litanies et les prières de circonstance achevées, le pape fit en latin une homélie, selon Orderic Vital^ sur les dangers qui menacent l'Église, qu'il comparait à un navire battu par les tlots ; mais Dieu commande aux vents et apaise la tempête (0 ; selon Hesson, il aurait pris pour thème de son discours la simonie. 11 terminait en annonçant qu'il allait être rendu compte des démarches faites par ses ambassadeurs anprès de l'empereur d'Allemagne (~).
Conon, cai'dinal-évêque de Palestrina, prit ensuite la parole, et avec éloquence exposa aux prélats les devoirs de leur charge pastorale (3). Lambert, cardinal-évêque d'Ostie, fit connaître, en latin, le résultat
(1) Papa cœpil simpliciter et sancte latialibus verbis evangelium explanare quod jusserit Jésus discipulos suos Irans freliim praecodero. Eloquenter eliam rctraxitquomodo, vespere facto, venlus oritur conlrarius et navis sanctœ Ecclesiaî periclilalur in hujus mundi fluctibus multimodisque jactatur tentationum et tiibulalionurn procellis. Sed sœvientes irtipiorum flatus subito conquicscunt visitalione Salvatôris et optata tranquillitas reverlilur ad filios pacis. (Ordehic Vital, éd. Le Prévost, t. IV, p. 375; — Monum. Germ. hist., Scriptores, t. XX, p. 70; — Watterich, t. II, p. 128.)
(2) Domini patres et fratros, causa pro qua vos de terra longinqua et remotis regionibus ad concilium vocavimus liœc est. Scitis quamdiu Romana Ecclesia conira diversas hereses laboravit et sicut pcr beatum Polrum, cui specialiter diclum est a Domino : llogavi pro te, Petre, ne deficiat fides tua, et lu aliquando conversus confirma fratres tiios. (Luc, xxii.) Symo magus judicio Spiritus sancti ab Ecclesia Dei eliminatus pcriit, sic usque ad nostra lempora idem per vicarios suos sequacos Synionis expugnaro et ab Ecclesia Dei extirpare non desinil. Ego quoque, qualiscumquo licct indignus ojus vicarius, symoniacam heresim, qurc maxime por iuvestiluras contra Ecclesiam Dei innovata est, ab Ecclesia Dei, opitiilanle Deo, vestro consilio et auxilio omnibus modis eliminare desidero. Unde, si placcat, a fratribus nostris qui intcr nos et regem diclum Teulonicum verba concordi;i' portaverunt, causaî ordinem diligentius audiatis et quid nobis super bis agcntlum sit, unusquisquo pro modo suo, quia causa communis est, prudentiori consilio adtendatis. (Uessonis Cornmenlariolus. dans Monum. Germ. hist., Scriptores, t. XII, p. 424; — Jaffé, t. V, p. 357; — Watterich, t. II, p. 130; — Migne, t. CLXIIl, col. 1084.)
(3) Orderic Vit.vl, l. l. .
des négociations poursuivies, les jours précédents, avec Henri V. Par ordre du pape, le même récit fut l'ait en roQian par Guillaume, évêque deChâlons, pour les clercs et les laïques à qui le latin n'était pas suffisamment familier. Après quoi, Guillaume indiqua les questions à examiner et les sujets à traiter ce jour-là et les jours suivants, jusqu'à la fin du concile (i).
La première affaire dont le concile fut saisi, peut-être dès la séance d'ouverture, mais plutôt le lendemain, 21 octobre, fut la plainte de Louis le Gros, roi de France, contre Henri, roi d'Angleterre. Accompagné de ses barons, Louis était entré au concile et s'était présenté au pape, à qui il tint le discours suivant : « Je viens dans » cette sainte assemblée, avec mes barons, pour vous demander » conseil, très Saint Père ; et vous, mes seigneurs, écoulez-moi, je » vous prie. Le roi d'Angleterre, qui a été longtemps mon allié, » m'a fait à moi et à mes sujets de nombreuses vexations et » nous a causé plusieurs injustices. Il s'est emparé par violence » de la Normandie, qui est de mon royaume ; il a traité d'une » manière indigne, contre tout droit, contre toute justice, Robert, » duc de Normandie, mon vassal, son frère, mais son seigneur ('). » Après l'avoir inquiété de toutes façons, il l'a emprisonné et re- » tenu jusqu'à maintenant dans un rude cachot. Il a entièrement )) dépouillé, il a banni Guillaume, le fils de Robert, qui est venu avec » moi devant vous. Je l'ai souvent requis par des évêques, des sei- » gneurs et d'autres personnages de délivrer le duc ; je n'ai rien pu n obtenir de lui. Je lui avais envoyé comme ambassadeur, pour lui » faire connaître ma volonté, Robert de Bellême ; il l'a fait prisonnier » dans sa résidence (s), l'a chargé de fers et l'a gardé, lui aussi, jus- » qu'à ce jour dans une dure prison. Le comte [de Blois], Thibaut, » mon vassal, cédant aux suggestions de son oncle, fort de ses riches-
(J) Hessonis Commenlariolus, l.l.
(2) Henri I", troisième fils de Guillaume le Conquéraul, avait, lors de la mort de son frère aîné Guillaume le Roux, profité, pour s'emparer du trône d'Angleterre, de l'abseace de son second frère Robert, qui était à la croisade; puis plus tard, après la bataille de Tinchebray (27 septembre 1106), il le dépouilla du duché de Normandie qu'il lui avait laissé.
(3) A Bonneville-sur-Touque. (Note de M. Le Prévost, éd. d'ÛRDERic Vital, t. IV, p. 377.) Robert fut de là conduit à Cherbourg, puis au château de Warbam (Norfolk), où il finit ses jours en prison. [Ibid., p. 305.)
» ses el de sa puissance, s'est méchamment révolté contre moi : traî- » Ireiisement, il m'a fait mie guerre atroce et a troublé mon royaume, ;) au grand détriment de beaucoup. Le même Thibaut a fait prison- » nier et détient encore en captivité le légitime, l'honnête comte de » Nevers, Guillaume, que vous connaissez bien, qui revenait du siège » du château d'un voleur excommunié, d'un château qui était une ■» véritable caverne de brigands et le repaire du diable (•). Des prélats ;> se sont justement soulevés contre Thomas de Marie, qui désole et » met au pillage tonte une province ; ils m'ont demandé de l'assiéger » comme l'ennemi de tous les pèlerins et de tous les petits ; ils se y> sont joints à moi, eux et les légitimes barons de France, pour ré- » primer ces brigands; avec l'ensemble de l'armée chrétienne, ils ont » combattu par zèle pour le service de Dieu. Guillanme rentrait tran- » quillement chez lui, avec ma permission ; il a été fait prisonnier ; » Thibaut le retient encore, quoique nombre de seigneurs soient allés j) de ma part requérir le comte de le mettre en liberté et que les » évêques aient lancé Tanatlième sur toute sa terre (2). »
Ce discours lut reconnu exact et approuvé par les Français qui assistaient au concile. Mais Geoffroy, archevêque de Rouen, se leva, avec les évêques et les abbés de Normandie, et commença à excuser le roi d'Angleterre. Les murmures de l'assemblée l'interrompirent : il l'ut obligé de garder le silence.
Guillaume IX {al. VU), duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, avait répudié sa femme Hildegarde, nommée par certains auteurs Hermengarde, et avait pris Maubergeon, femme du vicomte de Chàtellerault. En 1111, Girard, évêque d'Angoulème et légat du pape, le réprimanda de cet adultère scandaleux elTexcommunia ; on 11 1 i, Pierre II, évêque de Poitiers, renouvela contre lui l'excommunication pour le même motif. Le duc y répondit en envoyant en exil l'évêque de Poitiers, qui mourut en 1115. Calixte convoqua Guillaume au concile pour qu'il y rendit compte de ses méfaits. Hildegarde y vint avec les femmes de sa suite et, d'une voix haute et claire, elle se plaignit à l'assemblée d'avoir été répudiée et remplacée par Maubergeon. Le pape demanda
(1) C'est do Thomas de Mario, comte dWmiens. baron de Bove^ et siro de Coucy, qu'il est quesliou. Il fut assiégé dans Crécy.
(2) Orderic Vital, éd. Le Prévost, t. IV, p. 376-378; — .Honum. Germ. Iiisl., Scriplores, t. XX, p. 71.
si le dnc était au concile. Alors Guillaimie, cvêque de Saintes, selon Orderic Vital, mais pins vraisemblablement de Poitiers (i), plusieurs évêqnes et abbés de l'Aquitaine se levèrent et répondirent qu'il s'était mis en roule pour venir à Reims^ mais qu'il était tombé malade. Calixte agréa l'excuse; il donna au duc un délai pour se présenter à la cour pontificale et reprendre sa femme légitime, sous peine d'analhème (2).
Audin, évêqne d'Évreux (3), vint ensuite accuser Amaury de Montforl de l'avoir honteusement chassé de son siège et d'avoir brûlé son évêché. Aussitôt un des chapelains d'Amaury se leva pour répondre et accusa publiquement l'évêque de mensonge : « Ce n'est » pas Amaury, dit-il, qui vous a chassé et qui a incendié votre » évèché ; ces maux sont arrivés par votre faute. C'est vous qui, » par votre fourberie et votre méchanceté, l'avez fait dépouiller de » son comté par le roi d'Angleterre, mais il l'a recouvré par son » courage, la force de ses armes et l'appui de ses amis. Le roi est » venu ensuite avec ses troupes assiéger la ville ; c'est par votre » ordre qu'il a mis le feu, que les églises et les édiûces ont été con- » sûmes par l'incendie. Après un pareil dommage, il s'est retiré, » sans avoir pu s'emparer du château ni de la ville. Que ce saint » concile veuille bien voir et décider qui, d' Audin ou d'Amaury, doit » être condamné pour l'incendie des églises (4), »
Cette allocution donna lieu à une altercation très vive : le? Normands étaient pour Audin, les Français pour Amaury. Le silence se rétablit. Calixte alors parla en ces termes : « Je vous en prie, » mes bien chers frères, ne discutez pas longuement et inutilement, » mais, comme des enfants de Dieu, mettez tous vos efforts à avoir » la paix. Car c'est pour la paix que le Fils de Dieu est descendu du » ciel ; il a pris un corps humain dans le sein de l'immaculée Vierge » Marie pour apaiser, par pitié, la guerre meurtrière, née de la faute
(1) Pierre III de Confoleus fut évèque de Saintes de 1119 à 1125, parait-il; il letait certainement en 1122. Il eut bien pour successeur à Saintes Guillaume Guadrat ou Guadradi, mais seulement vers 1127. L'évêque de Poitiers (1117-1123) se nommait Guillaume Gilbert de Ragioles.
(2) Orderic Vital, l. l.
(3) Appelé le Barbu par Orderic Vital, parce que ce prélat portait la barbe longue en signe de deuil. V. la note 1 de la p. 379 de l'éd. Le Prévost.
(4) Orderic Vital, i. i.
» du premier homme, pour rétablir, comme médiateur, la paix » entre Dieu et l'homme, pour réconcilier les anges et les hommes. » C'est lui que nous devons suivre en toutes choses, nous qui » sommes ses représentants au milieu de son peuple. Appliquons- » nous à procurer la paix et le salut à ses membres, puisque nous » sommes ses ministres et les dispensateurs de ses ministères. » J'appelle membres du Christ le peuple chrétien qu'il a racheté lui- » même au prix de son sang. »
Après s'être encore assez longuement étendu sur les maux de la guerre et les bienfaits de la paix, Calixte ajouta : « Je prescris la « trêve de Dieu, telle que le pape Urbain, de sainte mémoire, or- » donna, au concile de Clermont, qu'elle fût observée, et, de par )! l'autorité de Dieu, de l'apôtre saint Pierre et de tous les saints, je » confirme les autres décisions qui y ont été promulguées par les )> saints Pères. L'empereur d'Allemagne m'a fait dire d'aller le » trouver à Mouzon, afin d'y faire la paix, pour l'utililé de notre » sainte mère l'Église. J'y irai, pour traiter de la paix, et j'em- » mènerai avec moi mes frères les archevêques de Reims el de » Rouen et quelques autres de nos frères les évêques que je croirai » surtout nécessaires à cette réunion. J'ordonne aux autres évêques » et abbés de nous attendre ici jusqu'à notre retour^, qui, avec l'aide » de Dieu, aura lieu le plus tôt possible. Je vous recommande de » rester tous ici ; je ne veux pas non plus que Geoffroy, abbé de » Saint-Thierry, s'en aille, quoiqu'il ait sa demeure près d'ici. Priez )) pour nous, afin que Dieu, Notre-Seigneur, nous accorde un heureux » voyage el veuille bien diriger tous nos efTorts pour la paix et » l'utilité de l'Éghse. A mon retour, j'écouterai vos réclamations et » vos raisons, le mieux que je pourrai ; je les examinerai avec soin, ») avec l'aide de Dieu, afin que vous puissiez rentrer chez vous en » paix et avec joie. Ensuite j'irai trouver le roi d'Angleterre, mon » fils spirituel, et mon cousin par les liens de parenté ('); je le » prierai et le supplierai, lui, son neveu, le comte Thibaut, je » demanderai aux autres belligérants de rendre justice à tous, de » recevoir aussi justice de tous, de vivre en paix selon la loi de
(1) Calixlc II était cousin issu do gerniaiu du roi d'Angleterre par le fait d'.\lix, sa grand'nnèrc, fille de Richard II, duc de Normandie.
«Dieu, de renoncer aux horreurs de la guerre el de jouir avec » leurs sujets des bienfaits de la paix. Ceux qui refuseront d'obéir à n mes conseils et s'opiniàtreront à troubler, au mépris du droit, la » tranquillité publique, je les frapperai d'un terrible anathème, s'ils » ne font pénitence et satisfaction canoniquement pour leurs péchés » passés (1). )) La séance fut levée après ce discours. Hesson ajoute que Calixte aurait ordonné aux archevêques, aux évèques et aux abbés du concile de réciter pendant son absence, et surtout le jour de l'entrevue avec l'empereur, des psaumes et des prières, de dire des messes et d aller processionnelleraent, nu-pieds, de la cathédrale à l'église Saint-Renii (2). Le concile fut interrompu.
Calixte partit pour Mouzon, le lendemain, mercredi 22 octobre, avec une nombreuse suite. Il n'arriva dans cette localité que le jeudi, après de rudes fatigues. Le vendredi^, il fît appeler les archevêques, les évèques, les abbés et autres personnages qui l'avaient accompagné et leur fil lire le texte de la convention passée entre lui et l'empereur. Lorsque rengagement pris par Henri eut été lu, les évèques commencèrent à le discuter à fond, notamment l'article ainsi conçu : « Je renonce à toute investiture de toutes les églises. » « Si l'empereur est sincère, disaient-ils, ces mots suffisent ; mais si, » sous cet article, il cache quelque fausse interprétation, il est » nécessaire d'en préciser les termes, afin qu'il n'essaie plus de » revendiquer pour lui les anciennes possessions des églises ou » d'en accorder de nouveau l'investiture aux évèques. » De même pour l'article de l'engagement du pape qui est ainsi conçu : « J'ac-
(li Voici le discours que iïessoa met dans la bouche du pape ; Domini paU'os et fratres, scilis quam diu mater nostra sancta Eccicsia contra simoniacam hteresiin, maxime quœ per iuveïtituras fit, in patribus nosiris laboraverit. Et quia plaçait omnipolenti Deo nostris diebus Kcclesiaî sujc pacem offerre, et jam proxiraa dies colloquii ad ipsuin lo3um crastina die nos compellit accederc, sumraopere rogaraus ut reditum nostrum patienter sustineatis, et si Dcus pacera aobis dederit, commune gaudium universo raundo aununtielis Si autem, quod Deus avertat, adversarius nobiscum in dolo agere tentaverit, feslinanter ad vos revertemur; et sicut convenlionem pacis, si fiât, vobiscum el per vos confirmare optamus, sic in commeatorem fraudis, si inlidelis evaserit, judicio Spiritus sancti et vestro gladium boati Pelri vibrare tentabimus. » (IIessonis Commenlariolus, dans jJ/onum. Germ, hist., Scriplores, t. XII, p. 425; — Jaffé, t. y, p. 358; — Wattericb, t. II, p. 131; — Migne, t. GLXm, col. 1084.)
('2) Hessovis Commenlariolus, t. l. .: . .
» corde une paix sincère à Henri et à tous ceux qui ont été ou sont » avec lui dans cette guerre. » Il importait de préciser, afin qu'il fût bien convenu que, par cette paix, il s'agissait seulement de leur rendre la conjmunion de l'Église ; autrement l'Église serait obligée de les agréer, eux et ceux qui auraient pris la place des pasteurs légitimes, ou elle ne pourrait pas, sans de grands inconvénients, maintenir ceux qui avaient été déposés canoniquement.
Après cette discussion, Lambert, cardinal-évèque d'Ostie ; Jean de Crème; Haton, évêque de Viviers; Guillaume de Champeaux, évêque de Ghàlons-sur-Marne; Pons, abbé de Cluny, et d'autres encore partirent pour aller trouver l'empereur dans son camp, à Ivoy. Lorsqu'ils furent arrivés auprès de lui, ils lui présentèrent les conventions et lui expliquèrent les articles tels qu'ils avaient été arrêtés dans la délibération dont il vient d'être parlé.
L'empereur, après avoir entendu les envoyés du pape, prétendit d'abord qu'il n'avait rien promis de tout cela. Mais l'évêque de Châlons lui répondit avec beaucoup de vivacité, en présence des assistants, qu'il était prêt à jurer sur les reliques des saints et sur les Évangiles que lui, l'empereur, lui avait fait cette promesse ('). Henri V, convaincu par le témoignage des assistants, fut obligé de reconnaître ce qu'il avait d'abord nié, mais il se plaignit amèrement qu'ils lui eussent fait faire une promesse qu'il ne pouvait tenir sans que son autorité en fût diminuée. Guillaume reprit que le pape ne songeait nullement à diminuer son autorité, ainsi qu'en faisaient courir le bruit les fauteurs de discorde, mais que s'il regardait comme un amoindrissement de son autorité de ne pouvoir plus vendre les évêchés, il devait au contraire considérer comme un avantage de renoncer à ce que Dieu défend i-). Henri, n'ayant rien trouvé à objecter à ce que venait de lui dire l'évêque de Ghàlons, se montra
(1) Si, domine, negare vis scriplum quod tenemus in manibus et delerminalionem quam audisli, paralus sum sub teslimonio rcligiosorura virorum qui inler me cl le fuerunt, jurare super reliquias sanctorum vel super Evangclium Chrisli le isla omnia in manu mea firmasse et me sub hac determinationc récépissé, fibid.)
(2) In promissis noslris, domine rex, per omnia fidèles nos invetiies. Non enim dominas papa slatum imperii aut coronara regni, sicut quidam scminalores discordise obloquunlur, in quolibet iraminuere attentat : imo palam omnibus denuntiat ut in oxhibilione militia^ et cœteris omnibus, in quibus tibi et anleeessoribus luis scrvire consueverant, niodis omnibus deserviant. Si autem in boc imperii slalum
plus doux et sollicila un délai jusqu'au lendemain matin, pour en conférer avec les siens pendant la nuit et les décider, si cela était possible, à le laisser tenir sa promesse.
Lorsque l'empereur se fut retiré, les gens de sa suite entrèrent en pourparlers avec les envoyés du pape sur la manière dont il serait reçu et absous par Calixte, disant qu'il leur paraîtrait dur, même intolérable, que leur maître fût condamné à venir nu-pieds, comme les autres, pour recevoir l'absolution. Les députés du pape répondirent qu'ils feraient tous leurs efforts pour que l'empereur fût reçu chaussé et, autant que possible, loin de la foule.
L'enlrevue ayant pris fin ce jour-là, sur ces paroles, les envoyés de Calixte revinrent à Mouzon et lui firent leur rapport. Après les avoir entendus, il désespéra d'arriver à la conclusion de la paix ; aussi voulait-il, dès le matin, retourner à Reims. Mais Hugues, comte de Champagne, et d'aulres le décidèrent à rester jusqu'au samedi à midi, afin d'enlever aux Allemands tout prétexte de rupture.
Le samedi, de grand matin ,^ l'évêque de Châlons et l'abbé de Cluny retournèrent au camp impérial, afin d'avoir une réponse définitive. Ils informèrent Henri que le pape élait toujours prêt à tenir ses engagements, si lui était aussi disposé à tenir les siens ('). Henri, irrité, demanda un nouveau délai, afin de convoquer une assemblée générale des seigneurs de son royaume, sans le conseil desquels il n'osait renoncer aux investitures. Alors Guillaume lui répondit : « Puisque, à force de délais, vous éludez vos promesses, nous n'au- » roiis plus de rapports ensemble. Je vais retourner auprès du » pape. » Il partit donc sans prendre congé et vint raconter à Calixte ce qui s'était passé. Celui-ci s'empressa aussitôt de gagner, avec sa suite, une autre résidence du comte de Cham-
imminui exislimas quod ullerius tibi episcopatus vendere aou liceat, hoc potius regni lui augmentum ac profeclum sperarc debueras, si quae Domino Dco coairaria sunt pro ejus amore abjicias. (Ibid.)
(1) Hcri quidam, domine rex, cum justilia possemus a (e recedere, quia dio denominala parati fuimus et promissum tuum recipere et nostrum implero. Verum quia fu inducias ropetendo usque ia hanc diem distulisti, nolumus ut propter intervallum unius noclis lantum bonum in nobis rsraaneaf, et si hodio promissum luum exsequi volueris, paratus est adhuc dominus papa, quod per nos tibi proraisit, modis omnibus adimplere. [Ibid.)
pagne. L'empereur fit prier le comté de retenir le pape pendant la journée du dimanche, promettant d'exécuter, le lundi, les promesses qu'il avait tant de fois éludées. Mais Calixte vit un piège dans toutes ces tergiversations ; à la proposition de Henri, il se contenta de répondre : « J'ai fait, mes frères, par désir de la paix ce » que, à ma connaissance, aucun de mes prédécesseurs n'a fait. J'ai » quitté le concile au milieu de ses délibérations ; j'ai laissé nos noin- » breux frères presque dans la désolation ; c'est avec beaucoup de » peine que je suis arrivé auprès de cet homme en qui je n'ai trouvé » nulle disposition à la paix. Je ne l'attendrai plus davantage, mais » je retournerai le plus tôt possible auprès de nos frères au concile. » Si, pendant ou après le concile. Dieu nous donne une paix véri- » table, je suis prêt à la recevoir et à l'agréer ('). » . Calixte partit donc le dimanche, avant le jour, et fit tellement diligence, qu'après avoir parcouru vingt lieues, il arriva à Reims pour célébrer la messe. Il y consacra évêque de Liège Frédéric, fils d'Albert el frère d'Hermann, comtes de Namur (2). Son retour calma l'impatience des membres du concile, qui se plaignaient de ne rien faire et de perdre inutilement leur temps.
Les séances du concile recommencèrent le lundi 27 octobre. Les émotions et les fatigues du voyage à Mouzon avaient tellement accablé Calixte qu'il eut à peine la force de s'y rendre. Il chargea Jean de Crème de rendre compte à l'assemblée de ce qui s'était passé avec l'empereur. « Vous savez, dit Jean, que nous sommes allés à » Mouzon, mais malheureusement nous n'avons obtenu aucun i-ésul- » tat, et nous avons dû en revenir plus vite que nous n'y étions allés. » Car l'empereur y vint avec une nombreuse armée, comme s'il » avait dû livrer un combat ; il avait avec lui près de trente mille
(1) Feci, fraircs, pro dosiderio pacis quod ab anlecessoribus noslris factum nuaquara audivi. Geueralem synodum congrogalani et fratres inullos, quasi de-olatos, roliqui; ad hominem islum cum multo laboro pervoniens, quae pacis sunl in eo nou inveni. Unde nullateiius cum uiterius expoclabo, sed ad fraires nostros el ad concilium, quanlo citius polero, regrediar; si autem la coacilio vei post coucilium veram pacem Deus nobis dederit, paralus ero suscipore et amplocli. » (Ibid.)
(2) Ordebic Vital, éd. Le Prévost, t. IV, p. 374; — Monum. Germ. hist., Scriptores, l. XX, p. 70; — Hessonis Comme ntariolus, dans Motium. Germ. hisl., Scr^tores, t. XII, p. 4;'6; — Jaffé, Bibliollteca, t. V, p. 361 ; — Watterich, t. II. p. 134; — MiGNE, l. GLXIII, col. 108fi.
l>r- TAPE CALIXTR H. 7T
» hommes. Dès que nous en lûmes informés, nous laissâmes (') » notre Saint Père à Mouzon, qui est dans le diocèse de l'archevêque » de Reims, et, en partant pour l'entrevue fixée, nous lui fimes dé- » fense absolue de sortir. A plusieurs reprises, nous avons cherché à 0 entretenir l'empereur en particulier; mais dès que, loin de la » foule, nous nous retirions dans nn endroit isolé, de nombreux » gardes du corps, complices de ses desseins et de sa fourberie, nous » entouraient, et, brandissant leurs lances et leurs épées, ils nous » causaient une grande frayeur, car nous n'étions pas venus armés » comme pour une guerre, mais seulement pour rendre la paix à » l'Église. L'empereur se moquait de nous, en usant de ruses, de » faux-fuyants ; ses paroles étaient dictées par la mauvaise foi ; ce » qu'il désirait, c'était la présence du pape, afin de pouvoir s'enipa- » rer de sa personne. Mais nous n'avions pas oublié qu'il était entré » à Rome par ruse et qu'il avait fait prisonnier le pape Pascal à » l'aulel dans l'église Saint-Pierre; aussi avions-nous eu bien soin » de laisser le Saint Père à distance. Enfin, la nuit nous sépara et » chacun regagna sa demeure. Dans la crainte de plus grands dan- » gers, nous nous sommes mis en route pour revenir ; que dis-je ? » nous nous sommes enfuis, car nous redoutions vivement d'être » poursuivis par les nombreuses troupes que ce redoutable tyran » emmenait à sa suite. J'en ai dit assez sur ce sujet (2). »
Si les circonstances qui accompagnèrent l'entrevue des envoyés du pape et de Henri V sont telles que Jean de Crème et Orderic Vital nous les font connaître, on comprendra les craintes de la petite escorte pontificale. Ce que nous savons des rapports antérieurs de Calixle et de l'empereur autorise à croire qu'elles n'étaient point chimériques. Le retour à Reims avec la précipitation que nous avons vue ne fut donc qu'un acte de simple prudence, dont on ne saurait
(1) Le texte cl'ûnDEnic Vital porte « iaclusiniiis, » mot qui paraît biea fort. De même, on a peine à croire que Henri V se soit fait accompagner de trente mille hommes, lors môme qu'il aurait eu l'intention d'enlever le pape. L'imagination de Jean de Crème, peut-être affolée par les démonstrations hostiles ou plulôt par les lourdes plaisanteries d3s soldats allemands, se sera exagéré et aura grossi les dangers que coururent le pape et sa suite.
(2) Orderic Vital, l. l. — Ces particularités, révélées par le discours de Jean do Crème, ne figurent pas dans la narration de Hesson, pourtant si précise en ce qui concerne les négociations des envoyés de Calixte avec l'empereur^
blâmer le pape ni son entourage. Mais ce qui est absolument hors de doute, c'est le mauvais vouloir dont l'empereur fit preuve pendant les négociations qui viennent d'être rapportées.
Frédéric, archevêque de Cologne, envoya au pape des ambassadeurs, chargés de lui remettre des lettres dans lesquelles il lui renouvelait son acte d'obéissance et l'assurait de son dévouement [^). D'après Orderic Vital, il aurait, en témoignage d'affection, rendu à Calixte Pierre, fils de Pierleone 0), qu'il gardait comme otage (3). Galixte en aurait montré une grande joie et l'aurait désigné à l'assemblée. En voyant ce jeune homme au teint bronzé (4), ressemblant plutôt à un juif ou à un Arabe qu'à un chrétien, bien vêtu, mais difforme, debout auprès du pape, les Français et d'autres se mirent à rire, pnis l'accablèrent d'imprécations, en haine de son père, qu'ils savaient être un infâme usurier l'O.
Humbauld, archevêque de Lyon, se leva ensuite et prit la parole, pour dénoncer, après l'évêque de Mâcon, les torts et les injustices que Pons, abbé de Cluny, avait causés à cet évéque et à son église, en lui enlevant des églises, des dîmes, en éludant les obligations auxquelles il était tenu envers lui, en ne faisant pas ordonner par lui ses clercs, etc. Lorsque l'archevêque eut achevé l'exposé de ses griefs, d'autres évêques, des religieux et des clercs se plaignirent à leur tour des exactions et des violences dont ils avaient été les victimes de la part de Cluny. Ces plaintes soulevèrent un tumulte indescriptible.
(1) Orderic Vital, l. l. — Nous avons vu plus haut que Frédéric, par uue première lettre (n* 2 des lettres adressées à Calixto II, à la suite du BuUaire), s'était empressé de féliciter le pape de son élection et de lui envoyer son adhésion.
(2) Pierleone {al. Pierre de Léon) était lils d'un juif converti et baptisé par Léon IX, en l'honneur de qui il avait pris le nom de Léon. Il avait rendu do grands services aux papes et à l'Église-, il avait contribué à faire approuver à Rome l'élection de Calixte II, de même que son fils, cardinal-diacre, venu en France à la suite de Gélase, avait pris une part active à son élection.
(3) Je ne saurais dire depuis quand, ni à quel titre. Pierre, cardinal-diacre du litre des SS. Cosmo et Damien, suivit Callxlc dans son voyage i\ travers la Franco au moins jusqu'au 15 juillet, jour où il souscrit, avec d'autres cardinaux etévéques, une bulle pour l'abbaye d'Aniane. {liuUaire, W .ÎJ, t. I, p. 51.)
(4) Nigrum et pallidum. (Orderic Vit.m., /. l.)
(y) Nequissimus fœneralor. [Ibiil.) .\insi que le fait remarquer avec raison M. Le Prévost (t. IV, p. 385), ce jugement est un pou sévère pour un personnage qui fut honoré de l'amitié d'Urbain, do Pascal, de Gélase et de Calixte II, qui fut gouverneur de la tour do Crescentius, aujourd'hui château Saint-Ango, etc.
Quand le calme fut rétabli, l'abbé de Gluuy se leva avec nombre de ses moines, et, dit Orderic Vital, qui fait de lui un portrait beaucoup trop flatté (1), confondit ses détracteurs. En réponse aux plaintes et aux clameurs qui se firent entendre, il dit que l'église de Cluny ne dépendait que de l'Église Romaine et du pape et que, depuis sa fondation, elle avait obtenu des souverains pontifes les privilèges dont on cherchait à la spolier; que lui et ses religieux faisaient tous leurs efforts pour conserver les possessions qu'ils avaient reçues de leurs prédécesseurs, notamment de l'abbé Hugues; qu'ils ne causaient de dommages et de torts à personne, qu'ils n'avaient dépouillé et ne désiraient dépouiller qui que ce fût; qu'ils étaient appelés envahisseurs et qu'ils étaient injustement accablés d'opprobres parce qu'ils défendaient avec énergie contre les voleurs les biens qui leur avaient été donnés par les fidèles; que, du reste, c'était moins à lui qu'au pape à avoir tant de sollicitude pour son église, et que c'était à celui-ci à protéger et à conserver, s'il le voulait, les églises, les dîmes et les possessions qu'il avait confiées à ses soins iV. Calixte remit au lendemain le prononcé du jugement.
Le mardi, le pape fut si souffrant qu'il ne put présider le concile (3). Avant d'en venir à l'affaire de Cluny, Jean de Crème exposa que de même qu'il était juste que le pape s'occupât des plaintes et des intérêts des assistants, de même il était convenable qu'il eût dans chacun de leurs diocèses, en toute propriété et en toute liberté, une éghse, une maison ou une possession quelconque, soit de son propre choix, soit par suite de dons (^^. Tous adhérèrent à cet avis; puis
(1) ...Brevique responso el modesla voce ac tranquilla locutione querulosos impetitores compressil. Krat quippo magnanimus de valle Bruliorum monacluis, consulis Merguliensis filius, el Pasclialis papae filiolus, iraperioque ejus inler Cluniacenses educatus. /Etale quidem juvenis et stalura mediocris, sed a puerilia docilis, in virlulibus stabilis et coesscnlibus alacritale alTabllis, candida vero facie decorus, moribus et geuere, ut dictuni est, conspicuus, regum et imperatorum consanguinitate proxiraus, religione ae peritia litterarum preeditus ideoque lot carismatum praerogalivis redimitus, forlis in advcrsanles aemulos stabal ac rigidus. (Orderic Vital, l. l.) Nous verrons ci-aprôs qu'il y avait loin du portrait au modèle.
(2) Orderic Vital, l. L, donne le texte ou plutôt !e résumé du discours de Pons. (3,^ Feria III, nihiiominus infirmitate dctentus, in concilio sedere non pofuit. (Hes-
soNis Commentarioius, l. l.)
(4) Sicut, justum est ut dominus papa clamores vestros solerter audiaf, vobisquo sicut paler filiis sine fletione omnimodis subveniat lalique vobis obsequi famulata non serael sed quotidie debeat, sic nimirum decet ac justum est ul ipse idom in
il coiiliniia en disant que, depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis plus de deux cents ans, l'abbaye de Cliiny avait été donnée au pape, qui l'avait, dans un concile à Home, enrichie de nombreux privilèges ; eonslruite par Guillaume, due d'Aquitaine, celui-ci, venant à Rome^ la plaça sous la soumission du Saint-Siège, à qui il offrit, en signe de dépendance, un tribut annuel de douze sous d'or (•). Il ajouta que CUmy n'était sous la dépendance d'aucun prince, d'aucun évêque, mais du pape seulement ; que le nombre de ses biens et de ses religieux s'était heureusement augmenté ; que sa réputation s'était répandue au loin ; que les religieux élisent leur abbé, qui s'en va à Rome, avec des lettres attestant son élection, pour recevoir du pape, selon l'usage de l'Église, la consécration et la bénédiction, etc. Comme conclusion, il annonça que le pape, protecteur de Cluny, confirmait ses privilèges et ses possessions ("-).
Ce résultat, 'qui était à prévoir, ne satisfit pas tout le monde, car plusieurs prélats protestèrent très énergiquemenl.
Orderic Vital nous apprend que le concile s'occupa encore de diverses affaires dans le détail desquelles il ne peut pas entrer, et que, parmi les orateurs les plus écoutés, on distingua surtout Girard, éyèque d'Angoulème; Haton, évèque de Viviers; Geoffroy, de Chartres, et Guillaume, de Chàlons-sur-Marne (Si. Au nombre de ces aff'aires, il en est que des bulles de Calixte nous font connaître : telles sont celles de Sainte-Croix de Quimperlé et celle de Migné. Hervé, abbé de Redon, s'était emparé à main armée de Belle-Isle, qui appartenait au monastère de Sainte-Croix. Un concile, tenu à Angoulème, au mois de mars 1118, et présidé par Girard, cvêque de cette ville et légal du pape, ordonna la restitution de Belle-lsle à Sainte-Croix. Hervé rendit la terre^ mais garda les revenus. Les religieux de Sainte- Croix se plaignirent à CaHxte, qui, par une bulle du 3 août, intima à l'abbé de Redon de rendre l'argent ou, s'il croyait avoir des droits à
parrochiis vestris aliquid proprielalis possideat ecclesiamque seu domum vel aliquam possessionem, sua eleclione sive fidclium oblatione, liberam habeat. (Orderic Vital. /. /.)
(1) Ailleurs, ce Iribul est de dix sous, el seulement pour cinq ans. i,Cf. Le Prévost, t. IV, p. 388.)
(2) Le texte du discours do Jean do Crémo est dans Orderic Vital, /. l.
(3) Ibid.
le garder, de venir au concile de Reims pour les faire valoir ('). Il se présenta au concile, mais il repartit sans avoir donné la satisfaction demandée. C'est pourquoi Calixle dut, quelques jours plus tard, écrire à Morven, évêque de Vannes, et à Brice, évêque de Nanles, de le forcer à celte restitution, soit par la persuasion, soit en usant des rigueurs canoniques (2\ H semble que cette dernière sommation fut efficace.
L'abbaye de Bourgueil et celle de Montierneuf de Poitiers se disputaient l'église de Migné, que Baudry, abbé de ce premier monastère et plus tard archevêque de Dol, avait reçue d'Etienne de Migné, bien que les religieux de Montierneuf prétendissent qu'elle leur appartenait. Après de longues discussions, Girard, évêque d'Angoulême, dans une réunion d'évêques qui eut lieu dans cette ville en 1117, accorda à Guibert, abbé de Bourgueil, l'investiture de l'église contestée. Mais Marcher, abbé de Montierneuf, en appela au pape de la sentence de son légat ; il obtint gain de cause et Calixte reconnut ses droits. Lors du passage du pape à Bourgueil, les religieux de ce monastère réclamèrent auprès de lui ; il invita l'abbé de Montierneuf à venir le trouver à Tours, puis ajourna l'affaire jusqu'au concile de Reims. Guibert et Marcher se rendirent au concile ; la discussion relative à la possession de l'église de Migné fut soulevée. Baudry, archevêque de Dol, prit la parole en faveur de l'abbaye de Bourgueil ; il n'avait pas oublié qu'il avait reçu cette église d'Etienne de Migné, mais il ne nia pas que l'investiture en eût été accordée aux religieux de Montierneuf par l'évêque de Poitiers. Alors les cardinaux et lesévèques qui leur avaient été adjoints pour examiner la question, Guillaume de Champeaux et Geoffroy, évêque de Chartres, demandèrent aux religieux de Bourgueil de montrer leurs titres de propriété ; s'ils étaient plus sérieux que ceux de Montierneuf, la possession de l'église de Migné leur serait attribuée. A cette proposition ils répondirent qu'avant de traiter la question de fond.
(1) Bullaire, n" 48, t. I, p. 64; — J.-L., n" 6726 (4938).
[2) Lettre du 9 novembre (Bullaire, n" 101, t. I, p 147; — J.-L., n» 6781 (4959).
— Cf. l'abbé Mah.vtu, Girard, évêque d'Angoulême, p. 153-162, 169-i'O, 189-191.
— La veille, Calixte II avait pris sous sa protection l'abbaye de Sainte-Croix de Quimperlé et confirmé ses possessions. {Bullaire, n» 146, t. I, p. 100; — J.-L., n» 6780.)
il fallait juger celle de l'invesliture. Les cardinaux et les évêques estimèrent que la cause des religieux de Bourgueil n'était pas juste, puisqu'ils éludaient la proposition qui seule permettait d'établir la légitimité de leurs revendications; ils se prononcèrent donc en faveur de l'abbaye de Montierneuf et lui adjugèrent l'église de Migné, avec ses dîmes et ses appartenances (0. Peu de temps après (vers H20), les cardinaux Pierleone et Grégoire, du titre de Saint-Ange, délivrèrent aux religieux de Montierneuf une attestation du jugement rendu en leur favenr au concile de Reims. Néanmoins Bourgueil essaya, en 1120, d'obtenir de Girard d'Angoulême une nouvelle investiture de Migné, mais le légat confirma l'arrêt du concile. Guillaume, évèque de Poitiers, accorda cette investiture à Montierneuf, puis Calixte II rendit définitive cette possession par une bulle du 31 mars 1123 (2\
Pendant le concile, Henri, évêque de Verdun, se fit disculper par les cardinaux des accusations portées contre lui par son clergé, et son élection fut confirmée ('0 ; de même, l'élection de Teutger, évêque de Metz, et celle de Berlhold, évèque de Hildesheim, furent approuvées W.
Il paraît que ce fut au moment du concile que saint Norbert, le futur fondateur des Prémontrés, qui prêchait alors en France, après en avoir obtenu l'autorisation du pape Gélase, fut présenté à Calixte II par Barthélémy, évêque de Laon. Le pape lui renouvela la permission accordée par Gélase (^), et le recommanda d'une manière toute spéciale (6). c'est, on le sait^ après avoir essayé, mais inutilement, de réformer la discipline chez les chanoines de l'église Saint-Martin de Laoji qu'il se retira dans la forêt de Voas et institua son
(1) L'abbé Mar.vtu, Girard, évêque d'Angoulême, p. 138-140, 191-193 el 198-199.
(2) Bulle du 31 mars 1123. [Bullaire, a" 367; — J.-L., n" 7037 a.)
(3) Laurentii Gesta episcoporum Virdunensium, dans les Monum. Gerin. hist., Scriptores, t. X, p. 50J.
(4) VUa Theogeri, dans les Monum. Germ. hisl., Scriptores, t. XII, p. 479. — V. Jaffé, Regesta, l" éd., n°49ô3-, — Bullaire, n° 89, t. I, p. 131; — J.-L., n' 6771 (4953).
(5) Vita Norberti, archiepiscopi Magdeburgensis, dans les Monum. Germ. hist., Scriptores, t. Xll, p. 677.
(6) Kalixlus papa venerabilem virum Norberluni Barlliolomeo,Laudunensi episcopo, specialiter comraendavit. (Collection Grenier, à la Bibliothèque nationale, ms. n' 63, fol. -424, ex Ckronico ms. ab initio mundi ad annum 1218. — Cf. le ms. 165 de la môme collection, fol. 16 et 29.)
ordre, le premier qui prit naissance sous le pontificat de Galixte Tl.
Un messager vint annoncer la mort du cardinal-évèque de Tnscu- Inm ('), puis on lut une lettre de la sœur du pape, Clémence, comtesse de Flandre, faisant aussi part de la mort de son lils Baudouin ('). Le pape, avec le concile, pria pour eux et pour tous les fidèles défunts.
Le mercredi 29 octobre, la séance fut ouverte à neuf heures du matin, et consacrée d'abord à diverses affaires, parmi lesquelles peut-être quelqu'une de celles dont il vient d'être parlé. Ce jour-là, saint Oldegaire, ancien évêque de Barcelone, actuellement archevêque de Tarragone, qui avait déjà assisté au concile de Toulouse (3) et qui était aussi remarquable par sa science et son éloquence que par sa piété^ fit, sur la dignité royale et sur la dignité sacerdotale, un discours fort goûté par ceux des assistants qui purent l'entendre. Vers trois heures, Calixte, voulant mettre fin à la session, fit apporter les décrets du concile qui avaient été dictés par Jean de Crème et écrits par Jean, religieux de Saint- Ouen de Rouen. Grisogone, bibliothécaire de l'Église Romaine, en donna lecture à voix haute et distincte. En voici la traduction :
« Par le jugement du Saint-Esprit et en vertu de l'autorité du » siège apostolique, nous confirmons les décisions prises par les » saints Pères contre la simonie. Si donc quelqu'un a vendu ou » acheté, par soi-même ou par l'entremise d'une personne quel- )) conque, un évêché, une abbaye, un décanat, un archidiaconat, » une cure, une prévôté, une prébende, des églises ou tout autre » bénéfice ecclésiastique, des promotions, des ordinations, des con- » sécrations, des dédicaces d'églises, la tonsure cléricale, des sièges » au chœur ou tout autre office ecclésiastique, que le vendeur ou
(1) Quel est ce cardinal-évêque de Tusculum dont le nom n'est pas indiqué? Je ne saurais le dire. M. de Mas Latrie, dans son Trésor de chronologie, col. 1166, mentionne, mais sous forme dubitative, à la date de 1117, un cardinal-évèque de Tusculum, nommé, mais aussi dubitativement, Maifrcdus, avec Divizzo comme suc-: cesseur, de 1119 à 11-22; plus loin, au Supplémeni, M. de Mas Latrie fait suivre le nom de Divizzo de la date 1115. Divizzo mourut en 1121. Ce n'est donc pas de lui qu'il peut être question dans la clironique d'Orderic.
(2) Baudouin-à-la-Hache ou Hapkin était mort à Rosselar ou Roulers, le 17 juin précédent.
(3) Nous le voyons souscrire une bulle du 15 juillet 1119 pour l'abbaye d'.\niane. (Bullaire, n" 35, t. I, p. 51.)
» l'acquéreur de dignité, d'office ou de bénéfice, s'il ne vient pas à )) résipiscence, soit frappé du glaive de l'analhème et exclu de toutes » manières du sein de l'Église de Dieu qu'il a off^ensée.
» Nous défendons expressément que l'investiture des évêchés et » des abbayes soit donnée par des mains laïques ; par conséquent, » que tout laïque qui osera donner des investitures soit puni d'ana- » thème. Que celui qui aura reçu l'investiture soit privé absolument, » et sans espoir de le recouvrer, du bénéfice dont il aura été investi.
» Nous décidons que toutes les possessions, accordées aux églises )) par la libéralité des rois, par les largesses des princes ou offiertes » par les fidèles, soient à jamais respectées et à l'abri de toute » atteinte. Si quelqu'un les enlève, les usurpe ou les retient tyran- » niquement, qu'il soit, selon l'arrêt de saint Symmaque, frappé » d'un éternel anathème.
» Que nul évêque, nul prêtre, nul clerc ne laisse à personne les » dignités ecclésiastiques et les bénéfices comme à titre d'héritage. » De plus, nous ordonnons qu'il ne soit exigé aucune rétribution, ni » pour le baptême, la confirmation, les saintes huiles, la sépulture » des morts, ni pour la visite des malades et l'extrème-onction.
» Nous interdisons absolument aux prêtres, aux diacres et aux » sous-diacres le commerce des concubines et des femmes mariées. » S'il en est trouvé qui enfreignent cette défense, qu'ils soient privés ') de charges et de bénéfices, et s'ils ne se corrigent pas de leur dé- » bauche, qu'ils soient exclus de la communion chrétienne ('). »
(1) Qua; sanclorum Palrum sanctionibus de pravitate simoniaca slabilila sunt, Spij.itus sancli judicio et aucloritate Sedis aposloliese confirmamus. Si quis ergo vendiderit aut emorit vel per se vel per summissam personam quamlibet, episcopaturn, abbaliam, decanalum, archidiaconalum, presbyleratum, pra?posiluram, prœbendam, allaria vel quœlibet ecclesiaslica bénéficia, promolioaes, orJiuationes, consecraliones, ecclesiarum dedicationes, clericalem lonsuram, sedes in choro aut quaelibct ecclcsiastica officia, et vendens et émeus dignilatis et officii sui aut beneficii pericuio subjaceat. Quod nisi resipuerit, anathemalis mucrone perfossus, ab Ecclesia Dei quam lœsit modis omnibus abscindatur (ai. abjicialur).
Episcopatuum. abbatiarum invesliluram per manum laicam lien peuilus prohibemus. Quicumque igilur laicorum dcinceps inveslire pra?3umpsoril, analliematis ultioni subjaceat. Porro qui inveslitus fuerit, lionore quo investitus est, absque ulla recuperalionis spe, omuimodo careat.
Univorsarum ecclesiarum possessiones, quaî libcralilato regura, largitione principum vel oblaliouo qualiumlibet fidelium eis concessœ sunt, inconcussas in pcrpoluum et inviolatas porniauore decernimus. Quod si quis eas abslulerit, iavaserit
L'article relatif à la simonie fut bien accueilli. Il n'en fut pas de même de celui qui visait les investitures et qui était d'abord ainsi conçu : « Nous défendons expressément que l'investiture de toutes » les églises et des possessions ecclésiastiques soit donnée par une » main laïque (<). » Eu effet, la lecture de cet article souleva chez quelques clercs et chez un assez grand nombre de laïques un tel murmure que le reste de la journée jusqu'au soir se passa en vives discussions. Ils croyaient qu'à la faveur de cet article Je pape voulait diminuer ou enlever aux laïques les dîmes et les bénéfices ecclésiastiques qu'ils possédaient depuis longtemps. Calixte, pour donner satisfaction à tous, ne fit pas clore le concile ce jour-là, afin que cet article pût être modifié le lendemain et agréé avec les suivants.
Il y eut donc une nouvelle séance le jeudi. Le pape l'ouvrit en prononçant une homélie dans laquelle il montra le Saint-Esprit comme le souverain bien, la source de la sagesse, de l'intelligence et de toute science, le lien de la charité, de l'union et de la concorde. Il rappela les incidents de la veille qui avaient scandalisé ceux qu'il qualifie d'infidèles et ailleurs de complices de l'esprit malin.
aul poleslate tyranaica detinuerit, juxla illud beati Symmachi capitulum , anathemate pei'petuo ferialur. NuUus episcopus, nullus presbyter, nullus omnino de clero ecclesiaslicas dignitales vel bénéficia cuilibct, quasi jure hereditario, derolinquat.
Illud etiam adjicienles prajcipimus ut pro baplismatis, clirismatis, olei sacri et sepulturae acceptione cl infirrnorum visitalionc vel unctione, nuUum omnino preclum exigalur.
Presbyteris, diacouibus et subdiaconibus concubinaruiu et uxorum conlubernia prorsus inlerdlcimus. Si qui autem hujusmodi reperti fuorint, ecclesiasticis ofliciis privenlur et beneficiis. Sane, si neque sic immundiliam suam correxerint, communione careant christiana. (Orderic Vital, éd. Le Prévost, t. IV, p. 391-393; — Hessonis Commerdariolus, dans Monum. Germ. hist., Scriplores, t. XII, p. 426 ; — Jaffé, Bibliotheca, t. V, p. 362; — Migne, t. GLXIII, col. 1086; — Mansi, Concil., t. XX, col. 235-236.) II paraît que ce dernier décret fut assez mai accueilli par certaius intéressés et que c'est à cette occasion que furent composés les vers suivants, cités par M. Le Prévost (Orderic Vital, t. IV, p. 393):
0 bone Calliste, nunc clerus odit le; Olim presbyteri poterant uxoribus uti ; Hoc sustulisti, quando papa fuisli....
(1) Hessonis Commenlariolus, l. l. : Investituram omnium ecclesiarum et ecclesiasticarum possessionum per manum laicam fieri modis omnibus prohibemus.
Ceux-là, il les invitait à se retirer, pour laisser les fidèles s'occuper des affaires et de la liberté de l'Église (').
Ce discours produisit un effet considérable. Aucune réclamation ne se fit entendre et personne n'osa ouvrir la bouche pour protester contre les décrets du concile dont il fut donné lecture. Quant à celui qui, la veille, avait provoqué des murmures, il l'ut ainsi modifié : « Nous défendons expressément que l'investiture des évêchés et des » abbayes soit donnée par des mains laïques (2). » Il fut agréé de tous et approuvé, ainsi que les autres, par l'assemblée.
Ensuite quatre cent vingt-sept cierges furent apportés et remis allumés aux évêques et aux abbés, qui avaient la crosse à la main. Ils lurent invités à se lever en tenant leurs cierges. Pendant qu'ils étaient debout, Calixte excommunia solennellement l'empereur Henri et l'antipape Bourdin d'abord, puis un certain nombre d'autres ennemis déclarés de l'Église, dont les noms furent lus. Le pape, en vertu de son autorité apostolique, délia les sujets de l'empereur d'Allemagne de leur serment de fidélité, tant qu'il ne viendrait pas à résipiscence et qu'il ne donnerait pas satisfaction à l'Église (3). Enfin il
(I) Voici, d'après Hesson, un fragment de ce discours: Scimus, fralres charissimi, quod labor vester, quo do tam remolis regionibus, pro coramuni libertate matris Ecclesiœ nobis occurrcre studuislis, placuit Deo et Spiritui sancto, in cujus virtute et sanctificatione unutn sumus in Ghrislo ; et quia placuit Spiritui sancio et nobis, displicuit spiritui adversario, qui modis omnibus ad pcrlurbandam fraternitatis vestra; concordiam cooperalores maliliœ suae quaîsivit el invenit; quid enira dicimus fratres? Si cum tanto laboro et expensis ad concilium vocali venislis. et revertentes ad regiones vestras uibil rcporlare poleritis, quia nos audiro non vultis : qui enim peccat in Spirilum sanctum, quod peccatura, si persévéra veri t. non remittelur ei neque in hoc sœculo, neque in fuluro i.VatIh., xii; Luc, xii), teste veritale, quie dicit : Qui vos audit, mn audit, et qui vos spernil, me spernit {Luc, x). Scimus ctiam (juia Dominas Jésus, cum proposuisset discipulis : A'wi manducaveritis curnem Filii homiiiis et biheritis ejus sanguinein, non liabebiti^ vilain in vobis [Joann., vi), scandalizali sunt, et abierunt retrorsum [ibid], ncc postea sequebanlur cum; sic cl nos, cum beri proposuissemus quaîdam pro libertate Ecclesia}, scandalizali sunt quidam infidèles. Unde nos cum auclorilale aposlolica dicimus : Si infidelis discedit, discedal {Cor., vu) : et dot locum fidelibus qua) ecclesiastica sunt et liberlatl Ecclesia? necossaria periractare. Vobis autem qui locum et offlcium Âpostolorum in Ecclesia Dei tenetis, dicimus quod Dominus dixit ad duodecim : Numquid el vos vultis abirel {Joann., vi )
('l) C'est ce texte qui est devenu définitif, el qui figure dans les décrets du concile.
(3) Hessoms Commentariolus, L L, et Orderic Vit.m., éd. Le Prévost, I. IV, p. 391; — Monum. Germ. kist., Scrip tores, t. XX, p. 4'26.
accorda rabsoliitioii et sa bénédiction aux assistants, déclara le concile terminé et permit à tous de s'en retourner (').
Telle fut la fin du concile de Reims. Le nombre et la qualité des personnages qui s'y trouvèrent réunis, l'importance des questions qui y furent discutées , la gravité des circonstances dans lesquelles il eut lieu, presque sous le regard hostile de l'empereur, tout contribua à en faire une assemblée exceptionnelle. Le but que Calixte II poursuivait, l'afFranchissement de l'Église, n'avait pas encore été atteint, ainsi qu'il avait presque pu l'espérer un instant; mais le principe de son indépendance avait été une fois de plus affirmé solennellement ; la simonie et les investitures^ contre lesquelles les papes luttaient depuis si longtemps et avec tant d'énergie, venaient d'être de nouveau condamnées ; le concile avait compris et proclamé la nécessité d'une réforme des mœurs du bas clergé. Calixte y avait révélé, comme sur le théâtre qui lui convenait, son activité, sa connaissance des hommes et des choses, son inébranlable fermeté, jointe à une grande habileté et à une prudence qui semble avoir fait place à la fougue native que nous avons eu assez souvent l'occasion de constater en lui ; en un mot, il venait de se montrer digne des hautes fonctions auxquelles, dans un moment de surprise et de désarroi, l'avait appelé la confiance des cardinaux. Enfin, résultat considérable, pendant les dix jours précédents, qui s'étaient écoulés au miheu des plus graves préoccupations, les évêques, les abbés, les clercs et les laïques qui, au concile, représentaient une partie de l'Europe chrétienne, avaient appris à le connaître et à l'apprécier ; ils savaient qu'ils pouvaient compter sur son énergie, comme il avait le droit d'espérer leur concours le plus dévoué, pour la défense des intérêts sacrés dont il avait la garde.
(1) Hessonis Commentariolus, l. l.