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CHAPITRE VII

Calixte H et les églises d'Angleterre. — Entrevue avec le roi Henri I*' à Gisors. — Retour de Calixte H. — Bruno, archevêque de Trêves. — Canonisation de saint Hugues, abbé de Cluny, — Nouvelle confirmation de la primatie de l'église de Vienne. — Érection des églises de Corapostelle et d'York en métropoles. — Calixte passe en Italie et arrive jusqu'à Rome.

Pendant son séjour à Reims, qui se prolongea jusqu'après le 11 novembre, Calixle eut à se préoccuper plus d'une fois des intérêts parliculiers des églises ou des monastères dont les évêques et les abbés furent admis à conférer avec lui. Je ne parlerai pas ici des concessions ou confirmations de privilèges ; elles durent être fort nombreuses, à en juger par les exemples qne nous fournit le BuUaire, sans compter celles que nous ignorons, et plus d'un s'en retourna muni d'un acte lui reconnaissant des biens et des droits réels ou contestables (0. Mais le pape prit en main des causes plus dignes de sa sollicitude, notamment celle de l'église de LandafF. don! l'évèque Urbain, dans inic lettre à Calixle, antérieure do quelques jours an concile de Reims, dépeignait le triste état. Autrefois la première du pays de Galles, elle avait été affaiblie et ruinée par les guerres, notamment sous l'épiscopat de Herwald et pendant l'invasion des Normands. Elle avait pu se relever et se soutenir, mais sous le règne de Guillaume II le Roux, elle vit son clergé dispersé ; de

(i) Bulles pour les abbayes ou églises de Ghaumouzey, Bourbourg, Saint-Léoo de Toul, Saint-Martin de Tours, Naumbourg, Sainl-Bertin, Cambrai, le Monl-Saint- Michel, Tirou, Josaphat, Sainl-Médard de Soissons, l'ocamp, Noire-Uanie de Gonlel- ^vald, Étrunlez Arras, Arouaise et Saint-Remi de Reims. Voir le liuUaire et le Catalogue des actes, n" 76-103, — et J.-L., n" 6755-6782 (4760). — Le 1 novembre, Calixte confirma le décret pris par GeofTroy, évêque do Chartres, contre la simonie, (fiidlttire, n° 97, t. I, p. 140; — J.-L., n" 6777 i4057).

vingt-quatre chanoines dont se composait le chapitre de LandafT, il n'en restait plus que deux. A l'heure présente, elle était réduite à la plus profonde misère, sans ressources et la proie des laïques, des moines et des évêques de Hereford et de Saint-David (0. Touché de cette situation, Calixte avait essayé d'y remédier, en confirmant à l'église de LandafF le peu de possessions qui lui restaient ; en chargeant Raoul, archevêque de Cantorbéry, de faire rendre par les évêques de Saint-David et de Hereford et en invitant les religieux et les iniques, spoliateurs des biens de Landafï, à rendre, eux aussi, les possessions qu'ils lui avaient confisquées (2). Avant de partir de Reims pour rentrer dans son diocèse, Urbain obtint du pape, le 22 octobre, des lettres de recommandation pour Henri, roi d'Angleterre (3). Il est plus que probable qu'elles n'eurent pas grand effet, la consécration de Thiirstin, archevêque d'York, par Calixte ayant, ainsi que nous l'avons vu, profondément mécontenté ce prince.

Calixte remit à Gilbert, archevêque de Tours, des lettres pour le roi d'Angleterre, et le chargea d'aller, avec Geoffroy, archevêque de Rouen, les lui porter et de plaider en même temps la cause de Thurstin. Dans ces lettres, le pape informait Henri que pour punir Raoul, archevêque de Cantorbéry, d'avoir méprisé les ordres de ses prédécesseurs les papes Pascal et Gélase II et les siens propres, pour le punir de n'avoir pas voulu consacrer l'archevêque d'York et d'avoir refusé de se présenter au concile, il le destituait de ses fonctions épiscopales et sacerdotales, il mettait en interdit les églises de Cantorbéry et d'York, défendait la sépulture des morls et ne permettait que le baptême des enfants et l'administration de la pénitence aux mourants, tant que Thurslin ne serait pas réinstallé sur son siège d'York. II terminait en déclarant qu'il ne pouvait pas, qu'il ne devait pas supporter que ce prélat, qu'il avait consacré, passât sa vie dans l'exil (4\

Afin de donner une sanction à la mesure qu'il venait de prendre, Calixte prescrivit à Raoul, évèque de Durham ; à Raoul, évêque des Orcades ; à Jean, évêque de Glasgow, et aux évêques d'Ecosse d'obéir

(i) V. la lettre d'Urbain à Calixle, Appendice, n" 3", à la suite du Rullaire.

(2) Bullaire, u"' 72-75, l. I, p. 108-111 ; — J.-L., n" 6751-6754.

(3) Bullaire, n" 78, t. I, p. 117; —J.-L., n» 6758.

(4) Bullaire, n" 93-94, t. I, p. 135-136 ; — J.-L , a" 6773 (4954) et 6774 (4955).

à Thiirstin ; de plus, il défendit qu'aucun évêque fût consacré dans leurs églises par un autre prélat que l'archevêque d'York, leur métropolitain, ou sans sa permission (0.

Mais Calixte avait depuis pensé avec raison qu'il serait préférable de traiter de vive voix des questions d'une importance aussi considérable. 11 prit donc le parti d'aller trouver le roi d'Angleterre à Gisors, où il arriva vers le 23 ou le 24 novembre. Orderic Vital et Eadmer nous fourniront presque tous les détails de cette entrevue.

Malgré les froissements qui s'étaient produits dans leurs rapports au sujet des archevêques d'York et de Cantorbéry, Henri tint à recevoir son auguste visiteur avec toute la magnificence et tous les honneurs dont il était digne. Aussitôt qu'il fut auprès du pape, il se jeta à ses pieds et lui prodigua les marques de respect comme chef de l'Église, puis il le salua comme parent. Calixte le releva avec bonté, lui donna sa bénédiction au nom du Seigneur, et tous deux échangèrent le baiser de paix.

Lorsque fut venu le moment de discuter les questions qui l'avaient amené auprès du roi, Calixte lui dit que celle de la paix était la principale, qu'il avait promis au concile de Reims de faire tous ses efiorts pour la rétablir ; il le priait de le seconder et d'accorder la paix à ses ennemis qui la sollicitaient par son intermédiaire. Henri répondit qu'il était prêt à obéir à ses ordres. Le pape reprit : « La loi » de Dieu, qui pourvoit à tout, ordonne que chacun possède légi- » timement ce qui lui appartient, qu'il ne désire pas le bien d'autrui )) et qu'il ne fasse pas aux autres ce qu'il ne veut pas lui être fait à » lui-même. Le concile, à l'unanimité, a décidé, grand roi, de suppher » humblement Votre Majesté de pardonner à votre frère Robert, que « vous avez retenu en captivité pendant si longtemps, de le mettre ;) en liberté et de lui rendre, à lui et à son fils, le duché de Norman- » die que vous leur avez enlevé. » Après l'avoir écouté, le roi dit : « Ainsi que je vous l'ai promis en commençant, très Saint Père, » j'obéirai à vos ordres. Mais je vous prie de vouloir bien entendre

(i) Bullaire, n"' 106-108, t. I, p. 157-139; — J.-L , n" 6785 (4962) et 6787. Ces lettres, du 20 novembre, sout datées, ainsi qu'un privilège pour Saint-.\niand, de Beauvais. Le 22, Calixle était encore dans cette ville, d'où est datée la bulle qui fixe les limites du diocèse d'Arras. En venant de Reims, il était passé à Laon, puis à Breteuil, où il donna, le 18 avril, un privilège pour le monastère de Saint-Denis en Broqueroie.

)) attentivement ce qui s'est passé et comment les choses sont ar- ») rivées. Je n'ai pas dépouillé mon frère du duché de Normandie, I) mais j'ai reconquis par la force des armes un héritage paternel, qui » n'était pas en la possession de mon frère, ni en celle de mon neveu ; » mais il était la proie de brigands et de voleurs qui le ravageaient » d'une manière lamentable. Il n'était plus rendu aucun honneur >) aux prêtres et aux autres serviteurs de Dieu, et le paganisme avait » presque été ramené en Normandie. Les monastères, que nos an- » cèlres avaient fondés pour le repos de leurs âmes, étaient détruits, )) et les religieux étaient obhgés de se disperser, faute de pouvoir se » nourrir. Les églises étaient livrées au pillage ; la plupart étaient » réduites en cendres; les prêtres vivaient cachés. Leurs paroissiens )) s'entre-tuaient ; les survivants, sans défenseurs, gémissaient de tant » de désastres. Une pareille calamité a désolé pendant près de sept » ans la Normandie, qui n'offrait plus aucune sécurité pour personne. » Souvent les gens de bien me prièrent et me supplièrent instam- )> ment de venir en aide, pour l'amour de Dieu, à ce malheureux » pays et de ne pas laisser plus longtemps les innocents être victimes >) d'infâmes brigands. Contraint de passer en Normandie, je fus reçu )) par l'éhte des seigneurs du pays, Guillaume d'Évreux, Robert de i> Meulan et d'autres encore, et j'eus la douleur de me rendre » compte de la triste situation du domaine de mes pères. Ce n'est 1) que par les armes que je pus secourir les infortunés qui avaient » sollicité mon intervention. Car mon frère protégeait les instiga- » teurs de tous ces maux et il suivait les conseils de ces hommes qui » contribuaient à le rendre vil et méprisable. Confier de Launay (i), » Roger de Laci, Robert de Bellême et d'autres bandits régnaient sur >) la Normandie et commandaient, au nom du duc, aux prélats, au ') clergé et au peuple. Les factieux que j'avais dû chasser de mon » royaume pour leurs méfaits, il les a choisis pour en faire ses con- » seillers intimes et pour administrer d'honnêtes populations.

» On ne saurait s'imaginer, quand on ne l'a pas vu, la quantité in- » nombrable de meurtres, d'incendies et d'horribles forfaits qui ont

(I) Ou d'Aunay. Voir sur lui la note de M. Le Prévost, éd. d'ÛRDERic Vital, t. IV, p. 203, et sur Roger de Laci, ibid., p. 180, aux notes. Robert de Bellème est le personnage dont il a été question dans le discours de Louis le Gros au concile de Reims.

» ravagé ce malheureux pays. J'ai souvent engagé mon frère à suivre » mes conseils, en l'assurant que je l'aiderais de tout mon pouvoir, » mais il poussa le mépris pour moi jusqu'à se servir contre moi des p hommes qui m'avaient trahi. En présence de tant de scélératesse, » je n'ai pas voulu refuser mes services à notre sainte Mère l'Église, » et je me suis efforcé de m'acquitter d'une manière salutaire de la » mission divine dont j'ai été chargé. J'ai combattu Gontier avec » la dernière énergie par le fer et le feu; je lui ai pris Baveux; » j'ai enlevé Gaen à Enguerrand, fils d'Ilbert (•), et j'ai reconquis sur » des tyrans que j'ai vaincus d'autres places qui avaient fait partie » du domaine de mon père. Mon trère les avait abandonnées à ses » traîtres flatteurs, et il était devenu si pauvre qu'il était obligé de ») se faire secourir par eux. Enfin j'ai assiégé Tinchebrai, ce re- )) paire de démohs, où Guillaume, comte de Mortain, avait amené » contre moi mon frère avec une grande armée; je leur ai livré ba- » taille au Champ Famélique, au nom du Seigneur et pour la défense » de la patrie 1-). Là, avec l'aide de Dieu, qui connaît mes efiforls et » ma bonne volonté, j'ai vaincu les deux comtes, mes adversaires; » j'ai fait prisonniers mon frère et mon cousin (3), ainsi que plusieurs )) de nos déserteurs, et afin qu'ils ne pussent me causer quelque » dommage à moi et à mon royaume, je les ai jusqu'à ce jour étroi- )) tement gardés en captivité. J'ai ainsi recouvré l'héritage et tout le » domaine de mon père et j'ai essayé d'observer ses lois, selon la vo- » lonlé de Dieu, pour la tranquillité de son peuple. Je n'ai pas chargé de » fers mon frère comme un ennemi captif, mais je l'ai logé au château » royal comme un noble étranger, brisé par l'adversité ; je lui ai fourni » en abondance la nourriture, d'autres douceurs et un mobilier aussi » varié que confortable. J'ai confié à Hélie, son gendre (4\ son fils, âgé » de cinq ans (^), désirant en faire par la raison, la probité et le bon

(l) Sur ce personnage et ces faits voir Orderic Vital, éd. Le Prévost, t IV, p. îl9.

{i) Il s'agit ici de la bataille de Tincliebrai. M. Le Prévost (t. IV, p. 201) pense que ce nom do Champ Famélique, déjà employé une fois par Orderic Vital, provient de ce que les soldats du comte de Mortain avaient eulevé, quelques heures avant la bataille, toutes les moissons qui étaient encore sur pied.

(3) Le duc Robert, que Henri affecte de n'appeler que comte, et Guillaume, comte de Mortain, leur cousin germain.

(4) Hélie de Saint-Saens. Sur ce personnage, voir l'éd. Le Prévost, t. IV, p. 23"2. ^5) Guillaume Cliton.

» sens, l'égal de mon fils ; mais Hélie, à l'instigation de ses complices, » m'a enlevé mon neveu; abandonnant son fief de Saint-Saens, il » est passé à l'étranger et, par ses nombreuses incursions, il m'a » fait tout le mal qu'il apn, mais Dieu a fait échouer ses tentatives. » Il a soulevé contre moi les Français, les Bourguignons et d'autres » encore, mais, si je ne me trompe, il a eu plus à s'en repentir que » moi. A plusieurs reprises, j"ai fait à mon neveu l'amabilité de l'in- » viler, par exprès, à venir à ma cour, où il serait en sûreté, pour y )) partager avec mon fils les splendeurs royales : je lui ai offert en » Angleterre trois comtés sur lesquels il commanderait en prince; )) élevé et instruit à la cour, il ne tarderait pas à s'apercevoir com » bien son esprit et son équité envers les riches et les pauvres se- ') raient appréciés, et à s'initier aux règles inflexibles de la justice » royale et à la discipline militaire. Mais lui, loin d'accepter mes pro- » positions, préférait s'en aller vivre en mendiant au milieu de bri- » gands étrangers plutôt que de jouir de mes bienfaits. Les champs » incultes, les maisons incendiées, les localités dévastées, les églises » détruites, les populations qui pleurent la mort de leurs amis et le » vol de leurs biens, attestent assez tous les maux dont je viens de » faire le récit. Je prie Votre Sainteté d'examiner soigneusement la » situation et de donner un conseil utile aux princes et aux su- ») jets (I). »

Il serait difficile d'imaginer une apologie plus complète et une justification mieux préparée, je ne dis pas plus exacte, de la conduite de Henri I". Il est en etîet prouvé que si ce prince fut un des plus heureux et des plus puissants qui aient régné sur l'Angleterre, il fut aussi un des moins scrupuleux, un des plus fourbes, un des plus vindicatifs et des plus cruels. Ce qui est hors de doute, c'est que, sous le duc Robert, la Normandie était tombée dans un état de désordre et d'anarchie qui était réellement de nature à dégoûter de leur duc les nobles, le clergé et le peuple de celle province. Mais si le mal fut grand, le remède fut terrible.

Dans son entrevue avec Galixte II, le roi d'Angleterre, qui n'était pas embarrassé lorsqu'il s'agissait de faire des déclarations hypocrites,

(1) Le texte do ce discours est dans Orderic Vital (éd. Le Prévost, t. IV, p. 399-403).

s'attribua donc le beau rôle. Orderic prétend que le pape ne trouva rien à y répondre, — c'est possible, — et qu'il approuva sa conduite (i). Guillaume deMalmesbury insinue que Henri aurait achetépar des présents l'approbation dupape (2). Il est plus que probable que, pour rester le maitre sur un autre terrain, Calixte sacrifia purement et simplement le duc Robert, personnage aussi odieux que possible, que ses malheurs mêmes ne rendaient pas intéressant, et dont, en tout cas, la cause n'était guère défendable. Celle de Guillaume Clilon, fils de Robert, étail plus digne de la sollicitude de Calixle. Nous verrons un peu plus loin qu'il fut plus heureux en apparence à son sujet.

Calixte dit au roi : « J'en ai assez entendu sur le compte du duc et » de son fils ; n'en parlons plus et passons à autre chose. Le roi de » France se plaint de ce que vous avez méchamment rompu la paix » que vous aviez conclue ensemble ; il se plaint aussi des torts con- » sidérables que vos partisans lui ont faits, à lui et à son royaume. » Henri répondit: « C'est lui qui, le premier, a violé le pacte d'amitié )) qui existait entre nous. Il a en plusieurs circonstances prêté son » appui à mes ennemis ; par ses promesses et par ses conseils, il a » excité mes sujets à se révolter contre moi. Si cependant il consent » à réparer ses torts et à respecter dorénavant d'une façon inviolable » notre traité de paix, je suis tout disposé à tenir compte de vos aver- » tissements. »

Cette déclaration satisfit le pape, qui ajouta : « Il se plaint égale- » ment de l'injure que lui a faite le comte Thibaut, votre neveu, en I) faisant prisonnier le comte de Ne vers, à son retour du siège que le roi, » avec desévêques français, a fait subir à Thomas de Marie pour le » punir des méchancetés qu'il faisait endurer aux innocents. >> — « Je » rechercherai, dit le roi, toutes les occasions de suivre vos conseils » paternels dans l'intérêt de la tranquillité et de la paix ; vous aurez » toute satisfaction en ce qui concerne mou neveu Thibaut, qui est

(1) Solerter audilis scrmonibus régis, papa obslupuit e( facla ejus, prout narraverat, coUaudavit (t. IV, p. 403).

(2) Sed lesponso principis quod erat simile veii et probabilibus argumenlis perstriclus, parum contra retulit. Possunt cnim communes loci ad quamlibet partem inflecti, priesertim cum non contemnatur eloquentia quam prctiosa condiuiit xenia. (MiG.NE, (. CLXXIX, col, 1362.)

» im véritable ami de la justice ('). Je préviens mon autre neveu, » Guillaume ('), qu'il peut avoir la paix et je la lui offre encore par » l'intermédiaire de Votre Sainteté, comme je la lui ai déjà fait sou- » vent proposer par d'autres, parce que je veux vous être agréable en » tout, que je désire la tranquillité générale du peuple et que je soun haite la prospérité de mon neveu comme étant de ma race (3). »

Callxte fil part à Louis le Gros et à ses seigneurs des réponses du roi d'Angleterre relativement à la paix. Tout le monde en fut charmé, tellement le besoin de repos se faisait sentir, après toutes les guerres qui venaient de se succéder. Le roi de France, qui, dans cette circonstance, abandonna peut-être trop facilement les intérêts de Guillaume Cliton, consentit à recevoir l'hommage de Guillaume Adelin, fils de Henri I" W, pour le duché de Normandie ; les châteaux et les forteresses, qui avaient été enlevés par violence ou par ruse, furent restitués de part et d'autre, et les prisonniers de guerre furent mis en liberté, à leur grande joie, dit Orderic Vital. La France put jouir pendant un temps très court, il est vrai, des bienfaits de la paix, qui furent dus, il faut lui en faire honneur et lui en savoir gré, à la sollicitude et aux actives démarches de Galixte IL

Le pape aborda la question du rétablissement des fonctions de légal en Angleterre, fonctions qui n'étaient plus, depuis longtemps, remplies par un représentant de la cour de Rome, et dont Pascal II, nous l'avons vu plus haut, avait investi, au moins provisoirement. Gui de Bourgogne. Mais de même que Gui avait échoué dans sa mission, vingt ans auparavant, de même Galixte trouva le roi, sinon inflexible sur ce point, en tout cas peu disposé à céder. Henri tenait trop à l'indépendance de l'Église d'Angleterre pour admettre saus restriction l'ingérence pontificale dans les affaires ecclésiastiques de son royaume. Il n'avait pas oublié que Galixte s'était montré naguère peu soucieux de la respecter, en consacrant, malgré sa défense, Thurstin, archevêque d'York; en lui

(1) Dans Orderic Vilal, cetlo phrase n'est pas très claire : « Et Tedbaldum, dit-il, nepotem moum, qui justifia verus amator est, vobis ad omne bonum subjiciam. »

(2) Guillaume Cliton.

(3) El nepolis ut prolis prosperilatem desidero. (Orderic Vital, /. l.)

(4) C'est ce mémo prince, fils unique du roi d'Angleterre, qui devait périr un an plus tard, presque jour pour jour, dans le naufrage de la Manche Nef, au raz do Galleville, près de Barfleur.

accordant le pallium, en prescrivant aux évêques d'Ecosse de lui obéir et en destituant de ses fonctions épiscopales et sacerdotales Raoul, archevêque de Gantorbéry, le primat et le chef jusque-là incontesté de l'Église d'Angleterre. Aussi les concessions faites au pape par Henri furent-elles très limitées. 11 ne serait rien changé aux usages qui avaient toujours régi les églises du royaume, et il ne serait envoyé de légat en Angleterre que dans les circonstances d'une gravité exceptionnelle, sur la demande qui en serait faite par le roi, lorsqu'il s'agirait d'affaires que l'archevèqne de Gantorbéry et les autres évêques anglais ne pourraient pas mener à bonne fin (M. G'était peu assurément, mais le principe de l'autorité de l'Église Romaine avait été reconnu par le roi; Galixle jugea ce résultat suffisamment important pour s'en contenter.

Il devait être moins heureux dans ses tentatives pour faire rentrer Thurstin dans les bonnes grâces du roi. Celui-ci avait été très mécontent de voir le pape prendre ouvertement, contre lui, sa défense, au détriment des droits de l'archevêque de Gantorbéry. Aussi, quand GaUxte lui demanda de rétablir, en considération pour lui, Thurstin sur son siège archiépiscopal, Henri lui déclara qu'il avait juré par serment de ne pas le faire, tant qu'il vivrait. Mais le pape lui offrit de le relever de ce serment, s'il déférait à son désir i2). Le roi répondit qu'il en délibérerait avec son conseil, puis il se retira. Mais son parti était pris d'avance ; il ne reviendrait pas sur sa détermination. Au lieu de le dire lui-même à Calixte, il lui fit mander qu'il ne pouvait accepter une pareille proposition, car, ajoutait-il, quelle foi aurait-on désormais aux serments, si l'on en était délié aussi facilement? Cependant il était prêt, par égard pour le pape, à se rendre à ses vœux, mais à la condition expresse que Thurstin viendrait

(1) Rex a papa impotiavit ul omnes consuetudines quas pater suus in Anglia liabuerat et in Normannia sibi conccderel et maxime ut neminem aliquando legali officio in Anglia fungi permitteret, si non ipso, aliqua praecipua querela exigenle et qusB ab archieplscopo Gantuariorum cseterisquo episcopis rogni lerminari non possot, hoc fleri postularet a papa. (Eadmeri Historia Novoriim, 1. V, dans Migne, t. CLIX, col. 505.) — Raoul de Coggeshale, Chronicon anglicanum, publié par .los. Stevenson, dans les Rerum brilannicarum medii œvi scriplores [PublKutions of llie Baniiatyne club, t. L), p. 8, s'exprime dans des termes presque absolument identiques.

(2) Ego aposlolicus sum et si feceris quod postiilo ab hac te fidoi sponsione absolvam. (Ead.meri Hùloria ^ovorum, l. t.)

d'abord à Canlorbéry el ferait, par écrit, à Tarchevêque de celte église acte de soumission et d'obéissance, ainsi que l'avaient fait ses prédécesseurs, Thomas, Girard et Thomas II. Sinon, il le déclarait de nouveau, Thurstin n'occuperait pas le siège d'York aussi longtemps que lui, Henri, régnerait sur l'Angleterre (i). Calixte s'était trop avancé pour reculer ; il refusa de se soumettre aux exigences du roi, et les négociations, en ce qui concerne Thurstin, furent rompues.

On raconte que, pendant le séjour du pape à Gisors, Henri fit soutenir en son honneur une discussion de dialectique. Deux jeunes seigneurs, Galeran, comte de Meulan, el Robert, comte de Leicester, furent chargés d'argumenter l'un contre l'autre. Ils le firent, paraît-il, avec assez de talent pour charnier les personnages de la suile du pape, qui se montrèrent surpris de voir la science aussi florissante dans cette région. Calixte lui-même aurait ajouté que la cause du roi était parfaitement juste et que rien n'égalait sa sagesse et son éloquence (2).

Tels sont les principaux incidents connus de l'entrevue de Gisors. Elle n'eut peut-être pas tous les résultats qu'avait pu espérer Calixte II, mais il eût été dangereux de demander davantage, sans risquer de perdre irrémédiablement une situation déjà plus que compromise. Le temps et les circonstances devaient donner satisfaction au pape au sujet de Thurstin.

Calixte II prit congé du roi d'Angleterre, et, comme il était arrivé au terme de son voyage, il se disposa à gagner Rome. Il ne fit que passer à Saint-Denis (3), à Paris, à Corbeil, où il reçut les doléances

(1) .... Non videtur regiae honestati convenii-c hujuscemodi absolution! conseulire. Quis enim fidem suam cuivJs poUiconti amplius credcret, cum eam mei exemple tam facili absolulioue aanihilari posse videret ? elc. (Ibid.)

(2) Et ut niliil curaulatte pompao deesset, adolesceatulos clarissimi generis, filios comitis de Mellenio, ut contra cardinales de dialeclica disputarent, subornavil; quorum sortilibus sophismatibus cum pro vivacitate rationum obsistere nequirent, non puduit cardinales confiteri majori occiduas plagas florere litterarum perilia, quam ipsi audissent vol putassent in patria. Ilaque hœc coUocutio banc flnem meruit ut pronunciaret Apostolicus niliil Anglorum régis causa justius, prudentia eminentius, facundia uberius. (Le Prévost, éd. d'ORDERic Vit.^l, t. IV, p. 405, aux notes.)

(3) Le 27 novembre, il y accorde un privilège à Sainl-Martia-des-Cbamps. [Bullaire, n" 110, t. I, p. 162 ; — J.-L., n" G789 (,4904).

des chanoines de Notre-Dame tVÉlampes contre les religieux de Morigny (i), puis à Melun. A Ferrières, Louis le Gros et la reine Adélaïde, accompagnés de seigneurs el de prélats, firent leurs adieux au pape, qui de là se rendit à Sens (2), Le 14 décembre, il consacra l'église Saint-Germain d'Auxerre (3) ; de Saulieu, il confirma, le 23 suivant, les constitutions de l'ordre de Citeaux (4) ; enfin, après avoir séjourné à Autun pendant les fêtes de Noël (■'>), il arriva à Cluny.

A Autun, Calixte rencontra Bruno, archevêque de Trêves. Il venait se plaindre au pape des prétentions d'Adalberl, archevêque de Mayence, qui aurait voulu exercer son autorité de légat sur son diocèse. Il désirait également obtenir pour son église la reconnaissance du titre de métropole des évêchés de Metz, de Toul et de Verdun.

(I).... De Parisius Corbolium adveaeral. Ibi canonici Stampeases, quoniam in procuralione illius parlera mittebant, inventa occasione loqucndi et nobis obloquendi, ipsi papœ de abbate, do monachis clamorem faciunt.... de novo maxime privilegio conquerentes. Ipse etiam papa abbali sibi ob ojiis reverenliam apud Milidunum obviant!, querimonias eorum narravit. Clerici latrabant, rex eorum parles fovebat, domnus Stephanus a rege secundus instabat. {Chronicon Mauriniacense^ dans DucHESNE, Hislorige Francorum scriplores, l. IV, p. 369 ; — dom Bouquet, Recueil des historiens, l. XII, p. 75 ; — Monum. Germ. histor., Scriplores, t. XXVI, p. 39.) — Le 4 décembre suivaul, Calixte confirma certaines possessions et certains privilèges des cbanoines d'Étampes. [Dullaire, n" tll, t. I, p. 165; — J.-L., n° 6790 (4965).

(2).... In itinere quoque, quo die sequente Ferrarias, quae regalis abbalia est, tendebant.... Ad iiium vero locum rex et regiua a domino papa discessuri valequo faoturi, proceres atqiie pontifices multaeque personae confluxerant. {Chronicon Mauriniacense, L l.) — Calixte était à Sens le 4 et le 5 décembre; il y accorda aux chanoines d'Étampes le privilège dont il vient d'être parlé; il confirma les possessions et les droits de l'église Saint-Corneille et Saint-Cyprien de Compiègne, et prescrivit à Josseran, évêque de Langres, de faire rendre au monastère de Saint- Pierro-le-Vif de Sens quelques possessions qui lui avaient été enlevées par les abbés de Molesme et de Moutier-Saint- Jean. (Bullaire, n" 11'2 et 113, t. I, p. 16G et 168; — J.-L., n- 6791 et 6792 (4966).

(3) Le pape fut à Auxerre, du 7 décembre au moins jusqu'au 14. Le 7, il mande aux religieux de Saint-Vivant de Vcrgy de recevoir comme prieur un moine de l'ordre de Cluny (liuUaire, n" 114, t. I, p. 169; —J.-L., n» 6793 (4967); — le 11, il écrit à Henoît, évèquc de Luccjues. {Dullaire. n° 115, t. I, p. 170; — J.-L., n° 6794 (4968). — Je pense que c'est à l'église Saint-Germain quo s'applique la désignation d' « occlesia senior. » Cf. Duchesne, Histoire des cardinaux français, t. II, p. .Vi.

(4) Bullaire, n" 116, t. !, p. 171; — J.-L., n» 6795 (4969).

(5) Du 25 au moins au 29 au moins. A celte dernière date, il approuve un accord passé entre les cbanoines de Notre-Dame de 13eaune el les religieux de Sainl- Étienne de Dijon. {Bullaire, u" 117, l. I, p. 172; — J.-L., n» 6796.)

DU PAPE CALIXTE 11. 9lÇ)

Gomme, tout en demeurant fidèle à l'empereur, il n'avait pas cessé de faire preuve d'attachement à l'Église, Calixte lui délivra, le 3 janvier, trois bulles qui lui donnaient entière satisfaction. L'église de Trêves reslait métropole; ses privilèges et ses possessions étaient confirmés; l'usage du pallium, ainsi que le droit de monter un cheval caparaçonné et de faire porter la croix devant eux, était accordé à Bruno et à ses légitimes successeurs. Une deuxième bulle dispensait Bruno de toute obéissance aux légats qui ne seraient pas a latere; enfin, l'hôpital fondé à Coblentz, aux frais de l'archevêque, était placé sous la protection du Saint-Siège (i).

Le même jour, Calixte consacra Humbert de Grammont, élu évêque de Genève, qui, le 31 décembre précédent, avait reçu à Cluny, en sa présence, les ordres mineurs de Thurslin, archevêque d'York, lequel, depuis l'entrevue de Gisors, faisait partie du cortège pontifical (2).

Lors de son séjour à Cluny, le pape recueillit le plus grand nombre possible de témoignages oraux et écrits sur la vie et les miracles de Hugues^ abbé de ce monastère, mort en 1109. Ses vertus furent reconnues telles par les évêques et les cardinaux présents, qu'aucun d'eux n'hésita à le juger digne du culte rendu aux saints. Aussi Calixte le canonisa et institua une fête en son honneur (3).

(1) Bullaire, n<" 120-1'22, t. I, p. 170-178; — J.-L., n" 6798 (4970)-G800. — Ce fut aussi par l'iuterméJiaire dû Bruno et à la demande de l'abbé Adalbert, que les possessions et les privilèges de l'abbaye de Saint-Sauveur de Scliaffhouse furent confirmés. {Bullaire, n° 124, t. I, p. 179; — J.-L., n" C802 (4974). Le même jour, 3 janvier, Udalric, évêque de Constance, fut invité à rendre aux religieux do Schairiiouse une propriété qui leur avait été enlevée par la force. [Bullaire, W 123, t. I, p. 179; — J.-L., n° 6801 (4973). Enfin, Calixte permit à Hugues, évêque d'Auxerre, d'établir des chanoines réguliers et des moines dans des églises où il y avait des clercs séculiers, etc. {Bullaire, n" 125, t. I, p. 182; — J.-L., n" 6803 (4975}.

(2) Stubbs, Aclus pontificum Eboracensium, dans Twysden, Hislorise anglicanx scriptores X, t. I, col. 1716.

(3) Hic [Calixtus] secundo Gluniacum rodiit ibiquo feslum Circumcisionis et Apparitionis dévote peregit. Qui dum inter cetera sepius ageret de vita et miraculis beali Hugonis non quorumlibet cartulas super liis profusius exaratas actendit, sed personas auctenticas in medio Gluniacensis capituli presentatas de sancto que viderant et audierant validius allestatas, gratanter nccepit. Episcopis vero et cardinalibus pariler assentientibus ad laudem et gloriam Doraini nostri Jesu Chrysti natale tanti confessoris tôt et tantis virtutibus approbati festivum fieri papa decrevit observarique mandavit. [Chronique de Cluny, ms. lat. 9875 de la Bibliothèque nationale, fol. 9 V et 24 v°, imprimée dans la Bibliolheca Gluniacensis, col. 1627.)

Il célébra la solennité de l'Epiphanie avec beaucoup de pompe. Un ancien chroniqueur de Cluny nous apprend qu'il était escorté par sa garde et avait autour de lui les cardinaux et les prélats en ce niomenl à Cluny; quantité de seigneurs de la Bourgogne, qui étaient venus, la plupart, offrir au chef de l'Église l'hommage de leur dévouement et de leur respect, d'autres saluer le parent et l'ami, assistaient à la cérémonie, dont le sombre vêtement des moines faisait encore davantage ressortir l'éclat extérieur (i).

En souvenir sans doute de son élection à Cluny, moins d'un an auparavant, et, d'après notre chroniqueur, aussi pour montrer que l'église de Cluny ne dépendait que de Rome et que l'abbé n'était soumis à aucun prélat, à aucune puissance, Calixte accorda, ce même jour, à Pons, l'abbé, pour lui et ses successeurs, la dignité et les fonctions de cardinal, bien qu'ils n'en dussent pas porter les insignes; il lui mit lui-même l'anneau au doigt. Le lendemain, il se rendit dans la salle du chapitre, se recommanda aux prières des religieux, leur donna sa bénédiction et continua sa route (2).

A Tournus, où il était le 12 janvier (3), il consacra l'église, bénit le cimetière et les dépendances de l'abbaye (^).

De Mâcon, Calixte se dirigea par Lyon (5) vers Vienne, où il devait faire ses adieux au peuple dont il avait été le pasteur pendant pkis de trente ans et prendre congé de ceux qui avaient été ses collaborateurs dans l'administration de l'église de cette ville {^). C'est à pro-

(1) Dio aulem Epyphanic Domini processif papa sollemniter coronatus, copioso ponlificum et cardinalium choro conslipalus. lluic Homana presens mililia more suo famiilabatur; hune quammulli Burgundic nobiles sequebanlur. [Ihid.)

(2) Eadein die, communi suorum assensu assideiilium largilus est felix papa Calixtas secundus Cluniacensi ecclesie ot proprie sue ut abbas Cluniacensis semper et ubiqiie Romani fungatur officie cardinalis. .. (Ibid.)

(3) A Tournus, Calixte confirme les possessions et les privilèges de l'abbaye de Vézelay. (BuUaire, n» 127, t. I, p. 18G: — J.L., n° 6805 (4977).

(4) Lettre du 14 janvier à Bérard, évùque de Màcon, et à Gautbier, évoque de Cbâlon-sur-Saôno. {BuUaire, n" 128, t. I, p. 189; — J.-L., n" 680C (4978). —A Màcon, le 14, Calixte ordonne aux clianoines de celte ville d'excommunier ceux qui avaient dévasté l'église de Montgouin. {BuUaire, n° 129, t. I, p. 190; — J.-L., n" 0807 (4979), et il prend sous sa protection l'abbaye de Schaffhouse. {BuUaire, a» 130, t. I, p. 190; — J.-L., n" 6808 (4980).

(5) Il était, le 23, à Lyon, où il confirma les possessions et les privilèges de l'église de Boauliou. {BuUaire, n" 131, t. I, p. 191 ; — J.-L., n» 0809 (4981).

(G) Il passa à Vienne depuis le 2 février au moins jusqu'au 10 au moins.

prement parler à partir de ce moment que commence son voyage vers Rome par Romans, Valence, Grest (') et Viviers, dont il consacra la cathédrale (2), Gap et Embrun (3),

Cette période de son pontificat fut uiarquée par plusieurs actes importants qu'il n'est pas inutile de mentionner. En premier lieu, il faut signaler la bulle qu'il donna à l'église Saint-Jean de Besancon. L'intérêt qu'elle présente consiste surtout en ce que Calixle, continuant à cette église la sollicitude qu'il lui avait témoignée déjà auparavant (4), lorsqu'il décida, au concile de Tournus, qu'elle serait seule cathédrale, à l'exclusion de l'église Saint-Ëtienne, soumettait les chanoines de celle-ci, au profit de ceux de Saint- Jean, à certaines obligations qui conslituaient une véritable dépendance (^). C'était une révocation implicite de la bulle de Pascal II, du 24 mars 1116, pour l'église Saint-Élienne, mais ce ne sera pas, nous le verrons^ le dernier incident de la lutte entre les deux chapitres.

Quelques jours après, il accorda ou confirma à l'abbaye de Cluny des privilèges considérables ; ils lui conféraient une autonomie presque absolue, puisqu'elle n'était plus soumise qu'au Saint-Siège. Parmi ces privilèges, il en est un qui ne se rencontre que fort rarement, celui de frapper monnaie (6),

Comme si Calixte eût craint que sa première bulle, du 28 juin 1119, confirmant la primatie de l'église devienne sur celles de Bourges, de Bordeaux, d'Auch, de Narbonne, d'Aix et d'Embrun, et étendant singuhèrement ses privilèges, n'eût pas eu toute l'efficacité qu'il avait voulu attacher à ce document, il la renouvela, exactement dans les mêmes termes, le 25 février, pour affirmer encore son inaltérable affection pour le siège qu'il venait de quitter et sa réso-

(1) A Romans, du 13 au moins au 17; à Valence, du 18 au 27 au moins; à Crest, lo 2 mars.

(2) Cf. Le Prévost, édit. d'ÛRDERic Vit.\l, l. IV, p. 390, aux notes, où il est dit que coite cérémonie eut lieu le 27 février llli). Cali.vlc était à Viviers, le 4 et lo 5 mars.

(3) A Gap, le 11 mars; à Embrun, le l.j.

(4) Bulle datée de Romans, du 15 fjvrier. {Bulkdre, n" 139, t. I, p. 204; — J.-L., n° 6817 (4986).

(5) Voir plus haut, p. 36-38.

(.6) Bulle datée de Vienne, du 22 février. {Bullaire, n" 143, t. I, p. 209; — J.-L., n» 6821 (4988).

liilion d'assurer aux archevêques, ses successeurs, le titre de primai des primats qu'ils dt^vaienl plus tard porter (O.

Les considérations personnelles ne furent peut-être pas non plus tout à fait étrangères à rérection de Compostelle en métropole, érection qui eut lieu le lendemain. En effet, nous avons vu que Calixte II avait eu à intervenir, au moins à deux reprises différentes, dans les affaires de son neveu Alphonse-Raymond, roi de Castille, dont il était le tuteur avec Diego, évêque de Compostelle. Son indigne mère Urraca, au mépris des engagements librement consentis par elle, chercha à s'emparer de la Gahce. Il en résulta une longue guerre civile, à la faveur de laquelle les Sarrasins pouvaient en toute sûreté se livrer à leurs incursions. Calixte s'émut de cette situation, qui était aussi préjudiciable aux intérêts de la chrétienté qu'à ceux de son neveu. Il écrivit donc aux évêques, aux seigneurs de ses États et à ses sujets de rester fidèles à leur roi ('').

Parmi les soutiens du jeune Alphonse, Diego devait certainement être compté comme un des plus fermes. En décidant d'élever Compostelle à la dignité de métropole, Calixte ne fut sans doute pas fâché d'avoir l'occasion de reconnaître les services rendus à son neveu par Diego. De plus, il était nécessaire, surtout dans les circonstances difTiciles où se trouvait l'Espagne, que l'Eglise y fût représentée par un légat, les anciennes métropoles de Mérida et de Braga ayant cessé d'exister à la suite des invasions musulmanes. Compostelle remplaça donc Mérida comme métropole, et sa juridiction s'étendit non seulement sur ce diocèse, mais encore sur celui de Braga. Les évêques, les abbés, les clercs et les fidèles de ces deux diocèses, de môme que (lonzalve, évêque de Coïmbre, et Jérôme, évêque de Salamanque, furent invités à reconnaitre Diego comme leur métropolitain et le vicaire du pa[)e dans ces régions (3\

Enfin, le 41 mars, par une bulle datée de Gap, Calixte, confirmant la décision gracieuse déjà prise par lui en faveur de Thurslin , archevêque d'York, lui accorda de nouveau l'usage du pallium. Son église

(1) Bullairc, n° l'iô, I. I, p. 214; — J.-L., n- GS'J-: (i'JSO).

(2) Lettre datée de Viviers, du 'i mars {Bullaire, n" loi, t. I, p. 22'3; — J.-L , n° 6828 (i995).

(3) Bullaire, W' liC-14S ot 151, t. L p. 216-219 et 222; — J.-L., n" 6S23 (4990)-6825 (4992) et 6828 (4995).— Cf. Boson, dans W.\tterich, t. II, p. 120, et l'abbé DucHESNE, Liber pontificalis, t. II, p. 378.

fut déclarée métropole ; elle ne devait en aucune façon dépendre de celle de Gantorbéry ; il était interdit à rarchevêque de Canlorbéry d'exiger obéissance de celui d'York, qui n'était pas non pins tenu défaire envers lui acte de soumission; la prééminence appartiendrait à celui des deux archevêques qui aurait été le plus anciennement consacré (i). Calixte II, qui n'avait pas pu triompher de l'antipathie du roi d'Angleterre pourThurstin et le faire consentir à l'érection de l'église d'York, résolut ainsi la difficulté.

Vers le 25 mars, le cortège pontifical arriva en Piémont (2), où nous le trouvons d'abord à Onlx, à Saut' Ambrogio et à Asli (3). Un des biographes de Calixte, le cardinal Boson nous apprend qu'une af- Ihience considérable de peuple accourait au-devant du nouveau pape et se prosternait sur son passage (*). De Melazzo (0), il passa par Tortone; il y séjourna du 8 au 12 avril (6) ; par Plaisance et Konco Vecchio (7) ; partout il fut accueilli avec les plus grands honneurs («). Dès que son arrivée fut signalée à Lucques, la milice de cette ville alla à sa rencontre au loin ; le clergé et le peuple l'accompagnèrent processionnellement à la cathédrale et au palais épiscopal. La même réception lui

(1) Bullaire, n» 154, t. I, p. 227; — J.-L., n" 6831.

(2) C'est à tort que Boson dit que Calixte vint en Italie par la Provence et les Alpes. (Watterich, t. II, p. 118;— l'abbé Duchesne, t. II, p. 376.)

(3) A Oulx et à Sanf Ambrogio, entre le 19 et le 28; à Asti, le 28 ; il y donne deux bulles pour l'église d'Oulx. (Bullaire, n"' 159 et 160, t. I, p. 233 et 23"); — J.-L., n"' 6835 (4998) et 6836 (4999).

(4) Boson, dans Watterich, t. II. [). 118; — l'abbé Dqches.ne, 1. Il, p. 377.

(5) A Melazzo, le 7 avril ; il y donne une bulle pour l'archidiacre do Vienne. (Bullaire, n» 161, t. I, p. 236 ; — J.-L., n° 6837.)

(6) Landolplie le jeune, le chroniqueur de .Milan, nous fait part d'un mécompte qui lui arriva pendant le séjour du pape à Tortone : Vidi dominum papam Calislum et Jordanum archiepiscopum [Mcdiolanensem| cum pluribus ecclosiasticis et sœcularibus viris illuslribus considère in Terdonensi palatio. In quorum prsesentia querelae meae causam protuli, scilicet de domino Jordano. Tune dominus Lambertus, Hosliensis episcopus et domini Calisti proloculor, quasi papa, sua manu apprehendit me stantem et ait mihi publiée : « Frater, deposuisti querelam tnam et tempus januarii non est aptum calcandi mas in torculari. Dominus quippe archiepiscopus occurrit nobis propter eos , qui (uobis) insidianlur gratia imperaloris : volumus ideo nunc audirc de ejus consolatione et non perturbatione, atque cum ipso invonire qualiter valeamus cum isto domino nostro (Caiixto) propere et prospère Romam adiré ejusque sedem obtinere. (Muratori, Rerum ilalicarum scriptores, t. V, col. 505; — Watterich, t. II, p. 138.)

(7) A Plaisance, depuis le 17 avril au moins jusqu'au 23 ; à Ronco, le 23.

(8) Boson, L l.

fut faite à Pise ('), à Volterra, où, le 20 mai, il consacra l'église cathédrale, en présence do douze cardinaux, de l'archevêque de Pise, de cinq évêquos et de Roger, évêque de cette ville (21. Rosella est la dernière localité connue de l'itinéraire suivi par Galixte II avant son arrivée à Rome (3).

(1) C'est par erreur que Boson dit que Calixte fil la dédicace de la cathédrale de Pise; elle avait été faite en 1 118, par Gélase II. (L'abbé Duchesne, t. II, p. 377, n. 2.)

(2) En mémoire de la dédicace do la cathédrale de cette ville, rappelée aussi dans la lettre de Calixto à l'évèque Roger (Bullaire, n° 175, t. I, p. 260; — J.-L., n" 6851), Luc, évêque de Volterra, fil plus tard placer l'inscription suivanlj :

D. (]allixtus II P. M. cum Romam e Gallia ad

pontificatus coronam suscipiendam proficisce-

retur, Volaterras perveniens, tcmplum hoc Vir-

gini in cœlum assumplic dicatum XII cardi-

nalibus, Pisarum arnhiepiscopo , V cpiscopis,

cum Rogerio Volalerranorum antislite intervenientibus solenni celebrique pompa consecravit, Mauritani Victoris sacri, capitis auro obducti dono ilUistravit, ac omnibus idem siugulis annis pie adeuntibus octonis diebus vigenti de injunctis dies induisit, XIII kal. junii MGXX. Cujus jamjam labentem mcmoriam ex vGtustissimis monumentis depromptam Lucas Allemanius episcopus Volaterranus e lemporum faucibus abripuit, marmoreoque hoc lapide aeternavit VI idus martii MDGX.

(Ughelli, Ilalia sacra, t. I, col. 1439.)

(3) Per abrupta inontium, per vastissimam heremum, pcr terram famis et sitis, ubi vestigium non inveniebatur hominis, transivimus. Scd quasi in precium tanli laboris domnum Apostolicum in marilimis locis, videlicet apud Rosellam civitalem invenimus. \ que hilarissimo, ul est vultu, recipimur, Roma una secum deducimur, relaturi lerrœ noslrte, ut ipsius verbis ulamur, « trlumphum EcclesiiE. » (Uodals- CALCus DE Eginone, daus Monum. Germ. hist., Scriplores, l. XII, p. 446, et dans Watterich, t'. II, p. 138.) — Pendant celle période de son pontifical, Galixte accorda encore des bulles de confirmation de possessions ou de privilèges aux abbayes et monastères de Cherainon, de Bonnevaux, de Sainl-Gulgat, de Sainl-.\ndré-le- Bas de Vienne, de Saint-Sixle de Plaisance, de Sainl-Hilaire de Carcassonne, de Saint-Pierre « in Cœlo aureo, » de Pavic, do Saint-Sauveur de Pavie, de Saint- Paul d'Argon, de Saint-Saturne en Sardaigne, des Camaldules, do Notre-Dame de Morrone; aux églises de Porlo, de Sainte-Madeleine de Besançon, Saint-Jean de Monza, de Saint-Evase de Gasal ; il écrivit à Alton, archevêque d'Arles, on faveur de Saint-Gilles; à Marbodc, évêque do Rennes, en faveur de l'abbaye Saint-.Molaine; à Bernard, archevêque de Tolède ; à l'évèque de Rodez, aux archevêques d'Arles, d'Aix ot d'Embrun, en faveur de Sainl-Viclor de Marseille; à Pelage, évêque de Braga, en faveur do l'église de Porlo ; à Guy, évêque de Coire ; à Obert, évêque de Crémone; à Sanchc, évêque do Pampelune, et confirma un accord entre Benoit, évêque de Lucques, et les chanoines de Saint-Frédien. Ces diverses bulles sont comprises entre lo 5 janvier et le 21 mai, entre les n" 126-174 du Bullaire.

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