CHAPITRE XIV
Les prétendus écrits de Calixle II (0.
Lors de ses démêlés avec saint Hugues, évoque de Grenoble, au sujet du pagus de Sermorens, Gui de Bourgogne, qui voulait affirmer ses prétendus droits, ne recula pas, nous l'avons vu (2), devant un faux. A son instigation, un moine de Saint-Rambert, nommé Sigibod, avait fabriqué un acte de donation temporaire de ce pagus à Isarn, évêque de Grenoble^ par Barnuin, archevêque de Vienne. De tous les moyens que Gui mit en œuvre, afin de s'assurer le succès de ses revendications, celui-ci fut de beaucoup le moins avouable, et il serait difficile de l'en absoudre.
Il a été dit ailleurs (3) qu'un érudit allemand, M. Gundlach, qui a consacré une étude importante à la collection des privilèges de l'église de Vienne (4i, impute àCalixte II un autre méfait. Il l'accuse purement et simplement d'avoir fait faire par un faussaire une série de lettres ou bulles pontificales, qui avaient pour but d'établir la légitimité de certaines prétentions de l'église de Vienne, notamment de sa primatie sur d'autres provinceè ecclésiastiques. Ces lettres ou bulles sont au nombre de trente; les deux plus anciennes seraient du pape saint Pie I" et dateraient par conséquent de l'an 140 à 155 environ ; la plus récente est la bulle de Calixte, du 25 février 1120, qui confirme la primatie de l'église de Vienne. La plupart ont été reconnues fausses, mais il en est cependant qui sont considé-
(t) Ce chapitre est surtout un résumé des principaux travaux auxquels ont donné lieu les prétendus ouvrages de Calixte II.
(2) P. 12 de cette Histoire.
(4) Der Slreit der Bisthûmer Arles und Vienne um den Primatus Galliarum; — die EpislolcB Viennenses, — dans le Neues Archiv. 1889, p. 9-102.
aO^ HISTOIRE
rées comme authentiques par des savants compétents, tels que Jaffé et M. Loewenfeld, qui n'ont rien trouvé à y reprendre (*).
M. Gundlach a examiné son sujet sous toutes ses faces, au point de vue diplomatique et au point de vue historique. 11 n'a pas de peine à démontrer la fausseté des formules de qiielques-uns des documents qui font l'objet de son travail. Entre autres supercheries, nous voyons apparaître dans une bulle de Grégoire ^^I (21 le pagus de Sermorens, qui ne devait être qu'assez longtemps plus tard la cause d'un litige.
11 n'est malheureusement que trop probable que le désir et l'ambition de devenir le primat des primats des Gaules, titre que prirent ses successeurs sur le siège archiépiscopal de Vienne ; de donner à son église une importance encore plus considérable, poussèrent Gui, comme dans l'affaire de Sermorens, à se procurer les preuves de droits qu'il n'avait pas. Les bulles du 28 juin 1119 (3) et du 25 février 1120 W consacrèrent, comme s'ils eussent été authentiques, les témoignages sur lesquels s'appuyaient les prétentions de l'église de Vienne, et le but poursuivi par Gui de Bourgogne était atteint.
Mais, et ce fut son châlimenl^ Galixle II a eu le triste honneur de voir son nom bientôt usurpé par des faussaires, qui, soit dans un intérêt personnel, soit pour leur donner plus de poids, attribuaient à ce pape les documents, les écrits apocryphes dont ils étaient les auteurs ou les inspirateurs.
Quelques-unes des bulles fausses mises sous le nom de Calixte ont été examinées dans l'Introduction du BuUaire (0). Il n'y a donc lieu de s'occuper ici que de ses prétendus ouvrages.
(1) Notamment les bulles de Nicolas I"' à l'archevêque Adon, de 862 (J.-L , n" 2693 (2032): do Sergius III, du 18 juin '.108, qui conQrme à legliso de Vienne, métropolitaine de sept provinces, ses possessions et ses privilèges (J.-L., n° 3544 (271iJ) ; la bulle d'Urbain II, recommandant au clergé et au peuple de Vienne l'archevêque Gui, à son retour de Rome (J.-L., n" 5421 (4048); celle de Calixte, du 2.i février 1120. [BuUaire, n° 145, t. 1, p. 214; — J.-L.,n° 6822 (4980).
(2) J.-L., n° 5024 (cccxcvii).
(3) BuUaire, n» 25, t. I, p. 36.
(4) Ibid., n» 145, t. I, p. 214; — J.-L., n" 6822 (4989).
(5) P. Lxxviii-Lxx.\ii. — Qu'il me suffise d'ajouter que les deux bulles d'anoblissement d'Aynard de Clermonl font partie d'un ensemble de documents qui doivent avoir été inventés et fabriqués au xvi« siècle, lorsque les Clermonl de Viennois voulurent faire ériger leur vicomte en comté. Celte érectioa eut lieu eu 1547.
Le principal, le plus connu et le plus répandu, est le Liber de mlracidis S. Jacobi. De nombreux manuscrits, dont il serait inutile de donner l'indication, le contiennent, et de bonne heure il a été imprimé. Les Bollandistes eux-mêmes Font inséré dans les Acta sanctorum (1). Peu d'ouvrages ont autant excité l'attention ; grâce aux travaux dont il a été l'objet, on peut considérer la lumière comme presque faite sur les questions obscures qu'il a soulevées.
Jusqu'à ces derniers temps, Guibert, abbé de Gembloux, passait pour avoir découvert, dans l'abbaye de Marmoutier, pendant que Hervé, démissionnaire en 1187, en était abbé, le recueil des miracles de saint Jacques, qui renfermait aussi les miracles de saint Martin, le récit de l'expédition de Charlemagne en Espagne et de la mort de Roland. Ainsi qu'il nous l'apprend lui-même par une lettre qu'il écrivit à Hervé pour le remercier, il en avait pris une copie, qui servit elle-même à la transcription de nombreux exemplaires (2). Le manuscrit trouvé par Guibert devait être anonyme, car l'abbé de Gembloux ne cite pas le nom de Calixte, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire s'il l'eût vu, et il n'attribue pas le recueil à ce pape.
Mais à l'époque où Guibert fut à Marmoutier, l'attribution du Ziéer de miraculis était chose faite, et depuis assez longtemps déjà. Un faussaire, qui espérait accroître la dévotion à" l'apôtre saint Jacques et en même temps attirer un plus grand nombre de pèlerins à Coinpostelle, s'était chargé de ce soin. Sachant sans doute que Calixte était allé dans cette ville en 1108 (3), qu'il avait érigé le siège épiscopal en archevêché, puis en métropole, qu'il était l'oncle du roi Alphonse, qu'il avait été lié d'amitié avec l'archevêque Diego (4), il pensa
(V. ms. 124r) do la Bibliotlièquo de Grenoble, fol. 494.) Les principaux docunacnls préparés dans ce but sont contenus dans une Vie de saint Honorât de Lérins, en provençal, publiée à Venise en 1501, et dont un exemplaire, le seul connu, appartenait à feu iM. Ferdinand Denis.
(1) Juillet, t. VI, p. 47 et suiv.
(2) M. DozY, Recherches sur l'histoire et la litlérature de l'Espagnependanl le moyen âge, 3" édition, t. Il, p. 430, a donné de la lettre de Guibert l'extrait le plus exact qui se rapporte au Liber de miraculis.
(3) M. Dozv, op. L, p. 397, prétend, d'après Morales, que ce n'est pas à Gompostelle, mais à Léon, que Gui de Bourgogne alla, en 1108, après la mort do son frère Raymond.
(4) Cf. Dullaire, n" 14G, t. I, p. 217.